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CHAPITRE LXXVIII

NÉGOCIATIONS SECRÈTES ATANT LES CONFÉRENCES d'oTBECHT.

Agcns de Louis XIV en Angleterre. — Le maréchal de Tallard. — M. Mesnager. — Envoyés des tories en France. — M. Prior. — Négociation à Londres. — Oueslions diplomatiques. — Projet et contre-projet. — Communications à la Hollande. — Refus de la part d'Heinsius et du prince Eugène. — Déclaration de l'Angleterre. — Utrecht désigne par la Hollande comme lieu des conférences.

L'avènement d'un ministère tory en Angleterre préparait les premières voies à la paix générale en Europe; si une transaction commune n'était pas immédiatement possible, il fallait négocier au moins une paix séparée et particulière entre la France et la Grande- Bretagne. Telle fut l'opinion du cabinet de Versailles; un rapport de M. de Torcy au roi indiqua la nécessité d'agir directement auprès du ministère anglais, présidé par le comte d'Oxford, d'abord au moyen d'agens secrets sans mission officielle, afin de ne s'engager qu'avec assurance de réussir *. On devait prendre pour prétexte un échange de prisonniers, le règlement de certaines captures de marchandises qui pouvaient être compensées. M. de Tallard était prison* nier sur parole à Londres depuis la triste bataille d'Hochstedt; et comme il avait forcément séjourné en Angleterre, il dut faire servir ses relations anciennes au succès d'une paix nécessaire aux deux États.

M. de Torcy remit au négociateur secret un projet provisoire établi sur des bases nouvelles et susceptibles de satisfaire les intérêts, de la Grande-Bretagne. La France offrait à l'Angleterre des sûretés

' Archives de Versailles, ann. 1711.

Tl. ft

réelles pour son commerce dans les deux Indes et dans la Méditerranée ; à la considération du cabinet de Londres, le roi promettait une bonne frontière à la Hollande du côté des Pays-Bas. L'état prospère des affaires du roi d'Espagne ne permettait plus de songer à un changement de dynastie ; on prendrait toutes les précautions qui conviendraient à l'Angleterre pour garantir à jamais la séparation des deux couronnes et les privilèges de son commerce dans les Indes. M. de Torcy proposait d'ouvrir sur ces bases des conférences diplomatiques, soit à Aix-la-Chapelle, soit à Liège , pour traiter séparément ou conjointement au gré du cabinet de Londres ».

Ces conditions de la paix, bien que rédigées en termes vagues, différaient essentiellement des précédentes ; elles reposaient sur des articles bien autrement favorables à la France que les préliminaires de La Haye, ou les conférences de Gertruydenberg. Le cabinet de Versailles avait compris les avantages de sa position ; il savait les dissidences des nouveaux ministres tories avec la Hollande, le besoin de paix qui partout se faisait sentir en Angleterre. La belle résistance de Malplaquet, d'ailleurs, avait montré tout ce que pouvait la France. La situation particulière de l'Empire favorisait les démarches du cabinet de Versailles ; on a dit, en effet, que l'avènement de l'archiduc Charles à la couronne impériale avait modiGé entièrement les idées de l'Angleterre sur la succession d'Espagne ; il ne pouvait pas être dans ses intentions de reconstruire la grande monarchie de Charles-Quint ; la question d'Espagne ne devenait plus pour les tories qu'un intérêt commercial dont on devait tirer tous les avantages en ce qui touchait les transactions maritimes de l'Angleterre; c'est en ce sens que M. de Tallard entama la question avec lord Saint-John dans des conférences préliminaires. La condition de l'avènement des tories était la paix, et le cabinet/le Versailles, connaissant bien cette nécessité , voulait en profiter.

Les démarches secrètes du comte de Tallard en Angleterre eurent quelques succès ; le négociateur remit le projet de la France ; en conséquence, lord Saint-John fît confier une mission privée à l'habile M. Prior, l'agent actif du corps diplomatique anglais; M. Prior devait se rendre à Versailles, porteur de pleins pouvoirs et d'un sousseing, écrit en entier de la main de la reine Anne ; « Toute confiance

' Noie du 9 juin 1711.

doit être accordée au porteur du présent, M. Prier, y était-il dit, pour engager des négociations définitives avec la France ^ » M. Prior fut accueilli à Fontainebleau, oii était la cour, avec une distinction remarquable; le roi le combla de politesses; M. Prior avait alors quarante-sept ans ; c'était un de ces Anglais à la stature élancée ; sa tête était belle, son front large et haut, son œil observateur et méditatif, sa main blanche et effilée, ses lèvres fines, sa figure d'un élégant ovale , comme Lawrence a su depuis reproduire les hommes d'État de l'époque de lord Castlereagh. M. Prior était porteur de deux instructions : la première toute générale ; il n'était désigné que sous le nom de Vhomme chargé de pressentir les intentions de la cour de Versailles. Le cabinet anglais y déclarait qu'on ne traiterait jamais qu'à la satisfaction des alliés, c'est-à-dire que l'empereur, la Savoie, la Hollande, recevraient chacun une frontière suffisante et respectable ; l'équilibre devait être maintenu en Italie, et la condition essentielle était l'assurance formelle qu'en aucun cas les couronnes de France et d'Espagne ne pourraient être réunies^.

Il y avait du vague dans ces pouvoirs généraux, et c'est pourquoi lord Saint-John précisa d'une manière plus nette les concessions et les garanties qu'exigeait spécialement l'Angleterre : ces garanties étaient d'abord un traité de commerce privilégié, la reconnaissance de la reine Anne et de la succession dans la ligne protestante, la possession de Gibraltar et de Port-Mahon , le monopole du commerce des noirs ' , la cession de Terre-Neuve , Vuti possidetis des établissemens en Amérique, et l'égalité des avantages commerciaux dans toutes les colonies espagnoles. Ces propositions adressées par M. Prior, devaient rester secrètes, à moins qu'il ne fût arrêté, de concert entre les deux parties contractantes, qu'elles seraient communiquées aux alliés. Le plénipotentiaire anglais s'ouvrit même intimement à M. de Torcy sur l'utilité d'une alliance offensive et défensive, conséquence du traité commercial; lesprincipes des tories, défenseurs de la prérogative

' Voici le texte du pouvoir , tel qu'il existe dans les Archives de Londres : « M. Prior est pleinement autorisé à communiquer à la France nos demandes préliminaires, et à nous en rapporter les répoases. Anne R. j> (Archives de Londres.)

* Documens anglais sur la négociation d'Utrecht, ann. 1711.

• Celte curieuse disposition du monopole, qui fait contraste avec la politique anglaise du temps moderne sur l'abolition de la traite des noirs, e§l cpnleuue d&os le projet de M. Prior.

royale, plaisaient à Louis XIV; M. Prior invita M. de Torcy à préparer le prétendant de la race des Stuarts, Jacques III, à quitter la France, comme une garantie des bonnes intentions du cabinet de Versailles à l'égard de la reine Anne ; le parti tory avait besoin de donner ce gage pour écarter l'idée qu'il travaillait à une restauration. A cette époque, les whigs, exclus du pouvoir, étaient presque tous rapprochés du prétendant *.

La cour de Versailles reçut les ouvertures de l'Angleterre avec une satisfaction véritable; son intérêt était si visiblement de traiter avec chacune des puissances engagées dans la guerre ! Ne valait-il pas mieux faire toutes concessions à la Grande-Bretagne pour se dispenser des préliminaires accablans que le congrès de La Haye avait imposés aux malheurs de Louis XIV ? aussi la cour de Versailles indiqua Mesnager pour suivre M. Prior à Londres. Mesnager était issu d'une famille bourgeoise et marchande de l'antique ville de Rouen ; il avait d'abord exercé la profession d'avocat, puis il fut député par le négoce de Rouen près du conseil général du commerce institué par Colbert. Il y déploya une remarquable spécialité; d'Aguesseau présidait ce conseil ; il présenta Mesnager au roi, qui aimait la capacité dans les bureaux des affaires extérieures surtout. Le conseiller fut désigné pour une mission secrète en Espagne, afin de régler les intérêts commerciaux des deux nations dans la mer du Sud ; ses plans étaient vastes ; Mesnager voulait lier le nouveau monde à l'ancien par d'incessantes transactions ; ses mémoires diplomatiques sont clairement écrits. Il avait été ensuite envoyé sans caractère officiel en Hollande, pour détacher la république de la coalition en lui offrant d'immenses avantages maritimes ; il avait vécu caché à La Haye, pour ne donner l'éveil à aucun des cabinets de l'alliance ; il correspondait alors avec le nom supposé de Leferon , et ses dépêches parvenaient à Versailles sous le couvert du commerce et des négocians de Rouen et du Havre. Louis XIV se servit souvent de cette voie bourgeoise dans les affaires, mêmes décisives ^.

' Pièces anglaises de la négociation d'Utrecht, ann. 17H.

* Nicolas Mesnager était né en 1665; il mourut à Paris le 18 juin 1714. Après la paix d'Utrecht, Louis XIV , pour reconnaître ses services, lui avait accordé une pension de 10 mille liv. On peut consulter sur cet habile diplomate, les iWémoires de Torcy, 3 vol. in-12, et l'Histoire du congrès d'Utrecht , 1 vol. in-li, aoQ. 1716.

La cour de Versailles ne pouvait donc mieux choisir que M. Mesnager pour entamer un traité avecle cabinet des tories. Le négociateur n'était pas assez important, assez connu pour éveiller les soupçons des autres cours; on savait sa spécialité commerciale, Mesnager n'avait jamais suivi une affaire réellement diplomatique. M. Mesnager avait ordre de s'abstenir à Londres de toute démarche oflicielle; il était seulement négociateur secret, il ne devait voir les ministres que confaentiellement; 31. Prior restait l'intermédiaire entre Mesnager, Harley et lord Saint-John. Les instructions dont le plénipotentiaire était porteur n'avaient rapport qu'à la question anglaise. M. de Torcy acceptait au nom du roi les propositions offertes par M. Prior à Paris; mais il faisait observer que de tels articles, si avantageux à la Grande- Bretagne, ne pouvaient être admis par la France qu'à la condition expresse d'un traité général avec les alliés ; on ne devait faire de? concessions aussi considérables à l'Angleterre que si elle entraînait l'adhésion des autres puissances engagées dans la guerre, en un mot, si ce cabinet préparait la paix pour tous '.

Mesnager fut bientôt joint par l'abbé Gauthier, second plénipotentiaire secret; Prior seul présida aux négociations du ministère anglais et des agens de la France ; 3Iesnager, tout rempli de se? idées commerciales, voulut fonder une alliance politique sur de vastes rapports de nation à nation. Tout ceci se traitait confidenliellement, lorsque lord Saint-John Gt demander à Mesnager les intentions définitives de sa cour : « Il ne s'agissoit, pas, disait le ministre, de négocier avec les coalisés , mais avec l'Angleterre seule ; il falloit donc s'expliquer plus nettement. » L'abbé Gauthier partit de Londres afin d'avoir des instructions plus explicites ; elles ne se firent pas attendre. Quel intérêt n'avait pas la cour de Versailles à séparer la coalition, à traiter à part avec le cabinet de Londres, l'ennemi le plus actif dans la guerre contre la France depuis Guillaume III ! Quand les pleins pouvoirs furent arrivés pour signer les préliminaires lelsqu'il*^ étaient arrêtés par M. Prior, le ministère tory pensa que la négociation ne devait plus être un mystère ; on avoua la qualité de M. Mesnager en conseil de la reine.

Harley, tout récemment créé comte d'Oxford, principal ministre du cabinet, exposa devant la reine Anne la suite des négociations

' Correspondance de Torcy, ann. 1712.

entamées avec M. Mesnager; lord Saint-John demanda les pleins pouvoirs de sa majesté sous le grand scel, afin que le comte d'Oxford, le duc de Buckingham, l'évêque de Bristol, fussent autorisés, de concert avec M. Prior, à négocier comme plénipotentiaires, les conditions de la paix qui pourraient être arrêtées avec M. 3Iesnager, envoyé de France. Ce plein pouvoir, sous le grand scel, n'était qu'une forme, car déjà les préliminaires avaient été conclus; l'autorisation donnée aux ministres du cabinet n'était, à vrai dire, qu'une rectification accordée sans difficulté par la reine Anne '. Les bases de ces préliminaires furent tenues secrètes pour les alliés; on signa d'autres articles destinés à être communiqués à la Hollande, car M. Mesnager insistait pour que la paix servît à toutes les puissances engagées dans la lutte, et surtout quelle fût notifiée à la Hollande, qui fournissait les subsides à la coalition.

C'était un point immense que la signature des préliminaires avec la Grande-Bretagne ; la coalition était par le fait dissoute. Ensuite le cabinet de Saint-James s'obligeait à se poser comme intermédiaire pour communiquer les articles du traité aux États-Généraux en les invitant à une pacification générale. Le comte de Strafford, ministre anglais en Hollande, dut se hâter de se rendre à La Haye pour exposer à messieurs des États : « que l'Angleterre, tout en restant fidèle è l'alliance contractée avec les puissances, désiroit une paix solide et indispensable dans l'état de pénurie où se trouvoit l'Europe. » Le pensionnaire Heinsius avait eu quelques notions de préliminaires arrêtés à Londres entre la France et l'Angleterre ; il fut effrayé de leur conséquence ; il rappela, dans une lettre au comte d'Oxford, les clauses expresses du traité de la triple alliance signée sous la grande parole de Guillaume III : « n'avoit-il pas été alors stipulé qu'aucune des puissances ne feroit une paix séparée? » Il fut répondu par lord Strafford , le ministre d'Angleterre , que telle était l'intention du cabinet tout entier, et qu'en définitive on ne voulait pas traiter séparément; les stipulations ne devaient pas cesser d'être communes,

* Voici le texte de la demande faite parle ministère tory en plein conseil : «C'e^'l le sentiment unanime des serviteurs de votre majesté qu'on dresse cette même nuit un ordre et des pleins pouvoirs, avec prière d'y apposer dès le lendemain lo grand sceau, en vertu desquels le comte d'Oxford, l'évêque de BrisloI, le duc de Shrewsbury, les comtes de Powlet et de Darmouth, Henri de Saint-John cl Mathieu Prior, écuyers, seront constitués plénipotentiaires pour s'assembler cl traiter avec le sieur Mesnager. » (Archives de Londres, ann. 1711.)

mais on désirait la paix; on ne la ferait isolément qu'à la suite d'un refus obstiné et sans motifs des coalisés '.

Cependant l'union entre la France et l'Angleterre prenait de remarquables développemens. La correspondance devint intime entre lord Saint-John et M. de Torcy ; les démarches faites par l'Angleterre yis-à-vis de la Hollande ne sont pas un instant cachées pour le cabinet de Versailles. Les dépèches du comte d'Oxford , de lord Saint- John et de M. Prior se succèdent ; indépendamment de ces communications officielles, le maréchal de Tallard, prisonnier en Angleterre, reçut un permis de se rendre en France pour faire connaître à la cour de Versailles toutes les bonnes intentions de la reine Anne et de son ministère. Mesnager lui-même avait obtenu une audience secrète de la reine à Windsor; introduit par une porte dérobée, la reine l'avait accueilli avec grâce et distinction. Le comte d'Oxford signa en sa présence les préliminaires du traité, et Mesnager dut les communiquer en personne à Versailles, afin de bien expliquer leur esprit et leur portée. Une négociation aussi heureuse avait donné un certain crédit au plénipotentiaire*.

Jamais satisfaction semblable pour Louis XIV ; la coalition était enfin dissoute ! La France n'était plus menacée? Le roi n'hésita plus à écrire de sa main à la princesse Anne, et à la traiter en reine légitime d'Angleterre ' ; ses lettres furent très-gracieuses, et les réponses de

' Dépêches de Harley au comte de Strafford à La Haye, ad ann. 1712.

* Dépèches de Mesnager, dépôt de Versailles, ad ann. 1712.

* J'ai trouvé 1 autographe de la première lettre du roi Louis XIV à la reine Anne : « Madame ma sœur, comme vous m'avez marqué que vous aviez une enii('!re confiance en M. Prior, j'ai cru qu'il serait plus propre que personne à vous informer des nouvelles preuves que je suis prêt à vous donner des égards particuliers qne j'ai pour vous, aussi bien que du désir que j'ai dp terminer sans aucun retardement, de concert avec vous, les négociations de la paii. Il va en Angleterre \ous rendre compte des nouveaux avantages que j'ai bien voulu faire pour faciliter la conclusion de cet ouvrage. Je souhaite aussi que vous envisagiez ce que je fais dans cette conjoncture décisive, comme de nouvelles et certaines marques de mon amitié envers vous, faites-moi le plaisir de les reconnaître, en vous intéressant «vec moi en faveur de l'électeur de Bavière. Je ne vous dirai rien des liens du sang qui vous unissent, aussi bien que moi, et ne ferai aucune mention des autres motifs qui doivent vous rendre sensible à l'clat où il se trouve : il sufiit que vous sachiez l'intérêt que je prends à ce qui le louche, pour me persuader que ce sera le principal motif qui vous portera à agir en sa faveur ; j'attends avec impatience le retour de M. Prior, dont la conduite m'est très-agréable ; et comme il vous apprendra mes scntimens, j'ajouterai seulement que je ne saurois exprimer 1« par-

h reine se ressentirent de la joie qu'elle éprouvait de la situation pacifique qu'elle avait tant désirée. Le roi, toujours galant, envoya à la reine Anne six vêtemens de femme en riches étoffes brochées d'or, fabriquées tout exprès, et comme la reine avait une prédilection pour les vins de France, Louis XIV lui fit expédier deux mille cinq cents bouteilles de Champagne , de Bourgogne , de l'Ermitage et des côtes du Rhône. La reine fit parvenir à Louis XIV une meute magnifique de chiens anglais, et un équipage de ces beaux chevaux à l'élégante allure, mélange de la race normande et saxonne, comme la grande noblesse anglaise; car les chevaux ont là leur blason '. Des ordres du conseil de Versailles ouvrirent immédiatement les ports de France au commerce de la Grande-Bretagne, infaillible moyen de rendre les transactions populaires : les négocians anglais étaient fatigués de l'état de guerre ; les manufactures de draps et de tissus allaient prendre un nouveau développement ; Mesnager voulait agrandir l'alliance anglaise par un vaste traité de commerce qui eût embrassé tout à la fois les ports d'Europe et des colonies ; c'était sa vieille idée ;

faite estime , et l'amitié sincère que j'ai pour vous. Je suis , madame ma sœur , YOtre bon frère, Loi is. »

Voici la réponse do la reine Anne : « Monsieur mon frère, j'ai reçu avec u:i plaisir sincère l'agréable nouvelle que M. Prior m'a apportée. Comme votre sagesse consommée a pris la résolution la plus propre pour fixer les conditions de paix, vous devez être persuadé que je ne perdrai pas un moment de mon côte pour en hâter la conclusion. Je vous assure que la grande facilité que vous voulez bien y apporter à mon éfrard ne servira qu'à me faire appliquer sans relâche à rétablir la tranquillité publique comme nous le souhaitons mutuellement. Il paraîtra, par les ordres ((ne j'ai donnés à mes ministres à Utrecbt, que j'ai fuit tout ce que je puis dans la conjoncture présente, en faveur d'un prince dont les intérêts sont soutenus par votre générosité. Je ne doute pas qu'il n'en soit pleinement convaincu et que tout le monde n'en convienne. Je répète encore une fois, monsieur mon frère, que la considération de l'amitié que vous avez pour lui sera un puissant motif pour m'engager de nouveau dans ses intérêts et dans ceux de sa famille, lorsque l'occasion s'en présentera à l'avenir. Au reste, je renvoie M. Prior à Versailles, lequel, en continuant de se comporter d'une manière qui vous soit agréable, ne fera qu'exécuter à la lettre les ordres que je lui ai donnés, puisqu'il ne me sauroit donner une marque plus particulière de son attachement el de son zèle pour mon service, qu'on ne négligeant aucune occasion de réitérer l'estime parfaite el la considération que j'ai pour vous, et que je souhaite ardemment de vivre avec vous dans une amitié sincère et perpétuelle. ânnb, R. »

' Le comte de Tellnid partit le 3 octobre pour aller s'embarquer à Douvres ; il arriva le 12 novembre à Paris, avec vingt-quatre beaux chevaux anglais el un» «ncute de chiens de i liasse; il se rendit d'abord chez M. de Torcy, et ensuite Auprès du roi. (Dépêches MSS.)

ET SES RELATIOxNS DIPLOMATIQUES. 117

le comte d'Oxford et lord Saint-John la partageaient ; les tories avaient besoin de faire une paix active et profitable.

La sérieuse négociation se poursuivait par le comte de Strafford à La Haye ; il fallait justifier auprès d'Heinsius la nécessité d'un congrès, afin que la Hollande elle-même se dessinât vis-à-vis de l'Empire. L'Angleterre n'avouait pas encore la signature des préliminaires séparés avec la France; le comte de Strafford pouvait la laisser entrevoir comme une menace , mais il ne dénonçait pas cette transaction comme un fait accompli. Les États-Généraux trouvaient beaucoup de vague dans les propos^itions de la France ; on y promettait biei; une bonne frontière à la Hollande , mais on ne s'expliquait pas sur les villes qui seraient cédées; que donnait-on à l'Empire? sur quel point s'éloignait-on de X ultimatum de La Haye? Le comte de Strafford répondait : « Que rien n'était plus simple que d'admettre dans leur généralité les propositions de la France , sauf ensuite à les spécialiser dans un congrès général qui seroit fixé soit à Aix-la-Chapelle, soit à La Haye , soit èi Amsterdam, au sein même d'une ville hollandoise , car l'Angleterre ne vouloit pas changer le centre des négociations qui , jusqu'ici , avoit été la Hollande *. »

Ces propositions étaient de nature à flatter les États-Généraux , le pensionnaire Heinsius avait des craintes sur les conséquences de l'acceptation des préliminaires par la Grande-Bretagne ; il envoya M. Buys, le plénipotentiaire accrédité des conférences de La Haye , auprès de la reine Anne à Londres , pour demander des explications sur la conduite de son ministère. M. Buys devait se mettre en rapport avec les chefs du parti whig et puritain dans la chambre des lords et les communes, afin de réveiller les principes de Guillaume III et de la triple alliance. Telle était la mission secrète de M, Buys, porteur d'une lettre autographe d'Heinsiuspour la reine Anne ^. On sup-

' Dépêches de lord Strafford à lord Harley, ann. -1712.

* Voici l'autographe de la réponse que fit la reine Anne :

« Hauts et puissans seigneurs, nos bons amis, alliés et conlédérés ; il n'y a rien qui nous soit plus cher que la conservation d'une bonne intelligeuce et d'uot parfaite union avec votre État. Elles ont été l'objet de nos principaux soins, cl bien loin de nous pouvoir accuser d'avoir contribué en aucune façon k leur dinii- Dution, nons réfléchissons arec plaisir sur toutes les peinesque nous avons prises, et sur toutes les instances que nous avons faites, alin que les disputes surveiiuct au sujet des intérêts des deux nations fussent terminées à lamiable , et afin qui Jious puissions nous parler sans réserve sur ceux du public; car dan» des cod-

lit lOUIS XIV, SON GOUVERNEMENT

pliait la souveraine des trois royaumes « de bien envisager les clauses du traité de 1702, afin de ne pas violer les conditions essentielles de cette triple union. » Le comte d'Oiford apprit les intrigues de M. Buys dans les deux chambres; il dut prendre immédiatement des mesures pour que les adresses du parlement fussent en harmonie avec la politique du cabinet et la paix avec la France.

La principale opposition de l'aristocratie whig était placée dans la chambre des lords : comme cette chambre avait été dominée par Guillaume III, et agrandie après la révolution de 1688, les whigs y étaient en force ; le comte d'Oxford fit nommer par la reine douze pairs nouveaux dans le sens du torysme ; dès lors la majorité fut assurée à son cabinet. Quant aux communes, elles avaient été élues sous l'influence du torysme et de la paix ; la majorité appartenait au système de lord Saint-John. Les adresses , vivement disputées , finirent par une sorte de transaction dans les deux chambres ; l'opinion des whigs obtint qu'une phrase exprimerait le désir de la nation pour que la reine fît tous ses efforts afin de retirer la couronne d'Espagne des mains de la maison de Bourbon. Les whigs insistèrent sur la nécessité de maintenir intégrale la triple alliance telle qu'elle avait été conçue par la haute pensée de Guillaume III; sur tous ces points, les deux chambres s'en rapportaient à la sagesse de la reine *.

Lord Saint-John ne dissimule pas les difficultés de la position de son ministère , et il s'en exprime avec confiance à M. de Torcy dans une longue suite de dépêches; il demande surtout que la France lui envoie les bases définitives qu'il devra lui-même présenter à la Hollande comme la condition essentielle du traité de paix; si la France •désire la prompte tenue du congrès, n'est-ce pas là le moyen d'en préparer les voies? Lord Saint-John exige que cet envoi soit immé-

jonctures telles que celles où nous nous trouvons, il faut que l'ouverlure soit égale de part et d'autre, de même que la confiance réciproque. Nous croyons que l'alarme que vous avez prise au sujet des déclarations tant du duc d'Ormond que de l'évêque de Bristol, aura cessé, et nous vous répétons ce que nous vous avons tant de fois déclaré, qu'il ne tiendra qu'à vous , comme il s'est fait par le passé , que toutes nos mesures touchant la guerre ou touchant la paix , soient prises de concert avec votre État. Le comte de Strafford retournera en peu de jours auprès de vous, pleinement instruit de nos intentions. Anne, R. » (Papiers secrets de Kcnsinglon, ann. 1712.)

' Annales parlementaires, ann. 1711 et 1712. La reine répondit : « Qu'elFe serait bien fâchée qu'il y eût quelqu'un qui pût penser qu'elle ne feroit pas lés derniers efforts pour retirer l'Espagne et les Indes de la maison de Bourbon. »

diat. Sur-le-champ M. Mesnager quitte Paris , et porte les conditions que la France offre aux alliés ; l'abbé Gauthier avait rédigé ces propositions sous la dictée de M. de Torcy ; on y concédait la frontière que la Hollande pouvait désirer, mais on ne devait pas oublier que le roi d'Espagne, Philippe V, avait cédé iesPaj^s-Bas à l'électeur de Bavière, Pour concilier cette cession et la garantie que les États-Généraux avaient droit d'exiger , ne serait-il pas convenable de reconnaître l'électeur de Bavière comme souverain en titre de ces provinces » sauf à admettre des garnisons hollandaises dans les places fortes des Pays-Bas? On céderait en toute propriété aux États-Généraux Ypres, Furnes et Ambacht ; n'étaient-ce pas des concessions suffisantes? Le roi ne pouvait en donner davantage; il demandait en échange Aire, Béthune , Douai , car ces places n'étaient pas destinées à un système offensif contre l'étranger , mais bien au contraire à un système défensif pour le royaume. On ne mettra pas de difficulté à la démolition de Dunkerque; mais le roi veut qu'on restitue Lille et Tournay, places qui se lient à l'ancien territoire et aux vieilles frontières de la monarchie. S'il y avait option , le roi préférerait Lille à Tournay. L'électeur de Bavière sera remis dans la plénitude de ses privilèges électoraux aux diètes de l'Empire ; si l'on ne reconnaît pas ce droit au père , qu'on l'attribue du moins au fils qui épousera une archiduchesse d'Autriche ; on lui céderait les Pays-Bas. Si l'Autriche veut à toute force s'emparer de la Bavière , eh bien ! alors il faudrait donner comme indemnité à l'électeur le royaume de Naples; le roi is'engagerait à lui faire céder la Sicile ; l'archiduc deviendrait seigneur isuzerain des Pays-Bas. On passait par toutes les indemnités que pouvait exiger le duc de Savoie ; Louis XIV verrait même avec plaisir qu'on agrandît ses domaines en Italie; il s'empresserait de le reconnaître comme roi des Lombards , si on lui abandonnait une portion du Qîilanais. A l'égard de la Prusse , la France saluera l'électeur de Brandebourg du titre de roi. Voulait-on savoir les intentions de sa majesté par rapport à l'empereur? elles étaient formelles ; on admettrait dans la personne de l'archiduc la dignité impériale ; on lui reS' tituerait la citadelle de Kehl ; tous les forts du Rhin seraient démolis, ainsi que ceux qu'on a élevés vis-à-vis Huningue ; on rendrait Brisach h l'empereur en échange de Landau *. i

' Projet secret de la France. (Archives de Versailles, ann. 1712.)

Ces propositions étaient établies sur des bases assez larges, car elles permettaient le remaniement complet de l'Europe méridionale ; il était impossible de refuser la tenue d'un congrès, quand on avait une si vaste latitude pour conduire un traité à bonne tin. Le cabinet du comte d'Oxford se crut parfaitement maître de la négociation ; il proposa officiellement aux États-Généraux la réunion d'un congrès qui serait convoqué à La Haye, afin d'amener une pacification générale après tant de secousses et de sacrifices! Si Utrecht convenait à la Hollande, on le choisirait immédiatement. Quant à l'empereur, la reine Anne allait lui écrire pour l'appeler à cette pacification. L'état de l'Europe était tel qu'il fallait en finir ; l'Angleterre fit même insinuer que s'il n'y avait pas une prompte décision pour un congrès, elle changerait en traité définitif les préliminaires arrêtés à Londres entre la France et la Grande-Bretagne. Dès lors M. Buys n'hésita plus ; les États-Généraux consentirent à de nouvelles conférences ; l'empereur fit comprendre qu'il pourrait les accepter, sans donner cependant une adhésion formelle à une solennelle assemblé»' ; sa majesté impériale s'en tenait, dans ses dépêches, à VuJtimaium commun signé à La Haye.

Telle fut la suite des négociations diplomatiques qui préparèrent le congrès d'Utrecht : on aperçoit combien le cabinet de Versailles acquiert de terrain par sa seule habileté, et au milieu même de ses périls. Dans le plan accepté par l'Angleterre, il n'est plus question d'arracher la couronne à Philippe V ; un Bourbon la porte encore haut ; il ne s'agit plus de céder l'Alsace et la seconde ligne de forteresses du côté de la Flandre. L'Angleterre sous les tories n'exige plus que deux conditions : la première, c'est que la France perde son caractère offensif et menaçant pour l'Europe ; la seconde, c'est la séparation complète, invariable des monarchies de France et d'Espagne; dans aucun cas elles ne pourront être réunies '. Il n'y aurait pas de traités possibles, si des actes solennels ne proclamaient la renonciation de Philippe Y au trône de France, et de tous les Bourbons de France à la couronne d'Espagne, en y comprenant même M. le duc d'Orléans. Le ministère du comte d'Oxford admet Icr indemnités territoriales dans les colonies , mais il veut laisser la France forte, afin qu'elle reste comme un contrepoids à l'Empire. Le congrès

* Pièces du congrès dUlrecht, ann. 1712,

d'IItrecht va formuler ces idées en traité; les conditions seront dures encore, mais quelle différence entre VuUimaium de La Haye , si tristement impératif , et les bases adoptées par l'une des grandes puissances contractantes, cette Angleterre qui avait présidé, sous Guillaume III, à la formidable coalition contre Louis XIV! Les temps n'étaient plus les mêmes; par le fait, la triple alliance était dissoute.

122 ions XIV, SON gouvernement

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