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de main; il était le centre d'une position tonte méridionale, au cas où une retraite paraîtrait indispensable sur la Loire. Déjà un premier voyage avait été accompli dans l'automne précédent ; le roi avait mandé à ses féaux amis les prévôt et échevins de sa bonne ville que son intention était de faire un voyage par la Seine jusqu'à Fontainebleau, et il les invitait à tenir prêtes plusieurs barques et nacelles pour le service de sa majesté ' . Ce voyage se fit avec gaieté ; on s'arrêta pour coucher à Petit-Bourg ; le lendemain un accident menaça sous le pont de Melun la duchesse de Berry , avancée dans sa grossesse ; son bateau fut sur le point de se briser contre une arche , et sans la dextérité du batelier elle eût été perdue.
Le séjour de Fontainebleau plut beaucoup au roi ; ces bâtimens rappelaient une demeure royale, et ils n'étaient point remplis, comme "Versailles, de visiteurs importuns. Louis XIV n'avait jamais aimé les résidences trop rapprochées des villes ; les arbres séculaires , ces bois que la nature avait faits, jetaient dans son ème une émotion nouvelle; c'était un peu en dehors des habitudes réglées de Versailles , de ses parcs , de ses allées si bien tenues. La seule activité de corps que Louis XTV avait conservée, c'était la chasse au courre , et il trouvait facilement à la satisfaire dans cette immense forêt peuplée de sangliers, de cerfs et de loups, dont les hurlemens, salués par le chasseur hautain , se faisaient entendre jusque sous les fenêtres du roi. Belle distraction que la chasse royale au cerf bondissant , quand , l'œil en feu , le noble animal secoue son bois magnifique , et fait jaillir de ses pieds la poussière épaisse, comme le taureau de Séville quand il attend le toréador dans l'enceinte ; impatient , il aiguise ses cornes sur le sable où se rouleront bientôt les chevaux aux entrailles béantes, et les cavaliers désarçonnés *.
Ce premier séjour à Fontainebleau plut tant à Louis XIV , qu'il résolut de s'y rendre une fois encore dans l'automne de cette année ; on avait confié la fortune de la France à Villars ; quel serait le résultat de la campagne ? on l'ignorait ; l'ennemi pouvait vaincre , marcher sur Paris , et le roi voulait concentrer les forces de sa monarchie der-
' La lettre du roi se trouve dans les registres de î'hôtel de ville , ad ann. i7l2.
2 J'ai assisté dans toutes les grandes cités d'Espagne à ces fonctions royales des taureaux ; la plus belle fut celle de Madrid, en juin 1833 ; je dus à ces fêtes la possibiliié de iraYailler seul dans les bibliothèques pour copier les documenssur notre histoire.
rière la Loire ; Fontainebleau était un grand centre d'opérations, car il commandait également aux routes du midi et de l'ouest de la France. Le second voyage de Fontainebleau ne fut pas un simple séjour passager, mais une véritable résidence ; on s'y Gxait alors, comme si l'on devait rester là l'hiver pour ne plus revenir à Marly que l'année suivante. Le vieux château eut dès lors sa cour habituelle , ses gentilshommes de la chambre, ses capitaines des gardes, tous ses oiïiciers de service ; on y fut invité comme à une maison royale; on put s'y procurer la foule ou la solitude. Louis XIV n'avait autour de lui, de sa nombreuse famille , que le duc et la duchesse de Berry, alors en si mauvais ménage ; la duchesse de Berry , fille du duc d'Orléans, était légère , capricieuse ; on la disait dans la cabale impie si détestée par Louis XIV; la calomnie accusait bien autrement ses mœurs ; on parlait des visites fréquentes que le duc d'Orléans son père lui faisait à Paris ; et avant le départ de Fontainebleau , le roi ordonna que la duchesse de Berry, enceinte, serait forcément du voyage, tandis que le duc d'Orléans resterait au Palais-Royal avec défense d'en sortir, même pour visiter les parlementaires et les hommes influens de l'opposition. Le roi , en s'éloignant de sa bonne ville, voulait être sur de la paix du peuple et de la soumission des princes du sang. Le duc d'Orléans était au reste si accablé par tant d'accusations diverses, par sa triste impopularité, qu'il lui aurait été impossible de tenter quelque chose d'un peu hardi contre le gouvernement de Louis XIV.
Ce fut à Fontainebleau que le roi apprit l'heureuse entreprise de ses armées à Denain , et l'admirable campagne de Villars. La joie fut vive ; on passait de la crainte à la plus haute confiance; l'ennemi ne menaçait plus l'Oise et la Seine ; le vieux roi voyait triompher son idée de forte et grande résistance ; seul il avait cru en la France, et la France , par un immense effort , était sauvée de l'invasion. Louis XIV écrivit de sa main à Villars pour le féliciter d'un si beau service * ; M"' de Maintenon y joignit un billet très-gracieux pour annoncer au maréchal , son ancien ami , que le roi lui confiait le gouvernement de Provence, qui valait 80 mille liv. de revenu, avec remise de la finance. En même temps Louis XIV donnait au maréchal victorieux deux des canons pris sur l'ennemi dans cette mémorable affaire. Villars vint à Fontainebleau pour remercier le roi ; il fut
^ JUémoiret de Villars, ann. 1712.
l'objet des fêtes les plus somptueuses. Pendant huit jours Louis XIV se montra gai , satisfait ; il était fier de lui et de sa nation , il avait préservé la monarchie d'un triste démembrement; il l'avait défendue contre l'opinion même de son conseil qui voulait traiter à tout prix.
Ce fut au milieu de ces fêtes que l'on vit arriver à Fontainebleau un étranger de haute distinction, sir Saint-John, créé vicomte de ÎJolingbroke par la reine Anne. Les tories avaient jugé nécessaire d'en finir au plus tôt sur la question de la paix et de la guerre; la paix était essentielle au pouvoir du comte d'Oxford et de ses amis, membres du cabinet. Bolingbroke s'était donc décidé lui-même à venir en France ; il avait écrit à M. de Torcy qu'il voulait y être accueilli sans cérémonial comme un simple négociateur. Louis XIV commanda à M. de Torcy de le combler de prévenances. Saint-John était à l'apogée de sa carrière et de sa vie ; il arrivait en France préçédé d'une grande réputation politique ; le roi savait tout ce que Bolingbroke avait fait pour la paix ; il ordonna qu'il serait traité partout avec des témoignages de considération et d'estime. A peine débarqué à Dunkerque, Bolingbroke reçut de M""' de Croissy un billet bien empressé pour qu'il ne descendît pas autre part à Paris que chez M. de Torcy aux affaires étrangères, où un appartement était destiné pour le service du noble lord. Bolingbroke vint en effet à l'hôtel de Torcy; les deux négociateurs échangèrent quelques politesses générales, et les questions sérieuses commencèrent à s'entamer ',
La curieuse et secrète histoire de ces conférences a été consignée dans la dépêche adressée par le vicomte de Bolingbroke au comte de Darmouth : trois points paraissaient surtout essentiels dans les négociations intimes ; il s'agissait d'obtenir du roi de France et de toute sa famille une renonciation formelle à la couronne d'Espagne, et de la part de Philippe V une renonciation non moins absolue à la couronne de France ; car il fallait constater devant le parlement d'Angleterre l'impossibilité d'une réunion des deux monarchies sous le même
' Voici les termes d'une dépêche de Bolingbroke : « Je ne fus pas plus lot descendu de ma chaise, qu'un gentilhomme me vint trouver de la part de M"» de Croissy , laquelle m'envoya son carrosse , et m'invita à souper avec elle ; elle me dit que M. deTorcy devoil venir me trouver en poste de Fontainebleau, et il arriva en effet un peu après moi à l'hôtel de Croissy. Je n'ai pu résister à sesimportunités, ni à celles de madame sa mère, et il a fallu rester chez eux pendant le séjour que j'ai fait à Paris. » Dépèche de Bolingbroke au comte de Darmouth, 21 août, ann. 1712.
sceptre. Ce point avait été convenu dans les préliminaires signés par M. Prior et M. deTorcy, mais on devait régler le mode dans lequel ces renonciations seraient faites. Le vicomte de Bolingbroke, habitué aux formes anglaises, désirait une réunion des États-Généraux : « II insistoit pour une assemblée solennelle qui, délibérant, approuveroit la renonciation des princes du sang. » L'Angleterre exigeait qu'en Espagne les cortès fussent convoquées, et qu'en France les Etats fussent réunis à Tours et à Blois, comme le voulaient les vieilles coutumes monarchiques. Le vicomte de Bolingbroke faisait justement observer : « qu'en aucune circonstance les rois et les princes du sang n'avoient gardé foi à leurs renonciations personnelles, quand elles n'étoient pas sanctionnées par les assemblées représentatives, témoin la renonciation des infantes d'Espagne, dont on n'avoit pas tenu compte dans les guerres sur la succession et le testament, depuis 1700 jusqu'à l'époque actuelle. » M. de Torcy répondit sur ce point : «Que les États-Généraux de France n'étoient pas une assemblée régulière et périodiquement convoquée comme le parlement d'Angleterre; ces États s'étoient toujours mêlés à l'histoire des troubles publics en France ; le roi ne consentiroit jamais à les appeler ; une renonciation bien formelle, écrite et enregistrée en parlement devoit suffire. Les parlemens en France avoient succédé à quelques-unes des prérogatives des États-Généraux ; ils étoient en ce moment la seule autorité légalement reconnue pour examiner et approuver les traités '. »
Le second point discuté dans les conférences entre le vicomte de Bolingbroke et M. de Torcy, était relatif à M. le duc de Savoie, auquel l'Angleterre s'intéressait vivement; on voulait obtenir pour lui la cession de la Sicile et de la Sardaigne. Enfin venait la question de l'électeur de Bavière dont il fallait arrêter les droits, soit sur les Pays-Bas, soit sur l'ancien électorat si long-temps convoité par l'Autriche. Ces discussions eurent lieu dans des formes essentiellement pacifiques ; le vicomte de Bolingbroke insista toujours pour la convocation des États-Généraux ; l'idée anglaise d'une représentation politique dominait déjà dans une portion de la société en France, et les instances de Bolingbroke et de quelques parlementaires, ses amis, exprimaient ce mouvement des esprits vers des pensées de liberté. Tout se passa dans les meilleurs termes à l'hôtel de M. de Torcy, où
> Dépêches de M. de Torcy à lord Saint-John. Septembre l'^12.
raille galas furent destinés à lord Bolingbroke ; M""' de Croissy, si prévenante, lui servit de guide à Paris, où elle le mena voir les Invalides, le Louvre, la place des Victoires, qui venait d'être achevée en beaux hôtels. Bolingbroke visita le Parlement en séance, et l'on plaida devant lui une de ces grandes causes d'État pour lesquelles les présidens et conseillers se mettaient en robe rouge et le mortier sur la tête, tant la famille était chose respectable! Bolingbroke se lia, durant son séjour si occupé à Paris, avec la société littéraire et la cabale moqueuse ; on voyait en lui l'expression de ce système de liberté et d'États-Généraux, que les gens de loi, quelques princes du sang et une portion de la bourgeoisie désiraient voir se manifester une fois encore comme aux jours de l'hôtel de ville et de la Fronde '. 11 arrive souvent qu'on entoure un homme parce qu'il formule un principe, et c'est ce qui fait sa force et sa popularité.
Quand les principaux articles eurent été convenus à Paris, M. de Torcy convia le vicomte de Bolingbroke, au nom du roi de France, à visiter la cour alors à Fontainebleau. Quel pas immense! on avouait officiellement un plénipotentiaire de la reine Anne auprès du roi, alors que les Stuarts étaient encore sous sa protection ! Jacques III, le noble prétendant, habitait Saint-Germain; cette cour était en deuil; la jeune sœur du roi d'Angleterre, languissante, venait de mourir d'une consomption flévreuse ; c'était une âme fière, qui n'avait cessé de donner à son frère ces vigoureux conseils, sublimes dans le cœur d'une vierge royale. Il y a quelque chose de mélancolique dans cette existence d'une jeune fille en exil, vivant de la vie de son frère, son guide et son ange dans les grandes entreprises. La princesse d'Angleterre ^, comme la nommait la cour de Versailles, mourut quand il n'y eut plus d'espoir pour sa cause ; elle avait eu l'esprit frappé du mauvais succès de l'expédition de Jacques III sur les côtes d'Ecosse; elle lui avait conseillé de mourir là, dans la vieille patrie, au milieu des klans écossais. Lorsqu'un cœur s'exalte dans une idée, qu'il la caresse depuis long-temps, c'est un coup fatal que la ruine des espérances; elle vous tue. La princesse d'Angleterre mourut à Saint- Germain : Jacques III accompagnait ses dernières dépouilles, lorsque
' Mémoires de Torcy, ann. 1712.
^ Cette jeune princesse, sœur de Jacques III, mourut le 18 mai 1712; elle avait vingt ans à peine.
le vicomte de Bolitigbroke fut présenté au roi à Fontainebleau, Il y avait quinze ans environ qu'on avait vu paraître sur le magnifique perron de Versailles un gentilhomme anglais aux plumes longues et flottantes, aux Lottes de daim en calice, telles qu'on les portait sous Charles II, de noble mémoire; sa tenue élégante, ses grandes formes, avaient vivement frappé la noblesse de Versailles; on l'avait conduit à tous les divertissements par ordre du roi ; on lui avait fourni en laisse la meute royale, excepté celle de Sahit-Germain, que le vieux et loyal duc de La Rochefoucauld lui avait refusée : ce gentilhomme anglais était le comte de Porlland, ambassadeur de Guillaume III, dont le souvenir avait laissé une impression si profonde dans tous les esprits. Après une période de guerre, un autre lord montait le perron de Fontainebleau; les formes de Boiingbroke étaient moins anglaises, moins fières de race; il était poli, vif, attrayant comme tout homme du monde qui a beaucoup vu et beaucoup écrit ; son costume ressemblait à celui de la noblesse de France ; il portait un justaucorps de drap d'or tout serré de taille, une culotte de soie mouchetée d'argent, une cravate de dentelle en fin point de Hollande ; l'ordre de la Jarretière ornait son genou et resplendissait en brillans sur sa poitrine. Bolingbroke fut conduit le jour même à l'audience de Louis XIV dans le grand cabinet de Fontainebleau.
Le négociateur tory trouva le roi de France comme caché dans un large fauteuil ; sa tête appesantie par les ans descendait un peu sur sa poitrine ; il y avait dans tous ses traits une expression de tristesse et de fierté , de nobles émotions et de fatigue. Louis XIV se leva , puis s'assit et se couvrit comme c'était son usage; le vicomte de Bolingbroke présenta la lettre de créance de sa souveraine , et le roi l'entretint long-temps avec cette facilité d'expression qui lui était familière. J'ai toujours eu , milord, une grande estime pour votre reine; j'espère qu'elle ne doute pas que j'ai désiré la paix, et que je persiste dans ce désir, quels que soient d'ailleurs les gens qui puissent s'y opposer ; la paix viendra à bonne fin ; les derniers succès de mes armées n'ont pas changé mes intentions, je veux en finir.» Le vicomte de Bolingbroke écrivit cette conversation à sa cour , en exprimaot toute son espérance d'amener le négociation à un résultat *.
* « J'arrivai samedi soir à Fontainebleau, où l'on m'avoit fait préparer un «ppartementcloùl on me reçut avec une activité extraordinaire. Dimanche, sur les huit heures du malin, j'eus audience du roi, auquel je présentai la lettre de
A Fontainebleau , le ministre anglais fut fêté comme un favori ; od le combla de prévenances et de distinctions ; Bolingbroke eut les lîonneurs de la chasse royale comme le comte de Portland ; on le conduisit à travers la forêt séculaire, il se montra bon tireur, et l'on ne causa au château que de l'adresse et de l'esprit du noble lord.
Pendant ce temps , on continuait les affaires sérieuses , à savoir : les renonciations mutuelles de la part du roi d'Espagne pour la moïiarchie de France, et de la part des princes français pour la couronne d'Espagne. Le principe de la renonciation ne pouvait faire de difficultés; il devait être admis sans contestation. Il n'en était pas de Tnême de la forme , ainsi qu'on l'a dit ; Bolingbroke paraissait persister dans la convocation des États-Généraux en France, etdescortès •espagnoles, comme pour sanctionner ce grand acte national et donner une garantie aux stipulations diplomatiques qui seraient convenues. Il y avait dans le conseil du roi une opposition timide à ses royales volontés; elle était représentée, comme on l'a vu , par le duc de Beauvilliers ; la convocation des États-Généraux répondait à cette demi-cabale, trop liée avec le parlement pour ne pas souhaiter toutes les formes qui pouvaient rendre un peu de vie aux institutions politiques; lord Bolingbroke connaissait bien cette influence, il avait ordre de sa cour de la cultiver, afin d'obtenir la sanction desÉtats- "Généraux en France; l'Angleterre croyait y trouver une garantie de plus, une communauté de sentimens et de liberté. Il ne fallait pas toucher cette question devant Louis XIV , trop jaloux de son autorité pour en céder la plus légère empreinte ; Beauvilliers déclara donc à lord Bolingbroke qu'on devait renoncer à cette idée , sauf à prendre une résolution qui garantît convenablement les traités. Le négociateur s'était rapproché du duc d'Orléans et même de M. le duc de
la reine. Il me reçut très-obligeamment, et me parla assez long-temps. La substance de ce qu'il me dit fut, ce me semble, car il parle fort vile, qu'il avoit toujours eu une estime toute particulière pour la reine, qu'il espéroit qu'elle ne douloit pas qu'il n'eût fait tout ce qu'il avoit pu de son côté pour faciliter la paix ; qu'il étoit bien aise qu'elle approchât de sa conclusion ; qu'il y avoit des gens qui" faisoicnt tous leurs efforls pour s'y opposer, mais que, grâce à Dieu, ils ne seroicnt pas long-temps en état de le faire ; que Dieu ne permetlroit pas qu'ils donnassent les lois qu'ils prétendoicnl ; que le succès de ses armes n'apporteroil aucun changement à son égard, et qu'il tiendroit tout ce qu'il avoit promis. » {Dépêche de Dolingbroke au comte de Darmouth, 21 août 1712.)
Berry ; il savait que ces deux princes consentaient à la renonciation ; Bolingbroke leur fit comprendre que l'ordre des successions ne pouvait être bouleversé par la simple volonté du monarque * ; il fallait donc exiger, dans leur intérêt , une assemblée solennelle des États- Généraux.
Dans ces circonstances , M. de Beauvilliers crut indispensable de consulter les ducs et pairs de son intimité pour savoir quelle forme on pouvait donner aux renonciations successoriales ; il fallait tout-à-fait rejeter l'idée des États-Généraux ; le roi ne voulait pas en entendre parler; mais devait-on aussi s'en tenir à la formalité timide d'un enregistrement parlementaire ? Les pairs pressentis par M, de Beauvilliers furent les ducs de Chevreuse, de Noailles , de Charost et de Saint-Simon*. M. de Noailles soutint qu'on devait appeler en parlement les chevaliers de l'ordre , les gouverneurs de provinces, les principaux gentilshommes'. L'opinion de M. de Saint-Simon fut pour la convocation et la présence des seuls ducs et pairs ayant voix au parlement. On arrêta un tiers parti entre la réunion solennelle des États- Généraux et le simple enregistrement. Le duc de Beauvilliers dut soumettre au roi ses idées en plein conseil, et obtenir de Louis XIV qu'on revêtît les actes des princes de quelque solennité; l'Angleterre l'exigeait impérativement. Des négociations définitives s'ouvrirent avec M. le duc de Berry et le duc d'Orléans pour qu'ils accédassent aux formes qui seraient admises par le conseil du roi , afin de donner une plus grande force à leur adhésion. C'était pour eux un sacrifice! Le duc de Berry , exclu de la couronne de France , par une branche aînée, pouvait désirer vivement succéder en Espagne; il était en quelque sorte au milieu de deux exclusions ; la position n'était-elle pas pénible pour un prince? ses aînéset ses cadets avaient un trône, et lui était placé sans État entre deux monarchies ! Mais le duc de Berry était si doux , si obéissant ! il avait une terreur si respectueuse du roi Louis XIV; il vivait dans une résignation si complète , si profonde envers le monarque ! qu'aurait-il pu lui refuser ? Quant au duc d'Orléans, il était bien plus intimement intéressé à la succession
' Dépêches de Bolingbroke à M. Harley, ann. 1712.
^ Saint-Simon, qui onvisnge toutes les questions d'une manière si étroite, ne voit dans cette affaire que les prérogatives des ducs, ann. 1712.
* J'ai PU sous les yeux une copie du Mémoire du duc de Noailles; c'est un travail long et tiès-dc\: loppé.
d'Espagne ; car lui venait de son clief à la couronne par son aïeule Anne d'Autriche , la femme de Louis XIII ; l'Angleterre exigeait impérativement sa renonciation ;le duc d'Orléans pouvait-il la refuser? Le prince avait une terreur non moins grande que le duc de Berry des volontés de Louis XIV ; il ne savait pas affronter l'œil du roi, ce regard qui portait l'effroi dans toute sa famille . D'ailleurs , depuis la triste affaire des empoisonnemens , le duc d'Orléans était comme démoralisé ; il n'avait plus aucune énergie d'opinion , aucun moyen de résistance; il consentit donc à céder ses droits à la couronne d'Espagne, pour lui et sa descendance. C'est ainsi que par le seul ascendant d'un pouvoir fort, la plus difficile des négociations avec les princes de la famille royale fut menée à bonne fin.
Le vicomte de Bolingbroke se hâta d'en instruire sa cour. Un courrier haletant apporta l'acte de renonciation de Phillippe Y à la couronne de France; cet acte avait été fait devant les cortès por esiamentos , en présence de l'ambassadeur d'Angleterre. « Le roi des Espagnes et des Indes , considérant la nécessité de mettre un terme à la guerre européenne , renonçoit de son propre mouvement et libre volonté , pour lui , ses successeurs et ses héritiers , à la couronne de France ; déclarant lui et sa postérité exclus , nonobstant tout acte contraire ; son droit devoit passer au duc de Berry son frère , et , à défaut d'héritier mâle , au duc d'Orléans , ou même au duc de Bourbon son cousin , sans que lui pût jamais être roi de France '. » Le même courrier remit une lettre autographe de Philippe V au duc de Berry, pour lui confirmer dans les expressions les plus intimes
' J'ai trouvé à Madrid l'original de l'acte même de renonciation : en voici 'l'extrait en espagnol. « De mi proprio moto, libre, spontanea, y grata voluntad , yo D. Phelipe por la gracia de Dios rey de Castilla, de Léon, de Aragon, de las dos Sizilias, de Hierusalem, de Navarra, de Granada, de Toledo, de Valencia, de Galiria, de Mallorca, de Sevilla, de Zardina, de Tordocea, de Corsega, de Murcia, de Jaen, de los Algarvcs, de Algecira, de Gibraltar, de las islas de Tanaria, de las Indas orientales y occidentales, islas y Tierra firme del Mar- Ooeano, archiduque de Austria, duquc de Borgona, de Bravante y Milan, conde de Abspurg, de Flandes, Tiros y Barcelona, senor de Vizcaya y Molina, etc. Por el présente instrumente por mi mismo, por mis herederos y subcesorcs, renuncio, abandono, y me disisto para siempre jamas de todas pretensiones, derechos, y titulos que yo o qualquiera descendiente mio, aya desde a ora, o pueda baver ea qualquior tiempo que subceda en lo futuro, a la subcesion de la corona de Francia, y me declaro por excluido, y apartado, yo y mis hijos, herederos y descendientes perpctuamenie por excluidos y inabilitados absolutamenle y sia Jimitacion. »
l'acte qu'il avait juré en présence des cortès *. Immédiatement après que cette renonciation eut été reçue à Fontainebleau , le conseil s'assembla pour formuler de pareils actes de la part des ducs de Berry et d'Orléans; le vicomte de Bolingbroke voulut présider aux termes de leur rédaction , aussi explicites que la renonciation du roi d'Espagne. Le duc de Berry déclarait qu'en aucune hypothèse il ne pourrait être appelé à la couronne qui brillait au front de Philippe V, soit par mariage , soit par succession et testament. Le duc d'Orléans ajoutait qu'il renonçait à cette couronne, aussi bien du chef de Philippe V son neveu, que de celui d'Anne d'Autriche son aïeule '. Bolingbroke exigea des formules de sermens, des déclarations jurées sur l'Évangile; l'Angleterre souhaitait toutes ces garanties, parce que les tories avaient besoin de justifier en plein parlement les négociations qui se poursuivaient à Paris. Le point principale était toujours qu'en aucun cas les deux monarchies de France et d'Espagne ne pussent être réunies sous un même sceptre.
Ces renonciations étaient expresses et satisfaisantes pour le cabinet du comte d'Oxford, mais la difficulté d'une sanction nationale restait tout entière ; Louis XIV avait persisté dans son refus d'une convocation d'États; il voulait qu'on se Gât au texte même des renonciations souslescel royal. Bolingbroke avait rejeté cette forme; Prior, l'ami et le plus intime confident de Bolingbroke, venait d'arriver à Fontainebleau avec une lettre autographe de la reine pour Louis XIV ; il se joignit à Bolingbroke, et par l'entremise de Beauvilliers, on arrêta, sous l'autorisation du roi, que le parlement de Paris serait convoqué en assemblée générale, avec les ducs et pairs en leurs sièges. Là, on ferait lecture publique des divers actes de renonciation du roi d'Espagne et des princes français; ces actes devaient être authentiquement enregistrés pour faire partie ensuite de la constitution de l'État. Ce plan fut soumis à Louis XIV qui l'approuva sur les plus vives instances de son conseil.
Au jour indiqué pour cette solennité parlementaire, M. de Mesmes, premier président, et MM. les conseillers de toutes les chambres, en robes rouges et en belle cérémonie, se réunirent au palais de justice; à midi, après la buvette, on vit partir du Louvre et du
* Archives de Madrid (paq. de l'année 1712-1713).
^ Il existe un petit paquet d'imprimés à la Bibliothèque du Roi, revêtu du scel privé de Louis XIV, en cire rouge, quiconliciU toutes ces renonciations.
Palais-Royal un grand cortège avec cavaliers et carrosses; c'étaient MM. les ducs de Berry et d'Orléans qui s'avançaient vers le palais de justice, suivis des ducs et pairs revêtus de leurs insignes, la plupart avec leur poitrine décorée du cordon bleu. Les princes prirent place en leurs bancs, et les pairs derrière eux ' ; quand l'assemblée eut fait silence, M. le premier président donna lecture de l'acte de renonciation des princes, et le duc de Berry s'écria : « Je le jure. » Puis vint le tour de M. le duc d'Orléans, qui prononça le même serment avec une indicible émotion ; le procureur général requit que ces pièces seraient registrées en la cour. Cet appareil devait rehausser le pouvoir du parlement ; la royauté évitait les États-Généraux, mais elle reconnaissait une immense puissance aux grands corps judiciaires, et on la retrouva, cette puissance, quand il s'agit de casser le testament de Louis XIV. Le cortège fut salué par mille acclamations, car le parlement était populaire; Messieurs virent bien croître leur orgueil ; ne recourait-on pas toujours à eux quand on voulait sanctionner les actes sacramentels de la famille de France?
Dès ce moment on put dire en cour que la paix était conclue entre la France et l'Angleterre : depuis trois ans ces négociations particulières se poursuivaient indépendamment des actes officiels du -congrès entre les puissances; le véritable siège des affaires sérieuses ne fut pas Utrecht, mais Paris, Versailles et Fontainebleau. Le congrès d'Utrecht ne fut qu'une forme diplomatique, qu'une assemblée qui sanctionna les conférences intimes que l'Angleterre et la France avaient préparées. Louis XIV avait un pressant intérêt à satisfaire la Grande-Bretagne : comme elle était le lien commun de l'alliance, une fois qu'elle disparaissait de la lutte, la coalition était dissoute. Les rapports de M. de Torcy font voir toute l'importance que mettait le cabinet de Louis XIV à placer le siège des conférences réelles
' Registre du parlement, ad ann. 1712. Voici le nom des ducs et pairs qui assistèrent à la séance : « Le duc de Berry, le duc d'Orléans, le duc de Bourbon, la prince de Conti, le duc du Maine, le comte de Toulouse, l'archevêque duc da "Reims, Mailly, depuis cardinal ; l'ovèque duc de Laon, Clermont-Chatte ; l'évêque duc de Langres, Cie; mont-Tonnerre ; l'évcque comte de Chàlons, Noaillcs; l'évêque comte de Nuyon, Cbâleauneuf-Rochcbonne. Les s'ucs de La Trcmoiile, d« ^uliy, de Richelieu, de Saint-Simon, de La Force, de Rohan-Cliabot, d'Estrées, de La Meiilcraie et Mazarin, de Villeroy, de Saint-Aignan. de Foix, de Tresme, de Coislii), de Charost, de Viliars, de Berwick, d'Antin et de Chaulnes.
à Paris ou à Londres : le roi ne porte qu'une attention secondaire au congrès d'Utrecht. La paix générale devait être le résultat des préliminaires arrêtés avec l'Angleterre; il n'y aurait plus de coalition redoutable; chaque puissance isolée n'était plus à craindre pour la. couronne de France !
146 LOUIS XIV, SON GOUrERNEMENT