‹ Louis XIV (volume 2)Chapitre 3 sur 30 · CHAPITRE LXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXII

TENTATIVES DS NÉGOCIATIONS POUR Là PAIX.

Démarches de la France auprès de l'Angleterre et de la Hollande. — Refus des alliés. — Nouvelle tentative. — Mission de SIM. de Rouillé et de Torcj à La Haye. — Délibération des alliés sur les articles préliminaires. — Projet imposa à la France. — Rupture des négociations. — Dépêches du roi Louis XIV. — Correspondance avec les plénipotentiaires.

Au milieu des calamités publiques et des efforts inouïs d'une campagne vigoureuse , l'opinion de la bourgeoisie s'était prononcée pour la paix; rien n'est plus facile et plus populaire que d'exprimer ainsi des sentimens pacifiques quand un pays est fatigué ; on conquiert l'assentiment de la foule sans s'exposer à des sacrifices personnels. Partout le mot magique de paix retentissait en France; les bourgeois, !e commerce, les clercs et les parlementaires se lassaient de tant de «ouffrances. Le roi ne pouvait faire un pas en dehors de Versailles «ans entendre les plaintes de toutes les classes de la monarchie ; on avait commencé la guerre avec ardeur et cette gaieté française qui animait la bravoure du soldat ; mais un découragement profond s'était emparé des esprits; chacun pariait des malheurs de la patrie, des progrès des alliés ; cette opinion était si générale, qu'elle empêchait tous les ressorts de l'administration publique ; elle paralysait les ressources de la France *.

Une telle lassitude des âmes n'avait point échappé au roi Louis XIV, f?t plusieurs fois déjà le conseil avait essayé d'ouvrir des négociations pour la paix. La diplomatie si active et si habile de Versailles avait compris que la coalition n'était pas parfaitement jointe; les intércU

* Mercure, ann. 1709,

4es trois grandes puissances n'étaient pas intimes; ils difTéraient les uns des autres; l'Angleterre ne s'était jetée dans la ligue européenne que pour obtenir une certaine influence sur le continent, et pour lutter contre la suprématie de Louis XIV; mais cette Angleterre, «i fière, si implacable, n'était pas sans avoir des points vulnérables, de» ambitions partout à part. Si le roi de France s'empressait de reconoaître la succession dans la ligne protestante de la maison d'Hanovre» •'il cédait quelques-unes des importantes colonies de l'Espagne, s'il éloignait les Stuarts du territoire de la France, n'était-il pas dans les intérêts du cabinet anglais d'accéder séparément à un traité fondé «ur ces bases? La Hollande, de son côté, était soumise à des sacrifices; elle fournissait des subsides à la coalition ; on pouvait également la satisfaire par des avantages coloniaux et des stipulations de commerce. Le but de la diplomatie de Louis XiV était, comme toujours , d'isoler chacun des coalisés do la ligue commune ; si l'Empire était laissée ses propres forces, que pouvait redouter la France? elle était toujours assez puissante pour repousser les Autrichiens î

D'après ces données, le cabinet de Versailles saisit toutes les occasions d'entamer des négociations séparées avec la Hollande et l'Angleterre. Dans la chaleur du premier mouvement de guerre, Louis XIV sentit bien qu'il ne devait pas agir directement; une telle démarche pouvait témoigner de la faiblesse et compromettre la dignité du roi. Le duc de Bavière fut chargé de tenter quelques ^)uvertures à Londres et à La Haye, mais en son nom personnel , et €omme médiateur pour recouvrer son électoral de Bavière. Le maréchal de Boulïîers reçut l'ordre également de traiter les Anglais qu'il avait à combattre avec l'esprit chevaleresque et toute la grâce française ; le maréchal s'était lié avec le duc de Alarlborough dans une longue suite de campagnes. Il régnait alors un esprit de galanterie et de générosité indicible entre les gentilshommes; les rapports de Boufllers avec le prince Eugène, après la prise de Lille, durent servir aux intérêts de la paix ; c'est ce qui explique la bienveillante réception qui accueillait sans cesse le maréchal de Boufllersà Versailles; on reconnaissait en lui une influence désirable pour préparer une trêve *,

Les premières propositions furent repoussées; l'alliance était encore

'^Gastile et Mercure, ann. 1709.

trop intimement unie pour qu'elle pût ainsi se dissoudre après une simple tentative. La coalition avait de grandes espérances de succès; le retour de Marlborough avait relevé le cœur des puissances confédérées dans un commun dessein de conquête; quelles propositions ferait la France? abdiquerait-on la couronne d'Espagne? L'esprit haineux de Guillaume III semblait présider encore à la coalition sous le ministère whig de la reine Anne. L'Angleterre en avait fait la base de son système; son premier soin avait été de rendre le principe de la triple alliance indissoluble , en créant des intérêts et des passions indcntiques entre les cabinets. Gomment espérer que les coalisés renonceraient alors aux avantages detraitersimultanément, de stipuler tout pour tous? Leur force ne résultait-elle pas précisément de leur intimité ? les cabinets unis n'auraient-ils pas de meilleures conditions que dans un traité? Les premières tentatives de la France restèrent donc sans résultats.

Cependant le cri de paix se faisait entendre plus énergiquement en France : après la désolation de l'hiver de 1709, il y eut un tel mouvement de tristesse, que Louis XIV crut devoir faire officiellement des propositions aux alliés. Ce ne fut plus ici dans le secret d'une négociation intime, mais à la face de tous, afin de convaincre l'opinion publique que les empêchemens à une paix générale ne venaient pas du côté de la France. Souvent ces fatales circonstances se reproduisent dans la vie des empires; souvent les pouvoirs ont besoin de prouver qu'ils veulent la paix, et que les ennemis seuls la refusent; cela retrempe le moral ou l'amour-propre d'un pays, et le jette avec plus d'énergie dans une résistance nationale. Tout fut donc hautement avoué dans les négociations qui alors s'entamèrent entre la France et les alliés. Le cabinet de Versailles désigna d'abord M. le président de Rouillé pour plénipotentiaire à La Haye; M. de Torcy s'y adjoignit lui-même pour donner plus de poids à la négociation ; ce n'était pas trop que l'action du secrétaire d'Etat dans la crise pressante où se trouvait la monarchie. Le cabinet de La Haye indiqua M. Buy et Van der Dussen pour le représenter ; le prince Eugène et le comte de Zinzendorf reçurent des pleins pouvoirs de l'empereur ; le duc de Marlborough et M. de Townsend durent venir au congrès au nom de la Grande-Bretagne. Le lieu des séances fut fixé à Gertruydenberg , puis à La Haye ; on arrêta que ce serait là un congrès pendant la guerre ; on ne devait pas suspendre les hosti-

lités, chacune des parties contractantes voulant conserver les avantages de sa situation.

M. de Rouillé partit de Versailles avec des instructions fort larges, que pouvaient grandir encore les pleins pouvoirs de M. de Torcy. Les plénipotentiaires français étaient autorisés à renoncera la succession d'Espagne, nécessité qui dut coûter bien des douleurs à la fierté de Louis XIV ; ils devaient consentir également à toute cession de forteresses en Flandre pour assurer l'intégralité des Pays-Bas. Enfin, on s'en tiendrait aux articles du traité de Ryswick pour la fixation de la ligne territoriale sur le Rhin. Si les États d'Allemagne demandaient même la démolition de quelques forteresses sur la rive gauche, sous prétexte qu'elles menaçaient leur indépendance, les plénipotentiaires étaient autorisés à y consentir, en laissant toutefois une ligne suffisante de fortifications pour protéger la frontière. La France renonçait à tout système offensif; elle se plaçait dans une simple position de défense territoriale. Ces pouvoirs, comme on le voit, étaient très-étendus ; ils allaient au delà des clauses du traité de Ryswick : Louis XIV abdiquait non seulement la succession d'Espagne pour son petit-fils, mais encore il se résignait à céder les villes fortifiées de la Flandre; fallait-il démembrer les forteresses de l'Alsace, on s'y soumettait encore : l'opinion publique s'était donc bien lâchement prononcée, pour que le roi fût forcé à signer de tels engagemens?

Les plénipotentiaires des alliés reçurent chacun des instructions qu'ils devaient se communiquer mutuellement avant d'engager les préliminaires d'un traité, car on devait agir avec ensemble. Le duc de Marlborough et le vicomte de Townsend ne partirent de Londres qu'avec des instructions précises ; la chambre des lords déclara « que la première condition que les plénipotentiaires dévoient imposer à la France étoit la reconnaissance haute et formelle de la succession dans la ligne prolestante pour la couronne d'Angleterre; les puissances dévoient se rendre garantes de celte clause du traité. » Les communes ajoutèrent au vote des lords une autre résolution : comme Dunkerque avait été un nid de pirates, l'Angleterre tenait à la clause essentielle de la démolition des murailles, forts et redoutes de la ville et port de Dunkerque; les communes se faisaient ici l'expression d'un ressentiment profond de la marine anglaise contre les armateurs français, alors hardis corsaires des côtes de l'Océan '.

' < Sur la nouvelle qui fut portée à Londres qu'on commençoit à traiter de I»

Ij^ LODIS XIV, SON GOlVERNEMEiNT

,, Les instructions dictées par l'empereur d'Allemagne à ses plénipotenlia:res portaient spécialement sur la restitution de la haute et basse Alsace, qui n'avaient été séparés de la confédération que par la conquête violente de Louis XIV; ces provinces n'étaient-elles pas inhérentes à la famille germanique? n'en parlaient-elles pas la langue? l^s plénipotentiaires faisaient de cette cession de l'Alsace la condition première et fondamentale de tout arrangement. Quant aux États- Généraux de Hollande , ils avaient donné pour instruction d'exiger de la France l'abandon d'une large ligne de forteresses qui couvrît tout à la fois les Pays-Bas espagnols et la Hollande ; les États-Généraux voulaient se préserver des invasions successives qui avaient épouvanté les Provinces -Unies; les banderoles tleurdelisées de Louis XIV n'avaient-elles pas menacé les murs de La Haye et d'Amsterdam? On avait souvenir en Hollande qu'au commencement du règne du vieux roi il avait suffi de quelques journées de marche pour que les gen- Ulshommes français vinssent demander raison aux bons bourgeois les injures de gazettes et de pamphlets; aujourd'hui ceux là que les gentilshommes traitaient naguère avec insolence comme des mar" chands de fromages, avaient la haute main dans la paix et la guerre ' ! MM. de Rouillé et de Torcy, en arrivant à La Haye, chargés des

paix , la chambre des seigneurs présenta une adresse à la reine, pour la supplier 'i'avoir soin , en finissant la guerre , d'o!)liger le roi de France à reconnoître le litre de sa majesté, et la succession dans la ligne prolestante; d'engajier les alliés 4 en êlr« garans, et à faire en sorte que le prétendant fût obligé de sorlir du royaume de France. D'un autre côté , la chambre des communes représenta i •etle princesse que la poursuite de la guerre ayant coûté bien du tang et des «résors immenses à la nation angloise, il étoit juste qu'elle en retirât quelque fruit à la conclusion d'une paix ; et que la ville de Dunkerque étant un [ii:l de pirates qui infesloient l'Océan et causoient un mal infini au commerce , on devoit uisisler sur la démolition des fortifications et sur la ruine de son port. » (Annales parlement,, ann. 1T09.)

' J'ai trouvé le document le plus important en original et manuscrit : c'est l'ullimaium des alliés, tel qu'il fut adressé aux plénipotentiaires de France au con- :^rès. Il est en forme de traité , et les ministres français n'avaient plus qu'a y apposer leur signature. Je le publie comme un des plus curieux témoignages d« rhistoire. On peut le comparer avec l'uliimatum des alliés, imposé à l'empereur •an 1814 , au congrès de Chàtillon.

•r 10 On procédera incessamment à faire une bonne , ferme et duraldc paît, confédération perpétuelle, alliance et amitié entre sa majesté impériale, comme aussi entre tous et chacun des alliés de sa majesté impériale, et principalement le royaume de la Grande-Bretagne cl les seigneurs États-Généraux des Provinces-Unies 4'u«€ part , et de l'autre entre sa majesté très-chrétienne et ses

ET SES RELATIONS DIPLOMATIQUES. 3t

instructions de leur cabinet , échangèrent leurs pleins pouvoirs, et demandèrent à chaque puissance séparément les conditions qu'elle pouvait faire à la France pour la paix générale. Avant d'en venir à l'examen des articles d'un projet de traité, une question fondamentale fut posée par les plénipotentiaires des alliés; on demanda aux

alliés. Et comme les conjonctures présentes n'ont pas permis que sa majesté impériale ait préalablement pu recevoir {"agrément et le confcntemcnt de l'Empir» »ur tout ce qui le regarde en plusieurs ariicjes contenu^» dans ces préliminaires. ♦•Jlc tâchera d'obtenir suivant l'usage établi dans l'Empire, le plus toi qu'il sera possible, le consentement et la ralificalion dudil Empire, avsnt l'cïécution de <-.es articles qui regardent particulièrement l'Allemagne.

» 2° Et pour parvenir au plus tôt à ce but si salutaire , et pour en jouir dès à a présent, autant qu'il sera | osible, on est convenu de ces articles préliminaires, «jui doivent servir de fondement aux traités de la paix générale.

» 3° Premièrement, en considération et en conséquence de ladite bonne paix, ei réunion sincère de toutes parts, le roi liès-chrélien reconnoîtra dès à présent publiquement et auihenliquement , comme aussi après dans les traités de paix à faire, le roi Charles III, en qualité de roi d Espagne, des Indes, de Naples, do -Sicile, et généralemennt de tous les États et dépendances compris sous le nom de monarchie d'Espagne, en quelque partie du monde qu'ils soient situés, à la réserve de ce qui doit être donné à la couronne de Portugal et au duc de Savoie , iiuîvant les traités faits entre les hauts alliés, ei de la barrière que ledit roi Charles III doit faire tenir auxdits seigneurs États-Généraui des ProvinccstJnics dans les Pays-Bas, selon la teneur de la grande alliance de l'année 1701 , ••t de ce qui sera dit ci-après du haut quartier de Gutldre , ei des conventions à faire avec ledit roi Charles III , sans en rien excepter davantage, aussi avec tous les droits que le feu roi d'Espagne Charles II a possédés ou dû posséder, tant pour lui que pour ses héritiers et successeurs , selon la disposition teslameniaire "ic Philippe IV , et les pactes établis et reçus dans la sérenissime maison d'Auuiche.

» 4" Et d'autant que le duc d'Anjou est présentem?nt en possession d'une grande partie des royaumes d'Espagne, des côtes de Toscane, des Indes et d'une partie des Pays-Bas, il a été réciproquement convenu que pour assurer l'exécut<on desdits articles et des traités à faire et à achever dans l'espace de deux jnois, à commencer du i" du mois de juin prochain , s'il est possible, sa majesté uès-chréticnne fera en sorte que dans le même terme le royaume de Sicile soit remis à sa majesté catholique Charles III, et ledit duc sortira en pleine libirté et sûreté de l'étendue des royaumes d Espagne avec son épouse, les princes ses mtans, leurs effets, et généralement avec toutes les pcrsonsics qui le voudront suivre. En sorte que si ledit terme finit sansque lediiduc d'Anjou consente à l'exccuiioa de la convention présente, le roi très-chrétien et les princes et États stipulans prendront de concert les mesures convenables pour en aseurer l'entier effet, et atin que toute l'Europe, par l'accomplissement desdits traites de paix, jouisse incessamment d'une tranquillité parfaite.

» S" Pour en avancer l'établissement , sa majesté très-chrétienne retirera dan» les termes desdils deux mois les troupes et les olBciers qu'elle a préscutcmcol en

ambassadeurs de Louis XIV quelle sûreté le roi pouvait offrir pour l'exacte exécution des articles préliminaires, particulièrement en ce qui touchait l'évacuation de l'Espagne. Sur ce premier point, les plénipotentiaires de France répondirent en termes vagues qu'ils s'engageaient sur parole, et que le roi de France devait être cru quand iî

Espafrnc, et aussi celles qui se trouvent dans le royaume de Sicile, aussi bien que dans les autres lieux, pays et États dépendans de ladite monarchie d'Espagne eu Europe, et des Indes, aussitôt qu'il sera possible ; promettant en foi et parole de roi de n'envoyer désormais au duc d'Anjou, s'il refuse d'y acquiescer, ni à ses adhérons aucun secours, soit de troupes, artilleries, munitions de guerre ou d'argent secrètement ou indirectement.

» 6° La monarchie d'Espagne demeurera en son entier dans la maison d'Autriche, de la manière qu'il a été dit ci dessus, sans qu'aucune de ses parties puisse jamais en être dénu-mbrée, ni ladite monarchie en tout, ni en partie, être unie à celle de France ; ni qu'un seul et même roi, ni un prince de la maison de France en devienne le souverain, de quelque manière que ce soit, par testament, après succession, convention matrimoniale, dons, ventes, contrats ou autres voies, quelles qu'elles puissent être ; ni que le prince qui régnera en France, ni un prince de la maison de France puisse jamais régner aussi en Espagne , ni acquérir dans l'étendue de ladite monarchie aucunes villes fortes, places ou pays dans aucune partie d'icelle, principalement dans les Pays-Bas; en vertu d'aucun don, vente, échange, convention matrimoniale, hérédité, appel , succession par testament a& intestat, en quelque sorte et manière que ce puisse être, tant pour lui que pour les princes sesenfanset frères, leurs héritiers et descendans.

» 7° Spécialement, que la France ne pourra jamais se rendre maîtresse de» Indes espagnoles, ni envoyer des vaisseaux pour y exercer le commerce, sous quelque prétexte que ce soit.

» 8" Sa majesté très-chrétienne voulant donner des marques certaines du dessein qu'elle a de maintenir une paix ferme et stable, et de faire cesser tout ombrage d'envahissements, consent à reniellrc à sa majesté impériale et à l'Empire la ville et citadelle de Strasbourg dans l'état où i-lies se trouvent présentement, avec le fort de Kcbi et srs dépendances, situées des doux côiés du Rhin, sans aucune répétition de frais ou dépenses, sous quelque prétexte que ce soit ; avec cent pièces de canon de bronze de différens calibres, savoir : cinquante pièces de vingt-quatre et douze livres de balles, et cinquante piècts de huit et de quatre livres, et les munitions à proportion, pour être rétablie dans les prérogatives et privilèges des villes impériales, dont elle jouissoit avant que d'être sous la domination de sa maj( sté très-chrétienne ; la(]uelle ville de Strasbourg et forts seront rendus et évacués aussitôt après les ratifications de l'empereur et de l'Eu.pire, qui seront échangées à La Haye, et qu'il compiiroîtra aux portes de ladite ville de Strasbourg et forts quelqu'un murii d'un plein pouvoir de sa majesté impériale et de l'Empire, selon la forme accoutumée, pour en prendre possession.

» 9" Que la ville de Brisac, avec son territoire, soit évacuée par sa majesté très-chrétienne, et remise par elle à sa majesté impériale et à la maison d'Autriche, avec tous les canons, artilleries et munitions de guerre qui s'y trouveront à la fio de juin au plus taid, pour en jouir désormais en toute propriété, ainsi que

donnait son scel; mais comment Louis XIV pouvait-il promettre pour son petit-flls? était-on bien sûr que Philippe V accéderait aui invitations du roi de France? N'avait-il pas déjà acquis une certaine force nationale en Espagne? et d'ailleurs Louis XIV ne détruirait-il pas, au moyen de la correspondance secrète , lesengagemens publics

sa majesté impériale en a joui ou dû jouir, en exécution du traité de Ryswick.

» 10» Sa majesté très-chrétienne possédera désormais l'Alsace, dans le sens littéral du traité de Weslphalie, en sorte qu'elle se contentera du droit de préfecture sur les dix villes impériales de ladite Alsace ; sans pouvoir étendre ce droit au préjudice des prérogatives, droits et privilèges qui leur compétent comme aux autres villes libres de l'Empire; pour en jouir, aussi bien que des prérogatives, revenus et domaines, ainsi que ladite majesté a dû jouir lors de la conclusion dudit traité ; devant aussi être remises les lortifications desdites villes , au même état qu'elles étoient alors ; excepté toutefois la ville de Landau, dont la possession et la propriété appartiendront pour toujours à sa majesté impériale et à l'Empire, avec faculté de démolir ladite place , s'il est jugé à propos par l'empereur et par l'Empire.

» 11° Qu'en conséquence dudit traité de Westpbalie , sadile majesté Irèscbétiennc fera démolir dans le temps convenu, à ses dépens, les forteresses qu'elle a présentement sur le Rhin, depuisBàle jusqu'à Philippsbourg; nommément Hunoingen, le >'euf-Brisac et Fort-Louis, avec tous les ouvrages et dépendances dudit fort, tant en-deçà qu'en-delà du Rhin, sans que jamais on puisse le rétablir.

» 12» Que la ville et forteresse de Rhinfeln, avec ce qui en dépend, demeureront au landgrave de Hesse-Cassel, jusqu'à ce qu'il en soit convenu autrement.

» 13» La reine de la Grande-Bretagne et les seigneurs États-Généraux soutenant que la clause insérée dans l'art. IV du traité de Ryswick, touchant la religion, est contre la teneur de la paix de Westpbalie , et que conséquemment elle devoit être révoquée, il a été trouvé bon que cette affaire soit remise à la négociation delà paix générale.

» 14° Quant à la Grande-Bretagne, sa majesté très-chrétienne rcconnoitra dès à présent, et dans la négociation de ce traité de paix à faire, la reine de la Grande- Bretagne en cette qualité.

» 15° Sadite majesté reconnoîtra aussi la succession à la couronne de la Grande- Bretagne dans la ligne protestante , ainsi qu'elle est établie par les actes du parlement de la Grande-Bretagne.

» 16° Le roi très-chrétien cédera à la couronne de la Grande-Bretagne ce que la France possède dans l'île de Terre-Neuve, et on restituera de la part de la reine de la Grande-Bretagne, aussi bien que de la part de sa majesté, tous les pays, îles, forteresses et colonies que les armes de l'un et de l'autre ont occupés depuis la présente guerre, en quelque lieu des Indes qn'ils soient situés.

» 17° Sadite majesté promet de faire raser toutes les fortifications de la ville de Dunkerque, du port et des risbans, et ce qui en pourroit dépendre, à ses dépens et sans exception; en sorte que la moitié desdites fortifications soit rasée, et la moitié du port comblée dans l'espace de deux mois , et l'autre moitié des fortifications rasée aussi bien que l'autre moitié du port comblée, dans l'espace do deux autres mois ; le tout à la satisfaction do la reine de la Grande-Bretagne et

34 LOUIS XIV, SON COCVEnNEXÎENT

qu'il aurait pris envers la coalition? C'est pourquoi les cabinets alliés demandaient des garanties positives, la prise de possession, ou le dépôt de quelques villes en Picardie , jusqu'à l'exécution entière du traité; ce point une fois accepté, on entrerait en conférences diplomatiques. Les plénipotentiaires de l'alliance exigeaient impérative-

dcs États-Généraux, sans qu'il soit permis de rétablir ces fortifications, et (îç rendre le port navigable à jamais, ni dirccicmont, ni indirectement.

» 18" La personne qui prétend être roi de la Grande-Bretagne ayant désiré sortir hors du royaume de France, et prévenir la demande que la reine de la Grande-Rretagne cl la nation britannique ont faite, se retirera en tel pays et de telle manière que par le prochain traité de paix générale il sera convenu sur le* moyens dudit traité.

» 19» Dans la négociation principale du traité à faire, on tâchera de convenu d'un traité de commerce avec la Grande-Bretagne.

» 20° A l'égard du roi de Portugal, sa majesté très-chrétienne consentira quii jouisse de tous les avantages établis en sa faveur par le traité fait entre lui et le* alliés.

» 210 Sa majesté reconnoîtra le roi de Prusse en cette qualité, et promettra d» 110 le point troubler dans la possession de la principauté de Neufchùtel et du comté de Vallengin.

» 22° El quant aux seigneurs États-Généraux, sa majesté leur cédera, dans le^ <eimes les plus précis qu'il conviendra , les places de Furnes et de Furnes-Amliarht, le fort de Knock, y compris Menin avec sa berge, Ypres avec la chàlellenie et SCS dépendances, qui seront désormais Bailleul ou Belle, Warneton, Comines. Wesvèrc , Poperingue, ce qui dépend des lieux ci-dessus exprimés. La ville et châtellenie de Casse! demeureront à sa majesté très-chrétienne. Lil'c ave» sa châtellenie (à l'exception de la ville et gouvernance de Douai), Tourna». Condé et Maubeuge, axec toutes leurs dépendances ; le tout dans l'état que soin h présent lesdites places, spécialement avec les canons, artilleries, et munitior»* de guerre qui s'y trouvent, pour aussi servir de barrière avec le reste des Pays-Ba* espagnols; et particulièrement pour avoir en toute propriété et souveraineté 1^ haut quartier de Gueldre, selon le douzième article du traité de Munster, dr l'an 164S, comme de temps en temps ils le trouveront à propos; bien entendu qu* s'il y a «n magasin général à Tournai, on conviendra de la quantité et qualiti^ d'artillerie et munitions qui seront laissées dans ladite place.

a 23" Sa majesté très-chrétienne rendra aussi toutes les villes , forts et place» qu'elle aura occupés dans les Pays-Bas espagnols , dans l'état qu'ils sont préseulemcnt, avec leurs canons, artillerie et munitions de guerre; bien entendu qu»si depuis que les troupes du roi très-chrétien sont entrées dans Namur il s*e<ii fait quelque magasin ou amas d'artillerie et de munitions dans ladite ville et château, outre que pour leur défense, ils seront retirés par les officiers de sa majesté très-chrtlicnne, de concert avec ceux des États-Généraux, dans le tempf de l'évacuation , laquelle ne pourra être retardée pour raison de cela, mais sera faite dans le temps qu'il sera réglé ; le tout sous condition expresse que la religion catholique sera maintenue dans toutes lesdites places rendues, lieux et dépen- ^ancesj en la mCme manière qu'elle y est établie ; hormis que les garnifons df

ment qu'avant tout il fût admis comme un fait que la haute et basse Alsace seraient évacuées sur-le-champ par les troupes du roi ; cefprovinces devaient être réunies à la nation allemande et rattachées à la vieille confédération : moyennant ces conditions , on signerait une trêve de deux mois.

l'État pourront exercer leur propre religion, tant dans les places cédées pont l'augmcnlalion de la barrière, que danslespiaces des Pays-Bas espagnols rendues.

» 24» Et afin que celle convention puisse sortir un plein effet, sa majesté trèschrétienne promet de ne faire sortir dès à présent ni canons, ni artillerie, ni munitions de guerre des villes et forts qui devront être vendus et cédés en vertu de ces articles.

» 23° Sa majesté accordera auxdits seigneurs États-Généraux, touchant leui commerce, ce qui est stipulé par le traité de Ryswick et le tarif de l'an 1G64, la. suppression des tarifs faits depuis la révocation de tous édits, déclarations et arrél* postérieurs contraires audit tarif de l'an 16fi4 . et aussi l'annulation du tarif fait entre la France et lesdits seigneurs Étals-Généraux, le 29 mai, l'an IGfii; d* sorte qu'il n'y aura que le tarif du 18 septembre de l'an 1664 qui aura lieu à leus égard ; ensemble l'exemption de cinquante sols par tonneau sur les vaisseaux hoi- Jandois trafiquant dans les ports de France.

» 26° Sa majesté reconnoîtra , lors de la signature des traités de paix , le neuvième électoral, érigé en faveur de son allesse électorale de Hanovre, de 6ruiM>wick-Lunebourg.

» 27» Le duc de Savoie sera remis en possession du duché de Savoie, du conitide Nice, et de tous les lieux et pays qui lui appartiennent héréditairement, et quvles armes de sa majesté auront occupés pendant le cours de la présente guerre . $ans aucune réserve : consentant d'ailleurs que son altesse royale jouisse de toiM les pays, États et places qui lui ont été cédés par l'empereur et les alliés.

» 28° Que le roi cède à M. le duc de Savoie la propriété et souveraineté dft«; villes d'Exilés, Feneslrellc et Chaumont, occupées présentement par les armes ûv son altesse royale, aussi bien que la vallée de Pragclas, comme aussi de tout eu qui est en-deçà du mont Genèvrcs et autres : en sorte que désormais lesdits monts servent de barrière et de limites entre le royaume de France et la principauté de Piémont.

» 29° Quant aux ci-devant électeurs de Cologne et de Bavière, leurs demande* et prétentions seront remises à la négociation du traité de paix, et les disposition^ et décrets de sa majesté impériale et l'Empire, faits et émanés durant cellf guerre , seront soutenus à l'égard de son altesse électorale Palatine , qui rester» dans la possession du haut Palatinat, du comté de Cham , et dans le rang et dignité, tout de même qu'elle en a été investie par sa majesté impériale, com»»* aussi à l'égard de ce qui a été fait en faveur de la ville impériale de Donawert, ei de plusieurs autres dispositions de cette nature. Et pour ce qui regarde les garnisons qui se trouvent ou se trouveront ci-après de la part des Élals-Généreiix dans la ville de Bonn , elles y resteront jusqu'à ce qu'il soit convenu autrement avec sa majesté impériale et l'Empire.

» 30O Et pour faire cesser tous les doutes sur l'eiécutioD desdits articles, «*

MM. de Rouillé et de Torcy répondirent à ces ouvertures préliminaires , quils n'étaient pas suffisamment autorisés par le cabinet de Versailles à toucher les points qui concernaient la possession et la souveraineté de l'Alsace ; ils pouvaient bien, sans doute, prendre sur eux de promettre l'évacuation de Strasbourg et de quelques postes

pour en avancer l'exécution , dont dépend le rétablissement du repos général do la confiance et amitié réciproques.

» 31" On promet que les demandes ultérieures que l'empereur, la reine de la Grande-Bretagne et lesdils seigneurs Élals-Généraux pourront faire dans la négociation de la paix générale, aussi bien que le roi très-chrétien, ne pourront interrompre l'armistice, dont il sera parlé ci-après.

» 32" Pour l'Empire, les quatre cercles associés, le roi de Portugal, le roi dd Prusse, le duc de Savoie et autres alliés, il leur sera libre (outre ce qui leur es accordé ci-dessus) de faire dans ladite assemblée générale telles demandes qu'ils trouveront convenables.

» 33° La négociation générale se terminera, s'il est possible, dans le temps de deux mois, comme ci-dessus.

» 3't" Et afin que ladite négociation se puisse bien mieux faire dans les termes dcsdits deux mois, et que sur l'exécution desdits articles la paix s'en puisse suivre immédiatement, il a été accordé qu'il y aura une cessation d'armes entre les armées de toutes les hautes parties qui sont en guerre, à commencer partout, dès lors que la conclusion desdits articles pourra venir à la connoissance desdites hautes parties présentement en guerre.

» 35° Le roi très-chrétien, pour donner des preuves de son désir et inclination pour terminer cette languissante guerre dès à présent, promet, aussitôt après U conclusion et la ratification desdils articles, d'évacuer, comme ci-dessus, aux Pays-Bas, les villes de Namur, Mons et Charleroy devant le 15 de juin prochain; Luxembourg, Condé, Tournai et Maubeuge quinze jours après; et devant le 15 juillet, les villes de Knock et Ypres ; et devant l'expiration de ces deux mois, de raser et combler, comme on est convenu ci-dessus, les fortifications et le port de Dunkerque ; se rapportant, à l'égard de Strasbourg et du fort de Kehl, à. ce qui est stipulé par le 8« article.

» 36" Sa majesté très-chrétienne promet de même, au temps de ladite conclusion, et devant l'expiration des deux mois après, d'exécuter tout ce quia été accordé ci-devant, à l'égard des autres alliés.

» 37" Et en cas que le roi très-chrétien exécute tout ce quia été dit ci-dessus, et que toute la monarchie d'Espagne soit rendue et cédée au roi Charles III, comme il est convenu par ces articles, dans le temps stipulé, on a accordé que la cessation d'armes entre les armées des hautes parties en guerre continuera jusqu'à la conclusion et à la ratiOcation des traités de paix à faire.

» 38° Tout ceci servira de base et de fondement des traités de paix à faire, dont on fera l'expédition dans les formes les plus amples, comme on a coutume de faire dans les traités de paix , tant à l'égard de la cession , succession , renonciation, dépendances et annexes, évacuation du canon, artillerie et ammunitioos de guerre, galères et chiourmes, sans frais ni dépens qu'autres semblables choses.

x> 39" Les ratifications des articles préliminaires ci-dessus seront fournies et

militaires ; mais quant à la cession de toute la province , elle était hors de leurs pouvoirs. La négociation devenait ainsi très-difficile ; les plénipotentiaires ne s'entendaient pas sur les clauses préliminaires et fondamentales : alors , d'après l'invitation du prince Eugène, les envoyés de toutes les puissances coalisées se réunirent en congrès spécial pour arrêter de concert les propositions déGnitives qui seraient imposées à la France comme ultimatum; on mettait un grand intérêt à bien se rapprocher sur ces clauses, afin que la France ne pût pas douter du lien puissant de cohésion qui les unissait. Ce mode de négociation simultanée portait un coup fatal à toutes les démarches de la France pour séparer les cabinets les uns des. autres. En diplomatie, le résultat le plus décisif pour une coalition , c'est qu'elle puisse s'accorder sur les conditions d'un traité qu'elle dicte à l'ennemi commun. Avant d'avoir fondu tous les intérêts dans une même résolution, il y a une lutte vivace , profonde; l'acte qui les résume est donc difficile à préparer.

On était arrivé à ce résultat dans les conférences de La Haye. L'ultimatum proposé au cabinet de Versailles était dur, impératif :

échangées de la part du roi très-chrétien, de la reine de la Grande-Bretagne et. des seigneurs États-Généraux avant le 13 juin prochain ; de la pari de l'empereur, le 1"^' juillet suivant , et de celle de l'Empire, le plus tôt qu'il sera possible ; et aussitôt après la délivrance desdiles ratifications de la reine de la Grande-Bretagne et des seigneurs Élals-Généraux, l'on procédera à reiéculion de ce qui est sli(;ulé touchant l'évacuation des places que sa majesté très-chrétienne doit rendre et céder aux Pays-Bas, comme louchant la démolition de la ville de Dunkorque et le comblement du port, et tout ce qui est accordé auxdites puissances. La même exception aura lieu pour ce qui est stipulé en faveur de l'empereur et du roi Charles III, après la ratification de sa majesté impériale.

» 40=> Et pour avancer la conclusion du traité de paix générale , il a été con- Tenu que, le lo du mois de juin prochain , le congrès commencera en ce lieu de La Haye, et tous les rois, princes, États, alliés et autres seront invités d'y envoyer leurs ministres et plénipotentiaires ; et pour prévenir toutes les dilTicultés et embarras sur le cérémonial, et pour avancer d'autant plus la conclusion de la paix, générale, ceux desdils ministres qui auront le caractère d'ambassadeurs ne le déclareronlquele jour de la signaluredu traité de ladite paix. Ainsi fait, convenu et signé par les plénipotentiaires de sadite majesté impériale, de sa majesté la reine de la Grande-Bretagne, des seigneurs États-Généraux des Provinces-Unies, avec les ministres plénipotentiaires de sa majesté très-chrétienne. A La Haye, le 28 mai 1709.

» Signé, etc., etc. »

(Les signatures des plénipotentiaires français ne sont pas au bas de cet acte, éfrit par le secrétaire anglais Prior.)

Ti. 3

38 LOEJIS XIV, SON GOCVEUNEMENT

les puissances imposaient elles-mêmes les préliminaires de la puiï ; le roi Louis XIV devait reconnaître immédiatement Charles lîl (l'archiduc) comme roi d'Espagne et des Indes, de TSaples et de Sicile, tout en réservant le droit et les intérêts du Portugal et du duc de Savoie. Comme conséquence de cet article, le roi de France devait inviter son petit-fils à sortir immédiatement des Espagnes avec sa famille; si Philippe V s'y refusait dans le délai d'un mois, les puissances coalisées, de concert avec le roi de France, s'entendraient sur les moyens de l'y contraindre ; en attendant ce mouvement combiné, Louis XIV retirerait toutes les troupes, oîTicier», soldats qu'il avait au service de son petit-fils; celui-ci reprenait le titre de duc d'Anjou. La couronne d'Espagne serait définitivement réunie à la maison d'Autriche, et jamais, en aucun cas, dans l'avenir, elle ne pouvait tomber au pouvoir du roi de France, de sa famille, de sa maison, ni lui être adjugée même par mariage. Louis XIV devait céder Strasbourg avec les munitions de guerre; ses droits sur l'Alsace se borneraient désormais 5 la simple suzeraineté désignée sous le litre de préfecture par le traité de Westphalie ; le roi ferait démoh'r à ses dépens toutes les forteresses qui s'étendaient depuis Baie jusqu'à Philippsbourg, et par conséquent Huningue, Neuf-Brisac et Fort-Louis. Ces points étaient surtout relatifs à l'Empire et aux intérêts de la confédération. Pour ce qui touchait les Anglais, le roi de France devait non seulement reconnaître la reine Anne comme légitime souveraine de l'Angleterre , mais encore la ligne protestante et la succession telle qu'elle avait été fixée par le parlement. « Quant à la personne qui se prétendoit roi d'Angleterre, c'est-à-dire Jacques III, comme elle avoit offert de quitter la France, on détermineroit plus tard le lieu de sa résidence. » En outre, l'Angleterre exigeait que l'île de Terre-Neuve lui fut cédée ; puis elle imposait, comme condition impérative, que le port de Dunkerque serait comblé avec les débris de ses fortifications et des murailles démolies; on déclarait enfin que les tarifs de douanes seraient abaissées au profit de la Grande- Bretagne, tant pour l'importation que pour l'exportation.

Les États-Généraux de Hollande avaient également leurs stipulations et leurs garanties particulières ; ils demandaient la cession de Lille, Tournai, Maubcuge, pour servir de ligne protectrice aux Pays-Bas espagnols. Aucune des places de cette portion de la Flandre ne devait désormais appartenir à la F'rance ; l'abaissement des tarif!»

commerciaux était aussi réglé au profit des ÏLlals-Généraux. Le Portugal, qui était dans l'alliance, jouissait de toute la faveur des ancieiis traités; et quant au duc de Savoie, il rentrait en possession de son duché et du comté de Nice; on lui cédait Fénestrelle et quelques autres points fortiOés, de sorte que les monts Genèvres étaient désormais considérés comme la ligne de séparation entre les deux États.

Telles étaient les fatales exigences des alliés à l'égard de la France ; et encore ils ne donnaient pas la paix déGriilive ; ils consentaient seulement à une trêve de deux mois. Ces conditions n'étaient point rédigées en simple note, comme un mémorandum que l'on pouvait modifier, mais elles étaient résumées en solennel traité public, auquel il ne s'agissait plus que d'apposer des signatures et la ratification de la France. Quelles tristes conditions n'étaient donc pas imposées au fier Louis XIV et à sa monarchie ! On ne lui enjoignait pas seulement de détrôner son petit-fils, on reconstruisait la vieille et menaçante influence de la maison d'Autriche; on enlevait à la France toutes ses positions militaires, toutes les conquêtes qui protégeaient sa capitale. Les alliés, maîtres de la ligne de Lille, léseraient bientôt de Paris; ils pouvaient, comme les Espagnols au seizième siècle, se jeter sur Amiens, et paraître aux champs de bataille non loin des tours de Notre-Dame. Le traité dicté à Louis XIV refoulait la monarchie jusqu'aux jours difficiles de la Ligue ; l'œuvre diplomatique de Richelieu périssait. On en était à peine aux traités de Munster et de V^estphalie ; la maison de Bourbon rentrait au rang des puissances du second ordre.

La forme sous laquelle cet ultimatum était présenté ne laissait pas le temps d'hésiter ; MM. de Rouillé et de Torcy appartenaient à ce parti de la paix dont la voix populaire se faisait si fortement entendre en France ; les plénipotentiaires, bien que douloureusement affectés des fatales clauses que les malheurs imposaient à la France, étaient disposés à signer ces préliminaires. La correspondance des alliés ajoute même qu'ils y étaient engagés de parole avec le prince Eugène et Marlborough. Louis XIV recula devant tant de sacrifices ; il avait le sentiment trop profondément national pour ne pas comprendre que ce traité brisait l'œuvre patiente de la monarchie. Tout le système commencé par Henri IV tombait en poussière; la maison d'Autriche était reconstruite ; elle menaçait la France par les Pyrénées, le Rhin et la Flandre. Ce n'était pas un traité, mais un acie

4le servitude et d'hommage. Louis XIV invita ses plénipotentiaires à rompre ces premières bases de négociations ; vieillard, il releva sa tète lière et digne comme dans ses jeunes et brillantes années; il préféra combattre, et la France ne l'abandonna pas, même dans cette terrible crise de l'invasion, qui depuis s'est trois fois reproduite. On se demandera sans doute encore comment il se fît que sous Louis XIV il y eût tant d'énergie, tant de puissance pour repousser l'invasion ; comment cette même énergie resta victorieuse sous la convention nationale pour refouler une autre coalition ; et comment enfîn , sous Napoléon, il n'y eut plus qu'abandon, fatigue, et je dirai presque joie d'en finir avec l'empire; c'est que, il faut bien le dire, le sentiment national reposait, pendant l'époque de Louis XIV spécialement, sur le dernier reflet de la noblesse, caste généreuse, prête à tous les dévoucmens pour un point d'honneur et de dignité; la convention s'appuyait sur les classes inférieures, sur le peuple grand et généreux aussi comme les gentilshommes ; Napoléon fondait sa monarchie et son pouvoir sur la classe moyenne ; celle-ci débordait ; or, si la masse de la bourgeoisie est paisible dans ses joies domestiques, si elle peut offrir l'exemple des vertus privées, elle n'a rien qui la porte à l'héroïsme, à ces nobles sacrifices qui sauvent un pays ; elle tient plus au bien-être qu'à la gloire, aux écus d'or qu'à ce beau sentiment de nationalité, auréole pure qui ceint le front de tout un peuple. Les gentilshommes se faisaient tuer pour une idée, pour un point d'honneur; le peuple allait mourir sur un champ de bataille pour des couleurs, pour une pensée de patrie; la bourgeoisie aurait spéculé sur l'arrivée de la coalition, elle aurait examiné le bénéfice qu'elle pouvait faire sur l'Europe armée, foulant ses monuments publics et ses rues de marchands, ses halles , sa bourse et ses marchés !

Le refus de traiter à La Haye avec les plénipotentiaires de la coalition fut une affaire personnelle à Louis XIV ; le roi avait compris toute la honte qui rejaillirait sur la monarchie. Quand un homme a été bien grand et que l'infortune l'abaisse, lui seul peut apprécier la douleur des traités qu'on impose à ses malheurs ; il cède, mais de temps à autre il s'élève dans sa poitrine une indignation qui lui fait tout briser violemment. Les âmes molles et attiédies transigent, parce qu'elles ne sentent pas fortement la rougeur qui vient au front ; mais le grand homme accablé joue facilement ce qui lui reste de sa fortune ; il provoque le hasard , parce qu'il y a encore une

certaine fierté de cœur à tenter la destinée. La correspondance de Louis XIV, ses dépèches à ses ambassadeurs indiquent la résolution ferme et décidée de ne finir qu'en désespoir de cause ; il est assourdi par les cris de paix qui se murmurent autour de lui ; il cède à l'opinion, mais il transige à regret. « Ne signez pas aujourd'hui , écrit-il à M. de Torcy, il peut nous survenir un retour de fortune ; Dieu peut donner aux projets de Villars une heureuse fin ; huit jours ce n'est pas trop pour abandonner tant de places; au reste, les affaires de mon petit-fils vont parfaitement : un peu de courage et de sacrifices, nous serons sauvés; alors la paix sera durable. »

Pour bien apprécier les causes de cette énergie de Louis XIV luttant contre la lassitude des esprits, il faut savoir que dans son conseil le parti de la paix avait une vive et constante expression ; la société bourgeoise avait considérablement grandi. A Paris, indépendamment des places municipales qu'elle occupait, la bourgeoisie avait ses parloirs, ses réunions où se discutaient la paix et la guerre. Le commerce n'allait plus que faiblement ; l'argent n'abondait plus chez le passementier, tréfileur, drapier et orfèvre ; il y avait plainte partout; « quand viendra la bonne et douce paix ! » telles étaient les paroles de la bourgeoisie et des parlementaires ses intimes alliés; elles se formulaient en placets. Le lieutenant de police d'Argenson recueillait en bulletins tout ce qui se disait et se contait aux boutiques de la rue aux Ours et sous les piliers des halles. C'étaient des murmures à ne plus s'entendre.

Dans le sein du conseil, M. de Torcy, l'on des plénipotentiaires de La Haye, était le partisan de la paix ; ses habitudes de négociations, une certaine douceur de manières et de mœurs, ne le rendaient pas apte aux époques de crise ; il eût désiré en finir avec une situation si périlleuse : il était soutenu dans ces idées par Beauvilliers, ce chef d'une demi-cabale plus dangereuse que l'opposition dessinée, parce qu'elle énervait, au nom des beaux principes de morale, l'action du pouvoir dans les temps difficiles. Beauvilliers était de l'école de Fénélon, et sa politique, basée sur le pamphlet du Télémaque,de\aiH se ressentir de ce décousu d'autorité, de cette pusillanimité de moyens qui caractérisaient les déclamations de Mentor; un homme d'Etat qui aurait appliqué la théorie du gouvernement-modèle de Fénélon aurait perdu la monarchie. L'influence de Beauvilliers dans le conseil était donc souverainement mauvaise ; sa liaison avec M. de Torcy

avait eu les plus malheureuses conséquences sur les négociations de La Haye; M. de Torcy, déjà si faible par lui-même, n'avait pas besoin de s'entendre répéter tous ces principes généraux d'humanité qu'on lie sent que trop profondément aux époques de guerre. Le seul ministre de résistance dans le conseil était M. de Pontchartrain; il appartenait à la vieille et ferme école de Louvois; il ne cédait qu'à la force des choses, et quelquefois il s'élevait plus haut qu'elles. On doit rendre celte justice à Dcsmarets, que chargé des moyens de finances, il répondit de tous les services, et ne se prononça pas pour une trêve honteuse et une paix déplorable.

La véritable opposition fut dans le roi : il ne fléchit pas un seul moment sans un esprit de retour vers l'honneur de la France; fut-il secondé par M"'* de Maintenon ? celte vieille et froide tête de femme »'anima-t-clle d'un noble feu comme la jeune et fière Agnès Sorel dans les bras de son royal amant? M"* de Maintenon se décida pour la paix à tout prix ; elle connaissait l'état de l'opinion publique; en butte elle-même à tous les cris d'une vive et constante animosité, elle croyait se rendre populaire en se plaçant à la têle du parti de la paix et en y entraînant le roi : il y eut une alliance secrète entre Beauvilliers et M""" de Bîainlenon ; la condition de ce traité fut la signature de la paix à La Haye. On voulait ainsi enlever Louis XIY aux grandes émotions de l'étal de guerre, pour l'asservir plus complètement sous le toit paisible et domestique.

Le roi eut donc le noble mérite de résister presque Seul à cette entraînante opinion qui le poussait à des lâchelés ; il savait l'esprit de sa noblesse, qui aurait versé goutte à goulte son sang pour la France; il savait aussi le feu du peuple, qui se sacrifie, pauvre qu'il est, parce que les idées naissent chez lui simples comme le patriotisme et le dévouement. Ce fut Louis XïV qui manda de sa main à M. de Houille de rompre immédiatement les conférences de La Haye. Le roi se sentit alors un bien-être diflicile à dépeindre; il avait rempli ion devoir de monarque ! Il était assez avancé dans la vie pour ne pas craindre de la laisser; Louis XIY ne fut heureux qu'après avoir écrit l'ordre de retour à ses plénipotentiaires; l'historien éprouve une satisfaction indicible en voyant se briser ces conférences où le pays et le roi se trouvaient dans une situation si abaissée. On n'aime pas à voir l'infortune sur un front de vieillard ; que de majesté quand il se réveille pour la gloire !

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