‹ Louis XIV (volume 2)Chapitre 15 sur 30 · CHAPITRE LXXXU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXU

Situation des Cévennes. — Projets successif* de soulèvement. — Les réfugiés è l'étranger. — Le marquis de Miremont. — Guiscard. — Les huguenots au congrès d'Utrecht.. — Intervention de la Prusse et de l'Angleterre. — Opinions catholiques. — Les jésuites. — Mort du P. La Chaise. — Letellier. — Les jansénistes. — Saint-Séverin. — Port-Royal. — La bulle Unigenitus. — Concile d'évêques. — Le cardinal de Noailies. — Enregislrenaent au parlement.

Les traités régurarisés à Utrecht pacifiaient lesdifférends des grandes nations européennes; tous les cabinets, sauf l'Empire, avaient signé leur convention à part, et la paix jetait quelque calme au sein des nations si long-temps agitées par la guerre. Les provinces de France sortaient de la tourmente ; plus d'une sédition avait signalé les périodes de pénurie et de disette ; c'était à la fermeté du gouvernement de Louis XIV, à cette forte unité partout triomphante, qu'on devait le rétablissement de l'obéissance et de Fordre politique. Les Cévennes, après la pacification du maréchal de Villars avec Cavalier, n'avaient plus offert un caractère menaçant ; quelques bandes isolées parcouraient encore les montagnes du Vivarais, elles restaient en communication avec l'étranger d'où venaient les projets de soulèvement et les plans d'insurrection. Plus d'une fois, en effet, au av^it voté des subsides à Londres ou à La Haye pour préparer la révolte des paysans calvinistes*. Des agens secrets arrivaient de Genève ou

* Je trouTe, à la date du 30 septembre 1704, une délibération d«9 États-Généraux à La Haye, qui autorise Nicolas Clignet, maître d» postes à Leyde, à. faire parvenir aux camisards, par le marquis d'Ârzeliers, ministre d'Angleterre à ti«nève, 10 mille florins, afin de les encourager autant qu'il sera possible. (Archive» de La Haye, ann. 170ij.

de la Hollande pour favoriser la prise d'armes des camisards ; les Gis des anciens gueux et communaux d'Anvers soutenaient la rébellion des montagnards du Languedoc, de leurs frères ardens des Cévennes et du Vivarais.

C'étaient surtout les émigrés, les religionnaires fugitifs, qui entretenaient en France cet esprit d'insubordination ; le plus actif et le plus intrigant de tous, le marquis de Miremont, se disait d'origine Bourbon par la bâtardise des Conti * ; il vivait à La Haye, et s'était posé comme le banquier et le faiseur d'affaires des huguenots et des mécontens de la France. Par le marquis de Miremont, les insurgés correspondaient avec le cabinet de La Haye, comme par le marquis de Guiscard ils conservaient des intelligences avec les ministres du parti whig. Le marquis de Ruvigny (lord Galloway), également réfugié, commandait les armées britanniques en Espagne, et le marquis de Saissans, qui envahit le Languedoc à la tête des coalisés, était l'enfant même de cette province. Quand il y débarqua à la tête de ses régimens anglais, il rappela aux dames languedociennes ses galanteries, et en style tout gentilhomme, il conviait les demoiselles à assister aux fêtes et carrousels qu'il comptait donner à Cette, à Agde et à Béziers pendant l'occupation anglaise ^. Les réfugiés agissaient constamment à l'étranger contre Louis XIY ; ils avaient à venger une vieille rancune religionnaire.

Dès les premières démarches pour la paix avec l'Angleterre, la plus vive opposition vint de la part de ces émigrés : quelle place leur réservait-on dans les conférences d'Utrecht?. Allait-on stipuler pour eux une amnistie générale? rentreraient-ils dans leurs biens? les calvinistes obtiendraient-ils la liberté de conscience? Telles étaient les questions que les réfugiés adressaient aux ministres des grandes

* Louis-Armand de Bourbon, marquis de Miremont.

^ Le marquis de Saissans, à la tête des Anglais, écrivait à un bourgeois de Béziers : « Je vous prie de rassurer les habitans de voire ville, afin que si j'allois de ce côté-là, ils soient persuadés d'avance qu'ils n'ont aucun dommage à craindre des troupes que je commande. Je n'ai nulle volonté de nuire aux peuples de cette eimable province ; les dames d'Agde, qu'on m'a dit être allées à Béziers , peuvent revenir chez elles en toute sûreté avec leurs effets ; vous pouvez les assurer qu'elles y seront respectées par un grand nombre d'officiers polis et fort bien faits. Au reste, on veut me régaler ici d'une joute, le 3 du mois prochain; les dames de Béziers y peuvent venir. Si ma présence leur fait de la peine, je me priverai de ce î>laisir-]à, et ne serai point de cette fête. » (Lettre autographe, Mémoires mss. sur le Languedoc.)

puissances ; ils étaient les plus bruyans adversaires de cette France qu'ils avaient quittée sous le prétexte de la persécution ; ils marchaient à la tête des ennemis. Je l'ai déjà dit, ils n'étaient pas coupables; car aux temps des fortes convictions, la patrie territoriale s'efface et disparaît. Cette haine était allée si loin, que le marquis de Guiscard, accusé de trahison, avait tenté d'assassiner le comte d'Oxford (M. Harley) ; blessé au moment de cet attentat *, le marquis de Guiscard succomba sous ses blessures : ainsi le fougueux gentilhomme du Rouergue, émigré de sa province, et qui avait cherché à la soulever, était allé finir ses jours par un assassinat sur la terre étrangère. Tous les plans de guerre et d'insurrection sortaient de celte école des réfugiés ; une opinion proscrite est toujours haineuse contre le pouvoir qui la frappe; les émigrés calvinistes se livraient à mille invectives contre Louis XIV ; il y eut alors une brochure curieuse publiée sous ce titre : La loi du talion. Les réfugiés demandaient que les nations en majorité calvinistes suivissent un même système de rigueur à l'égard des catholiques, et qu'en représailles les papistes fussent chassés de la Prusse, de la Hollande et de l'Angleterre ^.

Dans cet état d'exaspération, les réfugiés durent être fortement affectés quand ils apprirent que les grandes puissances de l'Europe étaient prêtes à conclure à Utrecht un traité définitif pour la pacification générale : allaient-ils être abandonnés? n'avaient-ils pas prêté appui à la coalition? le marquis de Mireraont fut l'interprète de ces craintes auprès des États-Généraux qui promirent l'intervention commune des cabinets pour solliciter une amélioration dans le sort des calvinistes en France. Le roi de Prusse surtout, le chef de la réforme dans l'Empire, profita des conférences d'Utrecht pour écrire à la reine Anne, afin qu'elle fît directement une démarche auprès de Louis XIV ; n'était-il pas possible d'obtenir une meilleure destinée pour les réformés en France? L'état de la législation da royaume, après la révocation de l'édit de Nantes, n'avait-il pas quelque chose de barbare? Le devoir des princes protestans était d'intervenir pour ces pauvres opprimés; le roi de Prusse n'osait pas faire la demande lui-même ; sa royauté trop récente n'avait pas asseï

' Annales parlementaires, ad ann. 1710.

2 J'ai celte petite brochure en français. Londres, ann. 1705.

d'importance, tandis que la reine Anne avait excité au plus haut point les sympathies de Louis XIY ; elle avait tant contribué à la signature de la paix ^ !

Il faut s'élever par la pensée jusqu'à la grandeur et à la fierté de Louis XIV, à cette volonté tenace de ramener tout au pouvoir et à la nationalité, pour comprendre que de telles démarches devaient le blesser. Les pouvoirs forts aiment l'unité d'opinion et d'administration ; la conduite des réfugiés s'attaquait au système monarchique de Louis XIV. Plus les huguenots se confondaient avec l'étranger, plus le roi éprouvait pour eux de la répugnance ; ce n'étaient plus de simples sujets sollicitant un pardon, mais des rebelles qui avaient mêlé leors mousquets et leurs épées aux drapeaux des ennemis de la patrie. La demande des plénipotentiaires au congrès en faveur des calvinistes devait plus profondément atteindre encore le cœur de Louis XIV ; personne n'avait le droit de s'immiscer dans sa souveraineté ; les calvinistes étaient bien et dûment condamnés; l'intervention de l'étranger pour eux ne faisait même que justifier la condamnation ; des sujets en intelligence avec les ennemis de la couronne et de la patrie n'étaient-ils pas dix fois plus coupables? Cependant la requête était présentée par la reine Anne, dont le roi avait tant besoin pour les négociations; Bolingbroke et tous les ministres tories sollicitaient cette faveur du roi de France comme un moyen d'affermir leur cabi-

' Voici le texte de la lettre écrite par le roi de Prusse à la reine Anne : « Madame ma sœur, étant pleinement assuré que votre majesté ne peut manquer d'être très-sensible à la misère inexprimable des pauvres proleslans réformés de France, qui sont condamnés aux galères, renfermés daus les cachots, et qui gémissent en d'autres endroits sous le joug insupportable du papisme, et dont la vie est dix fois pire que la mort même, j'espère que votre majesté prendra en bonne part que je la prie et conjure de la mauière la plus sérieuse qu'il lui plaise encore de faire ses derniers efforts pour obtenir de sa majesté très-chrétienne, par la paix prochaine, la délivrance de ces pauvres gens oppressés, après laquelle ils soupirent depuis tant d'années. Il est vrai, madame , que peut-èire voire majesté rencontrera quelques obstacles avant le rétablissement desdits sujets proteslans; mais comme il n'est point de difficultés que votre majesté ne puisse surmonter lorsqu'il s'agit de la gloire de Dieu et du bien de son Église, cela me donnera espérance que votre majesté ne négligera pas de conduire cette affaire à la joie et au contentement de tous ceux qui sont véritablement zélés pour la gloire de Dieu. Signé par ordre du roi sur son lit de malade : Fkédkric-Glilladme ; et plus bas : Ilgen. » Le roi de Prusse fut à toutes les époques le protecteur naturel des proteslans. En 1815, le cabinet de Berlin intervint très-activement auprès de Louis XVIII en faveur des proteslans dans le Languedoc. Voyez mon Histoire 4e la Restauration, tome III.

ET SES RELATIOxNS DIPLOMATIQUES. 163

net en face du parlement. Louis XIV, par ce motif, se résolut à faire «ne concession ; ceux d'entre les calvinistes qui étaient aux galère* furent élargis, mais à la charge expresse qu'ils quitteraient sur-lechamp le royaume, et iraient s'établir en dehors des frontières; ce fut la seule indulgence * ; les édits contre les calvinistes furent maintenus dans leur plus extrême rigueur. Aux temps de crise, la première condition de force, c'est qu'il n'existe pas dans la société des opinions d'intelligence avec l'étranger. Quel intérêt d'ailleurs pouvaient inspirer les huguenots, marchant avec les adversaires implacables de la France ?

Toute la politique de Louis XIV tend à l'unité, et c'est ce qui explique encore sa ferme conduite dans l'affaire des jansénistes et de lu bulle Unigenitus. On se rappelle l'éternelle dispute entre le libre arbitre et la prescience ou la grâce de Dieu , abîme sans fond où vient se battre comme une mer agitée la pensée de l'homme. Les deux écoles des jésuites et des jansénistes étaient divisées sur cette question de la grâce, et depuis saint Augustin les formules de philosophie s'étaient épuisées en explications de cet impénétrable mystère. L'école des jésuites avait admis le libre arbitre, la valeur de chacune des actions humaines, la force de la volonté dans l'existence; de là cette vie élégante et laborieuse, ce perpétuel mélange de la religion et du siècle ; les jésuites étaient à la tête de toutes les idées larges et humanitaires ; leur organisation était une répubUque élective sous un dictateur. Fondaient-ils un gouvernement colonial, c'était le plus magnifique établissement, la plus libérale institution, où le peuple agissait presqu'en souverain. Se chargeaient-ils de l'éducation publique, rien ne pouvait se comparer à l'ampleur de leurs conceptions, à la puissance de leur enseignement; leur habile hiérarchie rattachait sans cesse les deux institutions civile et religieuse. Cette vaste initiation par la robe courte les unissait intimement aux sommités politiques; la compagnie de Jésus était le plus admirable modèle de gouvernement, la forme la plus haute de s'emparer de la société par la seule influence morale, sans armées, sans force brutale et matérielle : noble et légitime mission à laquelle toute opinion prétend dans les limites de son organisation intellectuelle.

Les jansénistes se composaient de gens honnêtes"; probes, mais de

' Edit du roi, 17 janvier 1713, qui met en liberté cent trente-six galériens.

celte sévérité rigide qui ne pactise jamais avec la faiblesse de notre Salure; comme ils partaient de l'idée que tout vient par la grâce, c'était par la prière, la macération, le jeûne, qu'ils cherchaient cette volonté du Christ qui les dispensait de liberté dans les actions humaines. Non loin de la rue Saint-Jacques, on voyait une petite et vieille église du quatorzième siècle, sous l'invocation de saint Séverin; ^lle n'était pas étendue, sa façade était simple, ses murs nus presque Xomme un prêche, ses piliers bas, ses ogives étroites et mesquines; 'aussi les ennemis de la secte de Jansénius ne manquaient pas de dire que l'architecture de Saint-Séverin était resserrée comme le crâne "d'un janséniste. Là, vous voyiez accourir en foule ces hommes pieux à la physionomie sévère, à la mise modeste, le chapeau au large bord, comme les puritains, sans luxe, sans ostentation ; on priait, on lisait l'Ecriture; rarement on s'approchait de la communion à la table sainte ; le principe était l'état de grèce : or, cet état ne s'acquérait que par des sacrifices et des prières perpétuelles; la fréquence ides communions pouvait devenir un sacrilège. Beaucoup méditer sur ■soi comme les vieux philosophes et les Pères de l'Église, agir peu et l)ien, telles étaient les maximes des jansénistes, professées par leurs plus zélés sectateurs à Saint-Séverin , sous ses bienheureux diacres attachés à la paroisse*.

Il suffît d'avoir exactement défini ces deux écoles pour comprendre "que les jésuites devaient rattacher les esprits élégans, doux, timide- Tuent jetés dans la vie ; ces caractères croyans et faibles, aimans et •secourables , les jeunes hommes qui se couvrent de fleurs, la jeune fille qui pleure sa faiblesse et s'y laisse doucement aller, le courtisan que l'ambition entraîne, le roi qui a besoin de tant de force dans le commandement et de tant de pardon pour les fautes de son pouvoir. Les jansénistes, au contraire, appelaient à eux les esprits exacts, tnalhématiques, les énergiques logiciens de la morale catholique, les consciences sévères, sombres, tourmentées par la vie ; le jansénisme convenait souvent aux âmes désabusées, à ces imaginations agitée» de grands doutes, ou à ces cœurs froids, secs, sans entrailles pour 'pardonner aux autres et à soi-même.

* J'ai passé quelques heures dans l'église de Saint-Séverin, au milieu des office» du jour, et l'aspect de cette église, de ces chants graves et sévères, de ces cérémonies empreintes d'un caractère puritain, m'a donné une juste idée du principe <et des convictions du jansénisme.

Cette différence d'écoles explique très-bien les succès des jésuites auprès du monde et de la cour : on aimait l'indulgence morale qui conciliait le salut avec cette vie de faiblesse et d'entraînement que Dieu a placée au cœur de l'homme. Le père La Chaise avait conquis un ascendant profond sur Louis XIV ; c'était une tête politique sous les apparences de la simplicité et de la candeur ; le père La Chaise, avec sa philosophie un peu rieuse, avait gagné la confiance du roi, qui le consultait sur toutes les affaires ecclésiastiques et les cas de conscience. Le père La Chaise avait son appartement au château de Versailles, mais il vivait souvent dans un petit oratoire qu'il s'était construit au milieu d'un jardin au-delà de Ménilmontant; il y cultivait ses arbres fruitiers, ses marais pleins de légumes printaniers, de» fraises d'Orient, de belles pêches de Bagdad, et de ces poires d'Angleterre, dont la culture avait été importée en France par Jacques II ; puis tous les trois jours il venait à Versailles, et le vendredi surtout, où, selon la vieille coutume de saint Louis, il se tenait conseil de conscience. Le père La Chaise mourut en fonctions et très-regretté du roi; il avait eu à subir les années fougueuses du monarque, ces temps d'amour, d'ivresse et de conquêtes où la parole du repentir se fait si difficilement entendre; il avait plus d'une fois cherché à réveiller au cœur du roi adultère cette pensée de salut que les jeunes âmes repoussent, et qui vient à la vieillesse seule dans son effrayant cortège de mort et d'éternité ^ Le père La Chaise profitait des solennelles époques de Pâques, de Noël, pour appeler quelque repentir dans l'âme du roi , et au cœur d'un monarque pieux comme Louis XI V,, ce n'était pas en vain que cette grande voix du christianisme se faisait entendre. Le père La Chaise avait été le confident du roi pour son mariage avec M"^ deMaintenon, et il avait approuvé le monarque dans sa résolution de ramener l'unité politique par la révocation de redit de Ts'antes. Le père La Chaise était un homme doux, une âme facile ; mais lorsque les caractères , même les plus indulgens et les plus timides, sont fortement convaincus de certaines doctrines, ils marchent à la persécution sans remords et par conscience; aux temps de partis, il n'est pas toujours besoin d'être cruel pour faire des cruautés 1

Après la mort du père La Chaise, le roi choisit son confesseur également dans l'ordre des jésuites. Le père Letellier obéit à son.

' La mort du P. La Chaise est du 20 janvier 1709.

général en acceptant ce haut et pénible emploi ; c'était un prêtre austère, à l'aspect dur, maladif, comme ces physionomies de cardioaux du seizième siècle, telles que 1 école de la peinture espagnole et flamande nous en a laissé des modèles dans ses teintes noires et marquées *. La société des jésuites l'avait ainsi désigné, parce qu'à cette dernière époque du règne de Louis XIY on devait agir avec force et ténacité sur l'esprit du roi vieilli ; autant il fallait un confesseur doux et ployant à ces jours de jeunesse et de passions où le caractère impétueux de Louis XIV eût tout brisé, autant il fallait uu homme ferme, rustre, inflexible à ces temps de décrépitude et de faiblesse où les terreurs de la mort saisissent l'âme du vieillard. Le père Letellier venait du peuple, de la classe des paysans, et lorsque le roi lui demanda s'il était de la famille du chancelier et de Louvois, Letellier répondit qu'il n'avait pas cet honneur, et qu'il était issu d'une race de laboureurs de père en fils. Belle et démocratique institution catholique que celle d'un confesseur près d'une royale tête toute-puissante ! Le confesseur, enfant du peuple, était placé auprès du monarque comme le censeur de la vieille Home. Quand toutes les volontés s'abaissaient devant le roi ; un pauvre paysan revêtu de la robe de prêtre venait arrêter l'enivrement de la puis- «ance, et lui parler de l'éternelle loi d'égalité en face de la mort.

Le père La Chaise, par la révocation de l'édit de Nantes, avait préparé l'unité politique et religieuse dans le royaume ; le père Letellier se donna la mission de ramener cette unité au sein du catholicisme même. Ce fut là l'origine des démarches du conseil contre le jansénisme, opinion qui prenait une certaine consistance dans la tociété. Il est des époques agitées ou toute opinion devient un parti ; aux temps difficiles de l'invasion en France, la jansénisme s'était mêlé à la résistance parlementaire, la cabale se liguait avec l'opinion inquiète du jansénisme ; ce n'était point une école avancée, mais

' Le père Letellier était au reste un homme Tort instruit, un écrivain distingué; il a publié : Défense des nouveaux chrétiens et d«s missionnaires de la Chine, du Jofwn et des Indes. Letellier a beaucoup écrit également contre ceux qui prenaient le nom de disciples de Saint-Augustin ; le Recueil de bulles sur les erreurs det deux derniers siècles parut en 1697; l'Histoire des cinq propositions de Jan- *enius fut publiée à Liège en 1699; enfin en 170S, Letellier lit imprimer un petit Tolume sous ce titre : Le père Quesnel séditieux et hérétique. Après la mort dft Louis XIV, Letellier, âgé de soiiante-onze ans, fut exilé à Amiens, puis ù La l'ièche, oii il mourut en 1719.

une école remuante ; souvent les passions confondent l'opposition et la libéralité des principes, choses fort différentes : une opposition peut être très-arriérée dans les voies immenses de l'intelligence humaine , tandis qu'un pouvoir marche dans ces nobles voies. Les mécontentemens du jansénisme étaient arrivés jusqu'au roi; une des ambitions de Louis XIV, c'était non seulement de dominer les faits de la société, mais encore les opinions de tous. Les jansénistes s'étaient Tiolemment séparés des jésuites; un mandement haineux du cardinal de Noailles avait interdit aux disciples de Saint-Ignace la prédication et la confession dans le diocèse de Paris ; c'était en vain que le roi avait souhaité que cet interdit fût levé.

Le manifeste des jansénistes était le livre du père Quesnel sur la grdce ; les propositions de ce livre rattachaient le libre arbitre de l'homme à la grâce du Christ ; toutes les actions étaient subordonnées à la présence de Dieu. « Nulle bonne œuvre n'est, sans l'amour du Seigneur, » telle était la maxime fondamentale du père Quesnel, d'où résultait une sorte d'annulation dans l'énergique puissance de la folonté *. Ce Hvre avait fait une vive et profonde sensation ; il était dans toutes les mains, il agitait toutes les consciences : il faut se rappeler que le père Quesnel appartenait à l'école des réfugiés ; il habitait la Hollande, ses amitiés étaient parmi les gentilshommes et les mécontens, qui prenaient les armes contre Louis XIV et la monarchie; ces doctrines entraient comme auxiliaires dans la coalition de l'étranger. Les questions religieuses étaient alors des intérêts politiques, et le livre du père Quesnel était un de ces pamphlets qui troublaient les masses, et préparaient les esprits à une révolution 4'idées. Il fallait obtenir sa suppression. »

La première rigueur de la puissance royale envers le jansénisme, fut la destruction de Port-Royal des Champs, solitude méditative qui avait vu Nicole, Pascal, les magnifiques intelligences du parti janséniste. Au pied d'une verte coUiue, dans un vallon isolé du

' Yoici les principales propositions du livre du père Quesnel : « C'est en vain , Seigneur, que vous commandez, si vous-même ne donnez ce que vous commandez. Oui, Seigneur, toules choses sont possibles à celui à qui vous reudez toutes choses possibles en les opérant en lui. La semence de la parole que la main de Dieu arrose, apporte toujours son fruit. Comme nul péché n'est sans l'amour de nousmêmes, aussi nulle bonne œuvre n'est saus l'amour de Dieu. » (Propositions du père Quesael, auo. lïlO.j

tncnde, vivaient quelques hommes de vertu austère, mais liés avec le parti desmécontens; cette solitude était visitée par les hauts gentilshommes de la cabale ; on ne s'opposait point aux actes matériels do gouvernement royal, mais on faisait entendre mille plaintes jalouses, et au moment de l'invasion faillait-il souffrir cette réunion d'hommes qui reconnaissaient pour leur chef et leur écrivain un réfugié en Hollande, le père Quesnel? Port-Royal des Champs fut supprimé et réuni à Port-Royal de Paris; en même temps un ordre de M. d'Argenson dispersa dans divers monastères les religieuses affiliées à Port-Royal, femmes têtues et parleuses qui critiquaient la politique du roi ; ces religieuses s'étaient insurgées pour le livre du père Quesnel ; elles changeaient la prière sainte et fervente en des disputes sur la grAce ; vieilles querelleuses qu'elles étaient, elles ne mettaient pa& de cesse à leurs déclamations contre l'autorité pontificale de Rome, le père Letellier et le roi ; elles protestaient incessamment; on les sépara pour qu'elles fussent rendues à cet isolément qui est la première condition de la vie monastique. Cette mesure se fit régulièrement par un mandement de l'archevêque de Paris, chef de la juridiction diocésaine.

Cependant la question du jansénisme n'était point finie; le pamphlet religieux du père Quesnel était reproduit sous mille formes, il se répandait parmi les parlemenlaires, il était devenu comme la profession de foi d'un grand parti. Le conseil de Versailles devait en obtenir la condamnation par l'autorité souveraine du pape ; ensuite l'interdiction prononcée contre les jésuites pour les prédications et les confessions dans le diocèse de Paris n'était-elle pas un acte de violente opposition contre le roi , que les pamphlets accusaient de s^être initié aux jésuites? n'était-ce pas dans le parti janséniste qu'on disait et répétait que Louis XIV était jésuite profès et en robe courte? ii'avait-on pas écrit qu'au jour de Pâques , le père Letellier avait fait communier le roi un papier à sa main, acte d'admission et d'affiliation aux idées de la compagnie de Jésus? Ces bruits circulaient dans toutes les réunions jansénistes ; dès lors , interdire aux jésuites l'exercice de leur ministère dans le diocèse de Paris, n'était-ce pas blesser le roi lui-même par une de ces mesures qui allaient droit à l'insulte de la couronne et bravaient son pouvoir '?

* Les patnpLlets huguenots accusèrent le roi de s'être initié aux doctrines et

Louis XIV , jaloux de maintenir l'unité de sa puissance , s'adressa au pape Clément XI pour obtenir la condamnation du pamphlet du père Quesnel ; on ne sait pas assez tout ce qu'un livre peut jeter d'embarras et de difficultés dans une situation politique; le roi suivit avec sollicitude les négociations avec Rome ; Clément XI comprit la nécessité d'un acte de souveraineté catholique contre les doctrines de Quesnel. Le pape, satisfait delà marche ferme et décidée de Louis XIV , accéda aux désirs de l'ambassadeur en lançant la bulle Unigenitiis^ ; sa forme était absolue; Clément XI condamnait les maximes du père Quesnel , sans en excepter une seule proposition. Un premier triomphe était ainsi obtenu contre la cabale et lecardinal deNoailles qui avait approuvé quelques maximesde Quesnel; le roi interpella le prélat en vain , il prononça son exil , et quand il fut rappelé à Versailles , Louis XIV lui dit : « Est-ce que , monsieur le cardinal , vous voudriez avoir un parti?» Le souvenir du cardinal de Retz et de l'époque frondeuse agitait ces tètes de la cabale , du jansénisme et du parlement. Il ne faut jamais oublier que ces difficultés arrivaient dans les temps d'une invasion désastreuse où tout semblait tourner contre la monarchie de Louis XIV ; et c'est précisément ce qui rendait dangereuse et coupable l'opposition du jansénisme.

La bulle IJnigenitus fut publiée au moment où la paix d'Utrecht mettait à la disposition du roi les forces de la monarchie ; la cour de Versailles pouvait dès lors agir plus activement pour réprimer les partis à l'intérieur; on devait désormais faire accepter cette bulle par les évêques et les parlemens , les deux autorités compétentes dans tout ce qui touchait aux questions religieuses. L'obéissance des évêques pouvait-elle être refusée? les vraies doctrines catholiques n'admettaient pas de pouvoir au-dessus du souverain pontife. Mais il était né dans le quinzième siècle une secte mixte qui voulait concilier l'infaillibilité de Rome et les droits de chaque église nationale ; un grand nombre d'évêques étaient partisans du système désigné sous le nom d'église gallicane , et ces évêques ne recevaient les bulles qu'avec certaines restrictions. Le roi convoqua une sorte de concile des évê-

aux opinions des jésuites ; sans s'afïilier aux jésuites , le roi avait senti fpi'il fallait s'appuyer sur le parti catholique qui lui prêtait des forces contre les réfugiés, cl voilà pourquoi il se plaça au centre du jésuitisme, la grande organisation de l'Église.

' La bulle Vnïgenitus est sous la date du 8 septembre 1713.

ques résidant à Paris ; il leur soumit la bulle Unigenitus; quelques-uns refusèrent de l'accepter dans tous ses termes ; la majorité se plaça dans les opinions du roi , un ordre du conseil enjoignit à la Sorbonne de l'enseigner. La résistance fut inutile , le pouvoir voulut être obéi, sa volonté fit loi ' .

Il en fut de même pour le p arlement ; la majorité de Messieurg était dévouée aux opinions de Jansénius; plus d'une fois présidenset conseillers allaient le dimanche entendre solennellement l'oirice à Saint-Séverin ; nul ne se serait permis la fréquence de la communion ; tous désiraient l'état de grâce , et voulaient constamment s'y tenir. Messieurs de la grand'chambre ou des Tournelles avaient dans leur Yieille bibliothèque en noyer , le livre de Quesnel , et le feuilletaient silencieusement, souvent avec enthousiasme. Si le parlement avait été libre de ses suffrages comme aux temps de Bignon , du brave conseiller Broussel et des frondeurs , il eût certes repoussé la bulle Unigenitus, si contraire aux libertés de l'église gallicane, dont Dupuy »?ait écrit l'histoire dans ses cinq gros in-folios; mais toute indépeadance parlementaire était alors anéantie ; le seigneur roi ne permettait pas la plus petite remontrance sur les ordres de sa volonté; il fallait enregistrer sans mot dire, comme simple mémoire de date, les actes de la royauté. Quand la bulle Unigenitus vint à la cour , il j eut plus d'un murmure sur les sièges; on fit entendre plus d'une plainte , mais la lettre de cachet était expresse ; elle était scellée selon le bon plaisir. Ferait-on des remontrances au roi? elles seraient rejetées comme toutes celles qu'on avait faites jusqu'à ce jour ; lorsque M. l'avocat général Joly de Fleury requit l'enregistrement de ladite bulle, le parlement en passa par la volonté du roi; on voyait sous leurs mortiers et bonnets les physionomies mécontentes de ces présidons et conseillers; les plus hardis exigèrent que l'enregistrement ue dit pas le mot unanimes : un bon nombre avaient protesté.

La bulle Unigenitus devint une sorte de constitution pour l'Église de France. Le roi voulut qu'on l'enseignât en Sorbonne, et qu'elle fût la loi de tous les corpsjudiciaires.C'étaitune grande douleur pour les conseillers, et néanmoins la force morale du parlement s'accroissait;

' On a laot écrit sur cette grande question de la bulle Unigenitus, qu'il est impossible de ne pas voir sous la querelle theulogique une difliculté de pouvoir et d'opposition, difficulté qui se produit a toutes les époques sous d'autres formules.

ET SES RELATIONS DIPLOMATIQUES. 17t

on l'avait fait intervenir une fois déjà dans la grave question diplomatique des renonciations espagnoles , et aujourd'hui encore , quoique Messieurs n'eussent opiné que du bonnet , sans liberté ni volonté , ils étaient appelés à donner valeur à une bulle papale ; plus tard cette autorité parlementaire se trouva pour le testament de Louis XIV. Depuis ce moment , toutes les questions de police intérieure dans la monarchie se rattachèrent à l'exécution de la bulle ihiigmitus, et k la constitution qui en fut la conséquence. Cette bulle suscita bien des résistances, elle appela des mesures de rigueur violentes ; le clergé fut partagé en deux fonctions : la cabale se jeta dans le jansénisme ; le pouvoir royal adopta l'unité catholiqne , la pensée d'obéissance absolue de l'école des jésuites. 11 y eut des persécutions contre les jansénistes parce qu'ils se mêlaient aux idées de rébellion morale. Ou ne conprend pas aujourd'hui ces querelles pour des sentimens et des opinions qui n'ont plus cours ; mais, à toutes époques , le pouvoir et l'opposition se placent sous l'empire de certaines formules qui deviennent les discussions dominantes dans la société. La bulle i'nigenitua fut le principe de l'autorité ; le jansénisme exprima la résistance ; quand on poursuivait les partisans du père Quesnel , le but était de briser le parti de mécoutens qui avait armé l'étranger contre la France. Le jansénisme était ménagé par les ennemis coalisés, par les huguenots et les réfugiés ; ils le sonsidéraient comme une opinion mixte entre la réforme et le catholicisme , une espèce de tiers parti qu'on voulait s'attirer; les pamphlets hollandais faisaient l'éloge de la petite iiglise ; on avait espérance sur elle pour seconder un mouvement parlementaire favorable à la liberté publique , hautement annoncée par la coalition comme le terme de ses efforts contre Louis XIV ! On s'explique dès lors la persécution. A moins qu'un pouvoir ne soit insensé, la persécution a toujours un but , une pensée ; on ne persécute que oe qui est redoutable !

172 ' LOUIS XIV, SOK GOrVERNEMENT

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