‹ Louis XIV (volume 2)Chapitre 4 sur 30 · NOUVEAUX EFFORTS DE GUERRE · texte numérisé non relu

NOUVEAUX EFFORTS DE GUERRE

Publications royalrs pour justifier la rup'ure des négoriations. — Voysin, secrétaire d'Étal de la guerre. — Préparatifs de la France. — Armée du Nord. — « Villars. — Les allies. — Prise de Tournay. — Bataille de Malplaquel. — Allemagne. — Piémont. — Espagne.

1909— i'SiO.

Dès que M. de Torcy eut reçu du prince Eugène la notiflcation de l'acte signé en connmun par les hautes puissances alliées ; il se hâta de quitter La Haye pour revenir à Versailles auprès de son souverain ; M. de Rouillé resta seul pour essayer des négociations avec l'ennemi «ur de meilleures bases. M. de Torcy trouva le roi tout-à-fait décidé dans son refus aux propositions faites par l'alliance ; le ministre reçut ordre de s'en expliquer franchement avec le prince Eugène ^ ; le roi -admettait les conditions essentielles de Willimalum , les articles qui le blessaient spécialement dans ce projet touchaient à l'Alsace et à la cession des villes fortes de cette province. Louis XIV ne voulait pas consentir à raser Huningue et Brisach de manière à laisser ces frontières découvertes ; et ensuite n'était-ce pas profondément l'humilier Ajtie de lui prescrire un délai de deux mois pour exécuter les disposi-

' Le prince Eugène reçut une lettre du marquis de Torcy, écrite à Versailles, le 2 juin, par laquelle il lui marquait « que selon les promesses qu'il lui avoit faites de s'informer de la résolution du roi à l'égard du projet de paix, sa majesté, après l'avoir examiné, avoit trouvé qu'il lui éloit impossible de l'acceiiter, «t qu'elle ordoiinoit au président de Rouillé de faire savoir au plus tôt aux puislances intéressées dans la guerre la résolution qu'elle avoit été obligée de prendre. • ^Affaires étrangères, ann. 1709J.

lions du traité contre son petit-fils le roi d'Espagne? Une des grandes fautes de la victoire est d'imposer des conditions trop dures aux vaincus; les vainqueurs sèment d'éternels sujets de ressenti mens. M. de Torcy dut écrire à M. de Rouillé, afin qu'il expliquât aux puissances alliées les motifs de la rupture ; on ne l'autorisa pas à présenter officiellement un contre-projet, mais la cour de Versailles lui permit d'indiquer en termes sommaires quels étoient les points sur lesquels le roi demandait des modifications indispensables. Les alliés n'ayant pas voulu ainsi engager les négociations, et persistant à exiger leur ultimatum, M. de Rouillé reçut l'ordre exprès de quitter La Haye et de venir rendre compte au roi de la marche des conférences entre les plénipotentiaires*.

Dans toutes les démarches qu'il avait faites jusqu'alors, le cabinet de Versailles avait moins intention de se résigner à une paix définitive que de répondre à ce vœu général de la bourgeoisie , qui appelait la cessation des hostilités ; le roi voulait justifier aux yeux de tou& qu'il avait fait une tentative officielle pour la paix. Quand les négociations eurent été rompues, le cabinet de Versailles se hûta de publier le fatal projet qu'on tentait d'imposer à la France comme base essentielle de toute trêve ; il fallait exciter l'indignation publique contre les alliés, réveiller l'esprit national dans les masses; à quel état misérable ne voulait-on pas réduire la monarchie! On prétendait abaisser les frontières, désormais sans défense, et humilier l'écusson royal qui se mêlait aux blasons de tous les gentilshommes; cela ne pouvait être, et la France n'abandonnerait pas ses hautes destinées et celles de son roi. Un grand peuple devait-il reculer de deux siècles '?

L'administration de la France se divisait alors en deux branches distinctes, toutes deux conservant leur influence : l'organisation religieuse était représentée par l'évêque, le chef et la force de l'Église; l'administration politique et militaire reposait entière dans le gouverneur, le premier entre la noblesse, l'organe du roi auprès de chaque province qui composait la monarchie ; le conseil décida que des circulaires rendues publiques seraient adressées tout à la fois aux

' Dépèches de Versai'Ics, ann. 1709.

* On doit se rappeler que Napoléon, à la fin de 1813, prit le parti de publiei toutes les pièces relatiresau congrès de Prague et à la réunion de Manheim.

évêques et aux gouverneurs, afin de leur expliquer la cause de la rupture des négociations de La Haye ; on devait faire ensuite un appel à leur dévouement et à leur patriotisme. La lettre du roi aux évêques était brève, mais toute de confiance : on avait offert la paix aux ennemis, mais ils avaient fait des conditions si dures, qu'on pouvait les considérer comme un refus ; les alliés en voulaient à la religion catholique ; le roi invitait donc les évêques à réveiller le zèle des fidèles pour préparer une paix stable et désirée ; et si les ennemis ne voulaient pas accepter de justes conditions, le roi demandait aux évêques de prêter leur saint appui à la fortune de la monarchie ' !

Aux gouverneurs, le roi expliquait plus longuement toutes les négociations et tous les sacrifices qu'on avait faits pour obtenir la paix : « Sa Majesté, disait-on, avoit mis une extrême condescendance pour la pacification générale ; plus elle s'étoit montrée facile, plus les alliés avoient élevé leurs prétentions, en sorte qu'il étoit aisé de voir qu'il ne s'agissoit que d'une trêve, afin de donner aux Etats voisins de la France une extension menaçante pour elle ; les étrangers vouloient-ils bien la paix définitive, quand ils ne consentoient , pour prix de tant de sacrifices, qu'à une suspension d'armes de deux mois? N'imposoient-ils pas au roi la triste condition de détrôner son petit-fils? Les alliés profiteroient de la bonne position que leur feroit la suspension d'armes pour attaquer et envahir le royaume dont on

' J'ai trouvé la lettre originale de Louis XIV, adressée à l'archevêque de Paris à cette occasion : « Mon cousin, j'ai regardé comme un de mes premiers devoirs mes soins pour procurer le repos à mes peuples, dans un temps où les maux de la guerre ne sont pas les seuls dont il a plu à Dieu d'afiQiger mon royaume ; mais quelques offres que j'aie faites à mes ennemis pour le rétablissement de la tranquillité publique, j'ai vu par leurs réponses, que se confiant en leurs forces, ils ont encore des vues opposées à celle de travailler à la paix de l'Europe. Comme les évènemens de celte campagne doivent en décider, qu'ils sont absolument entre ses mains, que la sainte religion est attaquée par mes ennemis, et que ses intérêts sont abandonnés de ceux mAmes qui devroient les soutenir avec le plus d'ardeur, j'ai lieu d'espérer qu'il lui plaira de me donner de nouvelles marques de sa protection divine, connoissant la pureté de mes intentions, et les sacrifices quej'avois résolu de faire pour le repos de tant de peuples. Il faut cependant implorer avec autant de confiance que d'humilité ses miséricordes, pour en obtenir l'effet. Ainsi, mon intention est que vous excitiez encore la ferveur des peuples de votre diocèse, en indiquant de nouvelles prières pour la prospérité de mes armes et pour une heureuse conclusion de la paix. Et ne doutant pas de votre zèle en cette occasion, sur ce je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde. Écrit à Versailles, I« 12 juin 1709, » Signé Locis. »

leur auroit ouvert les portes. Le roi vouloit que l'on fît connoître au peuple l'état réel des négociations, afln d'exciter un nouveau zèle, un dévouement plus actif; il s'agissoit de sauver la monarchie et la couronne de France ; qui pouvoit ne point s'associer à ce mouvement généreux * ? »

' La lettre aux gouverneurs de province, telle que je l'ai trouvée en original de la main de M. de Torcy, est fort curieuse. « Mon cousin, l'espérance d'un<' paix procliaine éloit si généralement répandue dans mon royaume, que je croiîi devoir à la fidélité que mes peuples m'ont témoignée pendant le cours de mou règne, la consolation de les informer des raisons qui empêchent encore qu'ils ne jouissent du repos que j'avois dessein de leur procurer.

» J'aurois acccplé, pour le rétablir, des conditions bien opposées à la sûreté de mes provinces frontières ; mais plus j'ai témoigné de facilité et d'envie de dissiper les ombrages que mes ennemis affectent de conserver de ma puissance et de mes desseins, plus ils ont multiplié leurs prétentions : en sorte qu'ajoutant par d«grés de nouvelles demandes aux premières, et se servant ou du nom du duc de Savoie, ou du prélexic de l'intérêt des princes de l'Empire , ils m'ont également ftil voir que leur inieniion eloii seulement d'accroître aux dépens de ma couronne les États voisins de la France, de s'ouvrir des voies faciles pour pénétrer dans l'intérieur de mon royaume, toutes les fois qu'il conviendroit à leurs intérêts de commencer une nouvelle guerre.

» Celle que je soutiens et que je voulois finir, ne seroit pas même cessée quand j'«urois consenti aux propositions qu'ils m'ont faites; car ils fixoient à deux mois le temps où je devois de ma part exécuter le traité ; et, pendant cet intervalle, ils prétendoient m'obligcr à leur délivrer les places qu'ils me deniandoient dans les Pays-Bas et dans l'Alsace, et à raser celles dont ils dcmandoient la démolition. I!^ refusoient de prendre de leur côté d'autres engagemcns que celui de suspendre lousactes d'hostilité jusqu'au premierdu mois d'août ; se réservant laliberté d'agir par la voie des armes, si le roi d'Espagne, mon petit-fils, persistoit dans sa résolution de défendre la couronne que Dieu lui a donnée, et de périr plutôt que d'abandonner des peuples fidèles qui depuis neuf ans le reconnoissent pour leur roi légitime.

n Une telle suspension, plus dangeteuse que la guerre même, éloignoil la paît plutôt que d'en avancer la conclusion. Continuer la même dépense pour l'entretien de mes armées, mais le tcme de la suspension d'armes expiré, mes ennemis m'auroient attaqué avec les nouveaux avantages qu'ils auroient tirés des places oi'i je les aurois moi-même introduits , en même temps que j'aurois démoli celles qui servent de remparts à quelques-unes de mes provinces frontières.

» Je passe sous silence les insinuations qu'ils m'ont faites de joindre mes force» a celles de la ligue et de contraindre le roi mon petit-fils à descendre du trône, s'il ne consentoit pas volontairement à vivre désormais sans États et à se réduire il la simple condition d'un particulier. Il est contre l'humanité de croire qu'ils aient seulement eu la pensée de m'engager à former avec eux une pareille alliance ; mais quoique ma tendresse pour mes peuples ne soit pas moins vive que celle que j'ai pour mes propres cnfans, quoique je partage tous les maux que la guerre fait souffrir à des sujets aussi fidèles, et que j'aie fait voir à toute l'Europe que io

ET SES RELATIONS ©TPtOMATIQUBS. 4T

Cette publicité, inusitée dans les formes habituellement silencieuses de la monarchie de Louis XIV, s'expliquait par les circontrtances difficiles : il fallait répondre à l'opinion qui, désirant la paix, l'Avait si instamment appelée de ses vœux ; il fallait la convaincre que •i le roi allait imposer de nouveaux sacrifices au peuple, on ne devait pas le lui imputer, mais aux alliés qui se manifestaient intraitables. A«ssi ces loyales communications produisirent un zèle, une puis- ■ancede moyens remarquables dans le territoire de la monarchie ; il y eut un véritable retour vers la jeunesse et la vigueur du peuple; cette France, menacée, toute meurtrie qu'elle était, se releva dans »a fierté et dans son énergie; la noblesse, les armateurs, la marine, les riches cités, les forces diverses de l'État se montrèrent. On porta de toutes parts l'argenterie à la Monnaie; le roi dépeupla Versailles «t ses belles résidences des chefs-d'œuvre d'orfèvrerie incrustés d'or; la noblesse mit à honneur de manger sur la terre et la porcelaine oommune; on ne put paraître à la cour si l'on avait conservé la vaisselle d'argent ; et l'égoïste, le raisonneur Saint-Simon raconte par quel stratagème lui et sa femme sauvèrent leur argenterie dans cette époque de loyauté et de dévouement. En mêm3 temps toute la noblesse, depuis quatorze ans jusqu'à cinquante, se fit une loi de mon-

desirois sincèrement de les faire jouir de la paix, je suis persuade qu'ils s'opposoroient eux-mêmes à !a recevoir à des conditions également contraires à la justice r\ à l'honneur du nom françois.

» Mon intention est donc que tous ceux qui depuis tant d'années rae donneot 4cs marques de leur zèle, en contribuant de leurs peines, de leurs biens et d» l«ur sang à soutenir une guerre aussi pesante , connoissent que le seul prix que ■mes ennemis prétendoient mellre aux offres que j'ai bien voulu leur faire , étoit «elui d'une suspension d'armes, dont le temps, borné à l'espace de deux mois, leur procuroit des avantages beaucoup plus considérables quilsne peuventca espérer de la confiance qu'ils ont en leurs troupes.

o Comme je mets la mienne en la protection de Dieu , et que j'espère que la pureté de mes intentions attirera sa bénédiction divine sur mes armes, j'écris aux •rchevêques et évoques de mon royaume d'exciter encore la ferveur des prières de leurs diocèses ; et je veux en même temps que mes peuples, dans l'étendue de Totre gouvernement, sachent de vous qu'ils jouiroient de la paix, s'il eût dépendu '•ettlement de ma volonté de leur procurer un bien qu'ils désirent avec raison , mais qu'il faut acquérir par de nouveaux efforts, puisque les conditions immenses que j'aurois accordées sont inutiles pour le rétablissement de la tranquillité publique. Je laisse donc à votre prudence de faire savoir mes intentions de la ma- Hièrc que vous le jugerez à propos. Sur ce , je prie Dieu , mon cousin, qu'il voui ait en sa sainte garde, » Signé Louis. «

^8 tons XIV, SON GOrV'ERNEMENT

ter à cheval ; elle leva ses vassaux, ses paysans. Au milieu de ce mouvement national, le clergé annonça dans les chaires qu'il fallaiî prendre les armes par un devoir de chrétien et de sujet; il ne resta plus dans la vie molle des châteaux que les faibles femmes et les petits enfans incapables de porter les vieilles épées des ancêtres.

Quand on exigeait tant de sacrifices du pays , il fallait satisfaire l'opinion publique : or, il s'était élevé un cri général contre Chamiliard qui dirigeait le département de la guerre ; on le considérait comme l'homme du roi, et surtout de 31"°^ deMaintenon.Chamillard, d'ailleurs fort modeste, ne se croyait pas, dans sa timidité, à la hauteur des circonstances périlleuses; vivement attaqué par le parti militaire, tout-puissant alors, Chamillard offrit sa démission ; il fat remplacé par Daniel-François Voysin, seigneur du Plessis-la-Noroie. Issu d'une famille parlementaire, Voysin était aussi le protégé de M"*' de Maintenon, mais ses intimités avec le parlement lui donnaient plus de crédit dans l'opinion ; n'était-il pas surprenant de voir encore un homme de robe à la tête du département de la guerre? Mais alors le roi se réservait l'examen des plans de campagne, et les soumettait à Villars et au maréchal de Boufïlers surtout, qui avait la royale con- -fiance. Les affaires de la guerre n'entraient que très-sommairement dans le travail de Voysin; la direction suprême en appartenait au roi, qui consultait un conseil intime de maréchaux. Tout partait du centre commun de Versailles ; dans la crise du pays, cette centralisation était nécessaire; il vaut mieux souvent une pensée mauvaise, mais personnelle et ferme, que des idées bonnes qui se croisent, se neutralisent ou se perdent.

L'impulsion militaire fut donnée d'après le plan des maréchaux de Boufflers et de Villars ; elle fut immédiate et énergique : les allié» débordaient par grandes masses sur les frontières. Après la rupture des négociations, les puissances coalisées crurent indispensable d'éclairer l'Europe sur les motifs qui avaient amené la dissolution du congrès de La Haye pour la pacification générale. Les lettres circulaires de Louis XIV aux évêques et gouverneurs, publiées avec ostentation, avaient produit du retentissement. Les cabinets étranger! étaient accusés en face d'avoir rompu les premières tentatives de la paix ; la victoire était jusqu'ici pour eux, mais ils voulaient avoir le droit, car le droit est toujours une force, même dans la victoire. Le? alliés se hâtèrent de répondre aux publications de la France ; le*

gazettes de La Haye et de Londres , sous diverses formes de lettres et de pamphlets, disaient les motifs réels qui n'avaient pas permis aux négociateurs d'arriver à bonne fin. Les États-Généraux, selon la coutume puritaine de l'église réformée, ordonnèrent un grand jour de jeûne avant de commencer les hostilités ; on prit cette occasion pour déclarer que ce que le roi de France avait propagé sur les transactions de La Haye partait de notions fausses et mensongères ; les alliés avaient si bien désiré la paix, qu'ils avaient fait à la France des conditions meilleures que celles que les traités de Munster et des Pyrénées lui avaient assurées; les garanties stipulées par ces traités avaient-elles empêché la France de grandir jusqu'à ce point de menacer la sûreté de l'Europe? Il n'était pas exorbitant d'exiger pour l'avenir un ordre de choses fixe. Les préliminaires n'avaient pas été signés, à qui la faute? n'était-ce pas aux plénipotentiaires français qu'il fallait attribuer cette rupture? Si les alliés étaient obligés une fois encore de recourir aux armes , on ne devait l'imputer qu'à l'insatiable ambition de Louis XIY *. Ces manifestes furent accompagnés de nombreuses

' Voici une de ces publications, telle que je l'ai trouyée dans la Gazette d« leyde. « Pendant que nos armées sont en mouvement , on vient de célébrer ici le jour déjeune et de prières ordonné parleurs hautes puissances dans toute l'étendue des provinces pour implorer la bénédiction du ciel sur les armes des hautt alliés. Ce jour d'humiliation a bientôt succédé aux espérances qu'on avoit conçues d'une paix prochaine, dont le temps n'est pas encore venu. La cour de France, qui en avoit commencé les négociations , les a rompues lorsqu'on attendoit de sa part la signature des préliminaires, ayant jugé plus à propos d'en remettre de nouveau la décision au sort douteux des armes. Il est vrai que le roi laisse entendre, par sa lettre aux gouverneurs de ses provinces, qu'il veut que les peuples sachent qu'ils jouiroient de la paix, s'il eût dépendu seulement de sa volonté de leur procurer un bien qu'ils désirent avec raison. Mais il est encore plus évident que celte rupture ne vient pas de la volonté des hauts alliés, puisque les préliminaires signés de leur part auroient rendu la condition de la couronne de France beaucoup meilleure et plus avantageuse qu'elle n'étoit par les traités de Munster et des Pyrénées. Or, si la France, dans l'état qu'elle étoit alors, n'a pas laissé de s'é« lever, aux dépens de tous les États voisins , à ce haut degré de puissance oti elle est montée , nonobstant la renonciation si solennellement stipulée par la paix de» Pyrénées, et malgré toutes les forces qu'on a pu lui opposer , qui ne voit que les hauts alliés, en se relàf-hant sur des restitutions très-considérables , ont eu moins d'égard à leur propre sûreté et conservation , qu'au désir de procurer la paix et de mettre fin aux calamités de la guerre, puisqu'ils s'exposoient par làaux mêmes risques que par le passé, pour avoir manqué d'étendre plus loin leurs précautions I Mais s'ils ont le regret de voir que leurs bonnes intentions ont été inutiles, il leur reste au moins la même satisfaction qu'ils ont eue dans la rupture de tou* les traités précédens : c'est de n'avoir rien oublié pour détoumerles malheurs qu«

Wb LOTJTS 'SIT, SON GOUVERNEMENT

ïerées de régimens; les subsides ne manquaient pas, et la Hollande se couvrit de troupes allemandes et anglaises destinées à former la réserve de la grande armée de Marlborough : cette armée se fortifia également de cinq régimens d'émigrés français, composés des proteslansqui avaient quitté la France, ou des mécontens de l'autorité absolue de Louis XIV; un acte de parlement venait de leur accorder le droit de naturalisation complète. Ces émigrés avaient adopté lei couleurs et les uniformes des troupes anglaises , et désormais ils devaient se confondre avec les régimens au service de la Grande- Bretagne.

Les positions militaires , à l'origine de cette campagne , devenaient défensives pour les troupes de France. Le maréchal de Villars , sur lequel reposait la principale responsabilité de la guerre , avait construit un camp retranché entre laBassée et Lens; cette position admirable, toute couverte par des redoutes, des marais, des coupure! et des fossés, défendait la route de la Picardie; elle protégeait Aire, Douai. Paris était en sûreté. Les alliés se montrèrent en fortes colonnes, mais ils n'osèrent attaquer le camp. Marlborough et le prince Eugène, après leur jonction, résolurent d'un commun accord le «iége de Tournai. Villars sentait l'importance d'un coup d'éclat au début de cette campagne; il se déploya en bel ordre de bataille audevant de la ligne. Elle faisait merveille avoir , cette armée de France «vec ses mille banderoles , ses gentilshommes décidés à défendre le noble sol de la France à la tête de leur régiment ! Le maréchal de Villars manœuvra entre Tournai, Ostende et Mons; puis marchant «le front sur les alliés , il leur offrit la bat lille dans la plaine de Malplaquet. Les destinées de la patrie allaient se décider *.

le fléau de la guerre entraîne après soi, et c'est de s'être montrés raoins sensibles à leurs propres inlérèis qu'à tous les divers (léaui que la colère du ciel répand sur tant de peuples; c'est enfin d'avoir voulu sacrifier leurs justes craintes aux de-voirs de Ihumaniié et de la religion, pour tendre la main à leurs ennemis et se <iélivrer tous en commun des périls qui les environnent. Après cela, les haut» alliés, et en particulier leurs hautes puissances, remettent le tout entre les mains -de la Providence, se confiant uniquement en la même bonté et prolcction ditinc >qui les a délivrés et soutenus jusqu'à présent contre toutes les apparences humaines, qui seule donne l'esprit de force et répand la terreur au jour de la bataille, et qui peut ramener une bonne paii par les mêmes voies qui semblent l'éloigner plus que jamais. »> ' J'ai trouvé deux pièces originales, lrès-iraportantc9 sur ]a bataille de Mal--

ET SES RELATIONS DIPLOMATIQUES* 5t

L'armée de France, des plus nobles et des plus belles, s'était concentrée non loin de Mons dans la plus magnifique tenue. Les périls de la monarchie étaient pressans, et toute la maison du roi avait marché ; on voyait sous ces étendards et guidons blancs et or, les mousquetaires gris et noirs, tous |;entilshommes de douze à vingt-

pjtquet. La première est un autographe de Marlborough, annonçant les détails de Ift bataille aux Êials-Généraux ; l'autre une lettre autographe de Boufllers au roi «uf la même bataille. Voici la dépèche de Marlborough:

« Je n'eus pas plus tôt envoyé la lettre que je vous écrivis de Harré samedi d'emicr, que nous eûmes l'alarme que les ennemis étoient en marche pour aller attaquer le prince de Hesse. Toute l'armée fut là-dessus d abord mise en mouvrtmenl; mais toutes les troupes ne purent être assemblées que le lendemain à midi.

• • Le matin ils envoyèrent un détachement de 400 chevaux pour observer notre marche. La lèlc des troupes du prince de Hesse attaqua ce détachement , et fit Drîsonnier le colonel qui le comniandoil, son lieutenant-colonel et plusieurs autres officiers, avec environ 50 cavaliers. Les ennemis ayant appris que notre armée «♦©il de ce côie-ci de la Haine, étendirent leur ligne depuis Quiévrain à la droite, ofs qu'ils continuèrent de l'ai.e le lendemain; et hLcr ils s'emparèrent des bois de J>»er et de lilangics, où ils commencèrent aussitôt à se retrancher.

» Ce mou\eineiii des ennemis l'ut cause que notre armée a été pendant dem Mftils sous les cirmes ; et le soir , aussitôt que les vingt-un bataillons et les qaa'- HnT.e escadrons que nous attendions de Tournai furent venus à portée , il fut réîwlu d'attaquer les François; de sorte que les dispositions étant faites, nous avons «^oromence le combat aujourd'hui à huit heures du matin. Lengagcment a duré presque jusqu a midi avec beaucoup d'opiniùlreté , avant que nous puissions foro'tirJeurs reiranciieinens et les chasser du bois dans la plaine, où toute leur cavaiwic éloit rangée eu bataille ; la nôtre s étant avancée sur eux, toute l'armée s'est trouvée engagée , et s'est battue jusqu'à trois heures après midi avec une trèsgfande lune. La cavalerie ennemie a commencé alors a plier et à se retirer vers îti<aubeugc et Valencienues, et une partie du côté de Condé. Nous les avous pourliuivis jusqu'd.i doiile qui esi proche de Bavai, et en avons fait un grand carnage, toutes nos iioupes s étant battues avec un très-grand courage. Nous sommes à prisent campes ^ur le cliainp de bataille, Vous pouvez croire que la perte doit «voir été gi aude île part et d autre. Nous avons un bon nombre doffîciers prisonniers; mais comme j'envoie celte lettre parle lieutenant-colonel Graham , qui ]K»rle une hurt- a la reine, je vous remets à ma première pour de plus grandes particularité^. Cependant je vous félicite de tout mon cœur sur ce grand saecès» ftt>9uis véntauiement.

N Marlborocgh. »

Lellre du maréchal de Boufflers au roi très-chrétien.

« Votre Majesté , sire , aura vu par ma lettre du 11 de ce mois le malheureut succès de 1 uctiiii dudit jour 11 ; mais combien ce malheur a été accompngnc de ^eire pour les u oupes et les armes de votre majesté ! Je puis vous assurer , sire, «vecferiié, que celle gloire est infiniment au-dessus de ce que je pourrois lui Cft.

cinq ans, destinés aux grades élevés de l'armée ; tel mousquetaire sortait de sa compagnie pour acheter un régiment et devenait colonel à quinze ans ; les chevau-légers étaient de non moins haute race; c'étaient de jeunes hommes plus sveltes sur leurs chevaux, nobles coursiers, richement harnachés, si déliés d'encolure qu'on les

dire : Hle le saura par les relations des ennemis, qui ne peuvent assez exalter et vanter l'audace, la valeur, la fermeté et l'opiniâtreté des troupes de votre majesté, dont ils ont ressenti bien rudement les effets, et hors d'avouer qu'ils ont été bien battus, ils conviennent qu'ils ont acheté trop cher le champ de bataille , que le nombre infiniment supérieur de leurs troupes nous a forcés de leur céder. Enfin la suite des malheurs arrivés depuis quelques années aux armes de votre majesté avoit tellement humilié la nation françoise , que l'on n'osoit quasi plus s'avouer François. J'ose vous assurer, sire, que le nom franc ois n'a jamais été plus en estime, ni peut-être plus craint qu'il l'est présentement dans toute l'armée des alliés.

» Le prince Eugène et le duc de Marlborough conviennent qu'il y a eu de part et d'autre plus de vingt-cinq à vingt-six mille hommes de tués ; il y en a au moin; dix-huit à vingt mille de leur part, et cela m'est confirmé unanimement, non seulement par tous ceux de nos officiers prisonniers qu'ils ont renvoyés avec beaucoup d'honnêtetés, mais aussi par plusieurs exprès que j'ai envoyés dans leur armée, même par M. de Scheldon, brigadier, qui avoit été fait prisonnier près d« Bossut, faisant son devoir avec valeur à la tête d'un détachement de quatre cents chevaux, lequel étoit dans leur armée pendant l'action. Monseigneur le prince Eugène et milord Marlbnrough le menèrent avec eux par tout le champ de bataille : il dit que c'est une chose affreuse que la quantité de corps morts, quoiqu* l'on en eût déjà enterré plusieurs ; il en fait monter le nombre à plus de quinze ou seize mille. Us parlent avec admiration de la beauté de notre retraite, de sa bonne disposition, et de la fierté avec laquelle elle a été faite; ils disent qu'ils ont reconnu en cette action les anciens François, et qu'ils voient qu'il n'y avoit qu'à les bien mener et leur donner une bonne direction. Us avoient à cette action cent eoixante-deux bataillons, trois cents escadrons , avec cent vingt pièces de canon, de sorte qu'ils étoient supérieurs de quarante pièces de canon , et de quarantedeux bataillons. Milord Marlborongh et les autres officiers principaux ont dit à M. de Scheldon , qu'il espéroient que cette action procureroit au plus tôt la paix ,* et il dit avoir entendu de plusieurs Anglois . parlant ensemble en leur langue , et louant tout-à-fait la valeur qui avoit paru de notre part en cette action , qui disoient : « "Voilà les François redevenus bons amis. » Comme mondit sieur de Scheldon doit se rendre incessamment à Versailles, il pourra avoir l'honneur de dire à votre majesté plusieurs autres particularités, tant de ce qu'il a vu que d« ce que milord Marlborough, dont il est fort ami, lui a dit.

» Ledit milord a offert à M. de Scheldon tout l'argent qu'il désireroit pour assister nos prisonniers blessés, et il n'a accepté que 50 louis, qu'il a distribuéi suivant les besoins.

» Le prince Eugène dit que de toutes les actions qu'il a vues, il n'y en a aucun* qui ait été si rude, si sanglante, ni si disputée que celle-là. Il donne, sur toute» choses, des louanges infinies aux charges que la maison de votre majesté a

aurait pris, selon le Mercure de France, pour des daims et des cerfs. Les quatre régimens des gardes françaises et Suisses formaient de magniGques troupes; tant qu'elles restaient à Paris, les gardes françaises étaient un peu molles , familières avec la bourgeoisie qui les connaissait bien à leurs habits bleus et brandebourgs d'argent, à leur

faites : dans la vérité, elles sont au-dessus de la réalité et de toutes expressions.

» Les ennemis marchèrent hier après midi pour se rapprocher de Mons, dont ils vont faire le siège; ils comptent que cola les mènera jusqu'à la fin de ce mois, et qu'ils ne songeront plus à rien entreprendre après celte conquête, tant par rapport à la saison avancée que par la ruine de toute leur infanterie défaite à cette bataille. Je joins ici l'état que M. de Scheldon m'a donné de la perle des principaux oflîciers des ennemis, et des troupes qui ont été les plus maltraitées.

» Je n'ai pu avoir l'état des morts et blessés de noire part ; je sais seulement qu'il est très-considérable, ce qui est fort difficile à éviter dans des actions si terribles, si longues et si disputées. Il nous en a coulé beaucoup; on ne peut s'empêcher de regretter infiniment la [)erte de tant d'honnêtes gens démérite; mais c'est un sang bien utilement répandu , et il faut compter pour une grande victoire d'avoir regagné et rétabli l'honneur de la nation.

» Toute l'armés de votre majesté s'est rassemblée entre le Quesnoy et Yalenciennes, campée en très-bon ordre, en front de bandière, et dans toule la bonne disposition du monde de recommencer une action, s'il le falloit, pour le service de votre majesté ; et bien loin d'avoir l'air abattu, je puis assurer à votre majesté qu'elle l'a beaucoup plus audacieux. Le front du camp tient près de trois lieues, et est certainement très-respectable. Comme il revient chaque moment des gens qu'on croyait tués, et qu'ainsi je n'ai pu avoir encore l'élat juste des tués, blessés ou prisonniers, ni par conséquent des emplois vacans, je n'aurai pas l'honneur de rien proposer à votre majesté pour personne , ni même de lui rendre compte des actions distinguées que je ne sois plus instruit du tout : ce sera le plus tôt qu'il me sera possible, et je n'y perdrai pas de temps.

» M. le maréchal de Villarsa jeté les yeux sur le marquis de Nangis pour aller porter à votre majesté les drapeaux et étendards des ennemis que l'on a rassemblés, et qui se trouvent déjà en assez grand nombre. Ledit sieur de Nangis m'a témoigné quelque répugnance à accepter cette commission , par le malheur que nous avons eu de perdre le champ de bataille ; mais celle bataille cl noire retraite ont tant l'air d'une victoire, et la prodigieuse perte des ennemis tant l'air d'une défaite que je l'ai déterminé de faire ce plaisir à M. de Villars, et personne n'est plus capable de rendre un compte plus exact à voire majesté que mondit sieur de Nangis. Quoiqu'il n'ait combattu qu'à la gauche, il avoit une entière connoissance de la disposition générale avant l'action, par ses talens et par son esprit de guerre qui le met parfaitement au fait, tant par ce qu'il a vu que par ce qu'il lui est rapporté par des gens sûrs et véritables.

» Je joins ici l'état des quartiers que l'on m'a dit que les ennemis dévoient prendre devant Mons : dès que je serai certain de leur nouvelle situation, je pourrai bien me rapprocher un peu plus près d'eux pour les resserrer dans leur subsistance.

» Je joins encore ici une lettre de M. de Grimaldi, gouverneur de Mons, dans

petit cliapeau crânement jeté sur l'oreille; mais rien de plus solide et de plus ferme que les gardes Irançaises sur un champ de bataille. On reconnaissait aussi les gardes-du-corps à leur disgracieux costume; culotte rouge, bas de soie dans de larges bottes à l'écuyère, habit à basques tombantes, bandoulière jaune, que les femmes de la halle comparaient aux bandes des suisses de paroisses. Les gardesdu-corps, mélange de noblesse et de bourgeoisie, ne tenaient que le dernier rang dans la maison du roi, excepté pourtant la compagnie écossaise, recrutée parmi les gentilshommes de vieille origine parlant la langue des Sluarts.

Le mouvement que faisait l'armée de France sur Mons avait pour objet d'en commencer le siège; Marlborough et le prince Eugène, bientôt prévenus, apprirent que l'armée de Villars se concentrait dans une magnifique position, la gauche s'appuyant sur le bois de Klangies protégé par des redoutes et des tranchées ; l'aile droite trouvait également son appui sur une autre forêt profonde et parfaitement couverte de canons, le centre tenait aux deux villages d'Esqueîines et de Lagnières, tout palissades. Le grand art du maréchal de Villars était de choisir toujours une botine position, et d'offrir ainsi bataille avec des ressources pour la victoire comme pour la retraite. Les alliés prirent toutes les mesures pour attirer Villars hors de ses lignes; ils détachèrent le prince héréditaire de Hesse-Cassel avec quatre mille grenadiers hongrois et hanovriens sur le centre des retranchemens. Alors l'armée française s'ébranla pour couper le corps détaché; quarante escadrons de dragons et chevau-légers furent envoyés contre les grenadiers de Hesse, qui opérèrent leur retraite vers le milieu de l'armée confédérée.

La bataille devenait inévitable ; les alliés avaient reçu des renforts; on voyait au loin les masses profondes des soldats prussiens, hanovriens, anglais, hollandais, allemands, soutenus par la forte et grosse cavalerie; comme tous les efforts devaient se diriger sur les deux ailes des armées, le centre étant garanti par des retranchemens et des redoutes, Villars prit le commandement de l'aile gauche, Boufller*

laquelle voire majesté verra qu'il lui mande que l'ailo gauche des ennemis, qui aroit affaire à notre droite, a été entièrement défaite.

» Il est certain que les ennemis ont été tout-à-fail maltraités dans cette mallieureuse, mais glorieuse action.

B BocFFLcas. »

de l'aile droite; Marlborougli fut opposé à l'un, le prince Eugène à l'autre. La bataille s'engagea par une canonnade retentissante ; les batteries des alliés portaient ravage dans les rangs pressés de la maidu roi; Villars ordonna une charge à fond des gardes de Noailles; ces braves jeunes hommes s'emparèrent de trente pièces de canons elles enclouèrent; s'élançant ensuite vers une seconde redoute une décharge à bout portant brisa cette courageuse compagnie ; de cent cinquante gardes, ils revinrent quatorze.

A peine l'action était-elle engagée, qu'on annonça que !e maréchal de Villars avait été blessé au genou, et sa douleur fut si vive qu'il perdit un instant connaissance; l'illustre maréchal demeura liur le champ de bataille. Les troupes le virent encore une heure donner des ordres jusqu'à ce qu'un second évanouissement l'empêchât de faire entendre sa voix sonore et accentuée ; il fut transporté par quatre soldats du régiment de Champagne. La blessure du maré- <'hal, la charge malheureuse des gardes jetèrent de la confusion dans laile gauche; Boufflers, à qui le commandement en chef était dévolu en l'absence de Villars, soutint, par quelques régimens détachés du centre, l'aile gauche si vivement pressée; il exagéra ce mouvement , et Marlborough s'aperçut du vide ; une attaque générale et décisive portée sur le centre de la ligne la fit plier, et l'espace s'agrandit par une charge de grosse cavalerie allemande. L'aile gauche fut séparée de la droite ; la masse de troupes ennemies se plaça au point central delà bataille. La retraite, dès lors inévitable, fut commandée par le maréchal de Boufflers avec un ordre admirable ; si le champ resta aux armées alliées, elles ne purent poursuivre les corps d'infanterie et de cavalerie de l'armée de France; Boufflers fit sa retraite «ans laisser d'autres prisonniers que les blessés et quelques traînards.

La bataille de Malplaquet fut perdue par les Français, mais elle coûta cher aux alliés qui n'en tirèrent pas un avantage décisif; l'armée de France se trouvait protégée par le canon de Quesnoy et de Valenciennes. Marlborough avait vu tout ce que pouvaient les Français, et cette circonstance le rendait timide dans ses opérations. Jamais fait d'armes n'avait été plus disputé; quinze mille hommes restèrent de part et d'autre dans les bois et hautes futaies de Malplaquet. Les soldats s'étaient battus avec un indicible acharnement ; les officiers avaient déployé cette gaieté intrépide et cette galanterie chevaleresque qui distinguaient alors la noblesse ; il y eut des inter-

valles de bataille, et les officiers s'approchèrent les uns des autres et se parlèrent comme de francs et dignes chevaliers. Après la blessure de Villars, le poids de l'action devint trop lourd pour le maréchal de Boufllerg; il n'était pas à la hauteur du prince Eugène et de Marlborough, quiproGlèreni Habilement de ses fautes; la principale fut encore d'avoir dégarni le centre, comme à Hochstedt, en jetant trop de monde sur les ailes. Marlborough obtint la victoire en opérant la même manœuvre; il poussa ses corps d'élite au milieu de la ligne, et coupa les ailes détachées, manœuvre souvent imitée dans les grandes campagnes de Napoléon. Au reste, la bataille de Malplaquet était triste dans ses conséquences, car elle démoralisait la population de France, après tant de sacrifices. Toutes les forces de la monarchie avaient été engagées, et pourtant la victoire n'était point venue encore à nos drapeaux. La destinée se prononçait contre la France ; Dieu n'était plus avec elle, même après tant de dévouemens!

Les alliés avaient gardé le champ de bataille, mais ils l'avaient payé cher ; l'élite de leurs troupes était couchée dans la poussière , et c'est peut-être ce qui explique la lenteur des manœuvres de Marlborough. La bataille de Malplaquet est un fait d'armes en grand , une de ces batailles par des masses, comme on en trouve à l'époque très-moderne; elle est bien plus importante, en stratégie, que Denain , qui ne fut qu'une hardiesse militaire. Tous les coups de cette campagne s'étaient spécialement portés vers le Nord ; la Flandre était le véritable champ de bataille où se déployaient les grandes armées; les autres opérations militaires n'étaient qu'accessoires dans le mouvement de la guerre. Par la Flandre les alliés menaçaient la Picardie et le Parisis même ; Ycrsailles n'était pas à l'abri !

Si le théâtre principal des hostilités était en Flandre , d'autres évènemens militaires se développaient en Allemagne, dans le Piémont et en Espagne. Le plan des alliés était aussi de se porter en force sur le Rhin ; on abordait ainsi la monarchie de Louis XIV par l'est, comme Marlborough l'avait attaquée par le Nord . Le comte de Mercy , chargé de conduire les Impériaux, s'était aventuré jusqu'à Newbourg; il fut vaillamment repoussé par le duc de Bavière. Les Français prirent l'initiative en Allemagne. Le comte Dubourg put même détacher quelques régimens pour les diriger sur la Sarre , aGn d'inquiéter les alliés en Flandre, au moyen d'une pointe sur les États de Brandebourg. Aux Alpes, l'armée de l'alliance restait sous le commandement

du duc de Savoie : ce prince , père de la duchesse de Bourgogne , secondait alors faiblement les projets des Impéraux , dans la crainte de trop grandir la puissance autrichienne , qui le menaçait par le Milanais ; son armée se composait de Piémontais , braves soldats de montagnes, d'un corps de Savoyards et d'Impériaux détachés de l'armée du Rhin. Le duc de Savoie avait son quartier-général devant Briançon , ville à pic , nid d'aiglons , que protégeait le maréchal de Berwick avec une armée de vingt-cinq mille hommes de bonnes troupes. Le duc de Savoie attendait plutôt les évènemens qu'il ne prenait une part active à la guerre ; il observait avec sa finesse habituelle les chances de la position ; il n'était pas assez fort pour être franc ; Victor-Amédée savait d'ailleurs toutes les antipathies des Provençaux pour les Savoyards ; la race dauphinoise , fîère et nationale , résisterait seule à l'invasion ; on ne pouvait agir qu'avec une armée plus considérable que celle dont le duc de Savoie disposait.

En Espagne, la guerre suivait des phases diverses; la bataille d'Alraanza avait porté un grand coup aux armes de l'archiduc, proclamé roi d'Espagne par l'Europe et le souverain pontife lui-même; les fautes et les malheurs militaires du duc d'Orléans dans la campagne suivante avaient redonné une certaine énergie aux alliés ; leurs armées s'étaient montrées de nouveau dans l'Aragon, la Catalogne et l'Estramadure. Les négociations commencées à La Haye avaient annulé l'action immédiate du corps auxiliaire français ; Louis XIV , prêt à s'engager par un traité solennel à reconnaître la maison d'Autriche comme souveraine des Espagnes , devait écrire à ses généraux de ne point prêter ostensiblement appui à son petit-fils. Cette résolution privait Philippe V de dix-huit mille soldats ; il ne pouvait appeler le secours de ces vaillantes troupes qui avaient gagné la bataille d'Almanza. Les alliés grandissaient d'autanten forces; comme ils n'avaient plus les Français en face d'eux , ils s'avançaient plus facilement vers Madrid, se promettant une seconde occupation. Mais il arriva en Espagne un résultat inattendu ; si la retraite des Français privait Philippe V d'un ferme et puissant appui , le caractère plus exclusivement espagnol de la guerre lui assurait l'amour de la nation sur laquelle il était appelé à régner. Depuis ce moment l'Espagne s'identifie profondément avec son roi de la race des Bourbons ; le peuple se lève et agit. Partout le conseil de Castille organise la résistance ; il n'y a plus rien de français à Madrid ; c'est un État à part qui a son roi et sa

cour. Versailles demeure presque SDns action sur le Buen-Reltro ; ei peu importe qu'on traite à La Haye pour renverser Philippe Y ; Louis XIV pouvait reconnaître un autre roi que son petit-Ols , et stipuler le renversement de sa race , cette reconnaissance diplomatique n'eût rien changé à la situation des Espagnols avec leur prince. Philippe V avait une nationalité et une cause à part de sa maison ; l'Espagne lui restait affectionnée; le clergé et la noblesse de Caslille s'armaient pour lui. La princesse des Ursins avait repris son ascendant, et la reine des Espagnes déployait un caractère de femme forbe dans la crise de sa royauté *.

' Diario d'VbiUa , ann. 1707-1709.

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