‹ Louis XIV et son siècleChapitre 55 sur 69 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Maladie de la duchesse de Bourgogne. — le due de Pronsae. — Son mariage — Amants de la jeune duchc&c. — Saugi* — Maulerricr. — Enfants de madame de Bourgogne. — Opérations militaires. — Villcroi en Flandre. — De faite de Ramillics. — Il est remplacé par Yimdome. — Le due d'Orléans en Italie. — Déroule Je Turin. — Le même prince . en Espagne. — Singuliers scrupules de Louis XIV. — Affaire de Lérida. — Intrigues contre le duc d'Orléans. — Situation cnli.jutf de Phir-pne V. — \>,-h-< do Madrid par l'archiduc Charles. — Folles espérances du duc d'Orléans. — Propositions luimiliautcs de Louis XIV. — Dureté de ses ennemis. — Vendôme appelé en F.spapne.

Au milieu de toutes ces tristesses, la seule chose qui égayât un instant la coltr. c'élait la gentillesse et l'esprit de la jeune madame de Bourgogne, dont l'influence sur Lonis XIV et sur madame de Maintenon continuait d'être la mètre Après la mort de Monsieur, qu'elle aimait fort, elle avait, au grand ennui de Louis XIV, paru trop loT'gli mpa chagrine; puis, pour s'être baignée imprudemment après avoir mangé beaucoup de fruits, elle était tombée malade, et, comme c'était au mois d'août, à l'époque des voyages de Marly, le roi, dont l'aflériion n'allait jamais jusqu'à la contraiute, ne voulut ni retarder son départ, ni laisser la malade à Versailles; de sorte que la pauvre princesse, fatiguée du voyage, se trouva bientôt à l'extrémité : elle se "confessa deux fois. Le roi, madame de "Maintenon el le duc de Bourgogne étaient au désespoir, car la prédiction du prophète de Turin annonçant que la princesse devait mourir jeune leur revenait en mémoire. En lin, à force de saignées et d'émétique, double traitement dans lequel consistait à peu près toute la médecine du grand siècle, elle se trouva mieux; mais alors Louis XIV voulut retourner à Versailles sans attendre la convalescence, et il ne fallut rien moins que les prières de madame de Maintenon et la déclaration des médecins pour obtenir huit jours de délai. Ces huit jours écoulés, madame la duchesse de Bourgogne

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ce trouvait encore si faible, qu'elle était obligée de se tenir couchée tout le jour dans une chambre, où ses dames et quelques privilégiés faisaient le jeu pour l'amuser.

A celle époque apparaissait à la cour François Armand, duc deFronsar, qui depuis, sous le nom de duc de Richelieu, devint le type de l'aristocratie du siècle de Louis XV, comme Lauzun l'avait été de la seigneurie du siècle de Louis XIV.

Le jeune duc, âgé de quinze ans à peine, venait d'exécuter, en épousant mademoiselle de Noailles, un traite fait trois ans avant sa naissance entre son père et la marquise de Noailles, lesquels, en se mariant, s'étaient promis d'unir ensemble leurs enfants. Cela donnait au jeune Fronsac, qui n'aimait pas sa femme, et qui avait fait tout son possible pour ne pas l'épouser, un petit air sacrifié, qui, joint à la promesse qu'il avait faite publiquement de ne jamais être en réalité son époux, imprimait au commencement de celle carrière un caractère d'originalité qui ne lit que s'accroître par la suite. Au reste, charmant de corps et d'esprit, laissé libre par son père dès sa plus grande jeunesse, il avait débuté à la cour par un succès universel, et près de madame la duchesse de Bourgogne par un succès tout particulier.

Cette préfcrencc'de la princesse pour le petit duc n'était pas un secret pour lui, car madame de Maiulenon avait écrit à M. de Richelieu, son vieil ami : — J'ai un plaisir extrême à entendre louer M. de Fronsac et a vous en instruire. Vous me croirez facilement, car vous savez que je ne suis pas flatteuse : madame la duchesse de Bourgogne a une grande attention pour M. votre fils.

Cette grande attention déplut au duc de Bourgogne, qui s'en plaignit à Louis XIV. En effet, le bruit commençait à courir à Versailles que le jeune l ronsac faisait la cour a la duchesse, et que madame de Bourgogne n'était point insensible à ce premier hommage d'un jeune homme qui devait plus tard acquérir eu amour une si grande célébrité. On enjoignit alors à M. de Fronsac de reporter vers sa femme cet amour qui faisait scandale. Fronsac répondit que sa femme n'était pas sa femme; qu'il avait fait le serment qu'elle ne le serait jamais, et qu'il était trop honnête homme pour manquer à son serment.

Le roi envoya M. de Fronsac à la Bastille. Ce fut pendant ce premier séjour dans la forteresse royale, où il devait retourner quatre fois, que le duc fi} son apprentissage de prisonnier.

Ce n'étaient pas au reste les premiers propos qu'on tenait sur la petite duchesse de Bourgogne : M. de Nangis, qui fut depuis maréchal de France, et qui alors, suivant l'expression de Saint-Simon, élail la fleur des pois, avec un visage gracieux sans rien de rare, avec un corps bien fait sans rien de merveilleux, Nangis, produit tout jeune dans le monde et dans la gabnterie, se trouvait alors un des hommes les plus à la mode. Il avait eu un régiment tout enfant; tout enfant il avait montré de la volonté, de l'application, du courage, si bien que, protégé par les femmes, il se trouva recherché à la cour de M. le duc de Bourgogne, qui était à peu près de son âge, et qui, malheureusement pour lui, n'étail pas fait comme Nangis. Cependant la princesse répondait si parfaitement à son amour, qu il put bien soupçonner les autres d'avoir des yeux pour sa femme, mais qu'il ne soupçonna jamais sa femme d'avoir des regards pour un autre que pour lui. Et pourtant un des regards de ta jeune duchesse était tombé sur Nangis. Malheureusement, ou heureusement pour Nangis, il avait pour maîtresse madame de la Vrillière, fille de madame de Mailly, dame d'atours de la duchesse de Bourgogne. De celle façon, elle était de toutes choses à la cour; elle ne fut donc pas longtemps à s'apercevoir de l'intention qu'avait son amant de lui être infidèle. Mais, au lieu de céder le pas à la princesse, elle déclara à Nangis qu'elle était prête à soutenir la lutte, et même, si besoin était, à la soutenir avec éclat.

C'était une menace fort dangereuse : le roi ne badinait pas à cette époque avec le scandale, et M. le duc de Bourgogne ne paraissait pas le moins du monde disposé à jouer le rôle de mari complaisant. Il en résulta que Nangis ne sut point ou n'osa pas profiler des espérances que lui avait données madame la duchesse rie Bourgogne, et laissa un concurrent plus hardi se glisser entre lui et la priucesse. Ce concurrent était H. de Maulevrier, fils d'un frère de Colbert.

Tout au contraire de Nangis, Maulevrier n'avait pas une figure agréable; sa physionomie était commune; mais, comme il avait de l'esprit, une imagination fertile en intrigues sombres et une ambition démesurée, il pensa que ce serait une puissante protection que celle qui s'étendrait sur un homme auquel la duchesse de Bourgogne n'aurait rien à refuser. Il avait épousé la fille de ce maréchal de Tessé qui avait négocié la paix à la suile de laquelle la princesse de Savoie était venue en France épouser le duc de Bourgogne. Sa femme, en souvenir de celte négociation, était admise ù monter dans les carrosses, à manger à la table, à aller à Marly, et à être de tout enfin chez la duchesse. Maulevrier, naturellement, venait ù la suite, ou plutôt au même rang comme neveu de Colbert. 11 remarqua l'un des premiers ce qui se passait à l'égard de Nangis, se rendit très-assidu chez la duchesse, excité par l'exemple, soupira, et, las de ce que ses soupirs n'étaient pas entendus, écrivit. Son audace lui réussit : une dame d'honneur, amie intime du maréchal de Tessé, remit à la princesse les billets qu'elle croyait être du beau-père, et les réponses qu'au nom de son beau-père aussi Maulevrier ne tarda pas à recevoir.

Sur ces entrefaites, il fut question de repartir pour l'armée. Maulevrier était au service et ne pouvait se dispenser de faire campagne ; mais il s'avisa d'un expédient qui atteignit, comme on le verra tout ù l'heure, un double but. 11 fit semblant d'être malade de la poitrine, toussa, se mil au lait d'àuesse, mais inutilement; car bientôt il perdit complètement la voix.

Nous avons dit que Maulevrier atteignit un double but : en effet, il resta à Versailles, et, comme il parlait tout basa ceux qui le visitaient, il put, sans être suspect, parler également tout bas à madame la duchesse de Bourgogne. L'extinction de voix dura plus d'un an, et tout le monde s'y était si bien habitué, qu'il ne fallut rien moius qu'une imprudence presque publique de la part de Maulevrier pour que cette petite comédie parvint à la connaissance de la cour.

L'n jour que Dangeau, chevalier d'honneur de la duchesse de Bourgogne, était absent, Maulevier alla vers la fin de la messe à la tribune de la princesse. Les éruyers, qui étaient soumis au maréchal de Tessé «n sa qualité de premier écuyer du roi, avaient pris l'habitude, quand Maulevrier était là, de lui céder

l'honneur de donner la main à madame la duchesse de Bourgogne ; ce qu'ils faisaient par compassion pour sa voix éteinte, qui ne lai permettait de parler que tout bas et presque à l'oreille des gens. Ce jour-là, Maulevrier était de méchante humeur. La princesse avait la veille regardé Nangis plus qu'il ne lui avait convenu, de sorte qu'il lui fit une scène de jalousie tout en la conduisant, la traitant a peu près aussi mal qu'il eût fait d'une simple bourgeoise, la menaçant d'instruire de sa coquetterie le roi, madame de Maintenon et le prince son mari; et, lui serrant les doigts au point de les lui écraser, il la conduisit ainsi, avec toutes sortes de politesses apparentes et de brutalités réelles, jusqu'à son appartement, où elle n'arriva que pour s'évanouir. LA, elle raconta tout à madame de Nogaret, qui le répéta au maréchal de Tessé. Trois semaines se passèrent en transes mortelles pour la pauvre duchesse. Au bout de ce temps, Fagon, prévenu par le maréchal, déclara que, pour un rhume si opiniâtre aue l'était celui de Maulevrier, il ne voyait de remède que l'air d'Espagne. Louis XIV entra dans les idées de Fagon, et invita Maulevrier, au nom de l'amitié qu'il portait autrefois à son oncle, à ne pas manquer le moyen qui lui était ouvert d'acquérir à la fois de la gluirc et de reconquérir sa santé. Maulevrier n'osa résister à 1 intérêt royal et partit pour l'Espagne avec son beau-père. Cependant la duchesse de Bourgogne ne respira librement que lorsqu elle le sut de l'autre côté de la frontière.

Au milieu de toutes ces intrigues, la duchesse de Bourgogne, qui avait déjà eu deux fils, dont l'un élait mort, et l'autre devait bientôt mourir, et qui tous deux avaient reçu en naissant le nom de duc de Bretagne, se trouva grosse une troisième fois et fort incommodée de cette grossesse. Aussi cette nouvelle, an lieu de réjouir Louis XIV. le contrariait-elle au dernier point. Sa petite-fille, comme on le sait, était son seul amusement; il voulait donc qu'elle l'accompagnât partout; mais dans l'état où elle se trouvait, la chose devenait très-difficile, sinon impossible. Cependant Fagon se risqua d'en dire quelques mots au roi. Il avait été habitué à faire voyager ses naltresses enceintes ou à peine relevées de couche, et cela toujours en grand habit. Il se décida cependant à ajourner un de ses voyages à deux reprises; mais, malgré tout ce qu'on put dire ou faire pour obtenir que la princesse restât à Versailles, ne voulant pas relarder plus longtemps, il l'emmena avec lui.

C'était le mercredi qu'avait eu lieu le voyage ; le samedi suivant, tandis que le roi se promenait entre le château et la perspective, s'amusant à donner à manger ù ses carpes, entouré de ses courtisans, qui le

regardaient faire avec une respectueuse admiration, ou vit venir d'un pas rapide madame du Luit, audevant de laquelle s'avança le roi. Ils causèrent un instant. Mais, comme nul n'était à portée de les entendre, nul ne savait ce qui s'était dit. Presque aussitôt on vit revenir le roi, qui, se penchant de nouveau sur le bassin, sans s'adresser à personne, dit tout haut cl avec dépit ces seules paroles : — c La duchesse de Bourgogne est blessée. » M de la Rochefoucauld, M. de Bouillon et plusieurs autres seigneurs qui étaient là se récrièrent plus ou moins haut sur l'accident qui venait d'arriver, et surtout M. de la Rochefoucauld, qui, se récriant plus fort que les autres, se mit à dire : — 0 mon Dieu! ne vous semble-t-il pas, Sire, que c est le plus grand malheur du monde? car madame la duchesse de Bourgogne s'étant déjà blessée une fois, n'aura peut-être plus d'enfants.

Mais au lieu d'abonder dans ce sens : — Eh bienl dit le roi avec colère au grand étonnement de tout le monde, est-ce qu'elle n'a pas déjà un fils? et, quand ce Gis mourrait, est-ce que le duc de Berry n'est pas en âge de se remarier et d'avoir des enfants? Que m'importe à moi qui me succédera des uns ou des autres; ne sont-ils pas tous également mes petits-fils?

Puis, continuant avec impétuosité : — Dieu merci I elle est blessée ; puisqu'elle avait à l'être, tant mieux I je ne serai plus contrarie dans mes voyages par les représentations des médecins et les raisonnements des matrones. J'irai, je viendrai à ma fantaisie, et on me laissera en repos.

Vendôme.

Pendant que les choses intimes que nous tenons de raconter avaient leur cours, et que le duc de Vendôme, malgré son insouciance et sa paresse, rétablissait les affaires d'Italie, Villeroi, que, dans l'espérance sans doute des nouvelles fautes qull devait faire, le prince Eugène venait de nous renvoyer sans rançon, prenait le commandement de quatre-vingt mille hommes qui nous restaient en Flandre, promettant de réparer par de brillants et prompts succès ce qu'il appelait son malheur, et ce que l'histoire a nommé ses

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failles. Ccl entêtement du roi à pousser eu avant ce favori sans mérite n'était pas approuvé quoiqu'il fût applaudi. Chacun s'empressa de complimenter, avant son départ, le nouveau général, tout en doutant qu une influence heureuse dût sortir d'un pareil choix. Seul, le maréchal de Duras, auquel il reprochait de n'avoir pas joint ses félicitations à celles des autres, lui répondit : — Mes compliments ne sont que différés, monsieur le maréchal, et je les garde pour votre retour.

Les prévisions ne tardèrent pas à se réaliser; on en vint aux mains à Ramillies. A Blenlieim, on s'était battu huit heures, et l'on avait perdu cinq à six mille hommes; à Ramillies, l'armée ne résista pas quarante minutes en tout, et les Français perdirent vingt mille soldats. La Bavière et Cologne nous avaien'. été enlevées par la bataille de Bleuheim ; tou'.c la Flandre nous le fut par celle de Ramillies. Marlborough fait duc en récompense de ses dernières victoires, entra triomphant a Anvers, à Bruxelles, à Ostende et { Menin. Yilleroi fut cinq jours sans oser écrire au roi celte nouvelle, qui déjà était parvenue a Versailles et n'attendait que sa conùimation. Le roi n'osa pas soutenir davantage le maréchal et le rappela. Mais en le rappelant, il voulut le consoler, et lorsqu'à son retour il le vit s'avancer tout honteux, au lieu de lui faire un reproche, il vint au-devant de lui, et lui dit avec un soupir : — Monsieur le maréchal, on n'est pas heureux à noire àye.

La voix publique désignait le duc de Vendôme comme pouvant seul réparer ces campagnes de Flandre, si courtes et si décisives. C'était, en effet, le général le plus populaire de l'époque, et l'on fredonnait jusque dans le Louvre les couplets de cette chanson, qui se chantait tout haut dans les rues .

Savoyards al Allemands, Qui vous rond si mécontents?

• Vendôme.

Lu^cne, prince mutin.

Qui te rend donc si chagrin? Vendôme.

Tu croyais prendre en payant.

Auprès du pont du Oman.

Vendôme :

Mît» qui jeta dans l'Adda Tes hommes et te» dada?

Vendôme.

Qui lit » raal S ré tes ciÏQrts, Huit mille de tes gens morts?

Vendôme.

hl vou», prince sans pareil^ j, Qui vou» a gobe Vcrccilî Vendôme.

Le duc d'Orléans fut envoyé pour remplacer Vendôme eu Italie; mais le prince ne mit le pied de l'autre côté des Alpes que pour assister à un échec, qui lui prouva que, tout eu le plaçant à la léte d'une armée, c'était le roi qui s'en était réservé le commaudemout. Le due, eu arrivant uu camp devant Turin, se trouva avoir pour lieutenants généraux le duc de la Fcuillade, l'un des hommes les plus brillants et les plus aimables du royaume, le même qui érigea de ses propres deniers la statue de Louis XIV sur la place des Victoires, et le maréchal de Marsin, le même qui avait perdu la bataille de bleuheim, et pour ennemis le prince Eueène et le duc de Savoie, qui, après avoir été lougtcmps allié infidèle, s'élaU réuni enfin aux Impériaux, et faisait la gnerre à ses deux filles. Lo duc d'Orléans comprit qu'il allait être attaqué, et qu'il perdrait tous les avantages que lui avait donnés l'offensive. Il assembla un conseil de guerre, qui se composait du maréchal de Marsin, du duc de la Fcuillade, puis d'Albergolli et de Saint-Fremont, qui servaient sous eux.

Il exposa alors la situation avec une grande netteté, cl termina son discours eu proposant de marcher à l'ennemi. Le plan que proposait le jeuue duc etail si clair, il présentait de tels avantages, que chacun répéta après lut qu'il fallait marcher; mais alors le maréchal de Marsin lira de sa poche un ordre signé du roi, qui prescrivait aux autres généraux, et au duc lui-même, de déférer à son avis en cas d'action, et il déclara que son avis était de rester dans les lignes.

Le duc d'Orléans, indigné qu'on lcut envoyé à l'aimée comme prince du sang, et non comme général, attendit le prince Eugène, qui attaqua les retranchements cl les força après deu.- .,eurcs de combat. Aussitôt les lignes et les tranchées sont abandonnées, l'année se disperse, et bagages, provisions, munitions, caisse militaire, tombent aux mains de l'ennemi. Le duc d'Orléans et le maréchal de Marsin, qui avaient payé de leurs personnes comme de simples soldats, étaient blesses tous deux, l'n chirurgien du duc de Savoie coupa la cuisse au maréchal, nui mourut quelques instants après l'opération, en avouant qu'il avait reçu l'ordre, on quittant Versailles, d'attendre qu'on vint lui offrir la bataille, et non de la présenter. Cet ordre fut cause, qu'après deux mille hommes tués seulement, soixante-dix mille furent dispersés; que les fuyards, à grand'pcine, se trouvèrent ramenés dans le Dauphiné, et qu'on perdit en quelques mois le Milanais, le Mantouun, le Piémont, et enfin le royaume de Naplcs.

Cependant, après son retour à Paris, le duc d'Orléans reçut le commandement général en Espagne, avec nue omnipotence qui cul probablement sauvé l'Italie, s'il l'avait eue au camp de Turin. Il fit aussitôt tous

11 > Le du* de Savoie.

ses préparatifs de départ, composant sa maison, et emmenant ceux du conseil ou du courage desquels il croyait être le plus sûr. Au moment de partir, le roi lui demanda la liste des personnes qu'il emmenait. Au nombre de ces personnes était M. da Fontpertuis. Arrivé a ce nom, le roi s'arrêta : — Comment! mon neveu, s'écria-t-il, vous emmenez M. de Fontpertuis, le fils d'une femme qui a été amoureuse de M. Aroauld, et quia couru publiquement après lui! M. de Fontpertuis! un janséniste! je ne veux pas de cela avec vous. — Ma foil sire, lui répondit le duc d'Orléans, je ne défends pas la mère; mais, pour le fils, être janséniste! il ne croit pas même en Dieu. — M'en donneriez-vous votre parole? dit le roi. — Sire, foi de gentilhomme. — Alors, s'il en est ainsi, dit Louis XIV, vous pourrez l'emmener.

Le roi en était arrivé, comme on le voit, à préférer un athée à un janséniste. Le duc d'Orléans partit donc pour l'Espagne avec qui bon lui semblait, et y rejoignit le duc de Borvvick quelques jours après la bataille d'AImanza, que celui-ci venait de gagner su r Galloway. Là, le duc alla mettre le siège devant Lérida, qui passait pour imprenable, et qui fut pris cependant après dix jours de tranchée ouverte. Le duc d'Orléans voulait à l'instant même aller faire le siège de Tortose; mais l'année était trop avancée, et force lui fut de remettre à l'année suivante la continuation de ses victoires. Il revint donc à Versailles, ou il fut admirablement reçu parle roi, lequel lui dit: — Ce vous est une grande gloire, mon neveu, d'avoir réussi là où M. le prince de Condé a échoué.

En effet, non-seulement le prince de Coudé, mais encore le comte d'Harcourt, avaient été obligés de lever le siège de Lérida.

L'année suivante, le duc d'Orléans revint en Espagne; mais tout y était dans une si grande misère an moment où il arriva, que les conseillers d'Aragon n'étant pas payés de leurs appointements, Tenaient d'envoyer une requête pour solliciter de S. M. Catholique la permission de demander l'aumône. Il fallut chercher les moyens de suppléer à tout. Cela prit beaucoup de temps, et, comme M. le duc d'Orléans laissait à Paris une foule d'ennemis, parmi lesquels il fallait compter toute la famille de Condé, que le mot du roi avait blessée, et madame de Maintenou, qui prenait continuellement texte de la conduite du prince pour le dénigrer aux yeux du roi, le bruit se repandit que M. le duc d'Orléans négligeait la guerre et ne restait à Madrid que parce qu'il était amoureux de la reine d'Espagne. Celle qui fil surtout courir ce bruit, ce fut madame la Duchesse, qui, à ce que disaient les chroniques de la cour, haïssait le duc d'Orléans pour l'avoir trop aimé. Tous ces bruits revenaient au prince, qui, en connaissant la source, gardait naturellement rancune aux auteurs, et surtout à madame de Maintenou, dont depuis dix ans il avait à combattre la haine. Madame de Maintenon avait pour correspondante en Espagne madame des Ursins, qui gouvernait tout auprès du roi Philippe V, guerre et finances, et qui n'avait pris, à ce qu'on assurait, par l'influence de madame de Maintenon, ni fait prendre aucunes mesures pour la campagne, si bien que, comme madame de Maintenon dirigeait tout de Versailles, et que madame des Ursins régnait sous ses ordres à l'Eseurial, on appelait madame de Maintenon le capitaine et madame des Ursins le lieutenant. Une sante insolemment cynique que porta M. le duc d'Orléans a ces deux chefs en jupon acheva de gâter ses affaires déjà fort entamées à la cour par les sourdes menées de ses ennemis. Cependant, à force de persévérance, il arriva à se mettre en campagne, mais sans avoir jamais pour plus de huit jours de subsistances assurées. Il n'en prit pas moins, au commencement de juin, le camp de Ginestar, et, enlevant Palcèle et quelques autres petits postes, il finit par investir Tortose; puis, ayant forcé la ville à capituler et tenu l'enuemi en eehec tout le reste de la campagne, il revint à Madrid, et de là, après quelques nouveaux démêlés avec madame des Ursins, regagna Versailles, où il trouva Louis XIV fort refroidi à son égard, et qui lui dit le premier que mieux valait qu'il ne retournât plus en Espagne.

Le prince y avait eu trop de désagréments pour que le séjour de la Péninsule lui fût fort agréable. Il se rejeta donc ou fit semblant de se rejeter dans ses frivolités ordinaires. Nous disons fit semblant, parce que nous verrons bientôt que, tout en quittant l'Espagne, le duc d'Orléans n'avait point cessé de tourner les yeux de ce côté

Mais, avec le duc d'Orléans, le bon génie de Philippe V sembla s'être éloigné; bientôt les affaires prirent une gravité qu'elles n'avaient point encore eue. Le Portugal, comme on Ta vu, avait quitté notre alliance pour celle de l'Angleterre, et une armée anglo-portugaise s'avançait dans l'Estramadure, tandis que l'archiduc Charles, reconnu par la grande alliance comme roi d'Espagne et maître de l'Aragon, de Valence, de Carlhagène et d'une partie de la province de Grenade, recrutait des forces en Catalogne, où bientôt milord Galloway, oui commandait l'armée anglo-portugaise, vint leur donner la main.

Philippe V avait quitté Madrid, dont les chemins étaient ouverts à ses eunemis, et s'était retiré dans l'anipelune. Tout paraissait si désespéré, que Vauban proposa un projet qui avait pour but d'envoyer Philippe V régner en Amérique. Ce prince y consentit; sa femme, qui était la sœur cadette du duc de Bourgogne, s'y résolut, et craignant encore, dans la retraite que l'on allait faire, de tomber entre les mains de l'ennemi, elle envoya en France toutes ses pierreries et la fameuse perle nommée la Piri<jri»e, et estimée un million, par un de ses valets, qui remit aux mains de Louis XIV, pur et intact, le trésor qu'on lui avait confié.

Alors l'armée ennemie marcha sur Madrid, où elle entra sans qu'on essayât même de l'arrêter. Mais ce fut surtout arrive dans celte capitale, que l'archiduc dut comprendre le peu de chances qu'il avait de régner en Espagne, car il put ju^er combien peu il était populaire, et combien, au contraire, Philippe > y était aimé. La noblesse espagnole fit des merveilles de courage; les grands et les bourgeois riches livrèrent toute leur argenterie pour le payement des troupes; les curés, non-seulement prêchèrent la fidélité t au roi, mais encore dépouillèrent les églises des vases sacrés, et les courtisanes elles-mêmes, voulant contribuer autant qu'il était eu elles à la délivrante de leur patrie, se répandirent parmi les soldats autrichiens et en tirent périr, disent les mémoires du temps, plus que n'aurait pu faire la plus sanglante bataille.

Dans ces conjonctures, les affaires de. Philippe V paraissaient désespérées; les amis du duc d'Orléans lui conseillèrent de profiter de ce départ pour tau. valoir les droits qu'il avait sur la couronne «l'Espagne

.vO qualité de petit-fils d'Anne d'Autriche, son aïeule. Le prince accueillit celte ouverture, et s'engagea vis-à-vis des grands d'Espagne qui h lui luisaient, pour le cas où Philippe V passerait dans les Indes.

M. le duc d'Orléans avait chargé deux de ses officiers, nommés Flotte et Renaud, de suivre cette affaire à Madrid ; mais ils se conduisirent imprudemment ; et bientôt madame des Ursins fut au courant de ce petit complot, qu'elle lit à l'instant même connaître à Versailles, en l'assaisonnant de tout ce qui pouvait irriter la colère du roi contre son neveu.

I,' accusation était si grave, que, lorsque le roi se fut assuré qu'elle n'était pas dénuée de fondement, il donna ordre au chancelier Pontcharlrain d'arrêter le prince et d'instruire son procès. Mais le chancelier, qui vit que le roi n'agissait pas de lui-môme, hésitait ù se faire un ennemi aussi puissant, et fit observer au roi que ce serait contre le droit des gens de poursuivre en France M. le duc d'Orléans, accuse d'un crime commis à l'étranger. — Si le prince, dit-il, est coupable en Espagne, c'est en Espagne qu'on doit lui faire son procès; mais, s'il est innocent â l'égard de la couronne de France, il ne peut être poursuivi dans un royaume qui est son asile naturel.

Sur celte observation, l'affaire fut abandonnée. Ainsi donc, victorieux partout autrefois, Louis XIV était maintenant vaincu partout. M. le duc de Vendôme lui-même, ce dernier des victorieux, n'avait pas été heureux en Flandre. Après une escarmouche vivement poussée sur les bords de l'Escaut, et dans laquelle il pensa prendre Marlborougb, et prit Cadogan, son favori, il retomba dans sa paresse habituelle, et vit, des places qu'il tenait, l'ennemi se promener en Flandre et enlever toutes les villes qui étaient à sa convenance. Ce fut alors que Louis XIV se trouva parvenu à l'époque la plus désastreuse de sou régne. Tout manquait, et surtout l'argent; et ce ne fut pas l'une des moindres humiliations que dut 6ubir le grand roi que de se faire lui-même le cicérone du juif Samuel Bernard, et de le promener dans le château cl dans le parc de Versailles, afin de tirer de ce riche traitant quelques misérables millions.

Depuis longtemps, Louis XIV essayait de négocier avec ses ennemis. Après les déroutes de Blcnheim, de Ramillies et de Turin, il avait offert d'abandonner a l'archiduc la couronne d'Espagne et les Etats du nouveau monde, & condition que le royaume de Naples, la Sicile, les. possessions espagnoles en Italie, ainsi que la Sardaigne, resteraient au roi Philippe V. Après les désastres de 1707 et 1708, il renouvela les mêmes propositions, et lit offrir de plus Milan et les ports de la Toscane. Enfin, pendant les premiers mois de 4709, Louis XIV déclara qu'il abandonnait toute la monarchie espagnole, les poils de la Toscan/;, le Milanais, les Pays-Bas, les îles et le continent d'Amérique, ne réservant que Naples, la Sicile et la Sardaigne, tfl laissant même entrevoir qu'il tenait peu à celte dernière province. Puis, pour amener les Hollandais à se faire les médiateurs, il proposait de donner quatre places en otage, de rendre Strasbourg et Brisach, de renoncer ù la souveraineté de l'Alsace cl de n'en garder que la préfecture, de raser toutes, ses places depuis Bâle jusqu'à Philisbourg. de combler le port de Dunkerque, et de laisser aux Elats-Genéraux Lille, Tournai, Mcnin, Ypres, Condé, Furnes cl Maubeuge. Ce ne fut pas tout : les plénipotentiaires français allèrent jusqu'à promettre que si Philippe V n'acceptait pas de plein gré la condition qui le chassait d'Espagne, le roi donnerait l'argent nécessaire- à solder les armées qui le détrôneraient. Mais, comme au moment même où le roi faisait celte proposition, les alliés prenaient Douai cl Bélhune, et que le général allemand Guv de Siaremberg remportait sur les troupes de Philippe V la victoire de Saragosse, on exigea de Louis XlV que, pour préliminaires de la paix qu'il sollicitait, il s'engageât à chasser seul son petit-fils d'Espagne, et cela par la voie des armes. ,

En apprenant celte exigence, le vieux roi releva la tête et s'écria : — Puisqu'il me faut absolument faire la guerre, j'aime encore mieux la faire à mes ennemis qu'a mes enfants.

Mais, s'il refusait d'attaquer Philippe V, au moins ne pouvait-il plus le souteuir. Il avait été obligé de reiirer les trois quarts des troupes qu il avait en Espagne, afin d'opposer une plus grande résislauce vers la Savoie, sur le Rhin el surtout en Flaudre

- Ce fut alors que, se voyant abandonné par l'armée française, le conseil du roi d'Espagne demanda a Louis XlV de lui envoyer au moins un général. Ce général était Vendôme, qui, après sa campagne malheureuse de Flandre, s'était retiré dans son château d'Anet.

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