CHAPITRE LXXX
LA COCB A FONTAINEBLGAC.
Le mauvais air de Versailles. — Inquiétude du roi. — Premier voyage à Fontainebleau. — La vie active de Louis XIV. — La duchesse de Berry. — Second séjour à Fontainebleau. — Arrivée de Bolingbroke. — Entrevue de M. de Torcy avec le ministre anglais. — Question de la renonciation à la couronne d'Espagne. — Idées politiques de l'Angleterre sur les États-Généraux. — Nouvelle mission de M. Prior. — Traité de suspension d'armes. — Signature des préliminaires.
Versailles , cette magniflque création de Louis XIV, avait été jeté au milieu de marais infects et de plaines sablonneuses ; l'art avait tout fait , et ces fontaines jaillissantes , et ces cascades mousseuses , et ces canaux qui étalaient leurs eaux dormantes , légèrement ridées par les vents d'ouest. Les lacs verdâtres, resserrés par tant de moyens factices, ne faisaient pas de Versailles un séjour parfaitement sain ; ces terres si souvent remuées , ces arbres touffus , ces labyrinthes épais, cette feuillée humide qui se trempait aux mares bourbeuses, tous ces accidens d'un terrain froid, l'hiver sous les rafales, et frappé à plein en été par le soleil du midi, exposaient Versailles aux pernicieuses influences des diverses saisons de l'année. Louis XIV, vieillard , avait déjà renoncé à Versailles pour Marly , mieux situé sur sa hauteur boisée ; les murs de marbre, les vastes pièces, les immenses foyers de Versailles ne convenaient plus à ses inflrmités ; depuis plusieurs années Marly avait la préférence ' ; le roi se plaisait dans ce séjour de délices , et on se l'explique fort bien aujourd'hui encore , quand on considère cette magnifique position de Marly sur les bords delà Seine, Peuplez
» De 1698 à 1712.
par l'imagination les quelques débris de celte royale demeure ; jetez là une galante noblesse, les gardes, les mousquetaires, les chevau- Jégers, ces femmes au corsage si serré , aux pieds si petits dans des mules et pantoufles aux hauts talons, et vous pourrez alors vous faire une idée exacte de ce beau château de Marly, et de la société brillante qui en ornait les appartemens tout de glaces et miroirs , rehaussés par d'épais tapis de Perse et de Turquie, ou par des tentures de hautes-» lisses.
Cependant les funérailles de tant de princes, du duc et de la duchesse de Bourgogne, tant de morts amoncelés avaient rendu le séjour de Marly presque insupportable au roi. Lorsqu'on a vécu long-temps sous un même toit, avec des êtres aimés que la mort impitoyable enlève à vos sentimens, eh bien ! tout devient solitude; les couleurs perdent de leur éclat , les meubles de leurs richesses, les physionomies riantes de leur gaieté, les fem.mes de leur grâce et de leur enjouement ; ces lieux se drapent de noir ; on a toujours en face ceux-là qu'on ne voit plus; ils vous y apparaissent avec un étrange sourire de reproches pour les plaisirs que vous prenez encore quand ils ont fui de la vie ; il y a de ces souvenirs qui remuent , quand , recueillis , vous vous enveloppez dans le passé ; on a besoin alors de se faire une vie nouvelle, on est mort pour tout ce qui a vu et touché l'existence brisée ; il vous faut une autre terre , un autre ciel , un autre air pour respirer.
Il était d'ailleurs une croyance populaire généralement répandue dans ces résidences royales : on y était, disait-on, sous l'influence du mauvais air ; on appelait mauvais air une certaine constitutiou atmosphérique qui s'étendait sur tous les individus. La fréquence de Ja petite vérole , des flèvres putrides , pouvait faire croire à cette action pernicieuse ; l'opinion médicale était unanime sur ce qu'avait Versailles de malsain dans les diverses saisons de l'année; quant à Marly , c'était plutôt la contagion de la petite vérole qui agissait sur tous ces tempéramens. Jamais à aucune époque ses ravages n'avaient ^té plus rapides et plus profonds ; des générations entières étaient enlevées par cette terrible messagère de la mort. Un autre motif avait déterminé l'éloignement de la cour; dans les temps les plus difficiles de la guerre, des partis d'alliés étaient venus jusqu'aux bords de l'Oise ; il y avait même des hussards qui avaient hardiment tenté, d'enlever Louis XIV * ; Fontainebleau était plus à l'abri d'un coup
• En 1712.