‹ Louis XIV et son siècleChapitre 9 sur 69 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Anecdote* sur le cardinal de Richelieu. — Le cordon-bleu. — La Milliade. — Son favori de campagne. — La Follone. — Rossignol. — Le père Mulot. — Le jrand écuyer et l'aumônier. — Le cardinal et l'aumônier. — Dois-Robert et Richelieu — Récili drolatique* — Racnn en »isiin. — Les ebaoue* retrouvées — Le* chenet* viranV — Mademoiselle nV Gournay. — Le* troi» Raran — Le» ehai» pensionné*. — Le cardinal et Marion Delorme. — Madame de Cbsulne*. — M».l»me d'Aiguillon. - Se» galanteries. — Epigrammc. — Madame de Boutillier. — Le cardinal et Cbexet. - |„i Suint-Amour. — Disgrâce H.' Boi«-R.il>ert. — 0,1e a ce aujet. — Rune de Niaarin. — La saignée.

es bornes dans lesquelles nous nous sommes renfermés nous ont forcés d'esquisser a grands traits la ligure du cardinal ; nous n'avons vu, si I on peut parler ainsi, que le ministre; lâchons de monirer un peu l'homme.

Richelieu avait deux grandes vanités : la noblesse et la poésie. 11 voulait absolument qu'on le crût de grande famille, en cela il avait raison; il voulait qu'on le tint pour graud poêle, en cela il avait tort. Quant à être un grand ministre, il s'en occupait médiocrement, peut-être parce que, sur ce point, il était assuré que la postérité ne le démentirait pas. Examinons-le donc dans sa vie privée avec ses secrétaires, ses académiciens et ses maltresses.

Nous l'avous dit, quoique réellement de grande maison, Richelieu se voyait souvent contester sa noblesse. Une fois, le grand prévôt dllocquincourt sollicitait du cardinal le cordon-bleu. — Que diable voulez-vous faire de ce joujou, monsieur? lui demanda Son Eminence. — J'en demande pardon a monseigneur, reprit d'Hocquincourl, je ne regarde pas le cordon-bleu comme un joujou, mais comme l'une des premières dignités de l'Etat. — Relie dignité, ma foi ! dit le cardinal. '— C'est cependant celle-là, reprit d llocquincourt impatienté, qui a fait votre père chevalier.

Cet orgueil de naissance le menait parfois trop loin. Un jour le grand prieur de la l'orte se trouvait chez le cardinal, lorsque celui-e.i, soit par mégarde, soit par orgueil, passa devant le prince de Piémont, qui fut depuis duc de Savoie. — Qui eût jamais cru, dit tout baut le grand prieur blessé de cet oubli des convenances, que le petit-fils de l'avocat Laporte eût passé devant le petit-fils de Charles-Quint?

Les satires qu'on imprimait contre lui à Rruxelles lui rendaient la vie extrêmement amère, et la Milliade fut la véritable cause de sa déclaration de guerre à l'Espagne.

Ses familiers étaient un gentilhomme de Touraine nommé la Follone, Rossignol, son déchiffreur, le père Mulot, son aumônier, et Rois-Robert, son favori de campagne, comme l'appelait le cardinal lui-même.

La Follone était une espèce de gardien que le cardinal s'était fait donner par le roi, avant qu'il eût un maître de chambre el des gardes. 11 avait pour mission d'empêcher qu'on dérangeât le cardinal pour choses de peu d'importance. Ce la Follone était le plus beau mangeur de la cour, et son grand appétit réjouissait fort Richelieu, qui souvent le faisait dîner à sa table. Le cardinal s'était aperçu qu'après cliaque repas son convive marmottait quelques paroles avec une grande dévotion.

— La Follone, lui dit-il un jour, quelle est donc celte prière que vous adressez si dévotement au Seigneur? — La voici, Monseigneur, répondit ceiui-ci. Mon Dieu I faites-moi la grâce de bien digérer ce que j'ai si bien mangé.

Le cardinal trouva ces sortes de grâces si singulières, que toutes les fois que la Follone dînait chez lui, H exigeait qu'il fit sa prière tout haut, et la Follone accomplissait cet acte avec tout le sérieux qui :onvenail à une si grave circonstance.

Ce Rossignol, que nous avons nommé, était un pauvre garçon d'Albv. qui avait une aptitude touie pari-ulière à lire les lettres en chiffres. Au siège de la Rochelle, M. I. Prince en parla au cardinal. On le fit

venir en poste. Une lettre venait justement d'être saisie; Rossignol la déchiffra, comme on dit, I livra ouvert. C était une dépêche de Buckingham qui promettait un secours aux assiégés. A llesdin, Rossignol eut encore une bonne fortune do ce genre.

Le cardinal intercepta une lettre par laquelle les assiégés demandaient du secours. Rossignol répondit avec les mêmes signes, au nom du cardinal infant a qui cette lettre était adressée, qu'il ne pouvait les secourir et qu'il les invitait a traiter. Les assiégés ne se doutèrent point de la supercherie et se rendirent

Richelieu

Ce Rossignol fit fortune, devint maître des comptes à Poitiers, et bâtit, â Juvisy, une belle maison oh

Louis XIV l'alla voir. , — „ u «■«-

Quant au père Mulot, l'aumônier du cardinal, c'était le partenaire de la Follone, avec cette différence que l'un mangeait et que l'autre buvait. Le digne aumônier avait gagne à cet exercice un ner qui, comme celui de Bsrdoiph, le joyeux compagnon d'Henri V (1), eût pu servir le soir de lanterne. Aussi un jour que Richelieu qui n'était encore qu évéque de Luçon, essayait avec Bois-Rotert des chapeaux de castor, etqae

t\) Voir Sbokipeire, tngédia de Henri If.

le digne aumônier les regardait se livrer à cet exercice : Bois-Robert, dit Richelieu, celui-ci me sied-il bien ? — Oui, Vôtre Grandeur, répondit Rois-Robert; mais il vous irait encore mieux s'il était de la couleur du nez de votre aumônier.

Le père Mulot ne trouva rien à dire sur le moment; mais il en voulut toute sa vie à Bois-Robert de cette méchante plaisanterie.

Mulot fut plus heureux avec le pauvre Cinq-Mars. Un jour que le conseil du roi était a Charenton, l'aumônier du cardinal pria le grand écuver de I y mener avec lui ; ce à quoi d'Efiiat consentit avec plaisir. Mulot allait demander je ne sais quelle faveur qui lui fut nettement refusée; ce qui le mil de mauvaise humeur d'abord, et lui inspira, puisqu'il était expédié, le vif désir de s'en revenir diner. Il pressait donc Cinq-Mars de le reconduire comme il Pavait amené; mais le grand-écuyer était moins pressé de revenir. Aussi lui répondit-il qu'il n'avait point fait encore.

— Mais, dit Mulot désespéré, vous voulez donc me laisser revenir à pied? — Non pas, mons de Mulot répondit d'Eflial, mais ayez patience.

L'aumônier grommela "entre ses dents.

— Ah ! mons de Mulot ! mons de Mulot ! dit Cinq-Mars. — Ah 1 mons Fiat ! mons Fiat I répondit l'au monier. — Comment, mons Fiat? s'écria Cinq-Mars; ne savez-vous pas^commenl on m'appelle? — Si fait répondit l'aumônier; mais quiconque m'allongera mon nom, je lui raccourcirai le sien.

Et, tout en colère, il revint à Paris à pied.

Mulot avait rendu autrefois un important service au cardinal, lorsque celui-ci fut relégué à Avignon Mulot vendit tout ce qu'il possédait et lui porta trois ou quatre mille écus dont il avait grand besoin Aussi conservait-il son franc parler avec tout le monde, et ne se gênait-il pour qui que ce fût. C'était surtout à l'endroit du mauvais vin qu'il était intraitable. Un jour qu'il dînait chez M. Dalaincourt, et qu'il était mécontent de celui qu'on lui servait, il fit venir le laquais qui le lui avait versé, et le prenant par l'oreille : — Mon ami. lui dit-il, vous êtes un grand coquin de ne pas avertir votre maître qui, peut-être, ne s'y connaissant point, croit nous donner du vin et nous sert de la piquette.

"Le digne aumônier ne traitait pas mieux le cardinal que les autres, et il avait force occasions de se fâcher contre Son Eminence, car il n'y avait pas de tours que le cardinal ne lui jouât. Un jour qu'ils devaient aller ensemble faire une promenade à cheval, le cardinal lit mettre des épines sous la selle de la monture de son aumônier. A peine le bon chanoine fut-il à cheval, que, la selle pressant les épines, et les épines piquant le coursier, celui-ci se mit à regimber de telle façon que l'aumônier n'eut que le temps de sauter a terre. En voyant le cardinal sourire malignement. Mulot «e douta que c'était de lui que venait le tour, et comme il avait failli se casser le cou. il courut à lui tout furieux : — Ah ! décidément, s'écria-t-il, vous «'•tes un méchant homme. — Chut! dit l'èminentissime, ckutlmon cher Mulot, ou je vous ferai pendre. - Comment cela? — Oui, vous révélez ma confession.

Ce n'était pas la première fois que le bon chanoine tombait dans uetle faute. Un jour que le cardinal disputait avec lui à table, et le poussait à bout pour s'en amuser comme de coutume: — Tenez, lui dit Mulot exaspéré, vous ne croyez à rien, pas même en Dieu. — Comment ! je ne crois pas en Dieu ? s'écria le cardinal. — Allons, n'allez-vous pas dire aujourd'hui que vous y croyez, reprit l'aumônier furieux, quand hier, à confesse, vous m avez avoué vous-même que vous n\ croyiez pas.

Tallemant des Réaux, qui cite l'anecdote, ne dit pas comment Son Eminence prit cette plaisanterie, un peu plus forte que les autres.

Après le père Mulot, celui qui était en plus grande familiarité avec le cardinal était François-Melel de Bois-Robert, que le cardinal, dans ses moments de bonne humeur, appelait le Rois tout court, à cause d'un certain droit que M. de Cbàteauneuf lui avait accordé sur les bois venant de Normandie. Cependant, tout d'abord Rois-Robert lui avait déplu; son humilité le désarma. Un jofur que Son Eminence grondait ses gens pour ne pas l'avoir défait de Bois-Robert, celui-ci, qui n'était pas encore sorti, entendit I ;ilgarade. Rentrant alors : — Eli ! monsieur, dit-il au cardinal, vous laissez bien manger aux chiens les miettes qui tombent de votre table; dites-moi, est-ce que je ne vaux pas un chien?

Depuis ce moment, ils furent si bien ensemble, que Huis-Robert disait en mourant : ~ Je me contenterais d'être aussi bien avec Noire-Seigneur Jésus-Christ que j'ai été avec monseigneur le cardinal de Richelieu.

Le secret de celte familiarité, c'est que Bois-Robert avait toujours à débiter cent contes qui récréaient fort Son Eminence ; Racan surtout faisait les frais des récits drolatiques du favori de campagne de Son Eminence. C'est qu'aussi Racan était miraculeux de bonhomie et de distraction. Le jour qu il fut reçu à l'Académie, tout Paris étant réuni pour entendre son discours de réception, il monta à la tribune, et tirant de sa poche un papier tout déchiré : — Messieurs, dit-il , je comptais vous lire ma harangue, mais ma grande levrette l'a toute machounée; la voilà, tirez-en ce que vous pourrez, car je ne la sais point par cœur, et je n'en ai point de copie.

Et il fallut que les auditeurs se contentassent de cette allocution, qui fut tout le discours de Racan. Voila pour la bonhomie.

Maintenant, veut-on connaître quelques-unes de ces distractions qui, racontées par Bois-Robert, faisaient la joie du cardinal? Nous en citerons deux ou trois.

Un jour que Racan allait voir un de ses amis à la campagne, seul et sur un grand cheval, il laissa tomber son fouet cl fui obligé de descendre. Mais ce n'était pas le tout que de descendre, il fallait remonter, et l'élrier ne paraissant pas à Racau, qui n'était qu'apprenti ecuyer, un appui assez solide, il chercha une borne. Or, dans toute la route, il n'en trouva point, de sorte qu'il lit le voyage à pied. Mais, arrivé à la porte de son ami, il aperçut un banc : — Ah! dit-il, ce n'est pas tout à fait cela que je cherchais, mais n'importe; et, avec l'aide de ce banc, il remonta sur son cheval et s' en. revint tout droit sans avoir même l'idée d'entrer chez son ami, quoiqu'il eût fait trois lieues pour venir le voir

LOUIS XIV ET SON SIÈCLE. gj

m£? fîS^C SÏÏ avai î. r couch 1 é avec Grande et Malherbe dans une même chambre, s'étant levé le Dre m.er, il prit les chausses d ivrande pour son caleçon, les passa sans s'apercevoir de là ménrise , t m if « siennes par-dessus; puis il acheva sa toilette et partit. Cinq minutes IMtehn^««h??j SSg" SCS " ! *■ • ^.herbe, ï faut S^ÏT* S

KTos jfl, n'élait convenable. Ivrande S rejoint et réclame £ &^oTg&^

Et, sans plus de façon il s'assied sur une borne, ô!e d'abord les chausses de dessus nuis relie* H, etr t inû: S so7c1 1 en!ir nde ' ^ *!""' m * ^ ™^^SÏÏl£,

M Hl e Rfi| èS * mi | di S?î avai, . bpaucou P P l " ^ q»e Bacan venait de patauger dans la boue il rentre cher M. de Bel ! égard e ou .1 ogça.t, et. se trompant d'étage, s'en va droit à la chambre de midamî de B*lle garde qu ,1 prend pour la sienne. Madame de Bellegarde et madame de Log,^ étaient chacune à U « coin < h feu, ne disant mot et curieuses de voir ce qu'allait faire ce maître distrait. Celu ci ne ês a^er ev?nï pas. s assied sonne un aqua.s, et se fait débotler. Cette opération finie :- Va nettoyer mes boîC Ml S mot, je me charge de faire sécher mes bas. Et, ce disant, 'il se déchausse et s'en vi „

l/jumôiiier n'eut que le temps <le *-iuler a terre. — Iw 66.

un de ses bas sur la téte de madame de Bellegarde, et l'autre sur la téte de madame de Loges, qui éclatent de rire

— Oh! pardon, mesdames, s'écrie alors le pauvre Racan tout ébahi, je vous prenais pour deux chenets.

Ces histoires, racontées par Bois-Bobert, qui imitait l'accent de Racan, devenaient de la plus haute bouffonnerie, et amusaient fort le cardinal. Aussi Bois-Robert n'en laissait point manquer Son Eminence, et tous les jours il lui en racontait de nouvelles.

La suivante eut son tour et ne fut pas de celles qui amusèrent le moins Son Eminence.

Il y avait, à Paris, une vieille fille nommée Marie le Jars, demoiselle de Gournay, qui était née en 1566. et qui, par conséquent, pouvait, vers cette époque, avoir soixante-dix ans. Elle racontait elle-même, dans une courte notice qu'elle Gt sur sa vie, qu'à I âge de dix-neuf ans. avant lu les Essais de Montaigne, elle fut prise du plus vif désir d'en connaître 1 auteur. Aussi, lorsque Montaigne vint à Paris, l'envova-t-elle saluer aussitôt, lui faisant déclarer l'estime dans laquelle elle le tenait, lui et son livre. Montaigne, le même jour, la vint voir et remercier, et, depuis lors, il B établit entre eux une telle affection, qu'elle avait commencé de l'appeler mon père, et que lui l'appelait ma tille.

Celte demoiselle de Gournay s était faite auteur, et avait publié un livre dans le style de l'époque, et qui surpassait, en pathos, tout ce qui avait été écrit jusque-là; ce livre était intitulé :YOmbre de la demoiselle de Gournay.

Or, quoique devenue auteur elle-même, comme on le voit, la demoiselle de Gournay n'en avait pas moins conservé une haute admiration pour tous les grands poètes de l'époque, excepté pour Malherbe qu'elle* détestait, parce qu'il s'etait permis de critiquer son livre. En conséquence, lorsque son Ombre parut, elle l'envoya, selon l'usage déjà en vogue à celte époque, à plusieurs grands génies du temps, et, entre autres, à Racan.

Lorsque Racan reçut ce gracieux envoi de la demoiselle de Gournay, le chevalier de Bueil et Ivrande, les inséparables, étaient chez lui Or. Bacan, flatté de ce souvenir, déclara, devant eux, que le lendemain,

sur les trois heures, il irait remercier mademoiselle de Cournay. Celte déclaration ne fnt pas perdue pour

le chevalier ni pour Ivrantle. qui résolurent aussitôt déjouer un tour à Racan.

En effet, le lendemain, â une heure, le chevalier de Bueil se présente et heurte à la porte de la demoiselle de Cournay. Une «lime de compagnie, qu'avait avee elle la vieille lionne Mlle, vint ouvrir. Pe Bueil lui r\pose son désir de \oir sa maîtresse ; mademoiselle Jamin, c'est ainsi que se nommait la fille de compagnie, entra aussiot dans le cabinet de mademoiselle de Cournay qui faisait îles vers, et lui annonça que quelqu'un demandait à lui parler.

— Mais quel est ee quelqu'un? s'informa la demoiselle de Cournay. — Il ne veut dire son nom qu'à madame. — Ouelle tournure a-t-il? — Mais, répondit mademoiselle Jamin. c'est un bel homme de trente a trente-cinq dus. et qui a tout a fait l'air d'être de bon lieu.— Faites entrer, dit la demoiselle de Cournay; la pensée que j'allais trouver était belle, mais elle puurra me revenir, tandis que peut-être ce cavalier ne reviendrait pas.

Comme elle achevait son monologue le cavalier parut. — Monsieur, dit-elle, je vous ai fait entrer sans vous demander qui vous étiez, sur le rapport que Jamin m'a fait de votre bonne mine; mais, maintenant que vous voilà, j'espère que vous voudrez bien me dire votre nom. — Mademoiselle, dit le chevalier de Bueil, je me nomme lîaean.

La demoiselle de Cournay, qui ne connaissait Racan que de nom, lui fit mille civilités, le remerciant de ce qu'étant jeune et bien fait il consentait à se déranger pour une pauvre vieille comme elle ; sur quoi le chevalier, qui était homme d esprit, lui lit mille contes, qui l'attachèrent tellement, qu'elle appela Jamin tour qu'elle fit taire sa chatte qui miaulait dans la pièce voisine. Malheureusement les instants du ehevaier de Bueil étaient comptés. Au bout de trois quarts d'heure d'une conversation que la demoiselle de Cournay déclara être des plus agréables qu elle eût entendues de sa vie, il se relira, emportant force compliments sur sa courtoisie, et laissant la bonne lille enthousiaste de lui.

C'était une heureuse disposition pour retrouver la pensée au milieu de laquelle elle avait été interrompue et qui avait fui effarouchée. Klle se remit donc a l'étude; mais à peine y était-elle qu'lvrande, qui guettait ce moment, se glissa dans l'appartement; puis, pénétrant jusqu'au sanctuaire où se tenait mademoiselle de Cournay, il ouvrit la seconde porte, et, voyant la vieille fille au travail, il lui dit : — J'entre bien librement, mademoiselle, mais l'illustre auteur de l'Ombre ne doit pas être traité comme le commun. — Voila un compliment qui meplail, dit la vieille lille, frappée et se retournant vers Ivrande ; je l'inscrirai sur mes tablettes, et maintenant, monsieur, rontinua-l-elle, quel motif me procure l'honneur de vous voir? — Mademoiselle, dit Ivrande, je viens vous remercier de l'honneur que vous m'avez fait de me donner voire livre. — Moi ! monsieur, reprit-elle, je ne vous l'ai pas envoyé et j'ai eu tort; certes, j'aurais dû le faire. Jamin ! une Ombre pour ce gentilhomme. — Mais j'ai eu I honneur de vous dire que j'en avais une, mademoiselle, reprit Ivrande, et la preuve c'est que dans tel chapitre il y a telle chose, et dans tel autre chapitre telle autre chose. — Ah ! mais cela me flatte infiniment, monsieur; vous êtes donc auteur que vous vous occupez ainsi des livres qui paraissent? - Oui, mademoiselle, et voici quelques vers de ma façon que je serais heureux de vous oflrir en échange de votre livre. — Mais, dit la vieille demoiselle, ces vers sont de M. Racan! — Aussi suis je M. Racan lui-même et bien votre serviteur, dit Ivrande en se levant.— Monsieur, vous vous moquez de moi, dit la pauvre lille tout étonnée.- Moi, mademoiselle, s'écria Ivrande, moi me moquer de la fille du grand Montaigne, de cette héroïne poétique, dont Lipse a dit : V'ulcnmus qu'ut su paritum ista riri,o (1), et le jeune Meinsius : Ausn virrjo concurrere virisscawlit .supra Hros(2). - Bien ! bien! dit la demoiselle de Cournay. touchée au delà de toute expression de celte avalanche d'éloges; alors celui qui vient de sortir a voulu se moquer de moi, ou peut-être est-ce vous-même qui voulez vous en moquer. Mais n importe : la jeunesse a toujours ri de la vieillesse, et je suis, en tout cas, bien aise d'avoir vu deux gentilshommes si bien faits et si spiiituels.

Ce n'était pas lintenlion d Ivrande de laisser croire que sa visite était une plaisanterie; aussi fit-il si bien, pendant les trois quarts d'heure quïl passa a ■son tour avec mademoiselle de Cournay. qu'en la quittant il la laissa entièrement persuadée que, pour celle fois, elle avait eu affaire au véritable auteur des Dcr<;rric*.

Mais à peine Ivrande était-il sorti, que le vrai Racan arriva à son tour. La clef était à la porte. Comme il était un peu asthmatique, il entra tout essouffle, et, en entrant, il tomba sur un fauteuil. Au bruil qu'il fit. mademoiselle de Cournay, qui cherchait toujours à rattraper cette belle pensée qui avait fui devant le chevalier de Bueil. se retourna cl vil avec étonnemcnl une espèce de gros fermier qui, sans dire un mot, souillait et s'essuyait le front. — Jamin, dit-elle, Jamin, venez ici bien vite.

La dame de compagnie accourut.

— Oh ! voyez donc la ridicule ligure! s'écria mademoiselle de Cournay ne pouvant détacher ses yeux de Racan et éclatant de rire. — Mademoiselle, dit Racan, qui, on se le rappelle, ne pouvait prononcer ni les R ni les C, dans un qualt d'hcule je vous dilai poulquoi |c suis venu ili ; mais aupalavant laisse3-moi leplendle mon haleine. Où diable ètes-vous venue loger si haut? Ah! qu'il y a haut' qu'il y a haut, mademo selle !

On comprend que. si la ligure et la tournure de Racan avaient réjoui mademoiselle de Cournay, ce fut bien autre chose lorsqu'elle entend. l le baragouin dont nous avons essaye de donner une idée; mais, enfin, on se lasse de tout, no me de rire, et lorsqu à son tour elle eut repris haleine : — Mais, monsieur, diteile, au bout de ce quart d'heure que vous me demandez, me direz-vous au moins ce que vous venez faire chez moi? — Mademoiselle, d'il llaean. je vu us Ictids glace de voile plésenl. — De quel présent? — Mais de voile Omble. — De mon Ombre ! ilii mademoiselle de Cournay qui commençait à compreudre la langue

;1) « Vovnn* c« que procura crtlc musc. »

[-2) « La knime qui ose lullcr avec les nommes t'ilève su-deuu» d eux. »

que lui parlait Racan; de mon Ombre? — Oui, tertainement. de votle Omblt. — Jamin, dit mademoiselle de Gournay, désabusez ce pauvre homme, je vous prie, je n'ai^envovê mon livre qu'à M. de Malherbe, qui m'en a récompensée assez mal pour que je m'en souvienne, et à M. Racan qui son d'ici. — Tomment, qui soit d ici! s" écria Racan ; mais lest moi qui suis Latan. — Comment! vous êtes Lalan? — Je ne vous dis pas Lalan, je dis Latan.

El le pauvre poète faisait des efforts infinis pour dire son nom, qui, contenant malheureusement sur cinq lettres les deux qu il ne pouvait pas prononcer, demeurait si étrangement défiguré, que madcmoiscl e de Gournay faisait d'inutiles eflorls pour le comprendre; enfin, impatientée : - Monsieur, dit-elle, savezvous écrire? — Tomment! si je sais éllile! donnez-moi une plume et vous vêliez. — Jamin, donnez uuc plume à monsieur.

Jamin obéit, donna une plume au malencontreux visiteur qui, de son écriture la plus lisible et en grosse moyenne, écrivit son nom de RACAN. - lîaean ! s'écria Jamin. - Iiacan ! reprit mademoiselle de Couniay, vous êtes monsieur Racan? — Mais oui. répliqua Racan. enchanté d'être compris, et crovant que l'accueil allait changer, mais oui. — Oh! voyez, Jamin, le joli personnage pour prendre un pareil'nom! s'écria mademoiselle de Gournay furieuse ; au moins les deuv autres étaient-ils aimables et plaisants, tandis que celui-ci n'est qu'un misérable bouffon. — Mademoiselle, mademoiselle, dit Racan, que signilie te que vous dites là, je vous plie? — Cela signifie que vous êtes le troisième d'aujourd'hui uni vous présentez sous ce nom. — Je n'en sais lien, mademoiselle, mais te que je sais t'est que Je suis le vlai Latan.— Je ne sais pas qui vous êtes, reprit mademoiselle de Gournay. mais, ce que je sais à mon tour, c'estquevous êtes le plus sot des trois. Met dieu! je ne souffrirai pas qu'on me raille, entendez-vous?

El sur ce juron, arrange par elle à sa manière et pour son usage, mademoiselle de Gournay se leva en faisant de la main un geste d'impératrice, geste par lequel elle l'iuviiait à sortir.

A cette invitation, Iiacan, ne sachant plus que faire, sauta sur un livre de ses œuvres; et, le présenlant à mademoiselle de Gournay : — Mademoiselle, dit-il, je suis si bien le vlai Latan, que, si vous voulez pleudlc te livle, je vous dilat d'un bout à l'aulle tous les vcls qui s'y llouvcnt. — Alors, monsieur, dit la demoiselle de Gournay, c'est que vous les avez volés, comme vous avez volé le nom de M. Racan. et je vous déclare que, si vous ne sortez pas d'ici à l'instant même, j'appelle au secours. — Mais, mademoiselle... — Jamin, crie au voleur, je l'en prie.

Racan n'attendit pas le résultat de celte démonstration; il se pendit à la corde de l'escalier, cl, tout asthmatique qu'il était, descendit rapide comme une flèche.

Le jour même, mademoiselle de Gournay apprit toute l'histoire. On juge de son désespoir quand elle sut qu'elle avait mis à la porte le seul des trois Racan qui l'ut le vrai. Elle emprunta un carrosse et courut dès le lendemain chez M. de Rellegarde, où logeait Racan. Il était encore au lit et dormait; mais la pauvre fille avait tellement hàie de faire ses excuses à un homme pour lequel elle professait une si haute estime, que, sans écouter ce que lui disait le valel de chambre, elle entra loul courant, alla droit au lit et lira les rideaux. Racan se réveilla en sursaut, et, sç trouvant en face de la pauvre demoiselle, il crut qu'elle le poursuivait encore; se jetant aussitôt en bas de son lit, il se sauva en chemise dans son cabinet de toilette, une fois là, et retranché à triple renfort de serrure et de verrous, il écouta. Au bout d'un instant les choses s'éclaircireut. Il apprit que ce n'étaient plus des reproches, mais des excuses qu'on venait lui faire, et. rassuré eulin sur les intentions de la demoiselle de Gournay, il consentit à sortir. De ce jour, au reste, Racan et elle furent les meilleurs amis du monde.

Bois-Robert jouait admirablement celte scène, et souvent il la joua devant Racan lui-même, dont il imitait le bégayement, et qui se renversait sur sa chaise en riant jusqu aux larmes et eu criant : T'est i'/ui, l'est vlai, liât n'est plus vlai!..

Le cardinal, qui connaissait le héros de cette histoire, eut aussi l'occasion d>n connaître l'héroïne.

Un jour Bois-Robert lui montra un portrait de Jeanne d'Arc, au-dessous duquel élaieul ces quatre vers écrits à la main :

— Pcui-tu bien accorder, vierpe du ciel cliéVie, La douceur de le» yeux et ce pLiirc irrité?

— La douceur de mes yeux c.ucs^c nia patrie, Et ce glaive en Tureur lui rend la libellé.

— Est-ce de toi ces vers, le Bois? demanda le cardinal. — Non, monseigneur, dit celui-ci, ils sont de mademoiselle de Gournay. — N'est-ce pas l'auteur de l'Ombre? (1) dit le cardinal. — Justement, dit Bois- Robert. — Eh bien! amène-la-moi.

Bois-Robert n'y manqua point, et le lendemain il amena mademoiselle de Gournay, qui avait alors près de soixante-dix a'ns, chez le cardinal. Richelieu, qui s était prépare à cette visite, lui fit un compliment tout en vieux mots, ti-és de son livre. Aussi vit-elle bien que le cardinal voulait s'amuser; mais, sans se déconcerter le moins du monde: — Vous riez de la pauvre vieille, monseigneur, dit-elle; mais riez, riez, grand génie, il faut que tout le monde contribue à votre divertissement.

Le cardinal, surpris de la présence d'esprit de la vieille lille et du bon goût (le son compliment, lui fit aussitôt ses excuses, et se retournant vers Rois-Robert : — Le Bois, dit-il, il nous faut faire quelq-ie chose pour mademoiselle de Gournay ; je lui donne deux cenls écus de pension. — Mais, dit Rais-Robert, je ferai observer à monseigneur qu'elle a une domestique. — lit comment s'appelle la domestique? — Mademoiselle Jamin, bâtarde d'Amadis Jamin, le page de Ronsard. — C'est bien, dit le cardinal, je donne cinquante livres par an à mademoiselle Jamin. — Mais, monseigneur, outre sa domestique, mademoiselle de Gournay a encore une chatte. — Et comment s'appelle la chatte? — Ma mie haillon, répondit Bois-Ro-

(1) L'Ombrs ou tu Prùmli «I Us l»w i» la dtmoitslU d* Gournay — Paris, 1635.

70 LUtnS XIV ET SON SIÈCLE.

bert. — Je donne vingt livres de pension a ma mie haillon, ajouta Son Emineiuc. — Mais, monseigneur reprit Bois-Robert, voyant que le cardinal était en veine de magnificence, ma mie Piaîllon vient de cnatonner. — Et combien de chatons a-t-elle fait§? demanda le cardinal. — Quatre, répondit encore Bois-Robert. — Allons, j'ajoute une pistole pour les chatons.

C'était cependant le même nomme qui faisait tomber les têtes de Chalais, de Bouteville, de Montmorency, de Marillac et de Cinq-Mars.

Bois-Robert fit encore donner une pension de cent livres à un pauvre diable de poète nommé Maillet. Celui-ci étant venu le trouver pour qu'il sollicitât un secours en sa faveur, Bois-Robert lui dit de lui adresser une demande et qu'il s'en chargerait. Maillet prit alors une feuille de papier et improvisa les quatre vers suivants :

Plai»e au roi me donner cent livres.

Pour des livre» et pour des vivrai .

Des livres je me passerais.

Mai? des vivre» je ne saurai».

Richelieu trouva le quatrain bouffon et accorda la demande.

Cependant le cardinal n'était pas- généreux, et c'était surtout dans ses amours que son avarice éclatait Le cardinal cul plusieurs mai tresses. La célèbre Marion Delorme en fut une. Elle vint le voir deux fois : la première, déguisée en page, car il fallait garder les convenances. Richelieu la reçut en habit de satin

pris brodé d'or et d'argent, tout botté et avec un chapeau à plume. La seconde fois Marion vint en courrier. Pour ces deux visites le cardinal lui envoya cent pistoles par des Bournais, son valet de chambre. Marion haussa les épaules et donna les cent pistoles au valet.

Madame de Chaulnes fut aussi, pendant quelque temps, dans les bonnes grâces du cardinal ; mais il pensa lui en coûter cher. Un soir qu'elle revenait de Saint-Denis, six officiers du régiment de la marine, qui étaient à cheval, voulurent lui casser deux bouteilles d'encre sur le visage. Celait une manière de défigurer fort en vogue â cetle époque, et que le vitriol a remplacée depuis. Le verre coupe, l'encre pénètre dans les coupures, et tout est dit. Mais madame de Chaulnes fit si bien de ses mains que les bouteilles se brisèrent sur l'appui de la portière, et que ses robes et le carrosse seuls en furent tachés. On accusa madame d'Aiguillon de ce guet-apens.

Madame d'Aiguillon était la nièce du cardinalat passait pour être sa maîtresse. Elle avait été mariée, en 1 620, à Antoine Ruhoing de Combalcl, qui était fort mal bâti et tout couperosé. Aussi le prit-elle en aversion au point qu'elle tomba dans une profonde mélancolie. Il en résulta que, lorsqu'il fut tué dans la guerre contre les huguenots, craignant que. par quelque raison d'Etat, on ne la sacrifiât encore, elle fit vœu de ne plus se marier jamais, et de prendre l'habit de carmélite. Elle s'habilla alors aussi modestement qu'une dévote de cinquante ans, quoiqu'elle en eût vingt-six a peii.i .. Ile portail une robe d'étainine et ne levait jamais les yeux. Elle était dame d'atours de la reine-mère, et faisait son service dans cet étrange costume, qui ne parvenait pas à l'enlaidir, car elle était une des plus belles femmes de France, et dans toute la fleur de sa beauté. Cependant le cardinal, son oncle, devenant de plus en plus puissant, elle commença à laisser passer quelques boucles de cheveux, mit des rubans à sa robe, et, sans en changer encore la couleur, commença â en changer l'étoffe et à substituer la soie à l'etamine. Enfin, Richelieu ayant été nommé premier ministre, les prétendants se présentèrent pour épouser la belle veuve; mais tous furent refusés, quoique, parmi ces prétendants on comptât M. d» Rrezé, M. de Délimite et le comte de Sau1t*qui

fut depuis M. de Lesdiguières. Il est vrai qu'on assurait que c'était le cardinal qui, par jalousie, dc permettait pas qu'elle se remariât. Cependant elle fut bien près d'épouser le comte de Soissons, et si son

[iremier mari n'eût pas été de si petite condition, probablement la chose se serait faite. On fit même courir e bruit que son mariage avec M. de Combalet n'avait jamais été consommé, et un chercheur d'anagrammes trouva dans son nom la preuve de cette non-consommation. En effet, le nom de famille de madame de Combalet était Marie de Vignerot, dans lequel on trouve lettres pour lettres : vierge de ton mari. Malgré cette anagramme, Marie de Vignerot resta veuve.

Mais, s il faut en croire la chronique scandaleuse du temps, ce veuvage ne lui était pas difficile à porter, et madame de Combalet aurait eu quatre enfants du cardinal. C'était M. de Brezè. qu'elle n'avait pas voulu aimer et dont elle avait refusé de devenir la femme, qui faisait courir ce méchant bruit. Il disait toutes les circonstances de la naissance et de l'éducation de ces quatre Richelieu. Aussi, un auteur anonyme fit-il l'épigramme suivante, dont nous ne sachions pas qu'il ait jamais réclamé le prix au cardinal, si amateur de vers que fût Son Eminence.

Phili», pour soulager sa peine.

Hier se plaignait à la renu-

vjue Breaé dirait hautement

Qu'elle avait quatre fil» d'Armand.

Mais h ri'in<\ d'un air fort doux.

Lui dit : — l'hilid, consnlci-vous ; Chacun sait qut Brczc ne se plaît qu'a médire;

Ceux qui pour vous ont le moins d'amitié l u. feront trop d'honneur, de tout ... qu'il peut dit,-,

Dp ne croire que la mr.ilié.

Tous ces bruits revenaient aux oreilles du cardinal, mais il ne s'en inquiétait guère. A toutes les heures du jour et même de la soirée madame de Combalet avait ses entrées chez lui; et comme il aimait beaucoup les fleurs, et qu'elle avait fini par quitter sa robe de soie noire, de même qu'elle avait quitté sa robe d'étamine, elle portait toujours, quand elle allait chez son oncle, à son corsage, qui était fort décolleté, un bouquet qu'elle, n'avait plus jamais en sortant. Un soir même que le cardinal se retirait assez tard de chez madame de Chevreuse, et que celle-ci voulait le retenir plus longtemps encore : — Je n'ai garde de rester, dit-il, car que dirait mn nièce si elle ne me voyait pas ce soir?

En 1038, le cardinal acheta pour elle le duché d'Aiguillon. Ce fut alors seulement qu'elle quitta son nom de Combalet. Nous l'avons vue assister son oncle à son lit de mort.

Le cardinal, en outre, avait fort aimé dans sa jeunesse madame de Doulillier, dont le mari était secrétaire d'Etat aux finances, et le bruit public voulait qu'il en eût eu un lils, qui n'était autre que le secrétaire d'Etat Chavigny, doulnous avons déjà prononcé le nom plus d'une fois dans cette histoire. En effet, Chavignv fut toujours particulièrement protégé par le cardinal, et il comptait si bien sur cette protection, que souvent, dans ses relations avec Louis XIII, il menaçait le roi de la colère de Richelieu, menace sous • laquelle le roi ne manquait jamais de plier.

Le cardinal était grand iravailleur, et, comme il dormait mal, il avait toujours, dans la chambre attenante à la sienne, un secrétaire qui se tenait prêt à écrire, il avait donné cette charge, fort recherchée à cause de l'influence qu'elle permettait de prendre sur lui, à un pauvre petit garçon de Nogent-le-Rotrou, nommé Chéret. Ce garçon, qui était discret et assidu, plut fort au ministre, qui le combla de biens; mais, au bout de cinq ou six années qu'il était près de Son Eminence, il arriva qu'un certain homme ayant été mis à la Bastille, M. de Laffemas, commis pour l'interroger,» trouva dans ses papiers quatre lettres de « Chéret, dans l'une desquelles il écrivait : « Je ne puis aller vous trouver, car nous vivons ici dans la plus « étrange servitude du monde, et nous avons affaire au plus grand tyran qui fut jamais, x Laffemas, qui était l'âme damnée du cardinit, ta» envoya aussitôt ces lettres. Chéret, comme d habitude, était dans la chambre à côté. Le cardinal T'appela.

— Chéret, lui dit-il, q^affiez- vous quand vous êtes entré à mon service? — Rien, monseigneur, répondit Chéret. — Ecrivez erfar, dit le cardinal. Chéret obéit. — Qu' avez-vous mainte..*! t ? continua Richelieu.

— Monseigneur, dit I* pbo** 1 garçon assez étonné de la question, avant de répondre a Votre Eminence. il faudrait que je songeass#wr» peu.

Quelques secondV»Véconféfrent en sÉrnée.— Avez-vous songé? reprit le cardinal — Oui, monseigneur

— Eh bien I qu'avez-vons? dites.

Chéret fit tous ses calcul», le cafdinal les Ini faisait écrire à mesure qu'il les détaillait.

— Vous oubliez une paftfcrde «MMpiante mille livres, dit le cardinal. — Monseigneur, répondit Chéret, je ne les ai point encore tonrhéw, car if y a de grandes difficultés, et je ne sais si je les loucherai jamais.

— Je vous les ferai toucher, dit le cardinal ; c'est moi qui vous ai procuré cette affaire, et il est juste, puisque je l'ai commencée, qne je l'achève. Maintenant calculez ce que vous possédez en tout.

Chéret calcula, et il s* trou*» qoe ce garçon, qui était entré au service du cardinal sans un sou, possédait, au bout de six ans, cent vingt mille livres.

Alors le cardinal lui montra ses lettres. — Tenez, lui dit-il, cette écriture est-elle bien la vôlre ? — Oui, monseigneur, répondit en tremblant Chéret. — Alors lisez.

Chéret, pâle comme la mort, parcourut des yeux les quatre épitres que M. de Laffemas avait renvoyées au cardinal. — Avez-vous lu? dit celui-ci. — Oui, monseigneur, balbutia Chéret. — Eh bien I vous êtes un coquin, allez-vous-en, et que je ne vous revoie jamais.

Le lendemain, madame d'Aiguillon demandait sa grâce, et le cardinal l'accordait. Chéret est mort maître des comptes J

Bois-Robert, une fois brouillé avec lui, eut plus de peine â se remettre en laveur. 11 est vrai que l'offense de Bois-Bobert était grave.

A la répétition de Mirante (nous avons vu quelle importance le cardinal attachait à la représentation de ce chef-d'œuvre), à la répétition de Mirante, disons-nous, Bois-Robert avait reçu commission de faire entrer quelques comédiens et quelques comédiennes pour que le cardinal pût juger des impressions que produirait sa pièce sur les gens du métier. Bois-Robert s'acquitta de sa charge d'introducteur en conscience; il fit entrer toute la Comédie, et, parmi les membres de la Comédie, une certaine mignonne nommée Saint- Amour Frelulot, qui avait été longtemps de la troupe de Mondori. Or, comme on allait commencer, M. le duc d'Orléans frappa à l'entrée du théâtre. Il n'était pas convie, c'est vrai ; mais le moyen de refuser au premier prince du sang la porte qui venait de s'ouvrir pour une douzaine de comédiens et de comédiennes. M. le duc d'Orléans fut donc introduit, i

C'était une bonne fortune pour toutes ces dames que de se trouver en petit comité avec le prince. Aussi chacune fit-elle de son mieux pour attirer ses regards, minaudant de l'œil, risquant les signes, levant sa coiffe, si bien que la répétition se passa en manèges de coquetterie, et que, n'avant pu entendre, chacun fut bien empêché de donner son avis. On sait l'irritabilité d'un auteur en pareille occasion. Le cardinal n'avait rien perdu de cet impudent manège; mais il n'avait osé souffler le mot à cause du duc, qui s'en était diverti a ce point, qu'on l'avait vu sortir, disait-on, avec la petite Saint-Amour. Le cardinal renferma donc sa colère en lui-même, et l'on sait ce qu'étaient les colères rentrées du cardinal. • Le grand jour de la représentation arriva. Bois-Robert et le chevalier des Roches avaient été chargés des invitations. Les noms des personnes invitées étaient sur une liste. Elles f* présentaient avec leurs billets; on comparait les noms des billets aux noms portés sur les listes et on laissait entrer.

Nous avons raconté ailleurs la représentation et l'effet qu'elle produisit. Quelques jours après, le roi, le duc d'Orléans et le cardinal se trouvant ensemble : — À propos, cardinal, dit le roi, qui aimait fort à harpigner (i) Son Eminence, il y avait bien du gibier l'autre soir à votre comédie. — Comment cela, sire? demanda le cardinal. Toutes mes précautions ont pourtant été prises pour qu'on n'entrât qu'avec des invitations écrites. Deux gentilshommes gardaient les portes et conduisaient les personnes qui se présentaient au président Viguier et à M. l'archevêque de Reims. — Eh bien, cardinal, dit Gaston, voire président et votre archevêque ont laissé entrer bon nombre de coquines; mais aussi, peut-être ces dames étaientelles de leur suite. — Pourriez-vous m'en nommer une ? demanda le cardinal eu pinçant ses lèvres minces. — Eh pardi eu I répondit Gaston, je vous nommerai la petite Saint-Amour. — Celle avec laquelle Votre Altesse a quitté la répétition l'autre jour? dit le cardinal. — La même justement, reprit Gaston. — Voilà comme on est servi I s'écria le cardinal. — Il n'en est pas moins vrai, objecta le roi, que la reine s'est trouvée dans la même salle qu'une baladine, et qu'en sortant dans les corridors il aurait pu arriver qu'elle la coudoyât. — Je saurai quel est le coupable, sire, continua le cardinal, et je promets à Votre Majesté que justice sera faite.

On parla d'autre chose; puis, dix minutes après, le cardinal salua et se retira.

En rentrant chez lui, son premier soin fut de se faire apporter tous les billets qu'on avait conservés, pour savoir lequel de Bois-Robert ou du chevalier des Roches avait commis la faute.

Le billet de la marquise de Saint-Amour était signé Itois-Robert.

Le cardinal fit venir le coupable et lui ordonna de se retirer a son abbaye de Chàtillon ou à Roueu.

Bois-Robert voulut s'excuser, mai* un froncement de sourcil du cardinal lui indiqua que c était inutile. e\. que ce qu'il avait de mieux à faire était d'obéir. Bois-Robert, qui pleurait à volonté, s'éloigna avec force

(1) Nom ignorou n te mot dit temp* est tuioneé pur It dictionnaire de l'Académie, mais noo« le trou von» etprcaetf, et •oui remplojoiu.

larmes. Mais le cardinal ne voulut pas plus voir les larmes qu'il n'avait voulu entendre les prières. C'était une disgrâce complète. Bois-Robert se retira donc à Rouen, et ce fut de là qu'il adressa au cardinal celle ode' la meilleure peut-être qu'il eût faite de sa vie -

Page 1