‹ Louis XIV et son siècleChapitre 8 sur 69 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

N u>5inc« du duc d'Anjou. — Remarques curieuses à propos du mois de septembre. — Faveur de Cinq-Mars. — L'Académie française. — Nnamt. — Premture représentation de celle tragédie. — Fontrailles — La Clicsnaye. — H. le Craud.

— AneciMcs sur Cinq-Mars. — Fabert. — Conspiration terrible. — Vorape ilu mi dans le Midi. — Maladie du cardinal

— Il abat les conspirateurs. — Derniers moments de Richelieu. — Double jugement sur ce ministre.

es événements de quelque importance qui s'écoulèrent dans les deux ou trois premières années de la vie de Louis XIV, furent la mort du père Joseph, que nous avons déjà trouve malade au commencement de celte histoire, la faveur croissante de M. de Cinq-Mars substituée à celle de mademoiselle d'Ilaulefort, enfin le nouvel accouchement de la reine, qui donna le jour a un second fils, qu'on nomma le duc d'Anjou, et qui naquit le 21 septembre.

Ce fut à ce propos que Ton remarqua quelle singulière influence le mois de septembre avait eue sur le siècle. Le cardinal était né le 5 septembre 1585; le roi, le 27 septembre 1600'; la reine, le 22 septembre 1601; le dauphin, le 5 septembre 1G38; le duc d'Anjou venait de naître le 21 septembre 1640; eo6n, ce même mois, qui a vu naître Louis XIV, le verra aussi mourir en 1715.

A cette occasiou, de nouvelles recherches furent faites par les savants, et ils découvrirent que c'était aussi pendant le mois de septembre que le monde avait été créé; ce qui flatta beaucoup Louis Xlli cl lui devint une nouvelle garantie de la prospérité à venir du royaume.

Cependant, sans que la reine reprit aucune influence, ses relations avec le roi étaient devenues meilleures, tandis qu'au contraire, l'oppression du cardinal se faisant sentir à Louis XIII tous les jours de plus en plus, le roi le prenait dans une sourde haine, que Richelieu était trop habile pour ne pas remarquer. Aussi tout ce qui entourait le roi était-il à Son Eminence : valets, gentilshommes, favoris. 11 n'y avait, dans toute, celte nombreuse cour, que MM. de Tréville, des Essarts et Guitaul, qui eussent toujours tenu ferme, le deux premiers pour le roi et le dernier pour la reine.

Louis XIII s'était de nouveau rapproché de mademoiselle d'Hauteforl, mais cette liaison, toute chaste qu'elle était, pouvait avoir un résultat funeste au cardinal, à cause de l'amitié que la reine portait a sa demoiselle d'honneur. Richelieu l' éloigna du roi, comme il en avait éloigné la Fayette, et poussa à sa place un jeune homme sur lequel il pouvait compter. Louis XIII se laissa faire comme toujours : favori ou favorite, peu lui importait, quoique cependant, selon toutes probabilités, ses amours fussent moins innocentes avec les uns qu avec les autres.

Ce jeune homme était le marquis de Cinq-Mars, dont le beau roman du comte Alfred de Vigny a rendu le nom populaire.

Le cardinal avait remarqué déjà que le roi prenait plaisir à la conversation de ce jeune homme, et croyant pouvoir compter sur lui, parce que le maréchal d'Effiai, son père, était une de ses créatures, il désirait lui voir occuper près du roi la même place que le pauvre Chalais, comme s'il eût pu prévoir que la fin devant être la même, les commencements devaient être pareils. Cinq-Mars fut donc placé près de Louis Mil, non comme maître de la garde-robe, poste que tenait pour le moment le marquis de la Force, niais comme premier écuyer de la petite écurie.

Cinq-Mars avait eié près d'un an et demi avant de se décider à accepter le fatal honneur qu'on lui faisait. Il se rappelait Chalais décapité Barradas en exil , et, jeune, beau, riche, il se souciait peu d'aller

risquer sa vie à ce gouffre de la faveur royale qui dévorait tout. Mais le cardinal et son destin le pous saient : il n'y avait point à faire résistance. Du reste, jamais faveur n'avait été si grande et si réelle. Le roi l'appelait tout haut son cher ami, et ne pouvait se passer de lui un seul instant, si bien que, lorsque Cinq-Mars partit pour le siège d'Arras, il dut promettre à son souverain de lui écrire deux fois le jour; et comme, pendant toute une journée, Louis Xlil n'avait reçu aucune nouvelle, il passa la soirée a pleurer, en disant que sans doute M. de Cinq-Mars était tué, et qu'il ne se consolerait jamais d'un tel malheur.

Cependant le cardinal avait conservé toute sa haine contre Anne d'Autriche, et le double et heureux accouchement de* la reine n'avait fait qu'augmenter ce vieux levain d'amour aigri. Aussi Son Eminence, qui venait de faire bâtir le Palais-Cardinal, voulut-elle, tout en inaugurant sa nouvelle demeure, tirer une vengeance éclatante de sa royale adversaire.

On sait les goûts poétiques du cardinal ; il avait fondé, en 1635, l'Académie française,' que Saint-Germain appelait la vohère de Ptaphan (D), et les académiciens reconnaissants proclamèrent le cardinal Dieu, et. sur son ordre divin, censurèrent le (M. Bien plus, on avait fait le portrait de Son Eminence au milieu d'un grand soleil ayant quarante rayons, chacun de ces rayons aboutissant au nom d'un académicien.

Le cardinal disait tout haut qu'il n'aimait et n'estimait que la poésie; aussi, quand il travaillait, ne donnait-il audience à personne. L'n jour qu'il causait avec Desmarets, il lui demanda tout a coup :

— A quoi croyez-vous que je prenne le plus de plaisir, monsieur?

— Selon toute probabilité, monseigneur, répondit celui-ci, c'est a faire le bonheur de la France.

— Vous vous trompez, répliqua Richelieu, c'est à faire des vers.

Mais suf ce point, comme sur tous les autres, le cardinal n'aimait guère a être repris. Un jour, M. de l'Etoile lui fit observer, le plus doucement possible, que, parmi les vers que Son Eminence avait bien voulu lui lire, il y en avait un qui se trouvait avoir treae pieds.

— Là! là! monsieur, dit le cardinal, il me plaît ainsi, et je le ferai bien passer, qu'il ait un pied de trop ou un pied de moins.

Mais, malgré la prédiction du grand ministre, comme il n'en est pas des vers ainsi que des lois, le vers ne passa point.

Le cardinal n'en avait pas moins, tant bien que mal, achevé sa tragédie de Mirante, en collaboration avec Desmarets, sou confident, et, rayant choisie pour l'inauguration de sa salle de spectacle, il invita le roi, la reine et toute la cour, a la venir entendre. Cette salle lui coûtait trois cent mille écus : c'était bien le moins qu'il eût le droit d'y faire jouer ses pièces.

Son Eminence devait avoir deux triomphes dans la même soirée : triomphe de vengeance, triomphe de poésie. La pièce était remplie d'allusions amères contre Anne d'Autriche, et, tour à tour, ses relations avec l'Espagne et ses amours avec Buckingbam y étaient censurés.

Aussi ne manqua-t on point de remarquer ces vers :

Celle qui vous parait un céleste flimbeau.

Est un flambeau funeste a toute ma famille.

Et peut -être à l'Eut

Plus loin, le roi disait encore :

Acastc. il est trop vrai, pardiflcpenU efforts, On sape mon Etat et dedans et dehors [ , On corrompt mes sujets . on oonspire ma perte,

Tantôt eouvertement, tantôt à force ouverte.

Il y a plus : Mirante, après avoir été accusée de crime d'État, s'accusait elle-même d'un autre crime, et, dans un moment d'abandon, elle disait à sa confidente :

Je me sens criminelle, aimant un étranger.

Tous ces vers étaient criblés d'applaudissements. Richelieu avait retrouvé les claqueurs inventés par Néron, et dont ses successeurs, poètes et ministres, devaient faire, en littérature et en politique, un si heureux usage.

Pendant ce temps, le cardinal, exalté par le suceès et par la vengeance, était hors de lui, sortant à moitié de sa log;r, tantôt pour applaudir lui-même, tantôt pour imposer silence, afin qu'on ne perdit pas un mot des beaux endroits. Quant à Anne d'Autriche, on peut facilement juger quelle devait être sa contenance.

l& pièce fut dédiée au roi par Desmarets, qui en prenait. la responsabilité. Le roi accepta la dédicace. Il est vrai qu'en même temps il refusait celle de Volifeuclc, de peur d'être obligé de donner à Corneille ce que M. de Mautauron lui avait donné pour celle de Lirtna, c'est-à-dire 200 pistoles.

Pohjeucte fut, en conséquence, dédié à la reine.

Cependant Cinq-Mars assistait à celle représentation avec Fontrailles, lous deux étaient dans la loge du roi, et comme ils causaient beaucoup, écoutant médiocrement la pièce, le cardinal commença à se défier de l'un, et se promit de se venger de l'autre.

Quelque temps après, Fontrailles, Ruvigny et autres, étaient dans l'antichambre du cardinal, à Rueil, où l'on attendait je ne sais qiH ambassadeur. Richelieu sortit pour aller au-devant de l'illustre person-

nage, et voyant Fontrailles. qui était non-seulement fort laid de visage, mais encore bossu par devant et

par derrière, il lui dit :

— Rangez-vous donc, monsieur de Fontrailles, cet ambassadeur n'est pas venu en France pour voir

des monstres.

Fontrailles grinça des dents et se recula sans rèpondie ; mais en lui-même :

— Ah! scélérat, dit-il, tu viens de me mettre le poignard dans le cœur; mais, sois tranquille, je te le mettrai où je pourrai.

De ce moment, Fontrailles n'eut plus qu'un seul désir, celui de la vengeance, et ce mot imprudent qu'avait dit Richelieu éclata sur lui un an après, dans la plus terrible conjuration qu'il eût jamais eu a •ombaltre.

Fon t railles était des meilleurs amis de Cinq-Mars; il lui fit comprendre quelle honte c'était pour lui de servir d'espion au cardinal, et de trahir pour cet homme le roi qui le comblait de biens. Cinq-Mars n'aimait pas le roi, dont il ne recevait les amitiés qu'avec impatience et même avec dégoût ; mais il était ambitieux, puis le vent soufflait à la conspiration. Cinq-Mars se laissa donc aller à une nouvelle cabale.

Le favori t'était lasse d'une place subalterne, et avait demande celle de grand écoyer, que, malgré l'opposition de son ministre, le roi lui avait accordée. Mais, avant même que t elle nomination fût connue, le cardinal la savait par la Chesnaye, premier valet de chambre du roi. qui servait d'espion à Son Eminence. Richelieu, voulant alors arrêter cette fortune dans sa naissance, accourut au Louvre et se plaignit au roi. Louis XIII avait recommandé à Cinq-Mars de ne rien dire de cette nomination que lui seul et la Chesnaye connaissaient. Cinq-Mars jura ses grands dieux qu'il n'en avait ouvert la bouche à personne, et accusa la Chesnaye dont il exigea le renvoi. Le roi, à cette époque, n'avait rien à refuser à son favori. La Chesnaye fut honteusement chassé et alla se plaindre au cardinal, lequel put mesurer dès lors l'étendue du pouvoir qu'avait déjà conquis le nouveau favori.

Si nos lecteurs veulent savoir par quelles complaisances Cinq-Mars en était arrivé là, qu'ils lisent les étranges et scandaleuses historiettes de Tallemant des Réaux.

Aussi le roi était-il plus jaloux de Cinq-Mars qu'il ne l'avait jamais été d'aucune de ses maltresses; il lui faisait de grandes querelles à propos de Marion de Lorme que le beau et élégant jeune homme avait aimée. 61 de mademoiselle de Chaumerault qu'il aimait encore. Mais ces querelles étaient toujours suivies de raccommodements dans lesquels M. le Grand, c'est ainsi qu'on appelait Cinq-Mars depuis qu'il était grand écuyer, jouait le rôle de la femme aimée. Les choses cependant en vinrent au point, qu'à cause de cet amour mademoiselle de Chaumerault fut chassée de la cour et exilée en Poitou.

Tout cela faisait de Cinq-Mars un singulier favori, toujours en dispute avec son maître ; car Cinq-Mars, le cardinal excepté, aimait tout ce que haïssait Louis XIII, et haïssait tout ce qu'il aimait.

Cependant la représentation de Mi mine n'avait pas, comme on le comprend bien, rapproché la reine du cardinal. Forte de sa double maternité, elle encouragea le duc d'Orléans, cet éternel conspirateur et ce trahisseur éternel de tous ses complices, à tenter encore quelque entreprise contre Richelieu. Or, excité déjà par Fonlrailles, M. de Cinq-Mars, enivré de la faveur du roi, était tout prêt à se faire le chef d'un complot, dans lequel Louis XIII, M. le Grand croyait le savoir, ne serait pas éloigné d'entrer lui-même.

On pressait la guerre avec l'Espagne. La Catalogne ne demandait pas mieux que de se faire France, et ie cardinal avait répondu à un nommé Lavallée, qui venait, de la part de M. de Lamothc lloudancourt, lui montrer la preuve de ses intelligences dans l'Aragon et dans Valence : — Dites à M. de I. amollie lloudancourt qu'avant qu il soit trois mois je mènerai le roi en personne en Espagne.

En conséquence de cette promesse, qu'il songeait réellement à accomplir, le cardinal fit venir, au mois d'août 1641, l'amiral de Dr<*zè, lui annonçant qu'il devait en toute hàle armer les vaisseaux qui se trouvaient dans le port de Brest et aller, après avoir traversé le délroit, se plan 1er avec eux devant Bareelonne. tandis que le roi marcherait sur Perpignan. Or, comme le cardinal avait dans son esprit fixé cette expédition à la lin de janvier 1643, l'amiral n'avait pas de temps à pérore; aussi promit-il de quitter l'aris sous huit jours

Après avoir pris les ordres du cardinal, c'était bien le moins que M. de Brezé prit ceux du roi. Il se présenta donc chez Sa Majesté, et comme sa charge lui donnait les grandes entrées, il fut aussitôt introduit

Le roi causait avec M. de Cinq-Mars dans l'embrasure d'une fenêtre, et cela si chaudement, que ni l us ni l'autre ne s'aperçurent delà piésence de M. de Brezé. Celui-ci put donc entendre, presque malgré lui. une partie de la conversation. Cinq-Mars se déchaînait contre le cardinal, lui reprochant les plus terribles crimes sans que le roi parût autrement prendre le parti de son ministre

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Brezé ue savait que faire; sou bon génie l'inspira : il se retira à reculons en silence, retenant son haleine, et sortit sans avoir été vu.

Brezé était des plus lidèles au cardinal, mais aussi il était honnête homme; il ne savait que faire. Dénoncer Cinq-Mars à Son Eminence était d'un espion ; garder le secret était d'un ami mal dévoué. Il résolut alors de saisir la première occasion pour ( lien lier une mien Ile à Cinq-Mars, et d'essayer de le tuer en duel, ce qui conciliait tout. Mai* le hasard fit que, pendant quatre ou cinq jours, le grand amiral ne put rencontrer le grand écuver. Eulin, le sixième jour, comme Cinq-Mars suivait le roi a la chasse, Brezé le trouva seul et dans un endroit convenable. Il allait donc lui proposer, sous un prétexte quelconque, de mettre l'épee à la main, ce que M. le Grand, qui était brave, n'aurait pas manqué d'accepter, lorsqu'un chien parut. Brezé crut que ce chien était suivi de toute la meute, et que la meute était suivie des chasseurs; il piqua son cheval et s'éloigna, remettant le duel à un autre moment.

Pendant deux jours encore, de Brezé chercha inutilement cette occasion perdue. La semaine qu'il avait demandée était écoulée; il fallait partir. Le cardinal le rencontra, lui renouvela l'ordre donné. Brezé demanda deux jours de plus pour ses équipages; enfin, ces deux jours écoulés, comme le cardinal commençait à lui faire froide raine, le jeune homme, ne sachant plus que faire, courut chez M. des Noyers et lui raconta tout.

— C'est bien, dit M. des Noyers, ne parlez point encore ni aujourd'hui ni demain. — Mais si M. le cardinal se fâche de ce que je lui ai désobéi? demanda le grand amiral. — Si monseigneur le cardinal se fâche, j'en fais mon affaire.

Sur cette assurance, M. de Brezé resta. Le lendemain Son Eminence le rencontra et lui dit avec son plus charmant sourire : — Vous avez bien fait de prendre un jour ou deux de plus, monsieur le grand amiral, et je vous sais gré d'être resté ; maintenant vous pouvez retournera Brest ; soyez tranquille, je n'oublie ni mes amis ni mes ennemis.

M. de Brezé partit, et le cardinal, sur ses gardes, fit épier de plus près Cinq-Mars, dont la grande faveur l'inquiétait sérieusement.

Cependant la conspiration allait son train Fonlrailles était parti, déguisé en capucin, pour porter luimême au roi d'Espagne un traité auquel accédaient Gaston d'Orléans, la reine, M. de Bouillon et Cinq- Mars. Le favori, plus hautain et plus insolent que jamais, croyait sa faveur inattaquable, lorsqu'un jour il s'aperçut tout a coup qu'il avait fort perdu de celte faveur. Voici à quelle occasion.

Abraham Fabert. le même qui fut depuis maréchal de France, était capitaine aux gardes et assez bien dans l'esprit du roi. On assure même qu'un jour Louis XIII, qui avait des retours de haine cl de jeunesse, el qui se souvenait de quelle façon expeditive il s'était débarrassé du maréchal d'Ancre, s'ouvr.int a Fabert du projet d'assassiner le cardinal, en lui faisant entendre que ce serait lui qu'il chargerait de ce coup, Fabert, disait-on toujours, avait secoué la léte et s'était contenté de répondre :

— Sire, je ne suis point M. de Vitrv. — Mais qui étes-vous donc? demanda le roi. — Sire, je suis Abraham Fabert. votre serviteur pour toute antre chose que pour un assassinat. — Bien! avait répondu Louis MU; je voulais vous tAter, Fabert; je vois que vous êtes un honnête homme, et je vous en remercieles honnêtes gens deviennent de jour en jour plus rares.

Or, Fabert. qui ne s'était point aperçu que sa réponse, si hardie qu'elle fût. lui eût nui le moins du monde dans l'esprit du roi, causait un jour devant Sa Majesté de sièges tt de batailles. Cinq-Mars qui, jeune, brave et avantageux, ne doutait de rien, fut sur plusieurs points en opposition avec Fabert. Cette discussion de l'orgueil contre la science lassa le roi.

— Pardieu ! dit-il. moii>ieur le Grand, vous avez tort, vous qui n'avez jamais rien vu, de vouloir lutter contre un homme d'expérience. - Sire, u pondit Cinq-Mars étonné de se sentir attaqué du coté même où il eut au contraire espéré du secours, il y a certaines choses que, lorsqu'on a du sens el de l'éducation, on sail sans les avoir vues

Puis, à ces mots, faisant au roi un léger salul, M. le Grand se retira: mais en se retirant il passa près de Fabert et lui dit : — Merci, monsieur Fabert, je n'oublierai pas rr que je vous dois. Et sur ce mol il sortit.

Le roi avait vu le mouvement, mats n'avait point entendu les paroles. Il suivit son favori des yeux; puis, lorsque celui-ci eut fermé la porte . — Fabert, lui dcmanda-t-il, que vous a dit ce jeune fou? — Bien, Sire, répondit le capitaine. — Je croyais avoir entendu qu'il vous avait fait des menaces. — Sire, on ne fait pas de menaces devant Votre Majesté; el ailleurs je ne les souffrirais pas. — Tenez, Fabert, lui dit le roi après un instant de silence, il faut nue je vous dise tout. — A moi, Sire? — Oui. à vous qui êtes un galant homme : eh bien '. je suis las de M. le Grand. — Ile M. le Grand ? reprit Fabert avec un ètonnemenl extrême. — Oui. de M. le Grand, Fabert; il y a six mois que je le vomis.

Fabert fut aussi étourdi de la sortie que de l'expression.

— Mais, Sire, dit-il au bout d'un instant, tout le inonde croit M. le Grand dans la plus haute faveur près de Votre Majesté. — Oui, continua le roi, oui, pan * qu'on pense qu'il reste à causer avec moi quand tout le monde est retiré; mais il n'en est pas ainsi, Fabert; ce n'est pas avec moi qu'il reste, mais dans la garde-robe a lire I Ario«to. Mes deux valets de chambre, qui sont a lui. s/ prêtent a ce manège, grâce auquel il soutient son crédit ; mais moi je sais mieux que personne ce qui eu est. n'est-ce pas? Eh bien, moi je vous dis qu'il n'y a point d'homme au monde si peu complaisant ni si perdu de vices; c'est le plus grand ingrat de la terre; il m'a quelquefois fait attendre des heures entières dans mon carrosse, tandis qu'il courait après la Marijti de Lorme ou la Chaumerault. Il me ruine, Fabert; le revenu d'un royaume ne suffirait pas à ses dépenses, et à l'heure où je vous parle il a jusqu'à trois cents paires de bottes.

Le même jour Fabeil donna avis au cardinal de la situation où était M. de Cinq-v'ars près du roi. Bichelieu n'v voulait pas croire; il se fit répéter trois ou quatre fois celle sortie de Sa Majesté, demandant si c'étaient bien ses propres paroles. Puis, enfin, trop confiant dans la loyauté de Fabert pour mettre en

doute ce que celui-ci lui rapportait, el voyant, malgré cette désaffection du roi, M. de Cinq-Mars demeurer fort calme et fort tranquille, il se douta que quelque complot caché donnait cette force au praod écuyer. Le ministre ne se trompait pas : Cinq-Mars, à défaut du roi, se sentait ou croyait se sentir soutenu par la reine et par le duc d'Orléans. D'ailleurs le traité avait été reçu a Madrid, et Fontrailles était revenu avec

des promesses magnifiques.

Ce fut quelques jours après cette révélation que M. de Thon vint trouver Fahert, son ami. et voulut l'entraîner au parti de M. de Cinq .Mars; n»;iis aux premiers mots qui sortirent de sa bouche. Fabert l'arrêta : — Monsieur, lui dit-il, je sais sur M. de Cinq-Mars bien des choses que je ne puis vous dire; ne me parlei donc pas de lui, je vous prie. - Alors, dit de Thon, parlons d'autre chose. — Volontiers, pourvu que ce ne soit point de choses qui intéressent I Etat, car je vous préviens que je les redirais à M. le cardinal. — Mais, mon Dieu ! reprit alors de Hum, que vous a donc fait Son Eminence pour que vous soyez si fort son ami? elle ne vous a pas même donne votre compagnie de gardes, que vous avez achetée. — Et vous, répondit Fabert, n'avez-vous pas honte d'être le suivant d'un enfant à peine hors de page? Prenez garde, monsieur de Thon, ne l'accompagnez pas plus longtemps, car c'est moi qui vous le dis : il vous mène par un mauvais chemin.

El, sans s'expliquer davantage, Fabert quitta M. de Thou, qui, avec ce caractère irrésolu qui le faisait appeler par Cinq-Mars .«on inquiétude, demeura fort perplexe et surtout fort étonné.

Cependant le moment du départ était venu. Le roi partit de Saint Germain le 27 février 1642; c'était bien ce qu'avait dit le cardinal à M. de Drezè.

A Lyon le roi s'arrêta pour célébrer un Te Daim en honneur de la victoire de Kempcn. que venait de remporter, sur le général Lamboy, le comte de Guéhriaut. En sortant de l'église, où le cardinal avait officié, le roi trouva une députation de Barcelonnais qui l'invitaient à se rendre dans leur ville.

Tout allait donc au mieux : par le comte de Guéhriaut, le cardinal battait l'empire; par M. de laMotbe Houdancourt, il soumettait 1 Espagne.

Le roi et le cardinal se remirent en route par Vienne, Valence, Nîmes, Montpellier el Narhonne.

A Narhonne, Foulrailles rejoignit la cour. Il rapportait le traité signé entre lui et le duc d'Olivarès. Seulement chacun avait signé d'un autre nom que le sien Fontrailles avait signé de Ckrmont, et le duc d'Olivarès don (Inspar de Gusman.

Ce traité mit M. de Cinq-Mars dans une grande joie.

En effet, de magnifiques promesses lui étaient faites par écrit, ou plutôt par le traité personnel qu'il avait passé avec Gaston. La saute du roi était si mauvaise, que sa mort pouvait arriver d'un-momenl à 1 autre. Or, Gaston d'Orléans, dans ce cas, s'était obligé a partager, siuon de droit, du moins de fait, la régence avec M. de Cinq-Mars.

Le favori, à la grande inquiétude du cardinal, faisait donc plus calme visage que jamais.

Le roi, en arrivant à .Narhonne, avait pour but de son voyage la conquête du Roussillon et l'achèvement du siège de Perpignan.

Mais un grave accident était survenu au cardinal : un abcès terrible s'était ouvert à son bras; et, dévoré par la fièvre, écrasé par la douleur, il avait, malgré son courage, déclaré qu'il ne pouvait aller plus loin. Le roi resta quelques jours encore à Narbonne, dans l'espérance que le cardinal irait mieux; mais son mal, au contraire, ne faisant qu'empirer, le roMe décida à partir pour le camp, où il arriva bientôt- Cependant le cardinal était resté à Narbonne, en proie aux plus vives douleurs du corps et aux plus graves inquiétudes de l'esprit 11 laissait'M. de Cinq-Mars, son ennemi, près du roi ; il devinait que quelque complot suprême s'ourdissait contre lui el par conséquent contre la France, et au moment où il avait besoin de toute sa vigueur, de toute son activité, de tout sou génie, voilà que la fièvre le clouait dans son fauteuil, loin du roi. loin du siège et presque loin des affaires; car il sentait bien que, pour peu qu'empirât encore la position dans laquelle il se trouvait, tout travail lui devenait impossible. Pour comble de disgrâce, les médecins annoncèrent au cardinal que l'air de la mer lui était si contraire, que son état ne ferait qu'empirer tant qu'il resterait à Narbonne. Force fut donc au cardinal de quitter cette ville et de se diriger vers la Provence, dans un état si désespéré, qu'avant de partir il fit venir un notaire et lui dicta son testament.

Cependant, tandis que le cardinal, porté en litière, allait chercher à Arles et à Tarascon un air plus doux, le roi, sur qui retombait tout le fardeau des affaires, sentit qu'il était au-dessus de ses forces de mener à la fois la guerre et la politique, le siège et l'Etat. En conséquence, croyant trouver le cardinal encore à Narbonne. il partit le 10 juin pour celte ville. Ses plus intimes l'accompagnaient, el parmi eux Cinq-Mars et Fontraillcs.

.Or, voici ce qui s ciait passé pendant le temps que le roi revenait à Narbonne, ou du moins ce que raconte Charpentier, premier secrétaire du cardinal.

Richelieu, qui se rendait à Tarascon, était arrêté à quelques lieues de cette ville et se reposait dans une auberge de village, lorsqu'un courrier qui venait d'Espagne, et se disait porteur des nouvelles les plus im portantes, demanda à lui parler. Charpentier l'introduisit, elle courrier remit une lettre au cardinal.

A la lecture de cette dépêche, le cardinal devint plus pâle encore qu'il n'était et fut pris d'un grand tremblement. Aussitôt il ordonna que tout le monde sortit, excepté Charpentier; puis, lorsqu'il fut seul avec lui : - Faites-moi apporter un bouillon, dit-il, car je me sens tout troublé.

Puis, lorsqu'on eut apporté le bouillon : — Fermez la porte au verrou, reprit le cardinal.

Alors il relut la dépêche, et, la passant à Charpentier : — A votre tour, dit-il, lisez cela, et faites-en H ^ copies

Ce que le cardinal passait ainsi à Charpentier, c'était le traité de l'Espagne.

Les copies faites, Son Eminence lit venir M de Chavigny, le même que nous avons vu trois ans aup u» vant annoncer au roi la grossesse de la reine

— Tenez, Chavigny, dit Richelieu, prenez des Noyers, et allez avec ceci trouver le roi partout ou il sera. Le roi vous dira que c'est une fausseté; mais n'importe, insistez toujours, et proposez-lui d'arrêter M. le Grand, en lui disant que, si celle dépêche ment, il sera toujours temps de le relâcher, tandis que, si une fois l'ennemi entre en Champagne et que M. le duc d'Orléans tienne Sedan, il sera bien tard pour y remédier.

Chavigny prit lecture du papier qu'il avait mission de remettre au roi et partit aussitôt avec M. des Noyers.

Les deux messagers trouèrent Louis Mil à Tarascon. Il causait avec ses courtisans, parmi lesquels étaient encore Cinq Mars el Fontrailles. lorsqu'on annonça les deux secrétaires d'Etal. Le roi, se doutant qu'ils venaient de la pari du cardinal, les reçut à l'instant même et les fit entrer avec lui dans son cabinet.

A peine Fontrailles avait-il entendu nommer MM. de Chavigny et des Noyers, qu'il eut soupçon de l'affaire ; aussi, voyant que la conférence entre eux et le roi se prolongeait d'une façon inquiétante, il lira Cinq-Mars dans un coin : — Monsieur le Grand, lui dit-il, mon avis est que les choses vont mal et qu'il est temps de nous retirer. — Bah! dit Cinq Mars, vous êtes fou, mon cher Fontrailles. — Monsieur, lui répondit Fontrailles, quand on vous aura ôlc la tête de dessus les épaules, comme vous éles de grande taille, vous serez encore fort bel homme; mais, en vérité, je suis trop petit pour risquer cela aussi gaillardement que vous. Je suis donc votre très-humble serviteur.

Sur quoi Fontrailles tira sa révérence à M. le Grand et partit.

Merci, monsiem Iji>ci i, je n uuWienu f>M te ijuejc <rou»doi». — IW ,\s.

Comme l'avait pensé Richelieu, le roi jeta les hauts cris et renvoya Chavigny au cardinal, disant qu'il ne pouvait se décider à faire arrêter M. le Grand que sur une nouvelle preuve, et que tout cela était une conspiration conlre le pauvre diable.

Chavigny retourna près du ministre, el, quelques jours après, revint avec l'original même du traite.

Le roi se trouvait avec Cinq-Mars quand Chavigny entra. Celui-ci s'approcha, comme s'il faisait une simple visite au roi, el, tout en parlant à Sa Majesté, la tira par son manteau. C'était l'habitude de Chavigny, lorsqu'il avait quelque chose de particulier à dire au roi.

Aussitôt Louis XIII conduisit Chavigi.y vers son cabinet.

Pour le coup, Cinq-Mars commença de ressentir quelques inquiétudes et voulut suivre le roi ; mais Chavigny lui dit avec un ton d'autorité fort significatif: — Monsieur le Grand, j'ai quelque chose a dire à Sa Majesté.

Cinq-Mars regarda le roi et surprit chez lui un de ces regards cruels qui lui étaient particuliers; il comprit qu'il était perdu et courut chez lui pour prendre de l'or et s enfuir. Mais à peine y étail-il, que desgardes s'clant présentés a la porte d'entrée, il n'eut que le temps de sortir par une porte de derrière, guidé par son valet de chambre, Belcl, qui le cacha chez une fillti dont il était l'amant, en donnant au père de celte fille le premier prétexte venu, pour qu'il consentit ù garder chez lui ce gentilhomme que le bon bourgeois ne connaissait pas.

Le soir, M. de Cinq-Mars dit a l'un de ses valets d'aller voir s'il n'y avait point quelque porte ouverte par laquelle il pût quitter N.irbonne. Soil paresse, soil terreur, le valet fil mal la commission, el revint

dire à son maître que toutes les portes étaient fermées; ce qui n'était point vrai, car, par hasard, toute cette nuii. une porte resta libre pour faire entrer le train du maréchal de la Meilleraie qu'on attendait d'un moment à l'autre. Cinq-Mars fut donc forcé de rester à Narbonne.

Le lendemain matin, le bourgeois sortit pour aller à la messe et entendit crier à son de trompe que quiconque livrerait M. le Grand, aurait une somme décent écus d'or de récompense, tandis que, au contraire, quiconque le cacherait, encourrait la peine de mort

— Hé ! se dit alors le bourgeois, ne serait-ce pas ce gentilhomme qui est chez nous?

S'élant alors approché du crieur, il se fit relire le signalement, et, ayant reconnu que celui qu'on cherchail était bien effectivement l homme qui s'était caché dans sa maison, il l'alla dénoncer du même pas. et ramena avec lui des gardes qui l'arrêtèrent.

Les détails du procès et de U mort de M. de Cinq-Mars sont tellement connus, que nous ne les reproduirons pas ici M de Thou, comme le lui avait dit Fabert, était sur une mauvaise route, mais au moins i! la suivit noblement jusqu'au bout, et le vendredi 12 septembre il monta sur le même échafaud que l'ami qu'il n'avait voulu ni trahir ni quitter.

Hais le cardinal ne devait survivre que bien peu de temps à son triomphe. Revenu à Paris dans cette fameuse litière, portée par vingt-quatre nommes, et devant laquelle s'ouvraient l&murailles et s'écroulaient les maisons, il se fit conduire à Rueil, où il commençait à mieux aller, lorsqu'il exigea de Juif, son médecin, qu'il lui fit fermar son abcès. Juif obéit après luSvoir fait toutes les observations qu'il avait cru devoir lui soumettre, et le même jour il dit à l'académicien Jacques Esprit que Son Eminence n'irait pas loin.

Une querelle que le roi eut avec le cardinal hâta, selon toute probabilité, la mort de celui-ci. Cette querelle était venue à cause de M. de Tréville, capitaine des mousquetaires, et de MM. des Essarts, son beaufrère. Tilladet et la Salle, que le cardinal regardait comme ses ennemis; il tourmenta si fort le roi, que ces trois derniers reçurent leur congé le 26 novembre; mais au moins Louis XIII ne voulut-il pas que personne fût nommé à leur emploi. Cette résistance exaspérait le cardinal, en ce qu'il voyait qu'on regardait sa mort comme prochaine, et que, cette mort venue, les trois officiers seraient aussitôt réintégrés dans leur charge. Alors il attaqua M. de Tréville, que le roi abandonna a son tour, et auquel il envoya son congé le 1" décembre par un des siens, mais en le faisant prévenir en même temps de la continuation de ses bontés, l'invitant à aller servir en Italie et lui promettant que ce n'était qu'une courte absence qu'il allait faire. Tréville partit le même jour, et le roi ne cacha point a M. deChavignyet à M. des Noyers que ce n'était qu'aux importunitès du cardinal, et pour avoir la paix pendant le peu de jours qu'ils avaient encore à rester ensemble dans ce monde, qu'il lui avait fait cette concession d'éloigner de lui quatre de ses plus fidèles serviteurs.

Ces paroles, que Chavigny et des Noyers rapportèrent au cardinal, dans un premier moment d'humeur, lui firent une telle impression, que, déjà souffrant depuis le 26 novembre d'une douleur au coté, cette douleur s'accrut à tel point, qu'il fallut I l'instant même recourir aux médecins, et que, le dimanche 50 novembre, Son Eminence fut saignée deux fois; ce qui n'empêcha point, malgré ce traitement énergique, que son état ne fût assez alarmant pour que les maréchaux de Brezé, de la Meilleraie et madame d'Aiguillon couchassent au Palais-Cardinal

Le lundi 1" décembre, le jour même où Tréville recevait son congé, et où le roi lui faisait assurer quj ce congé ne serait pas long, le cardinal se trouva un peu mieux en apparence; mais, vers les trois heuivs

de l'après-midi, ta fièm redoubla avec un violent crachement de sang et une grande difficulté' a respirer. La nuit suivante, ses principaux parents et ses meilleurs amis veillèrent encore au palais, sans que deux nouvelles saignées amenassent aucune amélioration dans l'état du malade. Bouvard, premier médecin du roi, ne quitta pas le chevet de son lit.

Le mardi matin, il y eut grande consultation de médecins, et le même jour, vers les deux heures, le roi, à qui l'on avait fait comprendre qu'il ne pouvait garder rancune à un mourant, vint le visiter et entra dans sa chambre avec M. de Villequier et quelques autres capitaines de ses gardes. Lorsque le cardinal le vit s'approcher de son lit. il se souleva : — Sire, lui dit-il, je vois bien qu il me faut partir et prendre congé Je Notre Majesté, mais je meurs avec cette satisfaction de ne l'avoir jamais desservie et de laisser son Etat •n un haut point et tous ses ennemis bien abattus. En reconnaissance de mes services passés, je supplie unre Majesté d'avoir soin de mes parents. Je laisse après moi, dans le royaume, plusieurs personnes fort capables et bien instruites des affaires; ce sont MM. des Noyers, de Chavigny et le cardinal Mazarin. — Soyez tranquille, monsieur le cardinal, répondit le roi, vos recommandations" me sont sacrées, quoique j'espère n'avoir point encore de sitôt à y faire droit.

Et à ces mots, comme on apportait au cardinal une tasse de bouillon qu'il avait demandée, le roi la prit des mains du valet de chambre et la lui lit avaler lui-môme; après quoi, sous prétexte qu'une plus longue conversation fatiguerait le malade, il sortit de la chambre, et l'on remarqua qu'en traversant la galerie, et en regardant les tableaux qui devaient bientôt lui appartenir, puisque, par son testament, Richelieu laissait le Palais-Cardinal au dauphin, il était de si joyeuse humeur, qu'il ne put s'empêcher de rire deux ou trois fois aux éclats, quoiqu'il fût accompagné de deux grands amis du malade, M. le maréchal de Brezé et M. le comte d'Harcourt. qui le reconduisirent jusqu'au Louvre et auxquels il dit gracieusement qu'il ne quitterait point le palais que M. le cardinal ne fût mort.

En voyant rentrer M. d'Harcourt, le cardinal lui tendit la main en lui disant : — Ah! monsieur, vous allez perdre un bien bon et bien grand ami.

(le qui lit que, quelque résolution qu'eût le comte de tenir ferme, il ne put s'empêcher d'éclater en sanglots.

Puis se tournant vers madame d'Aiguillon : — Ma nièce, lui dit-il, je veux qu'après ma mor^vous fassiez fP

Mais, à ces mots, il baissa la voix, et comme madame d'Aiguillon était à son chevet, on ne put entendre ce qu'il lui dit; seulement on la vit sortir en pleurant

Alors, appelant les deux médecins qui se trouvaient dans sa chambre : — Messieurs, leur dit-il, je suis très-fermement résolu à la mort; dites-moi donc, je vous prie, combien j'ai encore de temps à vivre.

Les médecins se regardèrent avec anxiété, et l'un d'eux lui répondit : — Monseigneur, Dieu, qui vous vi.it si nécessaire au bien de la France, fera un coup de sa main pour vous conserver la vie. — C'est bien, dit le cardinal, qu'on m'appelle Chicot #

Chicot était le médecin particulier du roi; c'était un homme très-savant et en qui le cardinal avait la plus grande confiance; dès que le malade le vit entrer : — Chicot, lui dit il, je vous le demande, non point comme à un médecin, mais comme à un ami. répondez-moi à cœur ouvert, combien de temps ai-je encore à vivre? — Vous m'excuserez donc, répondit Chicot, si je vous dis toute la vérité. — Je vous ai fait venir pour cela, reprit le cardinal, et comme n'ayant de confiance qu'en vous seul. — Eh bien, monseigneur, lui dit Chicot après lui avoir tatè le pouls, et réfléchissant un instant, dans vingt-quatre heures vous serez mort ou guéri. — C'est bien, dit le cardinal, voilà parler comme il faut.

Et il fit signe à Chicot qu'il désirait rester seul.

Sur le soir, la fièvre redoubla étrangement, et l'on fut forcé de le saigner encore deux fois

A minuit, il fit demander le vjjdkiue que le curé de Sainl-Eustache lui apporta, et comme celui-ci venait de le poser sur une table pH^rée à cet effet : — Voici mon juge qui me jugera bientôt, dit le cardinal; je le prie de bon cœur pour qu i! me condamne, si j'ai jamais eu autre chose dans l'intention que le bien de la religion et de I Etat.

Ensuite il communia, et, a trois heures après minuit, reçut l'extréme-onction ; mais abjurant jusqu'à la dernière apparence de cet orgueil sur lequel il s'était appuyé toute sa vie : — Mon pasteur, dit-il à l'officiant, parlez moi comme à un grand pécheur, et traitez moi comme le plus chélif de votre paroisse.

Le curé lui ordonna alors de réciter le Pater nosicr et le Credo, ce qu'il fit avec beaucoup de tendresse de cœur, baisant sans cesse le crucifix qu il tenait entre ses bras, de sorte qu'on croyait qu'il allait expirer, tant il paraissait mal; madame d'Aiguillon, surtout, était tellement hors d elle-même, qu'elle fut obligée de quitter le Palais-Cardinal, et que, rentrée chez elle, il fallut la saigner.

Le lendemain, 3 décembre, les médecins, voyant qu'ils ne pouvaient plus rien pour lui, l'abandonnèrent aux empiriques, si bien que, sur les onze heures, il était tellement mal, que le bruit de sa mort se répandit par toute la ville.

Vers les quatre heures du soir le roi se rendit, pour la seconde fois, au Palais-Cardinal ; mais, à son grand ëtonnement, et probablement à son grand déplaisir, il se trouva que'le malade allait un peu mieux line pilule, qu'un nommé Lcfèvre, médecin de Troyes, en Champagne, lui avait fait prendre, venait dr produire celle amélioration dans son état. Sa Majesté demeura auprès de lui jusqu'à cinq heures, avec de grandes démonstrations de douleur et de regrets; puis elle se retira, mais, cette fois, avec moins de joit que la dernière

La nuit fut assez tranquille ; la fièvre avait baissé, a'i point que tout le monde croyait, le lendemain matin, le malade en convalescence. Une médecine, qu'il prit vers les huit heures, et qui sembla le soulage," beaucoup, augmenta encore les espérances de ses partisans; mais lui ne se laissa point tromper à ce retour apprent, et, vers midi, il répondit à un gentilhomme que la reine avait envoyé pour lui demander

comment il se trouvait : — Mal, monsieur, et dites & Sa Majesté que si, dans tout le cours de sa vie, elle a cru avoir quelques griefs contre moi, je la prie bien humblement de me les pardonner

Le gentilhomme se retira, et à peine fut-il bors de la » hambre, que le cardinal se sentit comme frappé, à mort, et, se tournant vers la duchesse d'Aiguillon : — Ma nièce, lui dit-il, je me sens bien mal, je vais mourir, je vous prie de vous éloigner ; votre douleur m'attendrit trop ; n'ayez point ce déplaisir de me voir rendre l'âme.

Elle voulut faire quelques observations, niais le cardinal lui lit un geste si affectueux et si suppliant, qu'elle se retira à l'instant. A peine avait-elle fermé la porte, que le cardinal fut pris d'un élourdissemenl, laissa rttomber sa tète sur un oreiller et expira.

Ainsi mourut, à l'âge de ciuquantehuit ans, dans le palais qu il avait fait bâtir, et presque sous les veux de son roi. qui ne fut jamais si satisfait d'aucune chose arrivée sous son règne, Armand-Jean-Duplessis, cardinal de Richelieu.

Comme sur tout homme qui a tenu un royaume da::s sa main, il y eut deux jugements sur lui : le jugement des contemporains et le jugement de là postérité. Voici le premier; nous essayerons tout à l'heure de formuler le second,

* Le cardinal, dit Montrésor, eut en lui beaucoup de bien et beaucoup de mal. Il avait de l'esprit, mais du commun, aimait les belles choses sans les bien connaître, et n eut jamais la délicatesse du discernement pour les productions de l'esprit. Il avait une effroyable jalousie contre tous ceux qu'il voyait en réputation, l es grands hommes, de quelque profession qu'ils aient été, ont été encore ses ennemis, et tous ceux qui l'ont choqué ont senti la rigueur de ses vengeances. Tout ce qu'il n'a pu faire mourir a passé sa vie dans le bannissement. 11 y a eu plusieurs conspirations, faites pendant son administration, pour le détruire; son maître lui-même y est entré, et, cependant, par un excès de sa bonne fortune, il a triomphé de l'envie, de ses ennemis, et a laissé le roi lui-même à la veille de sa mort. Enfin on l'a vu dans un lit de parade, pleuré de peu, méprisé de plusieurs, et regardé de tous les badauds avec une telle foule, qu'à peine, d'un jour entier, put-on aborder le l'alais Cardinal, a

Maintenant, voici le jugement de la postérité.

Le cardinal de Richelieu, placé à distance à peu près égale entre Louis XI, dont le but était de détruire la féodalité, et la Convention nationale, dont l'œuvre fut d'abattre l'aristocratie, paraît avoir reçu comme eux du ciel une sanglante mission. La grande seigneurie, repoussée sous Louis XII et François I e ', tomba sous Richelieu presque tout entière, préparant, par sa chute, le règne calme, unitaire et despotique de Louis XIV, qui chercha inutilement autour de lui un grand seigneur et ne trouva que des courtisans. La rébellion éternelle qui, depuis près de deux siècles, agitait la France, disparut presque entièrement sous te ministère, nous allions dire sous le règne de Richelieu. Les Guises, qui avaient touché de la main au sceptre d'Henri III, les Coudes, qui avaient mis le pied sur les degrés du trône d'Henri IV, Gaston, qui avait essayé à son front la couronne de Louis Xlll, rentrèrent à la voix du ministre, sinon dans le néant, du moins 'dans l'impuissance. Tout ce qui lutta contre cette volonté de fer, enfermée dans ce corps débile, fut brisé comme verre. Un jour Louis MU, vaincu par l«s prières de sa mère, promit â la jalouse et vindicative Florentine la disgrâce du ministre. Alors on réunit un conseil composé de Marillac, du duc de Guise et du maréchal de Bassompierre. Marillac proposa d'assassiner Richelieu; le duc de Guise, de l'exiler; Dassompierrc, de le reléguer dans une prison d'Etat; et chacun d'eux subit le sort qu'il voulait faire subir au cardinal : Bassompierre fut enfermé à la Bastille, le duc dé Guise fut chassé de France, la téte de Marillac tomba sur l'échafaud. et la reine Marie de Médicis, qui avait sollicité la disgrâce, disgraciée à son* tour, s'en alla mourir â Cologne d'une mort lente et misérable. Et toute cette lutte que soutint Richelieu, qu'on le comprenne bien, ce n'était pas pour lui qu'il la soutenait, c'était pour la France ; tons ces ennemis qu'il combattait, ce n'étaient pas seulement ses ennemis, c'étaient ( eux du royaume. S'il se cramponna avec acharnement aux côtés de ce roi, qu'il força de vivre triste, malheureux et isolé, qu'il dépouilk tour à tour de ses amis, de ses maîtresses et de sa fjmille, comme on dépouille un arbre de ses feuilles, de ses branches et de son écorce, c'est qu'amis, maîtresses et famille épuisaient la sève de la royauté * mourante, qui avait besoin de son égoïsme pour ne pas périr. Car ce n'était pas le tout que des luttes intestines : il y avait encore la guerre étrangère qui venait fatalement s'y rattacher. Tous ces grands seigneurs qu'il décimait, tous ces princes du sang qu'il exilait, tous ces bâtards royaux qu'il emprisonnait, appelaient l'étranger en France, et l'étranger, accourant à cet appel, entrait par trois côtés dans le royaume : les Anglais par la Guyenue, les Espagnols par le Roussilion, l'Empire par l'Artois. Il repoussa les Anglais en les chassant de l'île de Ré et en assiégeant la Rochelle; l'Empire eu détaillant la Bavière de son alliance, en suspendant son traite avec le Danemark et en semant la division dans la ligue catholique d'Allemagne; l'Espagne, en créant à ses flancs ce nouveau royaume de Portugal, dont l'hilippc II avait fait une proxince et dont le duc de Bra^ance relit un Etat Ses moyens furent astucieux ou cruels, sans doute, mais le résultat fut grand. Chalais tomba, mais Chalais avait" conspire avec la Lorraine et avec l'Espagne; Montmorency tomba, mais Montmorency était entre eu France à main armée ; Cinq-Mars tomba, mais Cinq-Mars avait appelé l'étranger dans le royaume, l'eut-élre. sans toutes ces luttes, le vaste plan, repris par Louis XIV et Napoléon, eût il réussi. Il convoitait les Pays-Bas jusqu'à Anvers et Maliucs; il rêvait aux moyens d'enlever la Franche-Comté à l'Espagne; il réunit le Roussilion à la France. Né pour être un simple prêtre, il devint, par la seule force de son génie, non-seulement un grand politique, mais encore un grand général ; et lorsque la Rochelle tomba sous des plans devant lesquels s inclinèrent Schomberg. le maréchal de Bassompierre et le duc d'Angouléme, il dit au roi : — Sire, je ne suis pas prophète, mais j'assure à Votre Majesté que, si maintenant elle daigne faire ce que je lui conseillerai, elle aura pacifié l'Italie au mois de mai, soumis les huguenots du Languedoc au mois de juillet, et qu'elle sera de retour an mois d'août. Et chacune de ces prophéties s'accomplit en son temps cl lieu, de telle sorte que, à partir de ce moment, Louis XIII jura de suivre, à tout jamais dans l'avcrr, les conseil» de Richelieu,

dont il venait de se trouver si bien dans le passé. Enfin il mourut, comme dit Montesquieu, après avoir fait jouer à son monarque le second rôle dans la monarchie, mais le premier dans l'Europe; après avoir avili le roi, mais après avoir illustré le règne ; après avoir enfin fauché la rébellion si prés de terre, que les descendants de ceux qui avaient fait la Ligue ne purent faire que la Fronde, comme, après le règne de Napoléon, les successeurs de la Vendée de 93 ne purent faire que la Vendée de 1832.

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