‹ Louis XIV et son siècleChapitre 7 sur 69 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Fin el conséquence* de la goeriv. — Droits à propus de Ij grossesse d'Anne d'Autriche — Premier enfant. — Campanellj — Naissance de Louii XIV. — Jùie générale. — Rcjouiawnce» - Horoscope du njuveau-né — Présents du pape. — Cortège du futur roi.

m «ait le résultat politique de cette guerre. La Rochelle, affamée par la digue que fit construire le cardinal, fut forcée de se rendre, et capitula le 28 octobre 1628, après onze mois de siège.

Quant an résultat privé, ce fut une rupture complète entre le roi et la reine, rupture qui, pendant les dix ans qui suivirent, ne fit encore que s envenimer de la mort de M. de Montmorency, de la guerre d'Espagne de 1635, et des relations secrètes d'Anne d'Autriche avec M. de Mirabel, ambassadeur d'Espagne. On se rappelle que Lapone fut victime de ces relations, et qu'il était détenu à la Bastille, lorsque M. de Chavigny vint demander sa grâce en annonçant a Louis XIII la grossesse de la reine. »

Aussi, comme nous l'avons dit au commencement de cette histoire, on douta fort longtemps eu France de cette heureuse nouvelle, et lorsqu'enfin elle fut bien confirmée, mille bruits étranges coururent sur cette conception si longtemps et si vainement attendue.

Ces bruits sont indignes de l'histoire, nous le savons bien ; aussi les rapporterons-nous sans y donner aucune créance, mais pour faire preuve seulement que nous n'avons rien négligé dans l'étude de cette époque et que nous avons également consulté les graves pages de Mézeray, de Lfvassor et de Daniel, les piquants mémoires de Bassompierre, de Tallemant des Réaux et de Brienne, les archives des bibliothèques et les bruits des ruelles.

On assurait que la reine aurait été parfaitement convaincue que la stérilité qu'on lui reprochait ne venait pas de son fait, par une première grossesse dont elle se serait aperçue vers l'année 1656. Cette gros- ~sse, disait-on toujours, avait été heureusement cachée au roi, et peut-être ce premier enfant disparu reparaltra-t-il plus tard un masque de fer sur le visage.

La disparition de ce premier enfant, qui, selon les mêmes bruits toujours, aurait été un garçon, avait donné, à ce qu'on prétendait, de graves regrets à Anne d'Autriche, d'abord comme mère, ensuite comme reine. La santé du roi devenait pire de jour en jour, et Sa Majesté pouvait mourir d'un moment a l'autre, laissant sa veuve exposée à la vieille haine de Richelieu. Or, Anne d'Autriche avait un exemple de cette haine sous les yeux. La reine Marie de Médicis, ayant un jour osé prendre ouvertement parti contre le cardinal, avait été exilée, toute mère du roi qu'elle était, el traînait une vie misérable à l'étranger.

Il est vrai que le cardinal aussi semblait condamné ; et les médecins disaient qu'il lui restait peu de temps à vivre. Mais l'Eminence elle-même s'était faite si souvent plus malade qu'elle n'était, et avait si fort abusé de ses agonies, que, comme a celles de Tibère, on n'y croyait plus. D'ailleurs le cardinal fût-il réellement malade, el sa maladie fût-elle réellement mortelle, qui pouvait dire lequel, dans celte course au tombeau entre le roi et lui, atteindrait le plus tôt le but? Et le cardinal survécût-il de six mois seulement au roi, c'était assez pour perdre à tout jamais la reine.

Aussi, disait-on toujours que, dès que la reine s'était aperçue d'une seconde grossesse, elle avait voulu tirer parti de celle-là en faisant croire à Louis XIII qu'il y était intéressé, el en utilisant, comme héritier présomptif de la couronne, le fruit de cette grossesse, si c'était un garçon. La scène qui s'était passée chez mademoiselle de la Fayette, el par laquelle nous avons ouvert celte histoire, ne serait donc qu'une scène habilement préparée, qu'une comédie où le roi aurait joué le rôle de dupe.

Des indiscrétions verbales et même écrites de M. de Cuitaut, capitaine des gardes de la reine, avaient fait naître ou du moins corroboré ces bruits. M. de Guitaut avait raconté, non-seulement que ce n'était pas à Louis XIII que l'idée était venue d'aller coucher et souper au Louvre, mais encore que, pendant cette mémorable soirée du 5 décembre, c'était la reine qui, deux fois, avait euvoyé chercher, au couvent de la

Visitation de Saint-Antoine, son auguste époux, lequel enfin, de guerre lasse et après avoir longtemps bataillé, se serait rendu à ses instances et surtout à celles de mademoiselle de la Fayette.

Quant au véritable père de ces deux enfants, nous le verrons apparaître et grandir plus tard.

Mais, nous le répétons, toutes ces allégations n'existent qu'à l'état détruits, aristocratiques ou populaires, et l'historien, tout en les notant pour mémoire, ne peut rien appuyer sur eux.

Un seul fait existait bien réellement, c'est que la reine était enceinte, et que celte grossesse excitait une grande joie par toute la France. Cependant cette joie était mêlée d'une dernière crainte : c'était que la rm\e n'accouchât d'une fille.

Arioe d'Autriche, qui paraissait croire à la naissance future d'un garçon, avait désiré avoir, pour tirer son horoscope au moment de sa naissance, un habile astrologue, et s'était adressée au roi pour le lui trouver ; le roi alors avait référé de cette importante affaire au cardinal, qui s'était charge de découvrir le sorcier en question.

Richelieu, fort crédule en astrologie, comme le prouvent ses Mémoires, avait alors songé à un certain Campanella, jacobin espagnol, de Là <foç«d il croyait autrefois avoir eu des preuves; mais Cam-

panella avait quitté la France. Le cardinal fit ereâdrs de? renseignements sur ce qu'il était devenu, et apprit que Campanella, saisi par l'inquisition italienne comme sorcier, était détenu, en attendant son jugement, dans les prisons de Milan. Richelieu était fort influent près des cours étrangères ; il fit instamment demander la liberté de Campanella, et cette liberté lui fut accordée.

La reine fut donc prévenue qu'elle pouvait être tranquille et accoucher quand bon lui semblerait, attendu que l'astrologue qui devait tirer l'horoscope d" petit dauphin était en route pour la France.

Enfin le moment tant désiré arriva. Le 4 septembre '638, à onze heures du soir, la reine ressentit les premières douleurs de l'enfantement. Elle était à Saint-Germain-en-Laye, dans le pavillon d'Henri IV, dont les fenêtres donnaient sur l'eau.

l.e résultat attendu avait un si grand intérêt pour les Parisiens, que beaucoup de gens, qui ne pouvaient séjourner à Saint-Germain, ou qui étaient retenus par leurs affaires à Pans, avaient, vers les derniers jours de la grossesse de la reine, disposé des messagers sur le chemin de Saint-Germain à Paris, pour avoir des nouvelles plus fraîches et plus actives.

Malheureusement le pont de Neuilly venait d'être rompu, et l'on avait établi un bac qui passait fort lentement; mais les avides chercheurs de nouvelles, devançant l'invention du télégraphe, placèrent en sentinelles, sur la rive gauche du fleuve, des hommes qui se relayaient de deux heures en deux heures,-et qui •étaient chargés d'annoncer d'une rive à l'autre la situation des choses.

Ils devaient faire des signes négatifs tant que la reine ne serait point accouchée, demeurer mornes et les bras croisés si la reine accouchait d'une fille, enfin lever leurs chapeaux en poussant de grands cris de joie si la reine mettait au jour un dauphin.

Le dimanche 5 septembre, vers cinq heures du malin, les douleurs devinrent plus fréquentes, et la demoiselle Filandre courut avertir le roi, qui n'avait point dormi de la nuit, que sa présence devenait nécessaire. Aussitôt Louis XIII se rendit près de la reine, et fit mander à Monsieur, son frère unique, a madame la princesse de Condé et à madame la comtesse de Soissons de le venir retrouver chez sa femme.

Il était six heures quand les princes arrivèrent et furent introduits près d'Anne d'Autriche. Contrairement au cérémonial, qui veut que la chambre de la reine soit pleine de monde, il ne se trouva chez Anne d'Autriche, avec le roi et les personnages que nous venons d'indiquer, que madame de Vendôme, à qui Sa Majesté permit, mais sans qu aucune autre princesse pût s'en autoriser, d'assister à la délivrance, cette permission lui étant accordée a litre dégrève personnelle.

De plus, se trouvaient encore dans la chambre de la malade, madame de Lansac, gouvernante de l'enfant qui allait naître, mesdames de Senecey et de Flotte, daines d'honneur, deux femmes de chambre dont le procès-verbal n'a point gardé les noms, la nourrice future et la sage-femme, qui s'appelait madame Peronne.

Attenant au pavillon, dans une chambre voisine de celle où allait accoucher la reine, était un autel dressé pour la circonstance, sur lequel les évéques de Lisieux, de Meaux et de Reauvais, officiaient les uns après les autres, et devant lequel ils devaient, leurs messes dites, rester en prières jusqu'à ce que la reine fût délivrée.

De l'autre côté, dans le grand cabinet de la reine et près de la chambre encore, étaient réunis la princesse de Guéméné, les duchesses de la Trèraoille et de Bouillon, mesdames de Ville-aux-Clercs, de Mortemar, de Liancourt et autres dames, qualifiées les filles de la reine, l'évêquc de Metz, le duc de Vendôme, ceux deChevreuse et de Montbazon, MM. de Souvré, de Mortemar, de Liancourt, de Ville-aux-Clercs. de Brion, de Chavigny, entto les archevêques de Bourges, de Chàlons et du Mans, et les principaux officiers de la maison du roi.

Louis XIII allait d'une chambre à l'autre avec beaucoup d'inquiétude. Enfin, à onze heures et demie du matin, la sage-femme annonça que la reine était délivrée; puis, un instant après, au milieu du profond silence d'anxiété qui avait suivi cette nouvelle, elle s'écria :

— Réjouissez-vous, Sire, de cette fois encore, le royaume ne tombera point en quenouille : Sa Majesté est accouchée d'un dauphin.

Louis XIII prit aussitôt l'enfant des mains de la sage-femme, et, tel qu'il était, il alla le montrer à la fenêtre en criant :

— Un fils, messieurs, un fils!

Aussitôt les signes convenus furent faits, et de grands cris de joie retentirent, qui passèrent la Seine et qui, grâce aux télégraphes vivants placés sur la route, se prolongèrent à l'instant même jusqu'à Paris.

Puis Louis XIII. rapportant le dauphin dans la chambre de sa femme, le fit ondoyer à l'instant même par l'évêque de Meaux, son premier aumônier, en présence des princes, princesses, seigneurs et dames

de la cour, et de M. le ehanceber. Enfin, il se rendit dans la chapelle du vieux château, où un Te Deum Tut rlianté en grande pompe; ensuite il écrivit de sa propre main une longue lettre de cachet au corps de la ville, et la lit porter à l'instant même par M. de Perre Bailleul.

Les réjouissances que le roi recommandait à la ville, par celle lettre, dépassèrent tout ce qu'il pouvait espérer. Tous les hôtels de la noblesse furent illumines de grands flambeaux de cire blanche, qui brûlaient dans d'énormes candélabres de cuivre. En outre, toutes les fenêtres étaient ornées de lanternes en papier de couleurs variées : les nobles y faisaient peindre leurs armes en transparent, les bourgeois y inscrivaient une foule de devises relatives à la circonstance. La grosse cloche du palais sonna tout le jour et tout le lendemain, ainsi que celle de la Samaritaine; ces cloches ne sonnaient jamais qu'à la naissance des fils de France, au jour de la naissance des rois ou a l'heure de leur mort. Pendant tout le reste de la journée, et toute celle du lendemain, l'arsenal et la Bastille firent feu de tous leurs canons et de toutes leurs boites. Enfin, le même soir, comme le feu d'artifice qu'on devait tirer sur la place de l'Hôtel de Ville ne pouvait être prêt que le lendemain, on fit un bûcher où chacun apporta son fagot, ce qui produisit une flamme si grande, que, de l'autre côté de la Seine, on pouvait lire sans autre lumière que la lueur de ce feu

Toutes les rues étaient garnies de tables où l'on s'asseyait en commun pour boire à la santé du roi, de la reine et du dauphin, pendant que le canon tirait et que pétillaient les feux de joie, allumés partiellement et a l'envi par les particuliers. '

Les ambassadeurs, de leur côté, rivalisèrent de luxe et fêtèrent, à qui mieux mieux, le grand événement. L'ambassadeur de Venise fil suspendre, aux fenêtres dè son hôtel, des guirlandes de fleurs et de fruits merveilleusement travaillés, sur lesquelles se reflétaient les feux des lanternes et des flambeaux de cire, tandis que des musiciens nombreux, traînés sur un char de triomphe attelé de six chevaux, parferaient les rues en jouant de joyeuses fanfares. L'ambassadeur d'Angleterre fit tirer un très-beau feu d'artifice, et distribua du vin dans tout le voisinage.

tas congrégations religieuses témoignèrent aussi leur joie. Les Feuillants de la rue Neuve-Saint-Honoré firent une aumône générale de pain et de vin, emplissant les paniers et les vases de tous les pauvres qui se présentaient. Les Jésuites, qu'on retrouve toujours et partout les mêmes, c'est-à-dire pleins d'ostentation et jaloux de parler aux yeux, allumèrent, dans les soirée» du 5 et du 6, plus de mille flambeaux dont ils garnirent ia devanture de leur maison. Le 7, ils firent tirer, dans leur cour, un feu d'artifice qu'un dauphin de flamme alluma, entre plus de deux mille autres lumières qui éclairaient un ballet et une comédie sur le même sujet, représentés par leurs écoliers.

Le cardinal n'était point à Paris lors de cet heureux événement, mais à Saint-Quentin, en Picardie. Il écrivit au roi pour le féliciter et l'inviter à nommer le dauphin Théodose, c'est-à-dire Dieu-donné. — J'espère, disait il dans sa lettre, que, comme il est Théodose par le don que Dieu vous en a fait, il le sera encore par les grandes qualités des empereurs qui ont porté ce nom.

Par le même courrier, le cardinal félicitait la reine; nuis la lettre était courte et froide. — Les grandes joies, disait le cardinal dans cette épltre officielle, les grandes joies ne parlent point.

Cependant l'astrologue Campanella était entré en France, et on l'avait conduit près du cardinal, avec lequel il revint à Paris. Son Emioence lui expliqua alors pour quelle cause il l'avait fait venir, et lui commanda de dresser l'horoscope du dauphin sans rien dissimuler de ce que sa science lui révélerait. C'était une grave responsabilité pour le pauvre astrologue, qui doutait peut-être un peu lui-même de cette science à laquelle on faisait un appel; aussi, essaya-t il d'abord de reculer. Mais pressé par Richelieu, qui lui fil comprendre qu'il ne Pavait pas tiré pour rien dos prisons de Milan, il répondit qu'il était prêt.

En conséquence, on le conduisit à la cour, où il fut introduit près do dauphin, qu'il fit déshabiller à nu et qu'il considéra attentivement de tous côtés : puis, l'ayant fait rhabiller, il s'en retourna chez lui pour tirer ses pronostics

Le résultat de ses observations, comme il est facile de le présumer, était impatiemment attendu; aussi, comme on voyait que non-seulement il ne reparaissait point à la cour, mais encore qu'il ne donnait pas de ses nouvelles, la reine commença à perdre patience et l'envoya chercher. Campanella revint, mais il prétendit que ses études sur le corps du dauphin n'avaient point été assez complètes: il le fit déshabiller derechef, l'examina une seconde fois, et tomba dans une profonde méditation. Enfin, pressé par Richelieu de formuler son horoscope, il répondit en latin :

« Cet enfant sera luxurieux comme Henri IV et très-fier; il régnera longtemps et péniblement, quoique avec un certain bonheur; mais sa fin sera misérable et amènera une grande confusion dans la religion et -dans le royaume, n

Un autre horoscope était tiré en même temps par un astrologue d'un autre genre. L'ambassadeur de Suède, Grotius, écrivait À Oxenstiern, quelques jours après la naissance du jeune prince :

« Le dauphin a déjà changé trois fois de nourrices, car, non-seulement il tarit leur sein, mais encore il le déchire. Que les voisins de la France prennent garde à une si précoce rapacité. »

Le 28 juillet suivant, le vice-légat d'Avignon, Sforra, nonce extraordinaire du pape, présenta à la reine, à Saint-Germain, les langes bénits que Sa Sainteté a l'habitude d'envoyer aux premiers-nés de la couronne de France, en témoignage qu'elle reconnaît ces princes pour les fils ainés de l'Eglise. Il bénit, en outre, au nom de Sa Sainteté, le dauphin et son auguste mère.

Ces langes, tout éblouissants d'or et d'argent, étaient enfermés dans deux caisses de velours rouge, qu'on ouvrit en présence du roi et de la reine (C).

Maintenant jetons les yeux autour de nous, au dedans et au dehors, sur la France et sur l'Europe, et voyons quels souverains régnaient alors, et quels hommes étaient nés ou allaient naître, pour concourir à la gloire de cet enfant qui recevait à sa naissance le nom de Dieu-donné, et qui devait mériter ou du moins obtenir, trente ans plus tard, celui de Louis le Grand.

Commençons par les différents Etats de l'Europe.

Ferdinand III régnait en Autriche. Né en 1608, la même année que Gaston d'Orléans, roi de Hongrie ei. 1625, de Bohême ejj 1627, des Romains en 1636, et, enfin, élu empereur en 1637, il tenait le plus grand et le plus puissant empire du monde. En Allemagne seulement, soixante villes impériales, soixante souverains séculiers, quarante princes ecclésiastiques, neuf électeurs, parmi lesquels étaient trois ou quatre rois, le reconnaissaient pour leur souverain. En outre, sans compter l'Espagne, plutôt son esclave que son alliée, il avait les Pays-Bas, le Milanais, le royaume de Naples, la Bohême et la Hongrie.

Aussi, depuis Charles-Quint, la balance penchait-elle sous l'Autriche, qui n'avait point de contre-poids européen.

C'était cette puissance qu'avait attaquée avec tant d'acharnement le cardinal de Richelieu, sans lui occasionner cependant tout le mal qu'il aurait pu lui faire, s'il n'eût été éternellement contraint de se détourner de son œuvre politique pour veiller i sa propre sûreté.

Après l'Empire, dans l'ordre des nations, venait l'Espagne, gouvernée par la branche aînée de la maison d'Autriche, l'Espagne, que Charles-Quint avait élevée au rang de grande nation, et que Philippe II avait soutenue a la hauteur oû son père l'avait portée; l'Espagne, dont les rois se vantaient, grâce aux mines du Mexique et du Potosi, d'être assez riches pour acheter !e reste de la terre; ce qu'ils ne Taisaient pas, ajoutaient-ils, parce qu'ils étaient assez forts pour la conquérir. Philippe III avait, tant bien que mal, comme Allas, porté ce terrible poids, légué par les deux géants dont il descendait. Cependant il était facile de voir que ce poids, déjà trop lourd pour lui, écraserait son débile successeur, Philippe IV, qui régnait a cette heure, et qui, après avoir perdu le Roussillon par sa faiblesse, la Catalogne par sa tyrannie, venait de perdre le Portugal par sa négligence.

Can.pjtirlia tire ïlionwop* « - ■■■ XIV. — \\:,,: "il.

L'Angleterre réclamait la troisième place. Dès cette époque, elle prétendait à la souveraineté des mers et ambitionnait la position de médiatrice entre les autres Etats. Mais pour accomplir, en ce moment du moins, cette haute destinée, il lui eût fallu un autre souverain que le faible Charles I*', et un peuple moios divisé que ne l'était celui des trois royaumes. L'œuvre que l'Angleterre avait à accomplir, a cette heure, c'était cette révolution religieuse dont, six ans plus tard, son roi devait être victime.

Ensuite venait le Portugal, conquis, en 1580. par Philippe II, et reconquis, en 1640, par le duc de Bragance; le Portugal, cet éternel ennemi de l'Espagne, lassé d'avoir été soixante ans sous sa puissance, comme est une boule inerte sous la griffe d'un lion de marbre; le Portugal, qui, outre ses Etats d'Europe, tenait les Iles de Madère elles Açores, les places de Tanger et de Caraclie, les royaumes de Congo et d'Angola, l'Ethiopie, la Guinée, une partie de l'Inde, et, aux confins de la Chine, L wlle de Macao.

Puis la Hollande (et celle-ci mérite un mention particulière, car nous allons avoir souvent affaire à elle : ce sont ses défaites qui donneront à Louis XIV le titre de Grand), la Hollande, qui se composait de sept provinces unies, riches en pâturages, mais stériles en grains, mais malsaines, mais presque entièrement submergées par la mer, contre laquelle ses digues la défendent seules, et qui semble une Venise du Nord, avec ses marais, ses canaux et ses ponts; la Hollande, qu'un demi-siècle de liberté et de travail vient d'élever a la hauteur des nations de second ordre, et qui aspire, si l'on n'arrête sa course ascendante, à prendre place au premier rang; la Hollande, cette Phénicie moderne, rivale de l'Italie pour le commerce, et qui la menace de sa roule du Cap, plus courte pour arriver dans l'Inde qu'aucune des trois roules de caravanes qui aboutissent à Alexandrie, à Smyrne et à Constantinople; rivale de l'Angleterre pour sa manne, et dont les corsaires s'intitulent les Balayeurs des mers et ont pris pour pavillon un balai, sans songer qu'un jour ils seront fouettés des verges arrachées à leur pavillon -, la Hollande, enfin, que sa position a faite une puissance maritime, et que les princes d'Orange, les »*4I-îurs généraux de l'Europe, a cette époque, ont faite une puissance guerrière.

Au delà de la Hollande, commençaient, à travers leurs neiges, à apparaître les peuples du Nord, le Danemark, la Suède, la Pologne et la Russie. Mais ces peuples, toujours en guerre entre eux, semblaient avoir une question de suprématie polaire a régler avant d avoir à s'occuper des questions de politique centrale. I.e Danemark avait bien eu son Christian IV; la Suéde, son Gustave Yasa et son Gustave-Adolphe; mais la Pologne attendait encore son Jean Sobiesky, et la Russie son Pierre I".

De l'autre côté du continent, à l'autre horizon de l'Europe, et tandis que grandissaient les Etats du Nord, tombaient les Etats du Midi. Venise, cette ex-reine de la Méditerranée, que jalousaient, cent ans auaravant, tous les autres royaumes, frappée au cœur par cette route du Cat>, qu'avait retrouvée Vasco de ama, tremblante à la fois devant le sultan et devant l'empereur, et ne défendant qu'à peine ses Etats de terre ferme, n'était plus que le fantôme d'elle-même et commençait cette ère de décadence qui fait d'elle la plus belle et la plus poétique ruine vivante qui existe encore aujourd'hui.

Florence était tranquille et riche, mais ses grands-ducs étaient morts. De la postérité du Tibère toscan (1), des petits-fils de Jean des Bandes noires, il ne restait plus que Ferdinand 11. Florence avait toujours la prétention de s'appeler l'Athènes de l'Italie; mais sa prétention se bornait là. 11 va sans dire que la postérité de ses grands artistes ne valait guère mieux que celle de ses Krands-ducs, et que ses poètes, ses peintres, ses sculpteurs et ses architectes, étaient aussi dégénérés de Dante, d'Andréa del Sarto et de Michel-Ange, que ses grands-ducs actuels, de Laurent le Magnifique ou de Côme le Grand.

Gènes, comme sa sœur et sa rivale Venise, était fort affaiblie : elle avait produit tous ses grands hommes, elle avait accompli toutes ses grandes choses, et nous verrons le successeur d'André Doria venir à Versailles demander pardon d'avoir vendu de la poudre et des boulets aux Algériens.

La Savoie ne comptait plus, déchirée qu'elle était par la guerre civile : d'ailleurs, le parti prédominant se montrait tout entier en faveur de la France.

La Suisse n'était, comme elle l est encore aujourd'hui, qu'une barrière naturelle posée entre la France et l'Italie; elle vendait ses soldats au prince qui était assez riche pour les lui payer, et elle avait celle réputation de bravoure commerciale, que ses enfants ont soutenue au 10 août et au 29 juillet. Voilà l'état de l'Europe. Voyons maintenant quel était celui de la France.

La France n'avait pas encore pris de position marquée parmi les Etats. Henri IV allait probablement en faire la première nation européenne quand il fut assassiné, et le couteau de Ravaillar avait tout remis en question. Richelieu l'avait faite respectée; mais, excepté du Roussillon et de la Catalogne, il l'avait peu agrandie. Il avait gagné la bataille d'Aveinsur les Impériaux, mais il avait perdu celle de Corbie contre les Espagnols, et l avant-garde ennemie était venue jusqu'à Pontoise. A peine avions-nous quatre-vingt mille hommes sur pied; la marine, nulle sous Henri III et Henri IV, naissait à peine sous Richelieu; Louis XIII n'avait que quarante-cinq millions de revenu, c'est-à-dire cent millions à peu prés de notre monnaie actuelle, pour faire face à toutes les dépenses de l'Etal; et, depuis le siège de Metz par Charles-Quint, on n'avait pas revu cinquante mille soldats réunis sous un seul chef et sur un seul point.

Mais, occupé à rendre la France formidable au dehors, à décapiter la rébellion au dedans, à ruiner les familles princières et aristocratiques, qui repoussées sous la faux de Louis XI, fomentaient ces éternelles guerres civiles qui avaient enfiévré l'Etat depuis Henri 11, le cardinal n'avait point eu le temps de songer aux détails secondaires, qui font, sinon la grandeur d'un peuple, du moins le bonheur et la sécurité des citoyens. Les grands chemins, abandonnés par l'Etat, étaient à peine praticables et infestés de brigands ; les rues de Paris, étroites, mal pavées, couvertes de boues, remplies d'immondices, devenaient, à partir de dix heures du soir, le domaine des filous, des voleurs et des assassins, que ne gênaient guère les rares lumières avaricieusement semées dans la ville, et que ne dérangeaient presque jamais dans leurs expéditions les quarante-cinq hommes de garde mal payés auxquels en était réduit le guet de Paris.

L'esprit général était à la révolte Les princes du sang se révoltaient, les grands seigneurs se révoltaient, et tout à l'heure nous allons voir se révolter le parlement. Une teinte de chevalerie barbare, mais ayant son caractère pittoresque, était répandue sur la seigneurie, toujours prête à mettre l'épée à la main, et faisant de chaque duel particulier un combat de quatre, de six, et même de huit personnes. Ces combats, malgré les édils, avaient lieu partout où l'on se trouvait, sur la place Royale, contre les Carmcs-Déchaussés, derrière les Chartreux, au Pré-aux-Clercs. Mais déjà, sur ce point, Richelieu avait amené une grandi; réforme. A cheval sur le siècle d'Henri IV qu'il vit finir, et le siècle de Louis XIV qu'il vit commencer, Richelieu avait, comme Tarquin le Superbe, abattu les têtes trop hautes; et, à l'époque où nous sommes arrivés, il ne restait plus guère, comme types du siècle passé, que le duc d'Angoulême, le comte de Bassompierre et M. de Bellcgarde; encore M. "de Bassompierre sortait-il de la Bastille, et M. d'Angoulême, après y avoir été quatre ou cinq ans, sousJa régence de Marie de Mèdicis, avait-il manqué d'y retourner sous le ministère du cardinal.

Quant au degré de lumière où les tribunaux étaient parvenus, ou au degré d'obéissance dans lequel ils étaient tombés, deux procès en font foi : celui de Galigaï, brûlée comme sorcière en 1617, et le procès d Irbain Grandier. brûlé comme sorcier en 1634.

Les lettres aussi étaient en retard. L'Italie avait ouvert la route brillante à l'esprit humain : Dante, Pétrarque, l'Arioste et le Tasse avaient successivement paru; Spenser, Sidney et Shakspeare leur avaient succédé en Angleterre; Guilhem de Castro, Lopez de Vega et Calderon, sans compter l'auteur ou les auteurs de* Romanceros, cette iliade castillane, avaient flori ou florissaient en Espagne, et cela, tandis que Malherbe et Montaigne pétrissaient la langue que commençait à parler Corneille. Mais aussi, pour avoir tardé plus longtemps à briller, la prose et la poésie française allaient jeter un éclat plus vif. Corneille, que nous avons déjà nommé, et qui avait fait jouer à cette époque ses trois chefs-d'œuvre, le Cid, Cinna et Poil) Côa,e 1".

hjcucte, comptait alors trente-deux ans ; Rotrou en avait vingt-neuf, Benserade vingt-six, Molière dix-huit, lu Fonlaine dix-sept, Pascal quinze, Bossue t onze, Labruyère six; Racine allait naître.

Enfin mademoiselle Je Scudérv, qui préparait l'influence des femmes sur la société moderne, avait trente et un ans; Ninon et madame de Sévigné, qui devaient compléter son œuvre, venaient d'atteindre, la première, vingt-deux ans, et la seconde, douze

Page 1