CHAPITRE LXXXI
ACTES DU CONGRÈS d'oTRECHT.
Désignation des plénipotentiaires. — Difficultés d'étiquette. — Projets de la France, — de l'Angleterre, — de la Hollande, — de l'Empire. — Négociations secrètes avec l'Angleterre. — Dénonciation de la trêve. — Traité k part avec l'Angleterre, — avec la Hollande, — la Prusse , — la Savoie, — le Portugal. — Séparation de l'Empire. — Fin du congrès.
Tandis que les négociations de lord Bolingbroke à Fontainebleau unissaient la question diplomatique , par rapport à la France et à l'Angleterre, les puissances en guerre désignaient leurs plénipotentiaires officiels à Utrecht. Dans les grandes affaires politiques ce n'est presque jamais pendant les discussions publiques que se terminent les questions essentielles, mais dans les négociations à part : c'est ce qui se fît au congrès d'Utrecht : quand les plénipotentiaires arrivaient aux conférences, déjà la plupart des difficultés étaient résolues, et ce n'était pas dans ces débats officiels qu'on devait traiter les plus hauts intérêts. La cour de Versailles avait nommé pour ses ministres au congrès, les mêmes personnages diplomatiques qui jusqu'alors avaient travaillé pour la paix aux conférences de Gertruydenberg et de La Haye , l'abbé comte de Polignac et le maréchal d'Huxelles , que nous avons déjà rencontrés dans l'histoire de ces transactions. M. de Torcy leur adjoignit l'habile Mesnager, spécialement chargé des stipulations commerciales qui pourraient être la suite des traités politiques.
L'Angleterre, qui faisait négocier activement à Paris, envoya au congrès d'Utrecht ré\êque de Bristol, prélat fastueux, aimant la grande représentation, ces dépenses magnifiques qui marquent le
passage de l'aristocratie anglaise ; le comte de Strafiford, ambassadeur i La Haye, lui fut adjoint par le cabinet de Londres ; ces deux négociateurs eurent pour mission expresse de correspondre avec lord Bolingbroke et M. Prior, afin que les affaires pussent se poursuivre parallèlement à Utrecht et à Fontainebleau ou à Versailles. Le représentant de l'Empire au congrès fut M. de Zinzendorff, long-temps ambassadeur d'Autriche à Paris, et qui avait paru déjà aux conférences de Ryswick; le second et le troisième plénipotentiaire furent le comte de Corsana et M. de Konsbruck, l'homme habile de la léga* tion autrichienne. Les États-Généraux de Hollande avaient six ministres à Utrecht, représentant chacun une des provinces qui composaient la république ; cette légation nombreuse était conduite par les deux vieux diplomates Vander Dussen et Buys, qu'on avait vus jusqu'alors figurer dans les congrès '.
Le 13 janvier 1712, tous ces plénipotentiaires étaient réunis à Utrecht ; les questions de l'étiquette et des prérogatives avaient été long-temps agitées ; et sur la proposition des ministres hollandais, il fut arrêté un règlement pour la police des séances : les plénipotentiaires devaient y venir sans distinction de rang, de tenue et de dignité ; ils devaient s'asseoir pêle-mêle sans prérogatives. On régla également Ja police des carrosses, des valets et des pages ; la moindre insulte était sévèrement punie ; on défendait toute rixe avec la même rigueur que s'il s'agissait d'un délit commis contre l'hôtel des ambassadeurs ^. Ces questions de prééminence se rattachaient à des prétentions de souveraineté ; aucun des cabinets ne voulait admettre la supériorité de l'un sur l'autre. Le lieu des séances avait été choisi dans cet hôtel de ville d'Utrecht , vieux monument de l'époque des métiers ; ce vaste corps de logis aux piles froides et hautes, avait vu plus d'une scène de révolte au temps des gueux et des braves compagnies, qui combattaient les bandes espagnoles et abattaient les saints de pierre des cathédrales; antique ville qu'Utrecht, avec sa tour si massive , qu'on la dirait de l'ère romaine ou carlovingienne ! Les
' Dépèches de l'abbé de Polignac, 12 janv. 1712.
"' Règlement du congrès d'Utrecht, 13 janvier 1712. Pour connaître parfaiteiiu-at l'histoire secrète du congrès d'Utrecht , il faut lire le rapport que firent les "whigs à la chambre des lords quand ils accusèrent, sous Georges 1«'', le comte d'Oxford et Bolingbroke d'avoir trahi les intérêts diplomatiques de l'Angleterre» (Annales parlem., ad ann. 1716.) ' -* '
plénipotentiaires se trouvaient à l'aise dans la salle de l'hôtel de ville ; ils étaient là sur ce beau velours tlamand si épais , si dur de tissu , qu'il y en avait pour la vie d'un honnête marchand quand il s'en faisait justaucorps et pourpoint noir ou violet. Les ambassadeurs étaient précédés de leurs pages en entrant dans l'hôtel de ville ; et ces espiègles de dix-sept ans se faisaient des grimaces les uns aux autres en manière d'insulte, quelle que fût d'ailleurs la défense des règlemens de police entre les plénipotentiaires accrédités*.
La première séance du congrès se tint par un temps froid ; il y avait un brouillard si intense, qu'il fallut allumer les flambeaux et cierges à midi ; et les pages fermèrent les grands rideaux de serge d'Utrecht qui pendaient aux croisées de l'hôtel de ville, entre le» belles peintures de Rubens*. L'évêque de Bristol, le doyen des ambassadeurs, ouvrit le congrès par un discours sur la paix, et le besoin général qu'en avait l'Europe ; ce discours fut silencieusement écouté parles plénipotentiaires, et l'on échangea les pleins pouvoirs afin de commencer les affaires sérieuses. L'abbé dePolignac s'était rapproché de l'évêque de Bristol pour agir de concert avec lui ; mais, soit que les instructions du plénipotentiaire anglais ne fussent point assez explicites, soit que l'abbé de Polignac agît trop tôt, il ne trouva point dans le comte de Strafford cette communauté d'efforts qu'il avait espérée; l'abbé de Polignac s'en plaignit dans une dépêche adressée à M. de Torcy ; M. de Torcy la communiqua à lord Bolingbroke, en lui déclarant bien expressément que les plénipotentiaires français avaient ordre de s'entendre avec les ministres anglais sur tous les points de la négociation ; mais il fallait que ceux-ci ne refusassent pas leur concours à l'abbé de Polignac. Lord Bolingbroke écrivit dans ce sens à l'évêque de Bristol ; dès ce moment les légations de France et d'Angleterre furent en parfaite intelligence '.
La première question engagée , celle d'une suspension d'armes ^ fut proposée par la France avant la bataille de Denain et complète-
' « Si quelque domestique de plénipotentiaire faisait insulte ou querelle à un autre, l'agresseur sera aussi remis au maître de l'insulté. » (Règlement du congrès d'Utrecht, art. 8.)
* J'ai visité Utrocht en 1837, cherchant toutes les traces du congrès, et les souvenirs qui se rattachaient à cette grande négociation diplomatique. J'en ai recueilli quelques-uns.
' Dépêches, 13 février, ann, 1712.
mentrejetée. Les plénipotentiaires des alliés demandèrent quel était enfin le projet définitif du cabinet de Versailles ; et alors M. Mesnager lut, avec une certaine solennité de formes, les mêmes articles qui avaient été arrêtés entre les cours de France et d'Angleterre. Les plénipotentiaires français étaient sûrs par ce moyen d'avoir l'assentiment de la Grande-Bretagne, et de marcher de concert avec elle. Une telle lecture excita un vif mouvement de la part des ministres de Hollande et de l'Empire surtout. « Ce projet ne changeoit-il pas les bases primitives des conférences de La Haye et de Gertruydenberg? On étoit convenu à cette époque que le roi Philippe V abdiqueroit la couronne d'Espagne , et ici on maintenoit dans sa force la constitution d'une grande monarchie! De quoi s'agissoit-il dans le nouveau projet? On reconnoissoit la reine d'Angleterre; mais n'étoit-ce pas un fait accompli? Les concessions n'étoient étendues qu'à l'égard de la Grande-Bretagne; les Pays-Bas ne recevoient même pas une bonne frontière, car enfin la France conservoit Aire, Douai et Béthune ; les Pays-Bas espagnols restoient dans les mains de la Bavière. Etoit-ce là une suffisante garantie? La partie des stipulations commerciales étoit bien réfléchie , mais la circonscription de territoire était mal faite. Quedonnoit-on à la couronne d'Autriche en échange du magnifique royaume d'Espagne ? Le Milanais , Naples et la Sardaigne , dont Philippe V n'avoit jamais été en possession réelle ; on rendoit ce qu'on ne pouvoit plus retenir? Ces conditions ressembloient-elles aux stipulations capitales simultanément imposées à la France dans les conférences de La Haye et de Gertruydenberg? » Les plaintes étaient communes à l'Empire et à la Hollande; les plénipotentiaires anglais gardaient le silence; ils ne prenaient parti ni pour la France ni pour l'alliance. Cependant une dépêche du comte de Strafford à lord Bolingbroke indiqua le mauvais effet produit par les propositions de la France ; selon lui , ces propositions ne reposaient pas sur des bases assez larges et assez en rapport avec la situation des différens cabinets ; il fallait donner une extension plus grande, si on voulait arriver à un traité commun '.
En réponse aux articles de la France , les plénipotentiaires hollandais et autrichiens insistèrent pour la cession pure et simple de la
* Dépêches, avril, ann. 1712.
monarchie espagnole , et les autres stipulations des conférences de Gertruydenberg. Pourquoi bouleversait-on des bases qu'on avait soimême fixées ; qui pouvait autoriser la France à se séparer ainsi des promesses qu'elle avait scellées il y avait six mois à peine ? L'abbé de Polignac répliquait que la victoire avait affermi le trône de PhilippeV ; la question d'ailleurs avait changé d'aspect depuis l'avènement de l'archiduc à l'Empire; jamais la France, pas plus que l'Angleterre , ne pourrait souffrir la reconstruction de la monarchie de Charles- Quint : elle épuiserait , pour l'empêcher, son dernier homme et son dernier écu. L'empereur d'Allemagne ne pouvait être salué roi des Castilles et des deux Indes !
Toutes les ressources de la légation française reposaient sur le concours ferme et invariable des plénipotentiaires de la Grande-Bretagne; le comte de Strafford et l'évêque de Bristol avaient reçu leurs instructions de lord Bolingbroke ; à mesure que les transactions s'avançaient à Fontainebleau , M. Prior écrivait aux deux ministres anglais de se rapprocher de plus en plus de l'abbé de Polignac à Utrecht ; on annonça même que le comte d'Oxford , le chef du cabinet anglais , viendrait au congrès pour prendre en main la haute direction des conférences. A l'origine , la France avait proposé une suspension d'armes ; elle avait été repoussée par les plénipotentiaires anglais eux-mêmes ; mais d'après les ordres du cabinet de la reine Anne , il fut bientôt déclaré que la Grande-Bretagne considérait une suspension d'armes comme indispensable ; les alliés l'ayant refusée , l'évêque de Bristol intima , au nom de sa cour, la volonté expresse d'arrêter les hostilités. La trêve était proclamée entre la France et l'Angleterre ; une dépêche de Bolingbroke l'annonça. Ce fut en conséquence des préliminaires signés à Fontainebleau que les Anglais se séparèrent de la coalition.
Cet acte changeait la situation tout entière des plénipotentiaires au congrès ; l'Angleterre avouait son intimité avec la France ; en vain elle prétendait ne point traiter isolément des coaHsés; par le fait ne s'élait-elle pas rapprochée de la cour de Versailles? elle ne marchait plus sous une bannière commune. L'évêque de Bristol éludait de répondre, et dans ses magnificences éclatantes, le prélat cachait ses conférences secrètes avec le maréchal d'Huxelles et l'abbé de Polignac. Rien n'avançait dans le congrès; les cabinets sentaient que là ne se traitaient pas les affaires sérieuses ; personne n'ignorait les négocia-
tions que poursuivait Bolingbroke à Fontainebleau. Aussi le congrès s'absorbait-il dans des questions accessoires , dans des difficultés de police, et l'assemblée manqua de se dissoudre sur une dispute de valets et de pages. La véritable cause de cette rupture , c'est que les diplomates s'avouaient tous que les négociations réelles n'étaient pas à rtrecht , et que les tories avaient brisé la coalition par un traité secret avec Louis XIV '.
Cependant il fallait en finir. Le contre-projet de la France différait sur les points principaux avec les contre-projets de la Hollande et de l'Empire : l'Angleterre devait prendre parti pour l'un ou pour l'autre système; elle ne pouvait constamment rester au milieu, d'autant plus qu'à Fontainebleau le plénipotentiaire réel , lord Bolingbroke, avait lui-même agréé les propositions de Louis XIV. Un courrier porta l'ordre à l'évêque de Bristol et à Strafford de déclarer : et que la suspension d'armes entre les deux armées de France et d'Angleterre avoit naturellement amené des propositions de paix; ces propositions reposoient sur des bases raisonnables , et le cabinet de Londres engageoit ses alliés à les accepter dans un délai convenu , autrement les intérêts de la Grande-Bretagne la forceroient à traiter séparément avec la France , car elle ne pouvoit se sacrifier à des exigences outre mesure, et donner ses armées et son trésor pour le succès des injustes réclamations de l'Empire. » L'Angleterre ajoutait qu'elle n'admettait aucune des deux situations suivantes : 1° la réunion de la couronne espagnole à la monarchie française ; 2" la fusion de cette môme couronne de Castille avec le sceptre de l'empereur d'Allemagne ; ces deux conditions étaient également repoussées. La note ménageait particulièrement la Hollande, parce que les États-Généraux devaient être plus facilement détachés de la coalition pour suivre l'exemple de l'Angleterre; ce cabinet avait fait assez de sacrifices, la paix était pour lui un besoin. L'évêque de Bristol déclara officiellement que la cour de Londres serait obligée de traiter séparément des alliés, si tous persistaient à continuer des hostilités qui n'avaient plus de but dans l'état des propositions faites par la France *.
Les difficultés diplomatiques portées au congrès touchaient plusieurs grandes questions : 1° la succession d'Espagne ; 2° le traité de limites
' Dépêches de l'abbé comte de Polignac. Jiiillat 1712.
' Dépêches du comte de Strafford à lord Harley, comte d'Oxford. Juia 1712»
152 LOUIS xiy, SON gouvernement
entre la France et les Pays-Bas; 3° le rétablissement de l'électeur de Bavière ; 4° une indemnité donnée à la Savoie pour la coopération qu'elle avait prêtée à l'alliance durant la guerre. Sur la première question , les puissances n'étaient pas complètement d'accord ; la maison d'Autriche s'opposait formellement à l'avènement de Philippe V; M. de Zinzendorff notifia ; « que jamais en aucun cas sa cour nepourroit l'autoriser à traiter sur les bases d'une reconnaissance de la maison de Bourbon comme souveraine légitime des Espagnes ; » l'évêque de Bristol répondait : « qu'il ne voyoil pas ce qui pourroit désormais empêcher la reconnoissance de Philippe V ; les renonciations du roi d'Espagne et des princes de France ne permettoient plus de supposer la réunion des deux couronnes sur la même tête , le seul danger qu'on pouvoit craindre. Au contraire , l'avènement de l'empereur à la royauté des Castilles reconstruisoit la formidable monarchie de Charles -Quint, bien autrement dangereuse que le fait , d'ailleurs accompli, delà royauté de Philippe V. »
Les États-Généraux avaient d'abord partagé les opinions de l'Empire sur la question espagnole; mais ils s'en étaient insensiblement détachés d'après les observations de l'Angleterre. Le comte de Strafford avait pris un certain ascendant sur le négociateur hollandais Van der Dussen ; en aucun cas , et dans un traité définitif, les États-Généraux ne devaient se séparer de la Grande-Bretagne , leur bonne et vieille alliée; si l'on faisait de communs avantages de colonies et de commerce, pourquoi la Hollande ne reconnaîtrait-elle pas Philippe V, comme l'avaient fait les tories? D'ailleurs la Hollande et l'Angleterre s'étaient intimement rapprochées dans un traité de mutuelles garanties pour leurs gouvernemens , et pour la succession dans la ligne protestante.
Sur la seconde question , les États-Généraux devaient se montrer plus difficiles ; il s'agissait de fixer une lisière de places fortes susceptible d'opposer une résistance aux armées de France sur la frontière nord. L'opinion de la diplomatie hollandaise se résumait en cette seule pensée : la monarchie de Louis XIV ne peut avoir au nord aucune place de guerre qui soit offensive , c'est-à-dire qui puisse servir de centre à un système d'opérations belliqueuses et envahissantes; elle ne doit avoir que des villes défensives , pour se protéger contre toute invasion ; en conséquence , les États-Généraux persistaient à réclamer Lille et Tournay ; ils voulaient établir une vaste
organisation de barrières militaires. Le cabinet de Versailles admettait bien le principe posé par les États-Généraux, mais il revendiquait Lille et Tournay comme se rattachant préccisément à ce système défensif dont parlaient les plénipotentiaires liollandais '.
A cette difliculté d'une limitation exacte sur la frontière desPays-Bas, se mêlait naturellement la question de l'électeur de Bavière ; la France avait reçu des marques de dévouement de l'électeur; il avait marché de concert avec les armées de Louis XIV ; à l'origine même , son territoire héréditaire avait été confisqué et envahi par l'Autriche; la France insistait particulièrement pour qu'on l'indemnisât provisoirement au moyen delà souveraineté des Pays-Bas espagnols. Si les Hollandais craignaient la connivence de l'électeur avec la France , ils pourraient tenir garnison dans les places fortes ; n'était-ce pas là une suffisante garantie ajoutée au traité des barrières? La France réclamait haut les droits de l'électeur, et au cas de paix avec l'Empire, le cabinet de Versailles imposait la condition impérative du rétablissement de Maximilien dans tous ses fiefs , à savoir : la Bavière pour la branche aînée , et l'électoral de Cologne pour la branche cadette. A son tour , l'Angleterre portait un intérêt non moins vif au duc de Savoie ; elle avait besoin de se créer ainsi un allié dans le midi de la France et du côté de l'Italie. Le comte de Strafford demandait d'abord que M. le duc de Savoie reçût une indemnité territoriale sur la frontière de France , et de plus , on lui céderait la Sicile ou la Sardaigne comme compensation de guerre ; on devait se faire fort d'obtenir cette cession de la part de l'Espagne. Victor-Amédée ne s'en souciait pas; il aurait préféré la lisière du Milanais; comment conserverait-il long-temps des possessions aussi fractionnées? n'allait-il pas s'attirer l'indignation de l'empereur sans profit réel pour son duché de Savoie? L'Angleterre insistait néanmoins pour que Victor- Amédée obtînt la souveraineté de la Sicile , avec un traité de commerce et de navigation en sa faveur \
A bien examiner les questions agitées au congrès d'Utrecht, toutes les parties contractantes , excepté l'Empire , n'étaient pas éloignées de s'entendre; l'Angleterre entraînait, par la force des choses, la
' Les Gazettes de Leyde et de La Haye traitent toutes ces grandes questions de diplomatie (1712 et 1713.) ' Dépêches du vicomte de Bolingbroke à M. de Torcj, ann. 1712.
Hollande dans un traité spécial : la Savoie, Télecteur de Bavière , le roi de Prusse lui-même avaient tendance à la paix ; fallait-il se sacrifier à l'ambition de la maison d'Autriche ? elle voulait faire de son empereur un roi d'Espagne; était-il dans l'intérêt des autres puissances de la seconder? On se rappelle que l'Angleterre avait déjà fait 8on traité à Paris , ou , pour parler plus exactement , elle en avait arrêté les bases ; le comte de Strafford et l'évêque de Bristol firent de nouveaux efforts auprès de M. de Zinzendorffpour le déterminer à la signature d'une paix commune ; ils furent constamment refusés. Enfln , dans une solennelle séance, les plénipotentiaires anglais déclarèrent formellement qu'ils avaient ordre de leur cour de signer un traité séparé avec la France ; ils invitaient en conséquence les autres puissances à suivre le mouvement pacifique qui mettrait fin à de longues hostilités après tant de sacrifices. En faisant cette déclaration , les ministres anglais étaient sûrs de l'assentiment de la Prusse et de la Savoie; messieurs Buys et Van der Dussen , plénipotentiaires de la Hollande , n'avaient plus que l'option ou de se jeter dans les intérêts de l'Empire et de faire la guerre à outrance , ou de signer la paix de concert avec l'Angleterre, leur intime alliée; et ce fut à cette dernière résolution qu'on s'arrêta dans les conférences d'Utrecht.
Le 11 avril 1713 , dès une heure après midi , on vit dans la vaste salle de l'hôtel de ville d'Utrecht un spectacle d'une imposante majesté. Autour d'une table de bois de noyer incrustée d'ébène et d'ivoire, étaient debout une vingtaine de personnages revêtus de leurs insignes , tels que la peinture flamande et espagnole les a reproduits; les négociateurs anglais, le comte de StrafTord surtout , dans un costume brillant , son chapeau relevé par des plumes et une large émeraude enlacée dans des cordons de perles ; le maréchal d'Huxelles, non moins éclatant , avec son justaucorps de drap broché d'or et de diamans ; l'évêque de Bristol avec ses vêtemens blancs qui distinguent l'gélise anglicane ; enfin les plénipotentiaires hollandais , simples comme l'école puritaine et calviniste. Tous tenaient à la main une plume et leur scel ; il régnait sur ces physionomies une inquiétude mêlée de satisfaction ; à trois heures du soir , on commença la lecture des traités ; elle dura jusqu'à minuit. La signature fut apposée à des heures différentes sur les minutes qui sont restées aux chancelleries européennes. Six traités furent conclus : le premier, tout régie*
ET SES RELATIONS DIPLOMATIQUES. t55
mentaire entre l'Angleterre et la Hollande * ; le second , entre la France et l'Angleterre > ; le troisième, avec les États-Généraux ^ ; le quatrième, avec la Savoie "* ; le cinquième , avec le Partugal * ; le sixième, avec la Prusse ^. L'Empire seul demeurait en dehors de cette pacification.
Par le premier acte conclu entre les cabinets de Londres et de La Haye, on convenait spécialement d'une alliance plus intime et plus inséparable ; les États-Généraux déclaraient qu'au cas où la succès* sion protestante serait menacée en Angleterre , ils prendraient les armes à la réquisition de la reine Anne ou de ses légitimes successeurs ; cette hérédité de famille serait maintenue conformément aux actes parlementaires; à son tour, l'Angleterre promettait d'assurer à tout jamais une barrière territoriale à la Hollande , de telle sorte qu'elle ne pût être troublée par l'invasion de la France. Ce traité de garanties indiquait les villes qui seraient à perpétuité dans les mains des États-Généraux ; désormais l'alliance anglo-hollandaise reposait sur le maintien de la succession protestante dans la maison de Hanovre et sur l'existence même de la Hollande comme grand État indépendant.
Le second traité capital était conclu entre la France et l'Angleterre ; il se fondait sur des bases presqu'en tous les points semblables à celles qui avaient été arrêtées à Fontainebleau entre Bolingbroke et M. de Torey. Louis XIV reconnaissait la succession dans la ligne protestante de la maison de Hanovre, et si la reine Anne n'avait pas d'héritiers directs , la princesse Sophie serait appelée, et, après elle, le prince Georges. Le roi donnait sa parole qu'il ne permettrait jamais « que celui qui aroit pris d'abord le titre de prince de Galles , puis de Jacques III , habitât une province de son royaume , mêm« la plus éloignée. » Le roi s'engageait aussi à n'autoriser ni conjurations ni complots contre la couronne et le parlement d'Angleterre. Comme réciprocité , la reine Anne saluait Philippe V roi d'Espagn»
' A deux heures, le H avril.
* A trois heures, le 11.
* A une heure du matin, le 12.
* Le 11 à quatre heures.
* Le 11 à huit heures.
* Le 11 à minuit. J ai vu fofriginal de ces traités à La Haye , et j'en ai troBvé une copie à l'Escurial.
et des Indes. Des traités de commerce assuraient la libre navigation en Europe et dans les États d'outre-mer; on stipulait, comme à Fontainebleau , le rarement de Dunkerque , la cession de Terre-Neuve , de la baie d'Hudson , de l'île Saint-Gliristopbe. L'Angleterre prenait sous sa garantie toutes les clauses relatives au Portugal qui concluait une convention de commerce avec la France '.
Dans le traité avec la Hollande, il était stipulé que la maison d'Autriche aurait la souveraineté des Pays-Bas espagnols , pour servir de barrière contre la France , sauf les districts qui appartenaient à la Prusse , et une terre de 30 mille écus de revenus au profit de la princesse des Ursins. Les États-Généraux restituaient au roi Lille, Béthune , Aire , Saint-Venant , toute cette ligne de forteresses qui défendaient les frontières de France ; et à son tour, le roi s'engageait à obtenir de l'électeur de Bavière une renonciation expresse à la possession des Pays-Bas. Provisoirement, les troupes hollandaises conservaient garnison dans les villes cédées à l'Autriche ; les États-Généraux recevaient les mômes avantages commerciaux que l'Angleterre dans les colonies espagnoles. Il était bien expressément entendu que jamais la France ne pourrait être traitée en nation privilégiée dans les États de sa majesté catholique; le commerce des deux nations devait se trouver sur un pied de parfaite égalité.
Avec la Prusse, il était arrêté que le traité diplomatique et religieux de Westphaiie tiendrait son plein et entier eflet ; le roi reconnaissait les stipulations protestantes de ce traité ; il saluait le titre de roi dans l'électeur de Brandebourg, en même temps que sa souveraineté princière sur Neufchàtel en Suisse. En échange, le roi de Prusse cédait à la France la principauté d'Orange et ses contenus, les deux seigneuries de Châlonset Châtelbelin en Bourgogne. Toutefois les habitans restaient libres de vendre leurs biens et de se retirer dans les États de S. M. prussienne, qui conservait les armes et le blason d'Orange. Un traité annexé portait que pour le présent et l'avenir on donnerait au nouveau roi de Prusse le titre de Majesté^, Dans son traité avec la Savoie , la France s'engageait à restituer le comté de ISice et toutes les terres qui en dépendaient ; le versant des Alpes devait servir de limites, de telle sorte que le point extrême
* L'original de ce traité est aux affaires étrangères, i713.
* Archives des affaires étrangères, ann. 1713.
des deux frontières serait déterminé par les eaux pendantes ; le duc. de Savoie prenait possession de la Sicile. La renonciation des princes français à la couronne de Castille ouvrait pour le duc de Savoie ua droit légitime à la succession d'Espagne; le traité reconnaissait ce droit, à l'exclusion même de la branche d'Orléans.
Tous ces grands traités signés à Utrecht allaient constituer le coda diplomatique ; l'Autriche seule n'y avait pas pris part ; elle voulait se hasarder encore sur les champs de bataille. Il a été essentie de parfaitement résumer les causes qui amenèrent la pacificalion, d'Utrecht ; si l'on se reporte à VuUimatum de 1709 et 1710 à La Haye et à Gertruydenberg, on doit constater le pas immense qu'avait fait, la France. On était parti de cette double base : point de Bourbons en Espagne, restitution des conquêtes depuis les traités des Pyrénées et de Munster, et l'on arrivait à Utrecht à une paix qui maintenait Philippe V sur le trône, assurait une bonne frontière à la France, et laissait en suspens la question de l'Alsace. Il y avait deux ans à peine que toutes les puissances étaient d'un accord commun pour agir contre la France, et aujourd'hui le cabinet de Versailles les avait séparées les unes des autres, et obtenait des traités spéciaux de chacune d'elles. Quelle était la cause de ce changement? L'histoire vulgaire, je le répète, recherche de petits accidens de cour ; le grand motif fut dans la révolution rainislérielle de l'Angleterre, qui flt passer la direction politique aux mains des tories ; les whigs et Marlborough étaient partisans de la guerre; ils succombèrent dans les élections; le parlement et la nation se prononçaient pour la paix ; la France la conclut particulièrement avec l'Angleterre *. C'est ce qui donne une si haute importance aux négociations de Fontainebleau; là se firent les véritables affaires. A Utrecht l'on se dirige par les courriers deBolingbroke et du comte d'Oxford; l'évêque de Bristol, le comte de Strafford reçoivent les ordres de Versailles ou de Saint-James ; ils vont jour par jour, à raison des dépêches de leur gouvernement, et comme l'Angleterre reste maîtresse des transactions qui se préparent, son opinion avance la paix ; elle la détermine par sa volonté de traiter
* Pour conserver toute l'exactitude diplomatique, je dois dire qu'on ne trouva pas la signature de l'abbé comte de Polignac sur l'original du traité d'Utrecht; l'abbé venait d'être créé cardinal m pelto , le 10 février 1713 , sur la recommandation de Jacques III (le prétendant] : il crut dans les convenances de s'abslcnic d'un traité qui forçait le jeune Sluart à s'éloigner Je la France.
seule avec la France, si les alliés s'y refusent. Ainsi le congrès à'Vtrecht ne fut qu'une forme de négociation, qu'une réunion diplomatique pour sanctionner des points déjà arrêtés par lord Bolingbroke, M. Prior et M. deTorcy à Fontainebleau ; l'habileté de la France fut de changer l'aspect de la coalition, de la briser par des concessions bien faites, et d'amener le centre des affaires sous sa main. En envisageant de cette manière le congrès d'Utrecht, on ne s'explique pas la solennité que l'histoire a réservée aui actes des plénipotentiaires; les négociations publiques ne sont que la ratification des traités convenus à Fontainebleau. Le congrès d'Utrecht ne fit pai» plus la paix que Denaio ne finit la guerre !
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