CHAPITRE LXXIX
MOCVEMENS BnLITAIRES. — COMBAT DE DENilN.
Opérations de Marlborough en Flandre. — Tactique de Villars. — Marlborough remplacé par le duc d'Ormond. — Retraite des Anglais. — Mouvement des Impériaux et des Hollandais sous le prince Eugène. — Surprise de Denain. — Résultat militaire de la campagne.
Après la capitulation de Lille et de Bouchain, le duc de Marlborough avait continué son mouvement offensif sur la frontière de France ; les postes anglais, allemands, hanovriens s'étendaient dans toute la Picardie ; l'Oise même avait été franchie par quelques hussards hardis *, et les paysans des vieilles communes en Beauvoisis s'étaient levés en masse pour repousser ces maraudeurs. Tout à coup la marche des Anglais s'était ralentie; le duc de Marlborough n'ignorait rien de ce qui se passait en Angleterre et à la cour de sa souveraine; les tories n'avaient point osé encore le priver du commandement supérieur de l'armée ; il était même conservé comme secrétaire d'État et membre du conseil privé. Mais les whigs n'étaient plus au pouvoir ; lord Godolphin avait donné sa démission ; des insinuations secrètes étaient jetées contre le général en chef de l'armée anglaise; on l'accusait de concussion et de rapine. Marlborough prêtait un peu à ces accusations par son caractère ; il se montrait fort avide d'argent et de revenus lucratifs ; accablé de dons et de pensions, il spéculait même sur les subsistances du soldat; la campagne de Flandre avait coûté des frais immenses à l'Angleterre. Ces
' II y eut même une tentative des alliés pour enlever Louis XIV à Versailles, ad ann. 1712.
accusations multipliées, la chute des whigs, étaient à Marlborough la force morale qui résulte du plein pouvoir dans les mains d'un général en chef; il hésitait dans le développement de son plan de campagne; il craignait le moindre revers, car on n'aurait point manqué de lui imputer toutes les mauvaises chances de la guerre. Depuis la bataille si disputée de Malpiaquet, 3Iarlborough avait appris tout ce que pouvaient la valeur et le désespoir de la noblesse française.
Villars, guéri de sa blessure, avait fait un court voyagea Versailles pour prendre ses instructions déflnitives, et convenir des opérations militaires concertées entre Louis XIV , lui Villars et Boufïlers, Le roi n'avait pas dissimulé qu'il confiait au maréchal les dernières ressources de la monarchie : cependant il lui avait donné carte blanche pour livrer bataille s'il trouvait l'occasion favorable; en cas de revers, on se retirerait sur l'Oise ; si on y était forcé , la Loire pourrait encore servir de refuge ; là, on ferait un appel à toute la noblesse , au ban et à farrière-ban; le roi se mettrait à la tête de ses gentilshommes et du peuple, il mourrait les armes à la main s'il le fallait pour sauver sa monarchie. Ce ne serait pas la première fois que les Anglais auraient occupé Paris; sous Charles VI, un roi d'Angleterre, secondé par la bourgeoisie couarde avait été salué même par le parlement; le dauphin, depuis Charles VII, n'avait-il pas été appelé roitelet de Bourges? et puis l'oriflamme fleurdelisée avait été levée à Reims, et l'Anglais fut expulsé de France! Le système militaire adopté par Villars était bien simple ; il avait résolu d'offrir bataille à Marlborough toujours dans des positions tellement bien choisies , que la victoire môme coûtât cher aux alliés. Dans ce ploui de campagne, on pouvait livrer deux batailles au delà de l'Oise, et une au moins en-deçà, avant que Marlborough pût s'approcher de Paris ' .
Ce fut dans ces circonstances que les whigs se prononcèrent plus ouvertement encore contre Marlborough; les pamphlets attaquèrent avec violence la probité du commandant en chef de la coalition. Déjà Marlborough était accablé de dégoûts; la reine Anne lui imposait des officiers tories , ses ennemis et ses surveillans ; le ministère le priva de choisir les colonels des régimens ; lord Uill, le frère de miss (Vlasham , la rivale de la duchesse de Marlborough , fut nommé à la iiommission de colonel des Highianders , comme un outrage person-»
• Mémoires de Villars, ann. 1712,
124 LOllS XIY, SON GOtVERNEMENT
nel à Marlborough. On 6t plus encore : des accusations solennelles le flétrirent de l'épithète de concussionnaire , et en plein parlement ]e comte Powlet le dénonça comme ayant profité du carnage des otUciers pour en vendre les commissions à son bénéûce '; Marlborough lui envoya un cartel, mais il reçut ordre de la reine Anne de se démettre de ses emplois. La disgrâce était complète , Malborough la prévoyait depuis long-temps, et cette situation paralysait les opéralions militaires de la campagne.
Un tory , le duc d'Ormond , prit le commandement de l'armée anglaise à Bouchain; ses instructions, écrites par sir Saint-.Tohn, portaient : « qu'il eût à éviter toute espèce d'engagement avec l'armée de France, les Anglois se tiendroient sur la défensive dans les positions dont ils s'étoient emparés; ils ne dévoient point faire de raouvemens en avant pour seconder le prince Eugène. » Une telle résolution privait les alliés d'un puissant secours ; les Anglais entraient pour plus d'un tiers des troupes en ligne de la coalition; ils formaient l'aile gauche de l'armée d'invasion ; s'ils n'appuyaient pas le centre et la droite de la ligne, les Français pouvaient opérer à l'aise, et surprendre tous les corps détachés. Le prince Eugène n'ignorait pas les rapports de la plus grande familiarité qui régnaient entre le maréchal de Villars et le duc d'Ormond ; on s'écrivait d'un camp à un outre, comme deux armées qui sont dans un état complet de suspension d'armes et d'armistice.
Dans cette situation des parties belligérantes, il eût été prudent pour les Impériaux et les Hollandais de se retirer sur une meilleure ligne de bataille; si les Anglais ne secondaient plus qu'indirectement la coalition, le prince Eugène devait se rapprocher de Lille, et prendre cette place comme point de toutes les opérations ultérieures; on se trouvait trop avancé dans la Picardie, privé comme on l'était du secours des Anglais. Ces réflexions seraient nées dans l'esprit du prince Eugène, s'il avait un peu attentivement examiné la position militaire et diplomatique. Le duc d'Ormond venait de lui dénoncer un prochain armistice de la France et de l'Angleterre ; dix mille Anglais étaient mis en possession de Dunkerque, article essentiel, et qui de- Tait s'exécuter dans la quinzaine. Les avant-postes des Anglais sétaient ébranlés pour prendre leur direction de ce côté ; on désirail
• Annales parlemcnlaire?, ad ann. 1712,
l'occupation de Dunkerque, afin d'accomplir la clause impérative des conventions projetées entre la France et la Grande-Bretagne , à savoir : que la ville des corsaires et des braves marins serait sacrifiée aux ressentimensdu commerce anglais. Dunkerque était le port menaçant pour l'Angleterre; cette puissance n'avait qu'un intérêt de commerce et de prépondérance dans la coalition européenne.
Comme le prince Eugène n'ignorait pas les hésitations du cabinet tory et les négociations qui se poursuivaient à Versailles , il était urgent que les Impériaux et les Hollandais prissent un parti ; la ligne militaire était affaiblie d'environ trente mille hommes de bonnes troupes ; il est vrai que les Allemands au service de l'Angleterre avaient quitté leurs rangs dès la première défection des Anglais, pour se ranger sous les enseignes militaires de l'Empire, mais il n'en restait pas moins un certain vide dans lequel Yillars pouvait largement manœuvrer. Le maréchal annonçait au duc d'Ormond que Dunkerque pouvait être occupé; la plus grande intimité régnait dans cette correspondance. Yillars, avec cet esprit chevaleresque qui caractérisait la noblesse française , écrivait au duc d'Ormond après la retraite des Allemands : « quelles étoient les troupes qu'il devoit avoir l'honneur de combattre , et quant aux Anglois , ils pouvoient librement choisir leur campement sur les terres mêmes du roi ; toutes leur étoient ouvertes et à leur service '. » Le maréchal exécutait là les ordres exprès de Versailles ; il lui était enjoint d'accabler les Anglais de prévenances ; le roi savait bien qu'il serait maître des conférences d'Utrecht, si l'Angleterre se séparait nettement de l'ennemi pour déclarer sa neutralité; comme c'était la Grande-Bretagne qui avait noué la coalition, c'était elle également qui pouvait la dissoudre. Ensuite les grandes manières étaient naturelles aux gentilshommes ; on se battait, mais avec une grâce parfaite; on ne se précipitait pas avec la haine au cœur les uns sur les autres ; les batailles étaient un duel à formes polies entre gens de bonnes maisons. L'armée anglaise était froide, mais avec une exquise générosité d'idées , avec un certain orgueil de se montrer avancée dans les devoirs comme dans les lois de la civilisation; ces blondes physionomies, aux yeux bleus, au visage ovale , aux dents blanches sous des lèvres pincées , aux mains eflRlées, ces tournures guindées, mais fières, tous ces carac-
> Leiires de Yillars, correspond, de ses mémoires, ad ann. 1712.
tères avaient quelque chose de la vieille race normande et saxonne. La noblesse de France était plus vive, plus étourdie ; ces gentilshommes serrés de taille par leur justaucorps, aux traits fortement marqués de la race franque, avec leur épée d'acier toute brillante, leur veste à brandebourgs d'argent, leur petit chapeau sur l'oreille, leurs plumes au vent, offraient un type à part de vivacité et de saillies ; la fraternité qu'une grande et commune origine jetait parmi tous ces nobles, favorisait les relationsprivées de gentilhomme à gentilhomme. Plus d'un châtelain de Guienne, de Touraine ou de Normandie retrouvaient leur nom et leurs armes dans les comtés de Northumberland ou de Newcastle. La noblesse anglaise et française vécut dans la meilleure harmonie à Dunkerque; il n'y eut d'autres rivalités que le faste et la splendeur; on se ruina de part et d'autre dans les jeux et les festins; il était dans les habitudes de toute cette gentilhomraerie imprévoyante de ne jamais compter; elle offrait sa fortune et sa vie, sans s'inquiéter de l'avenir ; ses castels et ses fiefs étaient engagés à mille prêts usuraires; mais qu'importait la ruine? un gentilhomme ne tenait qu'à son blason, à le maintenir pur, et à le colorer de son sang. Il y eut des galanteries, des jeux, des paris surprenansà Dunkerque entre les Anglais et les Français ; on aurait dit une de ces cours plénières où les barons juraient et gabaient aux échecs et damiers de Charlemagne les plus incroyables merveilles '.
Le prince Eugène demeurait ainsi isolé du corps principal des Anglais ; son armée s'était fortifiée de la plupart des régimens allemands au service de l'Angleterre ; il était même resté un corps mi-parti anglais et hollandais sous le commandement de lord Albemarle; l'armée hoUando-germanique s'élevait à près de cent vingt mille hommes de bonnes troupes réparties entre l'Escaut et la Scarpe, forte position qui avait sa tète à Denain. Lord Albemarle reçut ordre d'occuper ce village avec treize bataillons hollandais, belges et allemands; il devait jeter là aussi trente compagnies de dragons, braves gens déterminés à se défendre. Par l'occupation de Denain, les alliés assuraient leurs communications avec la Belgique ; c'était donc la clef d'une route importante ; elle fut couverte par des retranchemens de plus de deux lieues d'étendue, tandis que toute l'armée du prince Eugène se déployait dans les environs de Landrecies pour en faire le
• Gazette de France, ad ann. 1712.
siège. Le système des alliés était d'avoir sur leurs derrières une ligne de places fortes qui pût protéger leur mouvement en avant. Le siège de Landrecies dut être l'objet principal de la campagne ; il fut conflé au comte d'Anhalt, avec ses dures troupes germaniques; Eugène se réservait la direction suprême des corps d'élite, pour se porter en force sur le point où les Français feraient irruption.
Cette belle armée de France, la dernière ressource de la monarchie, était pleine d'ardeur; elle savait sa mission, et il se mêlait au cœur de tous cette résolution du désespoir, « qu'il falloit vaincre ou mourir ; » elle se composait de plusieurs corps de bataille : le premier •i'avant-garde était sous les ordres du maréchal 3Iontesquiou-FezeQsac , de cette grande race qui se confondait avec les premiers temps Je la monarchie, plus vieille même que la royauté des Capet. D'autres corps de bataille étaient conduits par Tingries, delà famille des Montmorency, et par le comte de Broglie, d'origine italienne et de condottieri ; toute la noblesse de France marchait avec la maison du roi comme à Malplaquet ; on voyait là les mousquetaires noirs et gris, les chevau-légers, les gardes-du-corps sous l'étendard de leurs capitaines. A côté des régimens de Champagne et de Bourgogne, se déployaient les Suisses, les bataillons étrangers irlandais, écossais ; la masse de l'armée s'élevait à plus de cent cinquante mille hommes, répartis sur la frontière nord. L'armistice conclu avec les Anglais à Dunkerque avait rendu disponibles les corps français qui opéraient sur Ostende. La ligne s'était ainsi resserrée ; Villars pouvait réunir ses divers corps en moins d'une journée, et se porter sur la position, principale pour livrer bataille *.
Le prince Eugène, au contraire, avait disséminé ses divisions et dispersé ses forces ; le comte d'Albemarle, à Denain, restait comme isolé et sans communication avec les troupes alliées, qui faisaient le siège de Landrecies. Eugène lui-même était trop éloigné pour rétablir complètement la ligne entre Denain et Landrecies; c'était l'immense faute qu'avait commise Tallard lors de la bataille d'Hochstedt. Pour réparer autant que possible cette erreur stratégique, le prince Eugène s'était placé en force entre les deux positions, afin de soutenir également l'une et l'autre par le déploiement rapide de toute >a réserve. Il surveillait les Français sur le point de l'embranchement
' Gazette de France, ad ann. 1712.
des deux routes; il voulait savoir s'ils se porteraient sur Landrecies ou Denain, double position menacée.
L'armée de France s'ébranla en plusieurs corps de bataille; elle passa rapidement la Meuse, feignant de se jeter sur Landrecies pour secourir la place. Villars avait conçu, de concert avec Montesquiou, un plan de campagne hardi : il devait attaquer et briser le corps ennemi renfermé dans Denain, avant qu'il pût recevoir le moindre secours du prince Eugène ; une fois cette aile de bataille abîmée, on pouvait marcher sur Marchiennes et Landrecies, et en faire lever le siégea l'ennemi. Il s'agissait seulement d'exécuter ce plan de campagne avec assez de secret et de rapidité pour que les alliés n'en fussent pas informés. Villars donna des ordres succincts : toutes les marches et les contre-marches de l'armée signalèrent le dessein de délivrer Landrecies : on construisit les ponts de ce côté ; les travailleurs se dirigèrent vers la place si vivement pressée par les coalisés, et tandis que tout indiquait une attaque sur Landrecies, Villars faisait avancer en toute hâte ses corps d'élite vers Denain pour surprendre le comte d'Albemarle et les alliés qui s'y trouvaient retranchés ; belle manœuvre qui avait mille chances de succès '.
Cependant les hussards allemands, jetés aux avant-postes, avaient signalé la marche rapide et inattendue des Français sur Denain ; le comte d'Albemarle dépêcha un officier au prince Eugène avec les mots suivants : «Les François approchent, demain je serai atlaqué; » Eugène n'était éloigné que de six lieues avec ses réserves; s'il avait le temps d'arriver, tout était sauvé à Denain ; le comte d'Albemarle lui manda qu'il se faisait fort de résister, pendant quelques heures, mais quil ne répondait pas de la bataille après le coucher du soleil. Les dépêches du comte demandaient une trentaine de bataillons et quarante ou cinquante escadrons de cavalerie ; il avait besoin surtout du canon, dont on manquait dans le camp retranché; il faisait bien remarquer que celte position de Denain était la clef de toute la ligne ; une fois forcée , les alliés étaient obligés de se retirer au delà même des frontières, car les Français se plaçaient au centre de la position militaire.
Cette importance de Denain, Villars l'avait parfaitement appréciée; tandis qu'il dirigeait le comte de Coigny avec vingt bataillons
" Gaseltede France, ad ann. 1712.
i)Our surveiller les alliés, il mandait à la garnison française de Valenciennes d'attaquer Denain par la droite ; le marquis de Vieux-Pont, avec trente bataillons, l'abordait de face, soutenu par Albergotti, qui conduisait également vingt bataillons ; cent cinq escadrons de cavalerie, sous le condottiere Broglie, couvraient les flancs de l'armée française qui jeta ses ponts sur l'Escaut. Le passage ne fut point disputé, et bientôt l'armée de France se trouva devant les retranchemens de Denain. Les colonnes d'attaque se formèrent immédiatement ; trente bataillons , quatre-vingts compagnies de grenadiers flanqués de dragons pied à terre, s'avancèrent au pas de course, tandis que tous les autres régimens, avec leurs banderoles déployées, préparaient la seconde colonne d'attaque, marchant impétueusement contre l'ennemi ; quelques bataillons placés sur les hauteurs se portaient en face des retranchemens, et les abordèrent au son des fanfares et du large tambour, ainsi qu'on le voit encore reproduit dans les belles et noires gravures contemporaines '. Le moment décisif était venu ; on allait attaquer les premières redoutes.
Le comte d'Albemarle, si vivement pressé, envoyait heure par heure des nouvelles au prince Eugène pour qu'il hâtât la marche des secours; le prince faisait répondre : « Résistez, et dans quelques momens l'armée alliée tout entière vous soutiendra. » En efl'et, le prince Eugène parut de l'autre côté de l'Escaut; il avait peu de troupes, et il n'osait pas les hasarder. Le poids de la résistance tomba sur le comte d'Albemarle vigoureusement attaqué par les Français; quels retranchemens pouvaient arrêter cette première impétuosité de la noblesse? Tout entra donc pêle-mêle, infanterie, dragons, et cette attaque s'accomplit au pas de course sous la mousqueterie des alliés. Les corps hollandais et anglais furent brisés; on poussa les ennemis le mousquet dans les reins jusqu'aux bords de l'Escaut ; ce fut un désordre et un grand carnage. Le comte d'Albemarle rendit son épée avec plus de trois mille hommes ; la noblesse allemande eut ses officiers lesplus distingués tués ou faits prisonniers ^. Les Français s'établirent dans les retranchemens de Denain, clef
• II y a au cnbincl des estampes de la Bibliothèque du Roi deux gravures du combalde Denain ; les positions y paraissentparfaitemeni dessinées, adann. 1712.
* Dans le rapport fait par le prince Eugène aux États-Généraux ri est dit: <f Parmi les dix-sept bataillons prisonniers ou tués il s'en trouve huit impériaux, trois des États et le reste des auxiliaires. » (Rapport du 24 juillet 1712.)
d'une bonne position, et s'y maintinrent comme point de départ de nouvelles attaques.
Le prince Eugène était resté inactif de l'antre côté de l'Escaut ; il avait alors réuni quatorze bataillons d'élite ; si durant l'action il avait attaqué en flanc les troupes de France, une heureuse diversion aurait été faite, le comte d'Albemarle eût opposé une plus longue résistance ; le combat de Denain n'aurait pas eu ce caractère décisif; mais le pont de l'Escaut se trouvait embarrassé. Quatorze bataillons formant à peine dix mille hommes devaient-ils se hasarder en face de l'armée de France si pressée de braves soldats? Le prince Eugène manqua de cette hardiesse qui caractérisait habituellement sa tactique militaire ; le prince avait été si impétueux dans ses campagnes d'Italie ! Mais ici les négociations des Anglais, leur séparation de l'armée active avaient jeté une certaine hésitation dans tous les esprits; on ne marchait plus avec la même fermeté ; la coalition hésitait, on n'était plus si parfaitement uni. Les Français savaient au contraire qu'ils avaient à combattre pour le roi et le sol de la monarchie ; il y avait une énergie indicible ; c'étaient le drapeau fleurdelisé, le territoire, l'honneur national qu'on défendait, et quand ils en sont là, les peuples sont bien forts. Le prince Eugène avait devant lui Villars , une des grandes capacités de guerre ; il craignait de se compromettre ; il n'usait pas de la même vigueur de stratégie qu'il avait déployée en face de Villeroy. A bien considérer le caractère de l'engagement militaire en lui-même, Denain ne fut qu'un combat heureux, une attaque conduite et menée à bonne fin parl'épée et le mousquet de tous ces hommes de cœur, gentilshommes, peuple, officiers et régimens; la véritable bataille rangée fut Malplaquet : c'est de cette victoire des alliés si disputée, si vigoureusement défendue par les Français, que date l'hésitation des ennemis dans leur plan de campagne. Ils n'ont plus la même force ; vingt mille des leurs sont couchés sur le champ de bataille ; puis la défection des Anglais laisse un large \ide dans les rangs de la coalition. C'est un irréparable malheur à la guerre quand il y a un moment d'hésitation parmi les assaillans ; l'adversaire proflte du doute, il triomphe par cette démoralisation. Le combat de Denain n'eût été qu'un heureux accident dans des circonstances ordinaires ; il devint déterminant par la situation spéciale des alliés, il les prit au moment propice où l'on pouvait frapper un grand coup ; on ne maintenait plus un ordre parfait dans
les lignes. Lorsqu'une coalition est jeune et forte, elle peut éprouver un échec sans en être ébranlée ; mais quand elle vieillit, le moindre revers l'accable.
Tel fut donc le résultat du combat de Denain ; il ne fut décisif que parce qu'il se donna à temps ; Malplaquet fut une bien autre bataille ; elle fit un honneur bien plus grand à Villars et à Boufflers, quoiqu'elle fût perdue. A la guerre, il y a certaine défaite plus glorieuse que la victoire. Villars profita admirablement du désordre des alliés; il passa sur-le-champ l'Escaut, poussant l'épée dans les reins du prince Eugène. Non seulement Landrecies fut délivré, mais encore l'armée de France s'empara de Béthune et de Douai ; les coalisés se mirent en pleine retraite sur la frontière *. Combien le moral des régimens de France ne dut-il pas être remonté après un tel succès ! Supposer dans les malheurs de la patrie un peu de victoire qui vient éclairer les fronts abattus depuis tant d'années ! supposez une invasion menaçante, et une armée de France qui se précipite aux frontières et le;-. sauve : c'est ce qui explique la merveilleuse renommée du combat de Denain. Malplaquet fut un beau fait d'armes, mais le bonheur ne vint pas; Denain fut un coup de main, mais le succès le colora d'une auréole brillante. La poésie, la peinture, l'histoire se sont tour à tour emparées de Denain pour en perpétuer le souvenir : c'est que cette victoire de' Yillars sauva la nationalité française, et prépara la conclusion du traité d'Utrecht. Ce fut l'événement important de cette année ; la renommée en retentit à Londres , et détermina la prompte ratification des préliminaires. Il fut bien constaté que la France ne craignait pas l'Autriche livrée à ses seules forces ; dès que les Anglais se séparaient delà coalition, celle-ci ne pouvait plus être redoutable, c'est ce que le cabinet de Versailles avait compris, et voilà pourquoi Denain fut célébré par de si unanimes acclamations!
' Gazette de France, ann. 1712. M. de Saint-Simon, qui s'attaque à tout C(« qui n'est pas vulgaire , ne consacre que trois lignes au combat de Denain ; il en «nlève la gloire à Villars pour la donner au maréchal de Monlesquiou-Fezensac.