CHAPITRE LXXXIII
NÉGOCUTIONS AVEC l'eMPIRE. — TRAITÉ DE RASTADT.
Causes qui empêchent l'Empire de traiter à Utrccht. — Campagne de Villars sur le Rhin. — Siège de Landau. — De Fribourg. — Entrevue du prince Eugène cl de Villars à Rastadt. — Proposition de paii. — Négociations. — Traité définitif avec l'Empire. — La Bavière reconstituée. — Protestation de Jacques IIL
Les plénipotentiaires allemands au congrès d'Utrecht n'avaient pris qu'une part indirecte à ces conférences diplomatiques ; le contreprojet du comte de Zinzendorff différait trop des bases posées par les ambassadeurs de France et d'Angleterre , pour que les envoyés de l'Empire intervinssent comme partie contractante au traité d'Utrecht; l'empereur voulait joindre à la boule d'or, à l'épée de Charlemagne, la couronne de Castille , tandis que la France , la Hollande et l'Angleterre admettaient la légitimité de Philippe V, roi d'Espagne et des Indes : en conséquence , M. de Zinzendorff se retira tout à fait du congrès , se refusant à signer aucun des protocoles conclus dan» les conférences. L'Empire restait donc en hostilité contre la monarchie de Louis XIV.
Après le combat de Denain , une noble flerté avait brillé au front de la gentilhommerie de France ; elle avait repris cette attitude mâle et belliqueuse qu'elle avait dans la jeunesse de Louis XIV, alors qu'elle sortait des troubles civils de la Fronde ; Villars avait donné le signal d'une marche en avant, et les Impériaux^avaient été repoussés sur le Rhin. La guerre s'était portée dans l'Alsace; la suspension d'armes et la paix avec la Hollande et l'Angleterre préservaient la frontière nord ; le maréchal de Villars pouvait donc disposer de toutes ses forces dons l'est. Les bords du Rhin étaient bien connus au
maréchal ; il aimait ces campagnes fleuries de la Souabe , ces villages si gais , si verdoyans de la rive droite ; ces montagnes boisées qui couronnent la Forêt-Noire jusqu'à Baden , beau vallon aux eaux merveilleuses, où tout respire le plaisir et la vie! Le maréchal de Yillars porta son quartier général à Strasbourg, cité forte, que la coalition voulait naguère démanteler , tandis que le prince Eugène se concentrait autour de Stuttgard, la ville des cigognes aux ailes grisâtres, heureux présage quand au printemps on les voit s'abattre sur les grands toits délivrés de neige '.
Les Impériaux commencèrent un mouvement en avant sur Manheim ; l'armée d'Italie avait rejoint le corps du prince Eugène; avec ces forces réunies on pouvait livrer bataille ; le maréchal de Villars ne la craignait pas, et à son tour il ordonna au maréchal du Bezons d'assiéger Landau, alors défendu par le prince Alexandre de Wurtemberg. Plusieurs assauts furent donnés, et la vaillante noblesse allemande résista sur la brèche avec sa valeur accoutumée ; Landau, courageusement attaqué, se rendit au maréchal; c'était un point d'appui important pour se frayer un passage sur la rive droite du Rhin , projet hardi conçu par le maréchal de Villars , qui voulait porter le théâtre de la guerre en Allemagne. Villars occupait le prince Eugène par des marches et des contre-marches ; tout à coup , par une nuit obscure, les Français passèrent le Rhin entre Kehl et Fort-Louis ; on avait simulé un mouvement sur Mayence , tandis que toute l'armée se rangeait en bataille sur la rive droite, étendant ses ailes dans la Souabe. Le siège deFribourg fut résolu; la ville fut emportée comme Landau l'avait été, et les Français furent maîtres aussi de cette Forêt-Noire , antique pays de traditions , que l'on ne traverse jamais sans rêver aux grandes aventures chevaleresques, aux fées, aux enchanteurs, à ce peuple fantastique que les chroniques avaient jeté dans les silencieuses retraites des Ardennes et de la Forêt- Noire; magnifique spectacle que ces forêts de la création, épaisse chevelure du géant de la terre , dont les Alpes sont les ossemens !
Les succès de cette campagne étaient jusqu'ici pour la France ; l'armée avait passé le Rhin , elle mettait à contribution tout le pays jusqu'à Stuttgard. Le maréchal de Villars aimait ces excursions dans
' J'ai retrouvé des souvenirs du maréchal de Villars et des Français de Louis XIY dans un grand nombre de pièces municipales du Wurtemberg et de la Bavière.
les pays neufs; il était un peu avide d'argent de son naturel , et ces Tilles allemandes , si opulentes, étaient faciles pour le paiement des subsides de guerre ' ! Le plan du maréchal était hardi; il voulait encore une fois porter les batailles dans l'électorat de Bavière, où. le peuple était très-mécontent du gouvernement autrichien. La cour n'approuvait pas cette courageuse pointe , parce qu'elle savait la France épuisée ; toutes les pensées étaient alors à la paix ; la guerre, même extérieure, fatiguait les esprits; on n'en voulait plus. Fallait-il de nouveau s'exposer aux chances d'une bataille sur le Danube? une grande leçon n'avait-elle pas été reçue à Hochstedt? devait-on compromettre la sûreté de l'armée? M. de la lloussaye, intendant de l'Alsace , reçut ordre de communiquer des propositions de paix au baron de Hundheim , ministre du grand-duc palatin , et par l'organe de ces deux intermédiaires il fut convenu que le maréchal de Yillars et le prince Eugène auraient une entrevue militaire à Rastadt pour préparer les bases d'un traité définitif entre la France et l'empereur ^
Quand on a quitté Baden , sur la route de Carlsruhe , jolie cité toute neuve , monotone de formes , avec ses maisons blanches et alignées, vous voyez Rastadt, le petit bijou delà Souabe ; ce fut là que le prince Eugène et le maréchal de Villars durent se réunir en la maison de ville pour conférer des conditions de la paix entre la France et l'Empire. Le rendez-vous fut ponctuellement tenu ; ces deux grands hommes de guerre avaient désir de se voir , de se toucher pour ainsi dire ; Yillars avait alors soixante-un ans ; sa figure, sans être belle , avait gardé les traits saillans de la race noble , cette physionomie mâle et hardie qui l'avait fait distinguer dès sa jeunesse, même par la prude M""^ Scarron ; sa large perruque descendait en flots noirs sur son habit de drap d'or , et se mêlait aux insignes de l'ordre du Saint-Esprit ; le maréchal de Yillars conservait dans les camps ces formes polies, souvent fanfaronnes , de la noblesse française. Le prince Eugène avait dix ans de moins que Yillars ; ses traits se mélangeaient de Savoie et de Soissons, comme le blason des Carignan et des Mazarin ; il avait la parole facile , le corps frêle , un peu mal fait; mais rien ne pouvait se comparer à son élocution persuasive;
' Plusieurs actes municipaux des villes de Stultgard, Baden, Rastadt constatent les contributions levées par Villars dans les deux campagnes de la Souabe. 1713. ^ Dépêches de M. de La Houssaye. Juin 1713.
Kugène avait du sang de la France et de l'Italie , la triple conditioa de iaflnesse, de l'activité et du courage.
L'entrevue de Rastadtfut longue et importante; les deux plénipotentiaires durent exposer les projets divers de leurs cours. Le prince Kugène aborda frandiement la question de l'Espagne , et au noaî de l'enapereur il déclara que si la maison d'Autriche renonçait à la couronne des Castilles, elle devait trouver au moins une indemnité en Allemagne et sur les irontières du Rhin ; les bases du congrès d'Utrecht n'étaient même pas assez larges; il fallait à l'Autriche la Bavière, l'Alsace et les Pays-Bas , comme compensation du sacrifice qu'elle faisait de ses droits à la couronne d'Espagne. Villars répondit que les pleins pouvoirs de sa cour , loin de s'étendre à des concessions aussi décisives , ne lui permettaient pas d'aller au-delà de la cession des Pays-Bas espagnols ; la frontière de l'Alsace serait limitée par Landau , mais une condition expresse de la paix était que l'électeur de Bavière fut absolument rétabli dans ses possessions héréditaires; ii n'y avait pas de traité possible sans cette condition. L'entrevue fut très-secrète, et les papiers des affaires étrangères indiquent que Villars fit des propositions directes au prince Eugène pour quitter le service de l'empereur et passer sous le drapeau de France ; on lui donnait un magnifique lot ' : le titre de prince français , la propriété de Ghambord et l'héritage des Bouillons. Eugène écouta tout , mais l'état de guerre interdisait l'acceptation d'un projet qui , sous les armes, eût été une véritable défection.
Les premières conférences de Rastadt furent ainsi rompues; elles n'avaient pas un caractère essentiellement diplomatique ; c'étaient deux généraux en chef qui conféraient sur les moyens d'arriver à une suspension d'armes. On avait parfaitement établi, dans ces conférences, les points divers sur lesquels les négociations différaient; la correspondance du prince Eugène avec la diète réunie à Ratisbonne développe les causes qui ont déterminé la rupture des conférences*. La France exigeait même plus qu'elle n'avait demandé
' Dépêches de Villars. Janvier 1714.
* « Je suis parti ce malia de Rastadt, et le maréchal de Villars est parti en même temps pour Strasbourg. J'ai remis à ce maréchal ma dernière réponse sur le projet de la France, et je resterai aux environs de Stultgard. Vous verrez par mes notes que la France ne veut pas sincèrement la paix. Il est indispensable que 1 ou fasse tous les efforts possibles pour porter celte couronne à des condilioas
dans le congrès d'Utrecht, elle voulait la démolition des forteresses du Rhin , la possession entière et complète de l'Alsace. Si donc on déi^irait une meilleure part, il fallait se préparer pour la guerre. La dernière campagne avait rendu la France impérative et orgueilleuse; on ne pouvait lui répondre que par de grands développemens de forces militaires. En conséquence de ces dépêches, l'armée des Impériaux se concentra autour de Stuttgard ; vingt-cinq raille hommes d'infanterie vinrent la rejoindre; tout se disposa pour un coup décisif. Le prince Eugène voulait reprendre les avantages perdus par la surprise de Dcnain : une bataille rangée avec le maréchal de Villars était son orgueil.
Cependant, en quittant Rastadt, les deux généraux en chef des armées de France et de l'Empire, n'avaient pu rompre toute espèce de communications ; ils avaient déclaré seulement qu'ils en référeraient à leurs cours sur les points principaux du traité. Les exigences du maréchal de Villars paraissaient exagérées ; ont convint que le prince Eugène recevrait à Stuttgard les dernières résolutions de l'Empire, en même temps que le maréchal de Villars se rendrait à Strasbourg pour attendre le courrier du cabinet de Versailles et ses nouvelles instructions. Les questions sur lesquelles on était en dissidence portaient : 1° sur la possession et la souveraineté des Pays-Bas ; 2° sur rélectorat de Bavière ; 3° sur la démarcation des frontières du Rhin. L'empereur consentait à abandonner la question espagnole ; il voulait bien reconnaître Philippe V, mais il exigeait une indemnité réelle et territoriale, en compensation d'un si grand sacrifice des droits de sa maison.
Sur le premier article, la difficulté n'était pas capitale; le roi de France ne s'opposait point à ce que la maison d'Autriche obtînt la souveraineté des Pays-Bas; car jamais la Hollande et l'Angleterre même n'eussent souffert que Louis XIV prît possession de ces provinces; c'était pour l'en empêcher que la plupart des guerres avaient été entreprises ; il n'y avait que l'électeur de Bavière qui pouvait se plaindre, et encore son gouvernement n'avait-il été que passager sur les provinces ; en les cédant à l'Autriche, on revenait au vieux droit public, à cette succession de Marguerite de Flandre, la célèbre gou-
plus modérées, à moins qu'on ne veuille s'attendre à la ruine totale de la liberté germanique. Eugène. » (Dépêche du 7 février 1714 au prince de Lowenstein.)
vernante des Pays-Bas! Depuis Charles-Quint, la souveraineté de l'Autriche était admise; tout y était assoupli, les mœurs, les habitudes, la religion même du peuple.
Sur le second point, relatif à l'électorat de Bavière, il était évident encore que l'Autriche ne pouvait prétendre à cette absorption d'un État, fidèle allié de la France. Les intérêts germaniques n'étaient-ils pas violés par cette confiscation du plus grand électorat au profit de l'Autriche? Puisque la France consentait à céder les Pays-Bas, il fallait également que l'Autriche restituât la Bavière pour établir une compensation raisonnable. Un congrès devait être, en quelque sorte, la restauration de tous les antiques droits ; la France insistait sur ce point , parce qu'elle suivait la vieille politique de Henri IV et du cardinal de Bichelieu, qui consistait à enlacer la maison d'Autriche de souverainetés territoriales assez puissantes pour la contenir dans ses vues ambitieuses. Les électorats de Saxe, de Bavière, de Brandebourg, furent successivement les auxiliaires de la France; il fallait se réserver cette force contre les prétentions de l'empereur. M. de Yillars fit, de la restauration de l'électeur de Bavière, une condition impérative du traité '.
, Les limites de la France sur le Bhin furent non moins disputées. L'Autriche était partie de la base du congrès de Gertruydenberg; elle réclamait une grande portion de l'Alsace, et tout ce qui, depuis le traité de Munster, avait été conquis par la France sur l'Empire. Le cabinet de Versailles, non seulement partait des stipulations du congrès d'Utrecht, mais il avait agrandi ses prétentions. Déjà pénétrait dans les idées diplomatiques cet axiome que la rive gauche du Rhin était dans le domaine de la France; on se résumait par demander la possession de Landau, et d'une tête de pont pour protéger Strasbourg : telles étaient les limites qu'exigeait provisoirement le cabinet de Versailles, pour servir de base aux préliminaires politiques. Le maréchal de Villars envoya au prince Eugène l'offre expresse de reprendre les négociations à Rastadt, et d'y attendre les intentions définitives de leurs cours. 11 y avait épuisement de part et d'autre ; si la diète votait avec parcimonie les hommes et l'argent pour la continuation de la guerre, la population de France était non moins fatiguée par les impôts et la levée des milices. Les opinions avaient une irrésistible tcn-
* Dépêches de Yillars. Février 1714,
178 tons XIV, SON GOrVERNEMENT
èavre vers la paix , tout le monde la désirait, on avait l'exemple récent des transactions d'Utrecht, et l'on voulait en finir avec une guerre qui dévorait les ressources.
Ces considérations amenèrent une seconde entrevue entre le prince "Kugènc et le maréchal de Villars. Le prince avait quitté Stuttgard, et quand il fit son entrée dans Rastadt, il trouva le maréchal de Villars qui était arrivé en toute hâte de Strasbourg avec les pleins pouvoirs du roi. Ces deux généraux se donnèrent des repas splendide*, des soupers éclatans de bougies ; les vins de France et du Rhin coulèrent à grands flots. Dans une conférence de nuit, les préliminaires furent signés entre la France et l'Empire ; on y convenait des points essentiels d'un traité définitif. L'empereur conservait le Milanais, la Sardaigne, les côtes de Toscane, tous les États d'Italie enfin que le roi d'Espagne possédait du chef delà maison d'Autriche ; Louis XIV cédait encore à l'empereur l'entière souveraineté des Pays-Bas; Kehl et le vieux Brisach revenaient en la possession de l'Autriche ; Landau restait au pouvoir de la France comme barrière du côté du Rhin ; l'électeur de Bavière était rétabli dans son électorat héréditaire, et avec lui l'électeur de Cologne, de la même maison, naguère mis au ban de l'Empire par un décret de la diète. Les préliminaires signés dans cette entrevue furent portés en courrier par M. de Contade à Versailles, et ratifiés immédiatement par le cabinet. La paix était faite».
On remarquera que cette guerre avec l'Empire fut de part et d'autre mollement poussée ; il y a des époques où tout est à la paix, comme en d'autres temps tout marche aux hostilités violentes. Après le traité d'Utrecht, on voit qu'il n'existe plus d'élémens de guerre ; on «ébattait pour en finir ; les chefs n'avaient plus cette vigueur des campagnes de Mariborough ; le prince Eugène n'attaque pas, et demeure constamment sur la défensive ; Villars borne ses expéditions sur les deux rives du Rhin; il profite de l'effet moral delà surprise de Denain, mais il ne va plus avec cette hardiesse de bataille qui refoulait naguère les Impériaux sur le Danube. On hâta la signature du traité, parce qu'il n'y avait plus dans les esprits cette énergie nécessaire pour les époques de crise.
Elle était heureuse la paix avec l'Empire! c'était d'abord un im-
' Le Irailc porte la date du 6 mars 1714,
mense pas d'accompli , que la cession do l'Espagne à la maison de Bourbon. Qui aurait dit jamais que les successeurs de Charles- Quint, les descendans du puissant empereur, auraient abdiqué celte couronne de Castille , noble escarboucle du sceptre impérial ! et Louis XIV ne devait-il pas se glorifier d'avoir ainsi achevé l'œuvre de sa vie politique ! Son petit-fils régnait en Espagne et sur les Indes; il avait assuré pour toujours ses frontières méridionales; il n'avait plus qu'à se défendre au nord , dans le cas d'une guerre contre l'Europe. Le roi avait sauvé la nationalité française ; seul , il avait eu foi dans la force et la dignité de son pays ; Philippe V était reconnu par toute l'Europe , par l'Autriche même , qui avait poussé le cri des batailles; quel vaste résultat pour le présent et l'avenir!
Une autre clause de cette paix de Rastadt rétablissait l'électeur de Bavière dans ses droits électoraux , avec l'antique souveraineté de sa maison qui se mêlait à la grande épopée carlovingienne. Le roi avait insisté pour que cette restauration fût complète * ; le cabinet de Versailles se créait ainsi des princes amis dans le sein même de l'Allemagne. Ce fut toujours la politique de la France , et , chose curieuse, si la maison de Bavière devait son rétablissement à Louis XIV , un siècle après , jour pour jour en quelque sorte , la maison de Saxe devait sa restauration aux instances de Louis XVIII ; car la Prusse , en 1814, voulait envahir la Saxe, comme l'Autriche au dix-huitième siècle avait absorbé la Bavière *. La diplomatie des Bourbons fut habile et persévérante; il faut la suivre dans son unité depuis Louis XIV jusqu'au malheureux Louis XVI , un des princes les plus capables dans les branches essentielles de gouvernement en France : la diplomatie et la marine. Le traité d'Utrecht et la convention de Rastadt devinrent les deux actes définitifs de la paix européenne ;
* Art. 7». € Pour ce qui est de la maison de Bayière, sa majesté impériale et l'Empire consentent , par les motifs de la tranquillité publique, qu'en vertu en présent traité, et du traité général et solennel à faire avec l'empereur et l'Empire, le seigneur Joseph Clément , archevêque de Cologne , et le seigneur Maximihen Emmanuel de Bavière soient rétablis généralement et entièrement dans tous leurs États, rangs, prérogatives, régaux, biens, dignités électorales et autres , et dans leurs droits en la manière qu'ils en ont joui ou pu jouir avant celte guerre, et qui appartiennent à l'archevêché de Cologne et autres églises nommées ci-après, ou à la maison de Bavière. » (Traité original de Rastadt, ann. 1714.)
^ Voyez mon travail sur la Restauration, tome II. C'est au congrès de Tienne que la légation française sauva la Saie.
les ambassadeurs furent immédiatement désignés: M. le duc d'Aumont avait eu d'abord l'ambassade d'Angleterre, mais on reconnut que son esprit était trop impétueux , pas asïcz ployant et assoupli ; on le remplaça parle marquis d'Alègre, qui déjà avait habité l'Angleterre; M. Ghateauneuf de Castagnières , conseiller au parlement, eut l'ambassade de La Haye ; M. de liaisons de Poissy obtint l'ambassade de l'Empire; le marquis de Lassé fut envoyé en Prusse; le marquis de Yillars-Brancas en Espagne; M. de Moutchevreuil en Portugal, et le marquis de Sarnac en Savoie. Tout ce corps diplomatique reçut des instructions de M. de Torcy pour le maintien de la paix , et de plus le roi ordonnait à ses ambassadeurs de multiplier les relations commerciales , afin d'indemniser ses sujets des pertes énormes éprouvées pendant la guerre '.
Au milieu de ces douces satisfactions de la paix , une voix grave et retentissante venait troubler la conscience royale de Louis XIV ; c'était celle du jeune Jacques Stuart , qui protestait pour le maintien de ses droits indélébiles à la couronne d'Angleterre. Dans le triomphe du fait victorieux et puissant, un sentiment mélancolique se rattache à la protestation de ces princes orphelins du trône et qui vivent sur la terre d'exil; il est si facile d'aller aux pouvoirs heureux , que l'on doit pardonner cet intérêt de poésie et de tristesse qui suit les grandes races tombées. Jacques 111 , reconnu et salué roi d'Angleterre par Louis XIV à Versailles, avait habité Saint-Germain toujours traité en monarque par le roi de France ; après la malheureuse expédition du chevalier de Forbin en Ecosse , Jacques Stuart avait demandé à servir la France, et lors de l'invasion de 1709, il marcha aux frontières sous le nom du chevalier de Saint-Georges ; il y avait combattu vaillamment: Le jeune Jacques 111 était en correspondance avec Marlborough et la reine Anne : le projet de restauration des Stuarts était public en Angleterre , et l'aristocratie de 1G88 , implacable , mettait à prix la tête du fils de ses anciens rois ; elle lui préférait une race obscure de petits princes allemands , parce qu'avec une famille inconnue , l'aristocratie devait rester maîtresse du gouvernement. Lorsqu'une classe de la société a fait un roi , elle le garde , le protège comme son ouvrage; ce n'est pas pour lui qu'elle se dévoue, mais pour elle-même ; c'est son propre pouvoir que cette classe dé-
• Instruction de M. de Torcy. Janvier 1714.
fend. La révolution d'Angleterre était fondée sur l'Église et l'ttat, sur les privilèges des évêques et des lords; la succession protestante était la base du gouvernement politique.
Jacques III avait écrit à sa sœur la reine Anne une lettre touchante pour réveiller en elle les sentimens de pieuse amitié de famille * ; Jacques Stuart invoquait les droits du sang pour le dernier mâle de sa race ; mais la reine Anne était-elle souveraine de ses ac« tions en face de tous ces lords protestans qui , dans leur égo'iVme de fortune et d'araour-propre, eussent sacriflé la tête du noble et beau jeune homme à cette usurpation qui avait commencé par l'envahissement des menses abbatiales, et finissait par la couronne? Rien n'est plus décidé à la défense d'un gouvernement que les caractères et les intérêts qui se sont compromis avec lui. Lorsqu'on négocia dans les conférences d'Utrecht, Jacques Stuart vit bien que sa présence à Saint-Germain gênait les stipulations du traité ; Louis XIV n'était pas aussi puissant que lors des transactions de Ryswick, et Prior exigeait plus que ce comte de Portland qui vint à Versailles ^ brillant ambassadeur de Guillame III. Le chevalier de Saint-Georges quitta Saint-Germain que la mort de sa jeune sœur avait couvert de deuil ; il se retira en Lorraine, dans cette jolie ville de Bar, gracieuse rivale de Nancy sous ses nobles ducs; puis il courut habiter Avignon, la ville papale , car les cités soumises à la domination du pape furent toujours des asiles pour les grandes infortunes. Avant d'abandonner la terre de France et le château, vieil abri de sa race, Jacques III , roi d'Angleterre, protesta à la face du ciel contre des stipulations qui le privaient de sa couronne légitime ; il prit à témoin sa vie entière pour constater qu'il n'avait en rien manqué à ses destinées ; il se déchargeait d'avance de tous les maux qui pourraient accabler ses sujets par suite de l'usurpation, et de la guerre civile dans sa triste patrie ^»
* VoicU'autographe de cette lettre : « Madame, c'est à vous qu'est réservé le glorieux ouvrage de ma réintégration dans mes droits lésitimes ; la voix de Dieu et de la nature vous y appelle : les promesses que vous avez faites au roi notre père vous y enjoignent. Je me flatte que si vous êtes guidée par votre propre inxlinalion, vous accueillerez la juste et franche proposition de préférer votre propre frère, le dernier mâle de votre nom, à des étrangers d'un autre langage et d'uu ^utre intérêt. Des affaires de cette importance ne peuvent être convenablement traitées par lettres ; je vous prie de m'envoycr quelqu'un muni de votre plein pou~^ voir , ou de donner sûreté pour celui que je vous enverrai. Jacques, roi, »
* « Nous prolestons «olenaellement, et en la meilleur forroe que faire se peut^
Ti. 9
182 LOUIS XIV, SOiN GODVERNEMENT
Ces protestations, que la puissance moqueuse rejette comme un cri impuissant des vaincus, retentissent souvent dans la postérité; que resterait-il à l'opprimé, si la protestation ne venait grandir et fortifier sa cause? C'est l'arme de la conscience et du droit, elle égalise le faible et le fort , elle donne au captif la grandeur de sa liberté morale. La poésie ne s'attache pas au diadème où brillent de mille feux les joies de la vie , elle suit les traces de ces princes infortunés que les orages ont jetés loin du foyer des ancêtres; la condition humaine n'est pas la joie , mais le malheur ; et voilà pourquoi elle sympathise avec ces revers de fortune qui broient les grandes races ! Le roi Jacques Stuart commence dès lors sa vie agitée de persécution ; Louis XIV a signé le traité d'Utrecht comme une nécessité politique , il tient à l'exécuter de bonne foi ; mais il ne se jette pas assez complètement dans le système anglais , qu'il veuille oublier te qu'il doit à la royauté d'un Stuart catholique , le plus fidèle allié de la France. Les deux questions sur lesquelles Louis XIV se montre difficile , c'est la démolition de Dunkerque et l'exil de Jacques III : sur le premier point , le roi cherche à éluder tout ce que cette obligation d'abaisser une ville française a d'humiliant ; il pousse avec énergie les travaux du canal de Mardick , destiné à remplacer le port de Dunkerque. Louis XIV continue sa royale protection aux Stuarts ; la reine douairière d'Angleterre habite Saint-Germain. La correspondance avec Jacques III est active ; on n'abandonne pas ses prétentions royales à la mort de la reine Anne. L'aristocratie des whigs veille sur toutes ses démarches , et c'est ce qui explique l'ambassade de lord Stair dans les derniers temps de Louis XIV et sous Philippe d'Orléans, régent de France.
contre tout ce qui pourra être généralement statué ou stipulé à notre préjudie*, comme étant nul de plein droit par le défaut d'autorité légitime ; nous protestons aussi et déclarons que les défauts de cette protestation ( s'il s'en rencontre quelques-uns dans la forme) ne pourront nuire ni préjudicier ni à nous, ni à nos héritiers légitimes, non plus qu'à nos royaumes ou à nos sujets, et par ces présentes, scellées de notre grand sceau, nous nous réservons tous nos droits et actions en leur entier, et nous déclarons qu'elles demeurent et demeureront sauves et entières; nous protestons enfin devant Dieu que nous serons exempt de toute faute ou blâme, et qu'on ne pourra rejeter sur nous la cause des malheurs que les injustices qu'on nous a faites, ou qu'on nous fera après, pourront attirer sur nos royaumes et sur toute la chrétienté. Donné à Saint-Germain, le 23 avril 1712, et de notre règne le !!«. Jacqdes, roi. Par le roi, de sa propre main. »