CHAPITRE LXXVIL
ÉTAT DE l'eUROPK AVANT LES NÉGOCIATIOS d'CTRECHT.
Angleterre.— La reine Anne. — Ministère des whigs. — Parti des tories. — La presse anglaise. — Addison. — Congrève. — Saint-John Bolingbroke. — Swift. — Prier, — Progrès du lorysme. — Question de la prérogative. — Alinistère lory. — Dissolution du parlement. — La Hollande et Heinsius. — Opinion favorable aux whigs. — Empire. — Mort de l'empereur Joseph. — Avènement de Charles VI. — Prusse. — Espagne. — Portugal. — Savoie. — Suède. — Daneraarck. — Russie.
l'ïlO — 191S.
La coalition immense formée contre Louis XIV avait eu pour tôteet pour chef Guillaume III ; toute l'administration du monarque , quoique fortement empreinte de la prérogative royale, avait été dirigée par les whigs, et à sa mort la reine Anne avait subi cette même influence : son ministère, composé de lord Godolphin, duducdeMarlborough,de lord Somers, du comte de Warthon, était tout entier dans la pensée des M higs , c'est-à-dire la plus étroite restriction imposée à la couronne ; les seuls ministres qui appartenaient au torysme étaient alors le secrétaire d'Etat Harley et sir Henry Saint-John , si célèbre ensuite sousle nom de Bolingbroke, et encore Saint-John sortait d'une famille de whigs et de puritains retentissante dans la longue lutte contre l'Église établie. Pour compléter leur œuvre , les whigs avaient placé auprès de la reine Anne milady Marlborough , femme impérieuse , toute dévouée à leurs opinions ; elle ne fut jamais la favorite de la reine, corara» on l'a dit , mais la femme hautaine qui la gouvernait au nom du parti dont elle était l'expression. Il est essentiel de parfaitement connaître cette situation de lady Marlborough pour remonter à la cause réelle de sa disgrAce , qui ne fut ni puérile comme la chute d'un
mouchoir , ni capricieuse et domestique comme l'ordre d'un exil à la suite d'un vase de cristal brisé de colère : l'histoire des partis et des grands évènemens humains a des causes plus sérieuses.
Le principe des whigs tenait à leur école de 1688; ils voulaient restreindre la prérogative royale dans des bornes très-étroites au profit deleur propre aristocratie ; vieux héritiers des puritains, il se mêlait toujours à leurs idées un germe de liberté politique ; la reine Anne n'était à leurs yeux qu'un instrument du pouvoir qu'ils voulaient exercer, et ils menaçaient sans cesse de l'abandonner pour le prétendant Jacques Stuart * , si elle n'accédait pas à leur domination . Ensuite les ^vhigs , la plupart imbus des principes religieux de l'école hollandaiseà laquelle appartenait le roi Guillaume, adoptait l'affranchissement des sectes dissidentes , et frappaient ainsi l'édifice de l'Eglise établie. Depuis Guillaume III, ces sectes faisaient des progrès, et le clergé anglican s'alarmait des conquêtes faites par les puritains et les calvinistes , qui couvraient de leurs prêches les villes et comtés d'Angleterre et de l'Ecosse surtout. L'alliance hollandaise favorisait ainsi les progrès des opinions hostiles à l'église anglicane.
Les tories avaient saisi la partie faible et vulnérable du système des whigs; dévoués à la prérogative royale, ils défendaient les droits de la reine Anne dans le gouvernement du pays. Leur doctrine était l'obéissance à la royauté, sans admettre ces distinctions subtiles ou fières que 3îarlborough et ses amis proclamaient comme un frein nécessaire à la couronne ; cette bonne situation des tories auprès de la reine était soutenue par mistress Masham, une de ses femmes, la rivale de la duchesse de Marlborough et tory très-prononcée. Le secrétaire d'État Harley et lord Saint-John étaient en rapports politiques et secrets avec la reine Anne, et tout le parti de la prérogative était prêt à seconder un changement de ministère qui délivrerait la souveraine de la contrainte que les whigs lui imposaient. A toutes les époques, les partis de cour ont une action dominante 8ur les affaires.
Auprès du peuple , les tories avaient deux forces imposantes: le clergé , attaqué par les sectes dissidentes , avait besoin de défendre
' Les rapports des chefs de l'école des\\bigs avec Jacques III sont constatés par la correspondance de Renaudol ; Marlborough n'avait cessé d'être en relation avec sou neveu naturel, le duc de Berwiçk. (Manuscrit de Renaudot, Bibliothèque du Roi.)
de toute sa puissance l'Église établie; le clergé parlait au peuple qui saluait les magniQcences de l'église anglicane. Indépendamment de cet appui , les tories faisaient entendre des espérances de paix ; il y avait fatigue de la guerre ; les plaintes du commerce étaient grandes et répétées; on était sans cesse exposé à la course des braves marins de Dunkerque et de Saint-Malo. La position des tories était donc parfaite ; ils soutenaient les prérogatives royales , l'Église établie et la paix des peuples ; on savait combien la guerre était ruineuse ; le siège de Tournai avait coûté près de 7 millions de livres sterl.; et pour qui faisait-on tous ces sacriGces? pour la Hollande et l'Empire, car l'Angleterre pouvait toujours conclure avec la France une paix séparée et utile à son système militaire et colonial. Marlborough seul en profitait , sa fortune et son crédit s'étaient démesurément accrus.
Dans cette position respective de deux systèmes en présence , il s'établit une polémique supérieure et plus retentissante peut-être que tout ce que la presse a produit depuis en Europe. Les principaux adversaires étaient pour les whigs, Addison et Congrève , et pour les tories, Saint-John (Bolingbroke), Prior et Swift; l'histoire de la presse périodique se mêle intimement aux grands faits politiques ; il serait impossible de l'en séparer. Quand il existe un vaste classement de partis , ceux qui en suivent la lutte intelligente , influent nécessairement sur la marche des affaires; la presse politique était alors dans toute l'ardeur de la jeunesse ; c'étaient des hommes d'un talent remarquable qui défendaient les idées de leur parti. Les gazettes cessèrent d'être exclusivement papiers-nouvelles , pour se jeter dans les questions de société et de gouvernement. Les whigs et les tories furent en présence non seulement dans la chambre des lords et les communes , mais encore dans la polémique usuelle des revues et des journaux. Addison l'observateur froid et spirituel, fut un des organes les plus habiles des whigs ; Addison, était né à Miston, dans le Wiltshire, d'une de ces familles ecclésiastiques d'Angleterre, calmes et simples , telles que nous les décrit Goldsmith dans son Vicaire de Vakefield. Addison se fit remarquer jeune encore par ses essais de poésie latine, genre de littérature tant estimé en Angleterre; la protection de lord Halifax le rattacha au système des whigs. L'aristocratie anglaise a cette grande habileté de prendre pour elle toutes les intelligences. Addison fut présenté à Guillaume III , et dès ce
moment il appartint corps et âme aux whigs; il chanta la paix de Ryswick , triomphe de la révolution de 1688, les victoires de MarN borough , le chef de ce haut parti. Addison fut appelé au poste lucratif de secrétaire pour le gouvernement de l'Irlande sous le comte de Warthon , et ce fut à cette époque qu'il fit paraître son premier journal , qui prit le titre de The Tatler [le Babillard) ; cette feuille , sous des proportions plus vastes , devint ensuite le Spectator. Addison fut le chef, en quelque sorte, de la presse des whigs en Angleterre; il s'était jeté dans la lutte ministérielle avec une ardeur indicible *.
Congrève , l'ami et le contemporain d' Addison , partageait son dévouement à la polémique des whigs ; élevé au collège de Dublin , Congrève , destiné à l'étude des lois, embrassa la littérature du théâtre avec cette vocation qui ne calcule rien , ni les desseins de famille , ni les intérêts de la vie ; à dix-neuf ans , il composa sa jolie comédie du Old Batchelor ( le Vieux Garçon), et l'aristocratie de 1688 s'empara de cette jeune intelligence comme elle avait fait de celle d'Addison. Congrève eut un poste dans les douanes d'un revenu de 600 liv. sterl.que lui assura lord Halifax. Admis dans le cabinet, Congrève se fit écrivain politique ; son traitement , sous le ministère Marlborough , s'élevait à 12 mille Hv. sterl. de revenus ; il prit part à la forte et longue lutte des deux partis sous la reine Anne , et il fut un des collaborateurs assidus et raordans dans le }yhig-Examiner , iournal qui soutenait avec ferveur l'administration de lord Halifax *.
Le torysme ne resta pas silencieux en face des attaques sérieuses
' Addison est un des écrivains les plus féconds de l'Angleterre; tour à tour journaliste, critique, poète épique, tragique et comique, il s'est montré supérieur dans ces genres si différens. Le plus célèbre de ses poèmes est celui intitulé The Campaign ( la Campagne) , où il chante la bataille de Blenheim. Addison mourut à quarante-huit ans; une belle édition de ses œuvres a paru à Birmingham en iTt)l, Addison's Works ; Baskerville, 4 vol. in-S". En 1797 , on a imprimé à part les articles qu'il avait fournis au Tatler , au Spectator et au Guardien , 14 vol. in-S». Il existe en France plusieurs traductions des productions les plus remarquables d' Addison.
- Congrève a été nommé par la vieille école le Molière des Anglais. Congrève est un littérateur élégant, spirituel, d'une imagination réglée, mais il manque d'originalité; ses meilleures pièces '.The Old Batchelor, the Double Dealer, Love for Love, the Mourning bride, ont été traduites en français dans le Théâtre anglais de Laplace. Baskerville a donné aussi une édition des œuvres de Congrève ; Birmingham, 17GI, 3 vol. iu-S".
100 LOUIS Xir, SON G0UVERNE31ENT
et dissertalrices du parti whig : son écrivain le plus remarquable , sir Saint-John (lord Bolingbroke ), appartenait , ainsi qu'on l'a dit , à une famille quasi-puritaine ; mais son esprit vif et piquant l'avait prédestiné pour la politique des tories. Sir Henry Saint-John était sorti du ministère lors du triomphe absolu des whigs , et ce fut l'origine de ce grand talent de polémique que sir John déploya dans de puissans écrits'. C'était une verve, une originalité incessantes, une manière aristocratique d'attaquer ses adversaires et tous leurs ridicules ; il fut ardemment secondé dans cette œuvre par Swift et Prior. Sw ift, l'auteur du fameux conte du Tonneau et de ce spirituel et caustique Voyage de Gulliver, esquisse philosophique sur l'impuissant eflbrt de l'homme pour atteindre un but chimérique d'ambition : les infiniment petits étaient une censure de ceux qui se croyaient infiniment grands, et ces rêves excentriques étaient destinés à peindre surtout les whigs, ces prétendus amis des libertés et du bien-être du peuple , et qui traitaient l'Angleterre comme ce pauvre Gulliver que la fourmilière de Lilliput cherchait à enlever par des fils menus comme de la toile d'araignée. Swift avait été whig très-prononcé à l'origine des divisions politiques entre les deux partis ; très-bien accueilli par le roi Guillaume, Swift rapporte que ce roi , si plein de soucis et d'ennuis, lui avait enseigné comment on cultivait les asperges en Hollande, utile souvenir que Swift, homme simple d'ailleurs, avait conservé de la tête ferme et sérieuse qui avait accompli la révolution de 1G88. Swift fut ensuite dévoué à la politique des tories; sa verve était intarissable; il avait une supériorité sur Congrève, dont la plaisanterie était un peu lourde. Le peuple aimait la manière de Swift , elle allait à son intelligence, à ses goûts; c'était l'excentrique, la caricature exagérée telle que la veut ce John Bull, dont les sens froids et compassés ont besoin d'être fortement remués par les mots sensuels et les images grotesques , comme il a besoin de secouer son corps par les liqueurs fortes ; Swift ne quitta plus , jusqu'à la fin de sa >i'> , la bannière du torysme *.
' Bolingbroke, en niouranl, légua ses papiers au poète écossais David Mallel , qui a publié les œuvres complètes de Henri Saint-Jean, vicomte de Bolingbroke; Londres, 1753, 5 vol. in-'t", et 9 in-8°. On a traduit en français plusieurs ouvrage» poli iques de Bolingbroke ; sa vie a été écrite par Saint-Lambert.
' Je le répète, le conte du Tonneau {taie ofa Tub) et les Voyages do Guliiver sont les seuls ouvrages de Swift connus en France, quoiqu'on ait fait diverse» traductions d^ quelques autres de ses travaux. Waiter Scott a publié une Noti*»-
Prior, homme politique autant qu'écrivain , fut le collaborateur assidu de Swift dans la rédaction de Y Examiner : il appartenait à une école plus sérieuse: sa naissance était obscure; un cabaret de Winburne dans le Middlesex avait vu son enfance et ses premières études ; c'est de cette obscurité qu'il fut tiré par le comte de Dorset ; car , je le répète , l'aristocratie anglaise se maintient parce qu'elle est protectrice , et qu'elle se recrute dans toutes les forces d'intelligence. Prior reçut une éducation brillante, et entra immédiatement dans les affaires, comme secrétaire d'ambassade au congrès de La Haye (1697). Prior développa un talent remarquable dans cette légation en Hollande ; il sentit que l'art d'écrire ne suffît pas en diplomatie ; il devint un des négociateurs les plus habiles. Au congrès de Ryswick , Prior avait été premier secrétaire de la légation anglaise , et quelques années plus tard on l'éleva au poste de secrétaire d'État de l'Irlande ; il suivit en France l'ambassade du comte de Portland , cette éclatante apparition de la noblesse anglaise. Prior fut l'agent de confiance pour tous les grands intérêts ; mais à mesure qu'il touchait de plus près les affaires, il abandonnait les vieilles idées des whigspour se rattacher aux tories et à lord Bolingbroke. C'est ce qui arrive presque toujours aux hommes d'intelligence et de pratique ; les idées puritaines ne peuvent s'appliquer à la marche régulière du gouvernement. Prior se démit de ses emplois avec les whigs , et devint un des collaborateurs les plus assidus de Bolingbroke dans le Tory -Examiner; sa critique embrassa tout , et la littérature et la politique de ses adversaires, pour les combattre et les ridiculiser '.
En suivant avec quelque attention la marche des deux partis dominans en Angleterre , on pourrait voir que les tories avaient une plus haute et plus puissante influence sur la couronne ; ils défendaient la prérogative royale , et tous les partisans de la reine Anne se rattachaient à eux ; ils protégeaient l'Église établie , et cette bonne position
sur Swift dans sa Biographie des romanciers célèbres; il existe aussi une Vie de Swift, par Shéridan; Dublin, 1785, in-S".
' Les ouvrages poétiques de Prior ont eu en Angleterre un grand nombre d'éditions; son poème de Salomon, ou la Vanité du Monde, est le plus connu; c'est aussi le meilleur de ses travaux. Ce poème est divisé en trois livres : la Science, le Plaisir et la Puissance ; il renferme plus de deux mille sept cents vers, quoique Vollairc, qui le trouvait déjà trop long , ne lui en donne que quinze cents; mais on sait la légèreté des jugemens et des appréciations de Voltaire en ce qui touche la liliérature anglaise. Le poème de Salomon a été traduit en latin par Dobson.
leur donnait les sympathies populaires acquises au clergé, à cette époque surtout ; ils voulaient la paix ; elle était un besoin. Ces sympathies se manifestèrent ardentes à l'occasion du procès de Henri Sacheverel , prêtre d'Oxford , un des esprits les plus irrités contre les dissidens et les presbytériens; Sacheverel prêcha, dans la vieille église de Saint-Paul, le dogme de l'obéissance absolue à l'autorité et à l'Église établie ; ce sermon produisit un effet magique sur toute la bourgeoisie de Londres ; il fut imprimé et distribué par l'ordre exprès du lord maire , et applaudi par les corporations. Le ministère et le parlement apperçurent bien d'où venait l'attaque , et un procès régulier fut intenté à Sacheverel par les communes devant la chambre des lords , pour crime de haute trahison ; ce fut un essai sur l'opinion publique. Jamais la ville de Londres n'avait été plus profondément émue; le peuple courait à Westminster pour applaudir celui qu'on désignait comme martyr ; la reine assista exactement à chacune des séances; elle manifesta en toute occasion ses sympathies pour le prêtre qui était le symbole de l'Église établie ; les flots des multitudes le saluaient d'acclamations ; Sacheverel soutint ses doctrines avec liardiesse , et les lords n'osèrent le condamner qu'à trois ans d'interdiction du prêche ; ses sermons furent brûlés par la main du bourreau. Le peuple porta le prêtre en aube blanche dans une sorte d'ovation ; la reine le vit , et l'accueillit comme un de ses amis les plus dévoués ; Sacheverel fut nommé à un bénéfice dans le nord du pays de Galles ; partout il fut reçu avec enthousiasme ; à Oxford , il fit son entrée triomphale , et plus de mille cavaliers vinrent au-devant de lui avec des banderoles à mille couleurs , tandis que les grandes cloches des églises sonnaient au veut *.
Le procès de Sacheverel était une épreuve que tous les partis avaient faite de leurs forces ; la reine Anne put reconnaître que l'opinion tory sur la prérogative et l'Église établie avait une incontestable préférence parmi le peuple sur les w higs et les dissidens ; c'était pour la reine une indicible satisfaction , car le ministère de lord Halifax lui pesait ; la puissance royale n'était que nominative ; le cabinet dominait tout sous l'influence de Mariborough ; Anne n'avait d'autres consolations pour secouer un peu cette chaîne accablante, que ses conférences intimes avec le secrétaire d'État Harley et sir Henry
' Annales parlemenlaires, ann. 1712.
Saint-John, dont elle avait accepté la démission pour complaire aux whigs; c'était chez mistress Masham que ces conférences avaient lieu ; l'abaissement successif du ministère Halifax avait été résolu , et avec ce parti devaient également tomber la puissance et le crédit de la duchesse de 3Iarlborough , si forte auprès de la reine , parce qu'elle était l'expression de l'opinion alors au pouvoir.
Quand le pays eut été bien étudié par le procès de Sccheverel , la reine Anne , de concert avec les tories enfluens , se décida à changer sur le champ son ministère , et à rompre ainsi de face avec le parti des whigs qui avait fait la révolution de 1688 : un nouveau cabinet fut formé dans l'opinion des tories; Harley fut nommé chancelier de l'échiquier , le duc de Rochester président du conseil ; le comte de Buckingham eut l'intendance des maisons de la reine ; Henry Saint- John , Simon Hartecourt , le duc d'Ormond et Granville, tous choisis dans les rangs des tories , complétèrent ce cabinet dans le sens de la prérogative ; Marlborough seul fut conservé , mais avec une position tellement effacée , qu'il ne pouvait garder long-temps son poste ; les maximes fondamentales d'après lesquelles l'administration tory fut composée, se résumèrent par ces trois articles: 1* la prérogative royale; 2" l'Église établie; 3° la paix. Le parlement fut dissous en conséquence , et les élections donnèrent majorité à cette triple opinion. Ce fut l'époque de l'ardente presse périodique en Angleterre : dans cette lice s'exercèrent de beaux talens; des hommes politiques dirigèrent les esprits , les rattachant plus fortement encore aux principes du torysme \
Il a été très-essentiel d'exposer ces faits dans l'histoire parlementaire de la Grande-Bretagne , afin de sortir de cette puérilité d'anec-» dotes qui rattachent la chute de Marlborough et des whigs à des colères de femmes; la disgrâce de ce puissant parti résultait d'un mouvement d'opinion favorable à la royauté , à l'Église établie et à la paix. Le vice de l'histoire vulgaire est toujours d'attribuer à de petites causes les grands mouvemens d'opinions. Il ne s'agit pas d'un caprice de reine , d'une espèce de coup d'éventail politique , mais d'une lutte réelle de deux opinions qui se combattent ; la presse , les élections, tout agit dans cette lutte , et c'est ce qui la fait si imposante. Il est possible que la duchesse de Marlborough ait déplu à la
* Annales parlementaires, ann. 1T12.
souveraine , mais son exil de cour n'arriva qu'alors que les whigs furent complètement vaincus ; elle tomba avec son parti , mais elle ne fut pas la cause de cette chute. Une forte opinion ne meurt pas sous un caprice.
L'avènement d'un cabinet tory servait les partisans de la paix avec la France. Quelle était donc alors la situation des autres puissances engagées dans la guerre? La Hollande n'avait plus la même intimité avec l'Angleterre depuis le triomphe du ministère tory; la domination de l'Eglise établie bouleversait toutes les tentatives des sectes dissidentes. La loi religieuse était encore la base des traités; la Hollande était calviniste ; la révolution de 1688 , le règne de la maison d'Orange et le ministère whig avaient fomenté la propagation du puritanisme et de la secte de Calvin en Angleterre; l'alliance des deux Etats se fondait sur cette communauté de principes; les tories s'en éloignaient pour protéger exclusivement l'église anglicane; le grand pensionnaire Heinsius, si dévoué à Guillaume III, avait des griefs contre la reine Anne ; il ne lui pardonnait pas la persécution envers les puritains. Dès ce moment on voit la Hollande se dessiner plus fortement pour la cause allemande; elle accueille avec enthousiasme le prince Eugène ; elle accorde volontiers des subsides à tous les électeurs des bords du Rhin qui veulent entrer dans la coalition et fournir des hommes ; ses journaux et ses pamphlets attaquent vivement le ministère des tories, et le dénoncent comme une administration qui trahit les intérêts réels de l'Angleterre et de l'Europe coalisée ; les whigs trouvent un ferme appui à La Haye et à Amsterdam ; c'est de là que partent plus d'une intrigue contre le cabinet du comte d'Oxford *.
Cette séparation de la Hollande et de l'Angleterre servait les tendances pour la paix ; mais un événement plus grave en avançait le terme ; l'empereur Joseph venait de mourir à Vienne '^ ; son frère et son héritier était cet archiduc Charles que les alliés avaient proclamé roi d'Espagne. Quand l'archiduc connut la mort de l'empereur, il prit la pourpre impériale , joignant ce grand titre au blason de Castillcv c'était donc la reconstruction pleine et entière de la monarchie de
' Heinsius est un homme fort remarquable ; il avait été réélu quinquennalemeiit à la dignité de grand pensionnaire de Hollande, depuis 1689 jusqu'en 1720, époque de sa mort.
* Le 17 avril , 1711 , à lâge de trente-trois ans ; il avait succédé le 6 mai 170^i à son père, l'empereur Léopold, implacable ennemi de Louis XIV et de la France.
Charles-Quint? on retournait à l'état politique du seizième siècle ; ie nouvel empereur allait posséder , comme son illustre aïeul l'Allemagne , l'Italie, Naples, la Sicile , la Sardaigne, l'Espagne et les Indes ; la restauration d'un Etat aussi vaste était de nature à effrayer la Hollande et l'Angleterre , c'était la souveraineté universelle. Dès ce moment un retour d'opinion se fait contre l'empereur : la maison de Bourbon est trop abaissée pour qu'on puisse la craindre ; les hommes d'État de l'Angleterre commencent à examiner s'il ne vaudrait pas mieux , en séparant par des actes de renonciation les deux branches de France et d'Espagne , traiter sur les bases d'une reconnaissance de Philippe V.
Ces considérations prenaient plus de consistance à la suite des derniers évènemens de la Péninsule ; depuis trois ans les alliés avaient multiplié les opérations militaires en Espagne; les Anglais s'étaient déployés en force dans l'Estramadure sous lord Stanhope , tandis que les Allemands, sous Staremberg, marchaient à 31adrid par l'Aragon. Le combat sanglant d'Almenara avait refoulé les troupes de Philippe V jusqu'aux portes mêmes de sa capitale, et la bataille de Saragosse, gagnée par Staremberg , ouvrait aux Allemands le chemin de la Castille. Philippe V quitta Madrid pour la seconde fois, et se retira à Valladolid : l'archiduc y fit son entrée solennelle; mais l'aspect de ces soldats calvinistes ou luthériens, dédaignant la sainte Église , avait soulevé la population. Philippe V était aimé du peuple de Madrid ; il en avait adopté les coutumes ; la princesse des Ursins, si habile , si délié , s'était rattachée la grandesse en servant l'orgueil national; tout était espagnol. Lorsque l'archiduc voulut organiser son conseil de Castille , il trouva partout de la résistance ; le marquis de Mancera, vieillard centenaire, président du conseil , répondit : « Je n'ai qu'une foi , c'est l'église romaine ; je n'ai qu'un roi auquel j'ai prêté serment, c'est Philippe V; j'estime l'archiduc, mais j'ai vécu cent ans sans avoir rien fait contre mes devoirs ; pour le peu de jours qui me restent à vivre , je ne veux pas me déshonorer. » Cette noble réponse du marquis de Mancera fut celle de presque toute la grandesse; le vieil honneur espagnol se réveillait '.
Les alliés n'avaient pas trouvé de sympathies en Espagne, parce qu'ils n'étaient pas de la foi de ce peuple ; ils portaient haine à l'É-
' Mem. del march. de San Felippe, ad ann. 1710-1712.
glise, et le paysan espagnol avait son héroïsme, son histoire dans les couvens et les oratoires : aussi lorsque Vendôme passa les Pyrénées , les alliés se placèrent de nouveau sur la défensive , et l'évacuation de Madrid fut décidée. Vendôme entraîne le roi Philippe V à marcher sur les Castilles , il s'empare de Madrid , et de là s'avance vers l'Estramadure. Les Anglais, en pleine retraite, traversent le Tage, et se retranchent dans Brihuega ; le duc de Vendôme les enveloppe , fait prisonniers le général Stanhope et cinq mille grenadiers ; puis il court à Viliaviciosa , où se livre une bataille décisive. Vendôme resta victorieux , tandis que Stareraberg se retirait en bon ordre sur les côtes de Portugal ; désormais l'Espagne se trouvait à l'abri de toute invasion. Telles étaient les affaires de la Péninsule , et cet affermissement de la couronne sur la tête de Philippe V, ces échecs qu'avaient éprouvés les armes des alliés , devaient aider à la pacification , les dépèches de lord Stanhope annonçaient également que les armées anglaises et allemandes avaient été reçues avec froideur. Un fait incontestable pour la coalition , c'était la popularité de Philippe V dans une grande partie de l'Espagne ; on l'avait vue se réveiller à Madrid d'une manière très-significative ; dès lors on dut s'apercevoir qu'il serait difficile de placer la souveraineté dans d'autres mains ; depuis douze ans déjà , Philippe V régnait , et cette prise de possession créait une habitude et un droit.
A mesure que les armées de lord Stanhope et de Staremberg se retiraient en Portugal , la maison de Bragance fîrisait de sérieuses réflexions sur son état d'hostilité avec les Bourbons de France et d'Espagne. Les escadres de Duguay-Trouin avaient paru à Rio- Janeiro, et détruit cette mine d'or pour la cour de Lisbonne * ; Vendôme avait passé le ïage, et une ou deux victoires allaient le conduire dans la capitale ; fallait-il , pour seconder les alliés , courir la chance d'une invasion impétueuse des Français? Le temps était donc parfaitement choisi pour que la diplomatie de Louis XIV agît sur le Portugal , afin de le détacher de l'alliance ; un traité de paix séparé allait mettre la monarchie espagnole à l'abri sur ses frontières de l'Estramadure.
Le duc de Savoie se trouvait dans une position semblable par
* J'ai vu le rapport original de Duguay-Trouin gur celle expédition à Rio- Janeiro dans le dépôt de Yeriailles. 1712.
rapport à la France : la cause qui l'avait raltaclic à l'alliance était surtout la crainte d'être englouti dans !a monarchie universelle du roi de France ; cette terreur n'existait plus ; ce n'était plus Louis XIV qui était menaçant pour lui , mais ce vaste empire qui le pressait par les Alpes et le Milanais. La domination de l'Autriche sur l'Italie pouvait s'étendre jusqu'au Piémont ; le Pô n'était pas une limite que l'ambition ne pût franchir. A ces considérations vinrent se joindre les liens de famille tristement réveillés par la mort de la duchesse de Bourgogne. Après l'invasion de la Provence,- le duc de Savoie hésite, il n'est plus aussi franchement dans la coalition , il n'arme pas avec la même ardeur contre la France; il se tient en observation au pied des Alpes : sa politique est d'attendre la pacification , en profitant le mieux possible des avantages qui pourront en résulter pour ses Etats. Depuis que l'électeur de Brandebourg prenait le titre de roi , le duc de Savoie avait la secrète ambition de ceindre la couronne ; ses Etats étaient au moins aussi étendus , et leur influence aussi grande ; on lui promettait la dignité de roi de Lombardie avec la possession du Milanais '.
Frédéric, roi de Prusse, n'avait joué qu'un rôle très-secondaire dans la coalition ; un corps prussien était au service de l'Angleterre et de la Hollande, mais il agissait comme auxiliaire et puissance de second ordre. Le nord de l'Europe était trop violemment ébranlé pour que la Prusse n'eût pas l'attention absorbée par le grand conflit entre la Suède, le Danemarck, la Russie et la Pologne, qui de tous côtés la ceignaient comme d'un cercle d'airain ; la Prusse était placée géographiquement de manière à tout observer. La Suède d'abord avait abdiqué son vieux et beau rôle de médiatrice, pour se jeter dans les extravagantes conquêtes de Charles XII ; cette exagération de ses forces militaires l'avait accablée ; son roi poétique l'avait perdue ; l'expédition de Russie avait abouti à la triste défaite de Pultawa, le tombeau de la brave armée suédoise, dure et toute de fer. Une réaction s'était déclarée contre la Suède, ce qui arrive toujours quand un État est sorti violemment de ses limites; le Danemarck avait envahi la Poméranie, une révolution en Pologne avait rappelé la maison de Saxe, protégée par l'empereur. Un seul État avait immensément profité de ces grandes guerres, c'était la Russie sous Pierre-le-Grand ;
' Dépèches de Torcy, ann. 1712.
jusqu'alors puissance asiatique et orientale, la Russie n'avait occupé le monde que par ses guerres contre les Turcs. Dans ce flux et reflux (le nations , elle avait cherché des issues pour s(;s produits, car elle étouffait dans sa force, et voilà la cause de sa triple tendance vers la mer du Nord, le Danube et la mer Noire. L'invasion de Charles XII avait donné à la Russie une haute impulsion, elle l'avait retrempée dans son énergie de peuple; il n'est rien qui vous grandisse comme une invasion repoussée. Pierre I" accomplissait son œuvre magnifique. On s'intéressait peu à la Russie dans les cours occidentales ; les guerres et la diplomatie étaient toutes méridionales, elles ne sortaient pas des négociations sur l'Espagne et l'Italie ; le nord ne jouait pas cet immense rôle que depuis il a si puissamment saisi. Le cercle des graves intérêts ne s'étendait pas en dehors de Vienne, de Madrid et de Naples ; et voilà pourquoi la diplomatie s'inquiétait faiblement des guerres et des révolutions qui pouvaient agiter les gouvernement et les peuples au delà de la Vistule ou de la Raltique. Les croisades seules, c'est-à-dire le principe religieux, avaient confondu au douzième siècle ces deux politiques de l'Orient et de l'Occident. Depuis, la marche des négociations s'était rétrécie ; les grands traités se concentraient dans l'Empire, l'Espagne, la France, l'Angleterre et la Hollande : entre ces nations était le débat armé ; la Suède intervenait habituellement comme médiatrice ; ce rôle cessait avec les chevaleresques folies de Charles XIL La Russie ne se mêla aux intérêts méridionaux qu'au milieu du dix-huitième siècle , et pour les causes que j'aurai plus tard à révéler.
ET SES RELATIONS DIPLOMATIQUES. lOft