CHAPITRE LXI
OPÉRATIONS MILITJIBE9.
Situation des armées d'Italie. — Catinat. — Villeroy. — Euîènc. — Surprise da Crémone. — Vendôme. — Philippe V en Italie. — Bataille de Luzzara. — Traité d'alliance. — Coalition. — Mort de Guillaume III. — Avènement de la reine Anne. — Campagne de Flandre. — Marlborough. — BouQlers. — Campagne d'Allemagne. — Les Bavarois. — Résultats. — Stratégie.
1701 — avos.
Tandis que les cabinets parlaient officiellement de paix et d'arrangemens amiables, tout était à la guerre; il est des temps ainsi faits qui ne permettent pas les négociations pacifiques ; l'habileté ne peut jwrmonter les difficultés inextricables. On parlait paix à Londres, à Paris, à La Haye, et toutes les puissances armaient chacune avec une indicible énergie. Les hostilités devaient d'abord éclater entre l'Era-' pire et la France; il y avait entre les deux puissances des discussions d'intérêts positifs; la question du testament de don Carlos H les avait complètement séparées. L'empereur Léopold avait publié la longue énumération de ses griefs; il s'expliquait, moins sur le principe du testament et les intrigues qui l'avaient préparé, que sur la revendication absolue du duché de Milan comme une terre féodale, et dévolue par conséquent aux mules de la race; ce qui donnait uu droit incontestable aux archiducs, seuls agnats de Charles IL Le gouverneur du Milanais , dévoué à l'Espagne, n'avait pas voulu reconnaître le droit de l'Empire ; il avait préféré proclamer Philippe V; et le prince Eugène, à la tête de l'armée impériale, passa les montagnes du Tyrol pour se concentrer sur l'Adige par uu vigoureux mouvement de troupes autrichiennes.
Le prince Eugène ' était alors dans la force de la vie et de sa capacité militaire; il avait toute la \ivacitéde la race italienne et la froide méditation de l'Allemand. Eugène était aussi habile négociateur que général de premier ordre ; il savait que le meilleur moyen d'agir fortement, c'était d'attirer la Savoie dans les intérêts de l'Autriche, et il hâtait dans ce dessein l'invasion du Milanais. La promptitude des opérations de la guerre décide souvent des alliances et de la victoire. Eugène était en correspondance avec Victor-Amédée , qui secondait la France malgré lui; une marche rapide sur Turin devait donner le duc de Savoie et son armée à la coalition ; voilà ce qui explique la hardiesse des Autrichiens dans cette campagne. Le prince Eugène passa l'Adige sous Vérone , et marcha droit à Crémone, quartier central de l'armée de Catinat. Les Français une fois refoulés sur la Savoie, Victor-Amédée venait à !a coalition comme auxiliaire. C'est ce que ne cessait de signaler l'ambassadeur de France h Turin \ Louis XIV espérait retenir Victor-Amédée par la duchesse de Bourgogne et par la nouvelle alliance qu'il projetait entre Philippe V et la seconde fille du duc de Savoie.
L'armée de France restait sous les ordres de Catinat, chef militaire que tout le parti parlementaire avait exalté outre mesure ; il suffisait que le maréchal fût issu de robe et de basoche pour que la bourgeoisie l'entourât d'un grand respect et d'une certaine popularité. Catinat ne brilla point dans cette campagne du Milanais; secondé des vieilles bandes espagnoles , faiblement appuyé par les Savoyards et Victor- Amédée, il n'opéra que deux mouvemens de retraite, soutenus de quelques combats partiels. De l'Adige, le champ de bataille fut transporté au Pô, sans essayer aucune forte résistance. Le maréchal de Catinat n'était-il pas sûr des Savoyards et des Espagnols qui combattaient dans ses armées? Reconnaissait-il son infériorité stratégique en face du prince Eugène, si brillant, si hardi? En résultat, Catinat fut trop retenu durant cette campagne ; il était vieilli peut-être ; la vivacité du prince Eugène l'éblouissait ; la prudence du maréchal ne lui permit pas de hasarder une bataille qui pouvait compromettre
' On sait que le prince Eugène était fils d'Eugène Maurice, comte de Soissouf. petit-fils du duc de Savoie Charles-Emmanuel I«' ; sa mère était Olympe Mancini, la gracieuse nièce du cardinal de Mazarin, exilée sous Louis XIV.
2 Dépêches du 5 janvier 1701.
îcs communications de l'armée française ; il opéra sa retraite '. Les Français devaient enfin défendre cette ligne du Pô ; car si le prince Eugène la soutenait encore, il avait deux routes ouvertes de- \ant lui : il pouvait, en marchant de face , envahir le Piémont , et par conséquent détacher complètement Yictor-Amédée de l'alliance avec Louis XIV; en se portant au nord, il s'emparait de Milan, et rendait ainsi la maison d'Autriche une fois encore souveraine de la
' Mercure, janvier à juillet, ann. 1701. On chansonnait sur la campagne de France en Halle ; j'ai trouve des couplets contemporains qui disent bien la situalioii de l'armée :
Le prince Eugène, dit-on , Partout fait l'aire des ponts.
Ali ! voyez le beau prodige , Sur des ponts passer l'Adige!
Catinat, en vieux renard, Se tient toujours à l'écart, Pour l'attirer dans la plaine.
Ah ! voyez quel capitaine 1
Cependant il mande au roi Qu'il a besoin de Villeroy.
Ahl voyez donc quelle prudence De ce maréchal de France !
Quand Villeroy l'aura joint, De combat on n'aura point; Ah! voyez donc comme Eugène Descendra dedans la plaine I
Villeroy va bien briller En plumes et en baudrier; Ah ! voyez donc comme à sa vue Eugène aura la berlue I
De Catinat secondé, Il va paraître un Condé ; La valeur et la prudence Combattront d'intelligeDce.
Jamais dans le Milanais, Allemands, vos n'entrerez ; La valeur et la puissance Combattront d'intelligence.
Loiiibardie. La France devait empêcher celte marche en avant à toat prix, et Louis XIV désigna Villeroy pour commander l'armée d'Italie, de concert avec le maréchal de Gatinat dont l'incertitude et la prudence compromettaient tout. Villeroy avait une bravoure à l'épreuve ; il était chevaleresque, présomptueux, très-favorisé de cour, ce qui lui donnait une certaine hardiesse de moyens. Aussi prit-il immédiatement l'offensive ; le combat hardi de Chiari fut une tentative courageuse pour arrêter les progrès des Impériaux. L'actif prince Eugène résolut de surprendre Crémone ; les Autrichiens , aidés de quelques habitans, s'introduisent par un aqueduc, tombent sur la ville. S'emparent du maréchal de Villeroy qu'ils font prisonnier '. Aussitôt le tambour bat, la garnison se rassemble, on marche presque en chemise, l'épée au poing sur les Impériaux, qui sont forcés d'abandonner la place ^ Le maréchal de Villeroy resta seul captif, ce n'était certes pas sa faute ; la surprise était une véritable trahison ; un général ne peut en répondre. La disgrâce de Villeroy ne fut point respectée ; ses
Demeurez au Mincio ; Car si vous passez l'Oglio Et l'Adige, je vous assure, Je crains voire déconQlure.
Vaudemont devant Milan Attend, dit-on, l'Allemand; Savoir de quelle manière.
C'est ce que l'on ne sait guère.
Pour le prince Savoyard, C'est sans doute un grand hasard Qu'à son sang il s'inléressc , Pour la reine et la duchesse.
Comme le maréchal de Villeroy était très-impopulaire, on le chansonnail auï
halles de Paris :
En nous enlevant Villeroy, A quoi pensait le prince Eugène?
Pouvait-il mieux servir le roi, Qu'en nous enlevant Villeroy?
11 croyait nous remplir d'effroi , Mais il nous a lires de peine.
> Voyez Mercure de juillet, ann. 1701 , et les dépêches du prince Eugène dao?^ le Jourrial de La Haye , ann. 1701.
BT SES RELATIONS DIPLOMATIQrES. 63
manières hautaines déplaisaient au duc de Savoie , qui commandait les troupes auxiliaires dans l'alliance, et déjà lui-même si mécontent. Villeroy voulait trancher avec lui d'égal à égal : cette familiarité blessait le duc de Savoie, qui dissimulait son dépit avec peine. On était jaloux d'ailleurs de la grande faveur du maréchal ; il n'était pas aimé, précisément parce que le roi et M"" de Maintenon le soutenaient d'une prédilection spéciale. Le maréchal de Villeroy était le type brillant d'une noblesse qui finissait '.
La position du duc de Savoie dans l'armée française devenait de plus en plus délicate ; il voyait avec crainte l'établissement d'un roi d'Espagne, petit-fils de France, dans le Milanais. Allait-il être pris entre deux feux? Louis XIV pourrait donc en finir quand il le voudrait avec la maison de Savoie, car il tenait les deux cotés des Alpes. Afin de rassurer Victor-Amédée, le cabinet de Versailles résolut l'union de la seconde des filles du duc de Savoie avec le roi d'Espagne Philippe V. C'était une gracieuse enfant encore, que Louise-Marie- Gabrielle, tête spirituelle et enjouée comme en produisait alors la maison de Savoie, féconde en femmes remarquables. Elle possédait tout à la fois le sang italien et français, la finesse et la grâce réunies; depuis long-temps ce mariage se négociait. Il avait été indiqué par l'habileté de Louis XIV qui voulait enlacer Victor-Amédée par une politique de famille. Tout se finit par l'intermédiaire du cabinet de Versailles ; le mariage fut conclu cette année ; la jeune Louise- Marie de Savoie quitta Turin sous la sauve-garde et protection du pavillon de France; sa camariera majoj-j la princesse de Ursins,
' Voici Jes couplets d'un noël qui se chantait à Versailles :
Villeroy est pris,
La grande infortune!
Quel homme, quel homme 1
Morgucnne de lui,
Pourquoi ost-il pris?
Eugène à tâtons
Cherchant sa personne,
L'a bien su trouver
Au milieu de Crémone.
Louis étonné
De cette nouvelle :
Tu me la donnes belle ;
IMorguenne de toi ,
Quel homme , quel hommftl
64 ions XIV, SON gouver.nejient
fut cUe-mèmG désignée par M"" de Mainlenon. Le jeune roi d'Espagne vint au-devant de sa fiancée, et le mariage fui célébré dans ia Calaloî^i.e '. On croyait ainsi ramener Yictor-Amédée vers une jiHiance avec la France, et ailn de cimenter de plus en plus cette intimité, Philippe V reçut de son aïeul le conseil de venir prendre le commandement de l'armée d'Italie.
Dès son arrivée à Qîadrid , le jeune Philippe V avait ressenti cet horrible mal du pays qui le dévorait dans les tristesses d'une vie royale tout espagnole ; le duc d'Anjou avait passé son enfance sous les frais ombrages de Yérsailles, ou dans les verts coteaux de 31arly. La société enjouée des jeunes gentilshommes avait bercé son adolescence, et des femmes élégantes embellissaient cette cour si active et si française ; Philippe V arrivait dans un pays presque inconnu, entouré d'un céré-
' J'ai trouvé plusieurs autographes sur le mariage de PhilijiîJC V ; en voici un d'abord delà duchesse de Bourgogne : « Votre majesté ne sauroit douter de ma joie, soit que je considère la grandeur du mariage de ma sœur , ou son bonheur personnel. Le mien seioit complet si nous pouvions tous passer notre vie ensemble; mais il me paroU que vous l'avez bien oublié, et que vous n'écrivez qu'avec la gravité d'un vieux roi d'Espagne. Je voudrois pourtant bien avoir un ( ommerce plus gai avec vous ei avec elle, quand vous l'aurez auprès de vous; car je puis assurer votre majesté que j'ai pour elle une très-grande tendresse, et qu'elle n'est pas oubliée en ce pays-ci. Nous parlons souvent d'elle, et la regrettons beaucoup. Si je savois de quoi clic aimeroit à savoir des nouvelles, je lui en manùerois, mourant d'envie de contribuer à son plaisir , et de lui marquer en tout les sentimens que j'ai pour elle. Votre bonne et tendre sceur. AnÉLA'ÏDK. »
La princesse Louise-Marie de Savoie à Philippe V , son fiancé. (Turin, 20 juillet ITGl.) « Monseigneur, je ne pcuvois pas recevoir d'une manière qui fût plus agréable pour moi le portrait de votre majesté qu'il lui a plu de me faire venir, qu'en le voyant accompagné de la lettre dont elle a daigné m'honorer avec tant de marques de ses royales bontés. L'un et l'autre me sont infiniment précieux, et j'en conserve tous les sentimens de la plus respectueuse reconnaissance que je dois à votre majesté ; je la supplie très-humblement d'en être bien persuadée, et de croire que j'ai 1 honneur d'être plus que pcr? onne, monseigneur, de votre majesté la très-humble et très-alTcctionnée servante et cousine. LonsK- Marie de Savoie. »
Lonis XIV à Philippe V. a J'ai cru devoir difTércr votre mariage, sur les avis que j'ai reçus du peu de sincérité du duc de Savoie; vous connoissez son caractère ; j'avois écrit au marquis de (lastcl-Rodrigue de suspendre la négociation. J'ai appris depuis qu'elle éloit déjà iitée. Ne vous étonnez pas cependant s'il fait naître quelque diiricullé nouvelle à l'exécution; je souhaite qu'il en trouve les moyens. Je n'ai d'autres vues que le bien de votre majesté et de lui donner des marques de mon amitié, en retardant de quelques mois, pour la rendre plus heureuse, la satisfaction qu'elle croit trouver dans son mariage. 11 me paroît que vous ne devei rien changer à votre départ de Madrid. Louis. »
monial réglé, d'une gravité froide et compassée; s'il voulait se dérober à cette foule de grandesses exigeantes, il avait le Buen-Reliro, solitude au sein même de sa capitale, ou bien l'Escurial avec son San- Lorenzo monastique, sa croix de pierre, ses pavillons sans verdure et ses maigres jardins '. La cour comptait peu de femmes. Parmi la grandesse, on voyait se dessiner ces têtes blanches et tonsurées de franciscains et de dominicains , puissances actives dans l'État. La cour de Philippe V était tout espagnole; il n'avait auprès de lui que deux gentilshommes français : Louville , son gouverneur, l'ami de Torcy et de Beauvilliers, et M. d'Harcourt, l'ambassadeur de France, La physionomie vénérable du cardinal Porto-Carrero, chef du conseil de Castille, pouvait inspirer du respect à un jeune prince ; mais aucun de ces graves conseillers ne croyait de sa dignité de jeter quelques fleurs sur la vie de Philippe V ; on l'alarmait sans cesse par le récit de conspirations et d'absurdes projets que le marquis de Louville dissipait à peine ". Le prince se plaignait hautement de sa destinée ; il regrettait Versailles ; il pleurait dans ses longues et chaudef journées d'Espagne ; si bien que Louville crut devoir écrire plusieurs fois à sa cour la malheureuse situation d'esprit du jeune roi ^. Le mariage avec une fille de Savoie avait offert quelques distractions 4 celte royale existence, et Louville vint bientôt à Paris pour conférer avec Torcy, et demander, au nom du roi d'Espagne, la perraissioa d'aller combattre ses adversaires d'Autriche en Italie, où se donnaient alors les batailles.
' Je me suis très-bien rendu compte, dans mon séjour au yillage de l'Escurlat des ennuis de Philippe V. C'est dans San-Lorenzo, en 1833, que j'ai pris un© forte idée du système politique de l'Espagne dans les seizième et dix-septièmt. siècles.
' « Le chambellan BenaYcnte nous vint avertir l'autre jour, en pleurant, dt nous méfier d'une berline attelée que la douairière avait donnée au roi catholique, et qui devait, disait-il, par l'effet d'un sortilège, devenir caisse d'oranger» pendant que le roi deviendait oranger en caisse; ab uno disce omnes. » (D4^ pêches du marquis de Louville à M. de Torcy, ann. 1701.)
' « Le roi me dit hier, dans un accès de mélancolie décourageant, qu'il rcde- Tiendroit volontiers duc d'Anjou, et qu'il ne pouvoit souffrir l'Espagne : voilà dt quoi faire trembler.
» Il n'y a pas un moment à perdre, envoyez-nous M. de Beauvilliers, ne fùt-ct que pour trois mois; mais ne me trahissez pas auprès de la duchesse, qui ne me. -pardonneroit jamais de lui enlever son mari. » (Dépêche de Louville à M. d%^ Torcy, ann, 1701.)
L'Italie était en effet le point le plus disputé de la couronne d'Espagne ; le Milanais allait être envahi par le prince Eugène, et Naples se soulevait encore une fois contre la domination espagnole. Les intrigues de la cour d'Autriche préparaient la révolte des Napolitains contre le vice-roi; la présence de Philippe Y était nécessaire en Italie, et le roi son aïeul lui en donna le conseil, avec cet orgueil de son sang qui aimait à exciter le courage et les résolutions généreuses *. Philippe V quitta donc Madrid, et vint s'embarquer à Barcelone, sur une flotte française; il établit pour régente la reine sa femme, et Louise-Marie de Savoie, jetée à quinze ans sur un trône, fut digne en tout du rôle politique qu'on lui destinait ; elle se dirigeait alors par les conseils de la princesse des Ursins, dont j'aurai plus tard à écrire la curieuse histoire et à expliquer l'active politique.
Quand le roi d'Espagne toucha la terre d'Italie, Vendôme prenait le commandement de l'armée, alors privée de chef. Vendôme était un général de premier ordre, et digne de lutter avec le prince Eugène ; il établit le centre de ses opérations à Crémone et manœuvre pour prendre l'offensive contre les Autrichiens. L'armée en Italie comptait alors plus de cinquante mille hommes. Espagnols, Français et Savoyards ; Vendôme opéra sur une grande échelle ; il fit lever le siège de Mantoue au prince Eugène. La bataille disputée de Luzzara fut un fait d'armes impétueux et irrégulier, mais Vendôme arrêta les Impériaux dans leur marche, et préserva complètement le
' Louis XIV à Philippe F. « Je persiste toujours dans la pensée que vous devez passer en Italie au printemps prochain. Je suis persuadé que l'idée seule de et-, voyage vous fait plaisir. J'aurai soin, puisque vous le souhaitez, de régler dans le temps tout ce que je croirai nécessaire pour la décence et pour la commodité dç votre majesté. Il conviendra peut-être de publier bientôt votre passage. La nouvelle en sera vraisemblablement bien reçue, et produira de bons effets en Italie. Je vous avertirai quand je croirai qu'il sera temps de déclarer votre résolution , qui vous fait honneur, et vous pourrez l'exécuter dans le mois de mars. Je crois vous faire plaisir en avançant le temps de deux mois. Vous aurez apparemment attendu plusieurs jours la reine à Barcelone. Je n'ai point encore de nouvelles qu'elles se soient embarquées sur vos galères. J'espère que vous serez content de Marsin ; il a vu que je préférois ses services auprès de vous à ceux qu'il me rendroit dans mes armées. La santé de la duchesse de Bourgogne est parfaitement rétablie. Je ne douterai jamais de votre bon naturel. Je suis très-sensible aux senliinens que vous témoignez à l'égard de ceux que vous devez aimer. Les miens pour vous sont tels que vous les méritez, et je ne puis vous exprimer plus fortement ma tendresse et mon amitié, qui dureront toujours pour vous. Louis. »
Milanais d'une invasion autricliienne. Dès ce moment le prince Eugène se garda sur la défensive ; Vendôme empêcha le duc de Savoie de se déclarer immédiatement pour la coalition, point essentiel pour assurer les communications de l'armée de France.
Au nord de la monarchie, les hostilités avaient également commencé d'après un plan de campagne long-temps concerté. Le maréchal de Boufflers avait reçu le commandement de soixante bataillons et de cent escadrons de cavalerie. La faute de Louis XIV avait été de ne pas ordonner une marche forcée sur les terres de Hollande dès le premier moment du conflit. Le roi pensait qu'il était possible d'évfter la guerre, et c'est pourquoi il avait renvoyé les quarante bataillons hollandais qui formaient la garnison des places fortes des Pays-Bas. Maîtres de ces places, si les Français avaient marché droit sur Amsterdam, ils auraient surpris la Hollande, et imposé les conditions de paix qu'eux-mêmes auraient dictées. 31ais la cour de Versailles crut aux démonstrations amicales des États-Généraux; et durant cet intervalle Guillaume III ne quitta pas La Haye, pour préparer lesélémensde la campagne nouvelle. Ce prince était maladif; pour obtenir des délais favorables à son système militaire, Guillaume III montrait sans cesse ses infirmités, et disait à MM. de Tallard et d'Avaux , ambassadeurs de France à Londres et à La Haye ' : « Comment voulez-vous qu'en cet état je fasse la guerre ? » Il envoyait consulter les médecins de Paris sur le dépérissement rapide de ses facultés intellectuelles et physiques, et pendant ce temps il préparait à La Haye ce grand traité d'alliance contre Louis XIV *, stipulé entre l'Angleterre, la Hollande et l'Empire; il fut signé le 7 septembre 1701. Cet acte, tout à la fois manifeste et convention, rappelait l'histoire des négociations conduites par Louis XIV sur la succession d'Espagne, le dessein inflexible de réunir la monarchie
» Dépêche de M. d'ÀTaux à M. de Torcy, ann. 1701.
* Ce traité secret est ainsi motivé : « Comme un état douteux et incertain eu toutes choses est plus dangereux que la guerre même, et que la France et l'Espagne s'en prévalent pour s'unir de plus en plus, afin d'opprimer la liberté de l'Europe et ruiner le commerce accoutumé ; toutes ces raisons ont porté sa sacrée majesté impériale, sa sacrée royale majesté de la Grande-Bretagne, et les hauts et puissants seigneurs États-Généraux des Provinces-Unies, d'aller au-devant de tous les maux qui en proviendroient ; et désirant d'y apporter remède selon leurs forces, ils ont jugé qu'il étoit nécessaire de faire entre eux une étroite alJiaace et confédération pour éloigner le grand et commun danger. »
espagnole à ses États. « Le roi de France ne vouloit plus qu'une seule monarchie universelle, agrandie au détriment de l'Europe. » O» s'obligeait, par ce traité, à faire donner à l'empereur une satisfaction raisonnable pour tout ce qui touchait l'Espagne; on réunissait les efforts communs pour préparer la conquête immédiate des Pays-Bas espagnols et du Milanais * ; l'Angleterre et la Hollande se réservaient des colonies dans les deuxlndes.il est important d'étudier les clauses de ce traité secret, parce qu'elles sont devenues la base de toutes les coalitions qui plus tard se sont succédé contre la France. Les alliés décidaient un terme précis de deux mois pour imposer à Louis XIV les bases d'une transaction ; si dans ce délai le roi de France ne voulait point consentir aux clauses indiquées par la coalition, toutes les puissances signataires s'engageaient à la guerre '. Les points sur lesquels s'entendaient les puissances coalisées étaient d'abord les forteresses des Pays-Bas, premier théâtre choisi par l'alliance ; le Milanais devait être saisi comme fief de l'Empire. On s'engageait également à occuper Naples, la Toscane, les îles de la mer Méditerranée, qui
' « Qu'il y ait dès à présent, et à l'avenir, une constante, perpétuelle et inviolable amitié entre sa sacrée majesté de la Grande-Bretagne, et les seigneurs États-Généraux des Provinces-Unies, et qu'ils soient tenus réciproquement de procurer ce qui leur sera avantageux, et d'éloigner ce qui leur seroit nuisible et dommageable.
» Sa sacrée majesté impériale, sa sacrée royale majesté de la Grande-Bretagne, et les seigneurs États-Généraux des Provinces-Unies, n'ayant rien tant À cœur que la paix et la tranquillité de toute l'Furope, ont jugé qu'il ne pouvoit rien y avoir de plus efficace pour l'affermir, que de procurer à sa majesté impériale une satisfaction juste et raisonnable touchant ses prétentions à la succession d'Espagne, et que le roi de la Grande-Bretagne et les seigneurs États-Généraux obtiennent une sûreté particulière et suffisante pour leurs royaumes, provinces, terres et pays de leur obéissance, et pour la navigation et le commerce de leur» sujets. »
' « Pour cet effet, les alliés mettront premièrement en usage tous les moyens possibles, et tout ce qui dépendra d'eux pour obtenir amiablement, etpar une transaction ferme et solide, une satisfaction juste et raisonnable pour sa majesté impériale, au sujet de ladite succession, et la sûreté dont il a été fait mention cidessus, pour sa majesté britannique et pour les seigneurs États-Généraux de» Provinces-Unies ; et à cette fin, ils emploieront tous leurs soins et offices pendant deux mois, à compter du jour de l'échange des ratifications de ce présent traité- » Mais si dans ce temps-là les alliés viennent à être frustrés de leur espérance et de leurs droits, tellement que l'on ne puisse pas transigner dans le terme fixéj en ce cas ils promettent et s'engagent réciproquement à l'aider de toutes leurs forces, selon ce qui sera réglé par une convention particulière, pour obtenir la atisfaction et sûreté susdites »
pouvaient être utiles pour le commerce et la navigation des alliés'. L'Angleterre et les États-Généraux se réservaient le droit de conquête par la force des armes sur toutes les colonies, et la propriété et domination leur appartenait de plein droit, stipulation qui indique le but commercial et intéressé de l'alliance *.
Les clauses habituelles des coalitions venaient ensuite pour fortifier ce traité et maintenir son exécution exacte : c'est ainsi qu'on arrêtait que les résolutions isolées devraient être portées à un conseil commun. Aucun traité ne devait se faire séparément ; il n'y aurait de négociation possible qu'au cas où pleine satisfaction serait donnée à chacune des parties contractantes. Puis se révélaient les véritables desseins de l'alliance : jamais on ne souffrirait que la France et l'Espagne fussent soumises à une même monarchie ; on devait combattre à outrance le pavillon français, s'il se montrait aux grandes Indes espagnoles. Enfin, si la paix était conclue, les privilèges commerciaux les plus étendus seraient assurés à la Hollande et à l'Angleterre ^ ; on conviendrait d'un règlement général pour la navigation.
' <f Et afin de procurer celle satisfaction el cette sûreté, les alliés feront, entre autres choses, leurs plus grands efforts pour reprendre et conquérir les provinces du Pays-Bas espagnol, dans l'intention qu'elles servent de digue, rempart et de barrière pour séparer et éloigner la France des Provinces-Unies, comme par le passé, lesdites provinces du Pays-Bas espagnol ayant fait la sûreté des seigneur? Etats-Généraux, jusques à ce que depuis peu sa majesté très-chrétienne s'en est emparée, el les a fait occuper par ses troupes. Pareillement les alliés feront tou? leurs efforts pour conquérir le duché de Milan avec toutes ses dépendances, comme étant un fief de l'Empire, servant pour la sûreté des provinces héréditaires de sa majesté impériale, et pour conquérir les royaumes de Naples et de Sicile, et les îles de la mer Méditerranée avec les terres dépendantes de l'Espagne, le long de la côte de Toscane, qui peuvent servir à la même fin, et être utiles pour la navigation et le commerce des sujets de sa majesté britannique et des Provinces-Unies. » On remarquera que dans ce traité les clauses commerciales sont répétées à plusieurs reprises; il est facile de voir que la Grande-Bretagne domina dans ces négociations. Elle y imprima son esprit.
* « Pourront, le roi de la Grand-Bretagne et les seigneurs Étals-Généraux, conquérir en force d'armes, selon qu'ils auront concerté entre eux pour l'utilité et la commodité de la navigation et du commerce de leurs sujets, les pays et les tilles que les Espagnols ont dans les Indes ; et tout ce qu'ils pourront y prendre sera pour eux et leur demeurera. »
' Que si les alliés se trouvent obligés à entrer en guerre pour obtenir ladite satisfaction à sa majesté impériale, et ladite sûreté à sa majesté britannique et aux seigneurs États-Généraux, ils se communiqueront fidèlement les avis et résolutions des conseils, qui se tiendront pour toutes les entreprises de guerre ou
L'esprit positif de la diplomatie anglaise se montrait dans la manifestation dos intérêts commerciaux. Toutes les fuis qu'elle s'est posée dans la lutte militaire, la Grande-Bretagne a renouvelé les privilèges de commerce et de navigation, qui sont sa force. On stipulait enfin pour la grande question religieuse ; il ne fallait pas heurter les catholiques, ni blesser les protestans ; une simple clause provisoire suspendait la question jusqu'à la paix. Si le roi de France commençait la guerre contre l'une des puissances engagées, toutes aussitôt prendraient fait et cause, et paraîtraient sur le champ de bataille. L'alliance défensive et secrète devait survivre même à une transaction si elle était imposée au roi de France ; on inviterait les princes et les États à adhérer à ce traité solennel conclu pour la liberté et l'équilibre de l'Europe*. Les principaux signataires de la convention
espéditions militaires, et généralement tout ce qui concernera cette affaire commune.
«r La guerre étant une fois commencée effectivement , aucun des alliés ne pourra traiter de paix qu'avec la participation et le conseil des autres partis. Et ladite paix ne pourra être conclue sans avoir obtenu pour sa majesté impériale une satisfaction juste et raisonnable ; et pour le roi de la Grande-Bretagne, et les seigneurs États-Généraux la sûreté particulière de leurs royaumes, provinces , terres et pays de leur obéissance , navigation et commerce ; ni sans avoir pris auparavant de justes mesures pour empêcher que les royaumes de Trance et d'Espagne soient jamais unis sous un même empire , ou qu'un seul et même roi en devînt le souverain ; et spécialement que jamais les François se rendent maîtres des Indes espagnoles , ou qu'ils y envoient des vaisseaux , pour y exercer le commerce directement ou indirectement, sous quelque prétexte que ce soit. Enfin ladite paix ne pourra être conclue sans avoir obtenu pour les sujets de sa majesté Britannique, et pour ceux des Provinces-Unies, une pleine et entière faculté, usage et jouissance de tous mêmes privilèges, immunités et liberté du commerce, tant par terre que par mer, eu Espagne et sur la Méditerranée, dont ils étoieul et jouissoient pendant la vie du feu roi d'Espagne , dans tous les pays qu'il possédoit , tant en Europe qu'ailleurs , et dont ils pouvoient de droit user et jouir en commun ou en particulier, par les traités, conventions et coutumes, ou de quelque autre manière que ce puisse être.
» Lorsque ladite transaction ou traité de paix se fera, les alliés conviendront entre eux de tout ce qui sera nécessaire pour établir le commerce etla navigation des sujets de sa majesté britannique et des seigneurs États-Généraux dans les pays et lieux que l'on doit acquérir, et que le feu roi d'Espagne possédoit. Ils conviendront pareillement des moyens préférés à mettre en sùr^lé les seigneuru États-Généraux par la barrière sus-menlionnée. »
' Et d'autant qu'il pourroit naître quelque controverse au sujet de la religion , dans les lieux que les alliés espèrent conquérir, ils conviendront entre eux de son exercice au temps de la paix.
» Les alliés seront obligés de s'entr'aider et secourir de toutes leurs forces, au
étaient le duc de Marlborough pour l'Angleterre, le comte Mitrouwitz pour l'Autriche, et M, Heinsius pour la Hollande *.
Ce traité , si remarquablement rédigé , doit être comparé dans l'histoire à toutes les transactions subséquentes qui eurent un même objet de coalition, soit contre la république française, soit contre Napoléon. En diplomatie, tout se lie ; quand un principe a été jeté dans un traité, il se renouvelle ; les noms changent seulement, les situations se modifient , mais les nécessités restent dans leur condition éternelle. Louis XIV prenait l'attitude d'une puissance envahissante ; il soulevait l'Europe contre lui. Cela devait être. Au fond, la convention de La Haye était un second traité de partage, et pour assurer la durée de ce traité, on déclarait hautement qu'aucune des parties contractantes ne pourrait négocier séparément l'une de l'autre, stipulation qui rendait formidable la coalition. La paix devenait bien difficile; on rentrait dans les conditions du partage; seulement on dirigeait contre la France les articles qui, à la primitive époque, avaient été arrêtés contre l'Empire.
Ce traité était connu de la cour de France à peu près à l'époque de la mort de Jacques II, et c'est ce qui avait déterminé la reconnaissance immédiate du prince de Galles pour roi d'Angleterre ; il n'y avait plus rien à ménager avec ce Guillaume III, qui signait une coalition contre la monarchie. La dépêche qui annonça la scène tou-
cas que le roi de France, ou quelque aulre que ce soit, vint à attaquer l'un d'entre eux à cause du présent traité.
» Soit que l'on puisse maintenant transiger sur ladite satisfaction et sûreté , ou soit que la paix se fasse après que l'on aura entrepris une guerre nécessaire , il y aura et demeurera toujours entre les parties conlractantes une alliance défensive pour la garantie de ladite transaction ou de ladite paix.
» Tous les rois, princes et états qui ont la paix à cœur, et qui voudront entrer dans la présente alliance, y seront admis. Et parce qu'il est particulièrement lie l'intérêt du saint-empire romain, entre autres choses, de recouvrer les fiefs de l'empire, on évitera spécialement ledit empire d'entrer dans la présente alliance. Outre quoi , tous les alliés ensemble et chacun d'eux en particulier, pourront y inviter ceux qu'ils verront bon être. »
* « En foi de quoi , nous, plénipotentiaires sus-nommés, avons signé le présent traité de nos mains , et l'avons muni de nos sceaux et cachets. A La Haye , le 7* du mois de septembre de l'an 1701.
» Êloit signé en chacun des instrumens séparés, savoir : de la part de sa majesté impériale, Pierre, comte de Goes, et Jean Wcnceslaus, comte de Wralislau et Mitrouwitz. De la part de sa majesté le roi de la Grande-Bretagne, Marlborough. »
^2 LODIS XIV, SON GODVERNEMENT
chante de Saint-Germain et la reconnaissance de Jacques III arriva à La Haye, un soir que Guillaume III était à souper ; il se frappa le front de ses mains, et un tremblement convulsif de colère le saisit ; il jura de se venger de Louis XIV, et les préparatifs se multiplièrent sur toute la ligne des Pays-Bas. En même temps le parlement rassemblé adopta avec enthousiasme toutes les mesures de guerre. Les whigs dominaient les communes ; ils accordèrent des subsides, un nombre très-considérable de matelots et de soldats. Enfin un bill de colère déclara le fils de Jacques II, se disant roi d'Angleterre, coupable du crime de lèse-majesté ' ; on le livra à toute la vindicte de la Justice comme traître à la patrie. Il n'y a rien en général de plus violent que les hommes ou les pouvoirs compromis ; ils proscrivent tous ceux qu'ils craignent; ils traitent en rebelle tout ce qui menace ^eur sécurité. Ce bill devint le droit public de l'Angleterre contre les prétendans à la couronne ; un acte antérieur avait réglé la succession royale dans la ligne protestante, et marqué ainsi l'invariable barrière qui séparait l'Angleterre des Stuarts catholiques. Tous ces bills furent rédigés sous l'influence des whigs; le premier effet d'une tentative de restauration avortée est de soulever dans le parti contraire des actes de violence et de réaction, sorte de défense naturelle du fait qui veut se maintenir contre le droit qui proteste.
Les whigs dominèrent les derniers jours du règne de Guillaume III . Ce prince mourut au milieu des préparatifs de la guerre qu'il avait poursuivis avec tant de ténacité : il était depuislong-temps maladif ; une chute de cheval acheva cette vie exposée dans vingt batailles of-
' Parlement, annales , ann, 1701. « Qu'elle le melloit en étal de contraindre ïe roi de France à faire raison à l'empereur sur ses droits ; de réduire la puissance de Louis XIV dans de justes bornes, et de maintenir l'équilibre de l'Europe ; que les seigneurs de celte cbambrc ctoient résolus de faire tous leurs cfTorts pour leur propre sûrelé, et pour le maintien de leurs allies. » Les communes ne témoignèrent pas moins de zèle, car ayant accordé au roi sans différer une levée de quarante mille hommes pour servir sur terre, avec les subsides nécessaires pour leur entretien , elles le supplièrent de faire insérer un article dans le traité d'alliance de sa majesté avec les autres puissances, portant qu'on ne ferait point de paix avec la France , que ce monarque et la nation n'eussent reçu une satisfaction formelle de la grande indignité qui leur avoit été faite par le roi de France , en reconnaissant et déclarant le prince de Galles roi d'Angleterre ; elles passèrent un bill d'aticinlc ou de haute trahison contre ce prince et la reine douairière, auquel les seigneurs donnèrent leur consentement. (Annales parlem. «on. 1701.)
fertes avec sang-froid aux partis ardens et aux ressentimens des opinions vaincues. Caractère tout de fer, Guillaume avait cette froideur delà race allemande, retrempée encore dans le sang hollandais. Rien n'avait détourné cette tête persévérante de son plan invariable : il avait haine de Louis XIV ; il prépara contre lui deux grandes coalitions qui menacèrent les destinées de la France ; Guillaume III mourut sans remords et sans plaintes. Il y a de ces esprits qui se donnent une tèche 3t y marchent haut sans se détourner ; ils se font une conscience, un droit, un devoir à eux ; ce que tout le monde croit injuste, ils se l'expliquent et se le justifient. Guillaume III avait la couronne d'Angleterre sur son chef, couronne pesante qui plissait son front ; mais qu'importe, quand un plan réussit, qu'il vous en coûte des larmes, des fatigues et du sang? Le succès satisfait, il vous dédommage pour le présent et l'histoire ; il est ainsi certaines tètes fermes, inflexibles, qui vont à leur dessein jusqu'à la mort qu'elles acceptent avec résignation, quand leur mission est achevée; ces hommes n'ont point de repentir, parce que le droit qu'ils se créent se fonde sur le martyre de toute leur vie pour le triomphe d'une pensée '.
D'après la loi de succession, le sceptre d'Angleterre devait se reposer aux mains d'Anne, princesse de Danemarck , la seconde fille de Jacques II : elle n'avait cessé d'être en rapport avec la cour de Saint- Germain, et l'on espérait encore qu'elle rendrait la couronne à son frère Jacques III, salué roi d'Angleterre par la France; mais en politique, les rois pas plus que les pouvoirs publics ne sont maîtres des situations. Il est des évènemens plus forts que les hommes : quand un parti vous pousse, il ne vous permet pas de respirer, même avec votre conscience. Les offres de la princesse Anne pouvaient être très-réelles, très-sincères, mais devenue reine par les lois d'une opinion, elle ne put les exécuter, elle dut subir ses exigences. Le parti whig s'empara des affaires avec la résolution forte et puissante d'une guerre contre la France et le catholicisme. Dès lors le duc de Marlborough devint le chef dominant; il dirigea le ministère de la reine Anne : c'est moins dans un sentiment d'amour qu'il faut chercher la fortune du duc de Marlborough que dans cette condition éter-
' La mort de Guillaume III arma le 19 mars 1702. Louis XIV ne prit pas le deuil.
f4 LOUIS XIY, SON GOUVERNEMENT
nelle des partis qui élèvent leurs chefs et les imposent au pouvoir *. La conduite de la guerre fut également confiée à ce duc de Marlborough ; il devait prendre le commandement des armées alliées en Flandre, et diri-ger les trois corps réunis d'Anglais, de Hollandais et d'Allemands. Marlborough trouvait en face de lui le maréchal Boufflers, car le duc de Bourgogne n'avait que la conduite nominale de l'armée; le quartier-général des Anglais fut établi sur la ligne de la Meuse, et l'arn-ée coalisée prit immédiatement l'offensive. Marlborough se déploya avec toute la prévoyance et la lenteur de la tactique anglaise, depuis Venloo jusqu'à La Haye. En face d'une si haute capacité militaire, Boufflers se mit sur tous les points en retraite pour se concentrer sous les grandes places de Flandre , s'appuyant ainsi sur une ligne formidable de défense. Il n'y avait rien de décisif dans le mouvement des armées au nord ; les Français se groupaient autour de leurs fortes places, où des garnisons nombreuses allaient les soutenir.
Que se passait-il au centre de la ligne occupée par l'armée d'Allemagne, qui devait arrêter les Impériaux dans leurs opérations sur le Rhin? Le commandement suprême de cette armée fut confié au prudent maréchal de Catinat qu'on avait retiré d'Italie ; c'était beaucoup trop pour sa capacité limitée. Catinat n'était remarquable que par son système de résistance et de stratégie régulière dans la retraite ; mais heureusement on lui avait adjoint Villars, tout de feu et de hardiesse à ses quarante-neuf ans. Jamais carrière militaire n'avait été plus active et mieux remplie que celle du maréchal de Villars : il appartenait à cette race de négociateurs qui s'était illustrée depuis la Ligue du seizième siècle ; à dix-sept ans, il était sorti de son caste l pour entrer, comme tant de petits héros, dans les chevau-légers de
' Déjà le noël et la chanson s'emparaient de la princesse Anne. Voici ce qu'on récitait aux halles de Paris :
Vous qui n'avez ni foi ni loi
Rebelles d'Angleterre ,
En renonçant à votre roi i
Vous aurez belle guerre I
Et votre maîtresse Nanon ,
La faridondaine , la faridondon ,
Et Georges Dandin , son mari, biribi,
A la façon de Barbari, mon ami.
la garde, et, aux premières campagnes de Hollande, il s'était tant distingué que le roi dit en présence de toute sa cour : « Vraiment, on ne peut tirer un coup de fusil que ce petit garçon ne sorte de dessous terre pour s'y trouver. » Villars s'était élevé à tous les grades par son indomptable vaillance et ce coup d'œil prompt et hardi qui saisissait le danger d'une position et les fautes de l'ennemi ; il n'était point aimé de la famille de Louvois : Barbezieux avait hérité de toute la répugnance de son père ; mais Villars avait triomphé de l'envie ; il était alors lieutenant général ; bien fait de corps, d'une magnifique prestance, âgé déjà de quarante-neuf ans, on citait de lui des anecdotes d'amour qui avaient un peu irrité Louis XIV contre Villars ; mais le danger du pays faisait oublier les vieux griefs dans une cour autrefois elle-même si dissipée. Villars dut commander trente bataillons de bonne infanterie et soixante escadrons choisis, car le but de l'expédition était décisif. On devait se porter au cœur de l'Allemagne \
Il s'agissait de prêter un appui immédiat à l'électeur de Bavière qui s'était prononcé pour la France, l'Autriche menaçait Ulm. Villars devait battre les Impériaux et opérer sa jonction avec l'électeur à Augsbourg , manœuvre qu'un siècle plus tard Napoléon opéra dans la campagne couronnée par Austerlitz. Villars partit d'Huniugue , refoulant devant lui les corps autrichiens ; il longea le Rhin , prêtant sa gauche à Catinat, qui lui-même était soutenu par le maréchal de Tallard , lequel opérait de concert avec l'électeur de Cologne. Les Bavarois marchaient en tête , et formaient l'avant-garde. Le projet hardi de Villars était de se porter droit sur Vienne ; mais Catinat s'y opposa : ce plan de campagne sortait en effet des habitudes prudentes du maréchal ; Villars ne put le faire prévaloir dans le conseil , et là lut la faute de la campagne. Si Catinat avait marché droit sur Vienne, et Boufïlers sur Amsterdam avant l'arrivée de Marlborough sur le continent , la coalition eût été dissoute.
Ainsi , pour bien résumer les diverses opérations militaires , on peut dire qu'en Italie Vendôme , opposé au prince Eugène , déve-
• Le hargneux Saint-Simon ne pardonne pas à la gloire de Villars et de Vendôme ; ce sont ses deux antipathies ; il les poursuit de ses mauvais sarcasmes ; que ne passaient-ils leur temps à discuter des généalogies ou à régler les privilèges des ducs et pairs? Saint-Simon a horreur de tout ce qui est un peu haut; it^ u'aime que les caractères médiocres et tracassiers.
loppait sa science hardie et arrêtait le mouvement offensif; le Milanais était préservé, l'armée française gardait la ligne du Pô. Au nord, dans les Flandres , la présence de Marlborough avait imprimé une haute et puissante direction à l'armée coalisée ; les Français étaient en pleine retraite sur les forteresses de Flandre. Au centre, en Allcniagne , la France , de concert avec son alliée la Bavière , avait pris complètement l'offensive; la tête des colonnes allait jusqu'à Ulm : on menaçait Vienne avec des forces considérables. De telles position» militaires n'étaient tenables ni pour les alliés ni pour la France : la marche des Français en Allemagne ne pouvait se justifier que par une hardiesse rapide, une pointe heureuse sur l'Autriche, car si Marlborough , poussant devant lui la ligne de Boufflers , franchissait la frontière, que devenait la campagne d'Allemagne? Vendôme, avancé jusqu'au Milanais , était-il bien sûr de ses derrières? En cas d'échec, quel corps d'armée pourrait le soutenir? était-il en suffisante communication , par le Tyrol , avec les Bavarois? Il y avait entre eux plusieurs corps d'armée autrichiens, et c'est ce qui faisait la faiblesse de la position: au premier échec, la ligne tout entière élaiî compromise. En stratégie , il faut resserrer le cercle quand tous les points ne peuvent être également soutenus. Supposez un succès à Marlborough dans la Flandre , que devenait le corps du comte de Tallard s'étendant jusqu'à Aix-la-Chapelle? et Villars lui-même irétait-il pas aventuré avec les Bavarois jusqu'à Ulm , lorsqu'il fut rappelé pour les guerres des Cévennes? C'est précisément cette extension démesurée de sa ligne militaire qui compromit trop souvent les plans de campagne de Napoléon. Les pointes hardies produisent de grands résultats ; mais elles exposent une armée à être brisée corps par corps , et la faute capitale en stratégie , c'est de permettre à l'ennemi de se précipiter dans les intervalles vides.
BT SES RELATIONS DIPLOiMATlQCES. 77