LA FAMILLE DU BOI. — LES «ÉSIDEN'CES
Versailles, — Marly. — Meudon. — SaiiU-CIoud. — Louis XIV. — Le dauphin.
— Monsieur. — Le duc de Chartres. — Mort deMonsieur. — Leduc d'Orléans.
— Mort de Jacques II.
IÇOO — lîOS.
La grandeur du roi s'était manifestée dans les magnificences de Versailles; ce palais avait vu les plus grillantes et les plus glorieuse*: années de Louis XIV, alors que fort et puissant il étendait son sceptre sur l'Europe! Versailles était une de ces créations toute» royales , où la majesté du monarque aimait à se montrer splendide. Toutes les fois que Louis XIV recevait ses ambassadeurs ou faisait acte d'éclat et de puissance , il demeurait à Versailles ; il aimait ces salles toutes lambrissées de marbre et d'or, ces tapis de Turquie épais de plusieurs doigts, aux couleurs resplendissantes, vertes, rouges, et ce beau jaune persan apporté de Bagdad par les caravanes. LouisXIV avait goût pour ces vastes galeries de statues majestueuses, de groupes magnifiques, pour ces peintures des nobles artistes, ces tapisseries de haute-lice , où tous les faits de l'histoire se trouvaient reproduits. Versailles était comme le grand siège de la royauté et sa. noble image , le miroir où se reflétait le plus imposant desétablissemens monarchiques * .
' II existe des cahiers de gravures for', curieuses sur le vieux Versailles et set» splendeurs (Bibliothèque royale, collection de gravures); je me suis consolé^ en les étudiant, de l'cfTct que m'a cause Versailles avec sa destination nouvelle. Versailles, devenu nutsée national , peut cire comparj à une vieille nlhédrale dont on aurait badigeonné de blanc et de rouge les flèches noircies et les ogives den~ telée?. J'aime que chaque monument retrace son époque.
Mais le palais de Versailles eut bientôt dans sa grandeur quelque chose de trop compassé , de trop vaste pour les habitudes et les infirmités d'un vieillard ; quand la vie avance , on a besoin de restreindre le cercle de son existence; on réduit l'empire en sa résidence, les palais en sa chambre, puis sa chambre dans son lit , jusqu'à ce qu'arrive la plus étroite des demeures , le tombeau. Les grands jours de Versailles pesaient sur l'existence fatiguée de Louis XIV ; il avait resserré autant que possible sa chambre à coucher et son cabinet dans de petites limites ; mais Versailles était encore un monde trop incommode; il n'allait plus à ses besoins de petites distractions. Les entrées du château étaient trop multipliées; cette foule de courtisans pouvait plaire au temps de force et de jeunesse; mais l'éclat, le bruit de la foule faisaient souvent sur l'esprit du vieillard couronné l'efTet d'une musique bruyante sur la tète d'un malade ; le roi s'y prêtait souvent avec sa bonne grâce accoutumée , mais il ne devait pas s'y complaire , et cela explique les privautés de Marly.
Marly n'avait pas la monotonie de Versailles, cette nature uniforme toute vermillonnée par l'art ; il s'élevait sur un de ces coteaux de la Seine toute fleurie , et qui descendent jusqu'à la rivière magnifique dans ses belles nappes d'eau ; un simple pavillon carré , élégant et richement décoré de tout ce que l'opulence a de commode, couronnait le sommet de la verte colline; une machine hydraulique, puissante dans ses ressorts , poussait les eaux à une hauteur de quelques cents pieds, puis elles descendaient en cascades bouillonnantes sur des canaux et des bassins , où se miraient des cygnes aux blanches plumes. Marly était un lieu de délices et de retraite embellie ; on n'avait pas besoin d'y conduire tous les courtisans; Louis XIV n'indiquait qu'un certain nombre d'intimes et de favoris pour chacun des séjours de Marly; le roi allait y chercher le repos et la paix de son travail. Les courtisans sollicitaient avec empressement les privautés de Marly. Versailles était un peu cohue de gentilshommes ; tous étaient admis après simple présentation, le fils d'un pauvre hobereau de province y avait ses entrées , pourvu qu'il eut un blason et un castel ; mais à Marly, le roi désignait spécialement qui l'accompagnerait dans ce lieu de privautés et de privilèges *.
* Voyez le Journal de Dangeau et sa naïve joie toutes les fois qu'il est admi» aux privautés do Marly.
Meudon, belle solitude toute peuplée de bois sur de riches coteaux, était la retraite chérie du dauphin de France ; Monseigneur aimait lâchasse ; quoique gros et pesant , sa passion était de courir le loup; il en avait jeté quelques-uns à Meudon ; il les poursuivait sur la montagne avec la rage du Robin Wood des légendes. Meudon n'avait de beau que ses bois, ses taillis ; le château était simple , l'ameublement D'avait rien de somptueux ; le dauphin y venait résider des mois entiers, quoiqu'il eût son appartement à Versailles; la distance était si courte ! C'était également le lieu de ses plaisirs secrets , car Monseigneur aimait les demoiselles de l'Opéra ; les commères de la halle en savaient de belles sur son compte ; ce qui ne contribuait pas mal à le faire aimer et chérir des harengères, comme le dit le chroniqueur médisant de la cour ; si bien que lorsque Monseigneur fut malade , les dames de la halle firent brûler un gros cierge à Notre-Dame, puis vinrent le complimenter en sa convalescence , et voulurent le baiser sur les deux joues'.
La résidence de Monsieur était Saint-Cloud ; on ne peut dire les embellissemens que le prince avait faits à sa belle demeure ; le roi qui savait son frère avare pour toutes choses , excepté pour ses favoris, imposait des conditions aux grâces qu'il lui accordait avec générosité; ainsi il lui donna 200,000 livres pour faire construire cette belle cascade , embellie de magnifiques statues , de fleuves à la barbe cré' pue, de nymphes et de naïades, et les dauphins poussant l'eau à mille jets au milieu des bois et des touffes de roses. Saint-Gloud, si admirablement favorisé, fut un lieu de délices ; delà hauteur majestueuse du château, l'œil plongeait dans une admirable végétation. Monsieur «vait fait ces allées droites et sablées , toujours remplies de calèches , car les hauteurs étaient si parfaitement coupées et ménagées avec tant d'art , qu'on pouvait les parcourir en tous sens , et l'on ne s'apercevait pas de la montée et de la descente rapide. Saint-Cloud, Marly, Versailles, Meudon, se touchaient dans un rayon de quelques lieues, «t souvent les carrosses royaux se croisaient dans la route , retentissant nuit et jour de belles fêtes ; les croisées des châteaux scintillaient de mille feux ; on déjeunait au bord des cascades ; des barques élégantes conduisaient les nobles visiteurs sur des canaux et des étangs parsemés de kiosques, et tellement bien empoissonnés qu'on y péchait
* Ifercure (gâtant, ann. 1701.
Bi LOUIS XIV, SON GOUVERNEMENT
des carpes vieilles de trente ans. Saint-Cloud surtout était la belle retraite des plaisirs du frère du roi ; on s'y divertissait bien mieux qu'à Versailles , et sans la raideur de Madame , toujours à cheval sur les étiquettes , la cour de Monsieur eût été la plus aimable , la plus enjouée '.
Le roi n'avait pas changé ses goûts ; la puissance de M"' de Maintenon était à son comble ; elle ne faisait que grandir avec les année?!, carM""* de Maintenon était devenue pour le roi une de ces affections matérielles que les vieillards ont prises depuis longues années comme "une habitude ou un meuble , et dont ils ne peuvent plusse séparer. ÎH""^ de Maintenon n'abusait pas de sa position auprès de Louis XIV; tWe n'abordait jamais une question de face; elle avait l'art de deviner la secrète pensée du roi , et souvent celui de la faire nattre ou d'en aider le développement : puissance irrésistible sur les tètes humaines. Elle avait beaucoup d'ennemis , mais sa fortune était si éminente, si incontestée , que personne n'eût osé l'attaquer à la cour. On jetait bien quelques couplets hardis , on récitait les méchancetés des halles contre elle ; mais qui eût osé dresser contre la favorite un de ces plans d'opposition en règle pour ébranler son crédit? Le roi avait d'ailleurs une situation si bien avouée avec M"'* de Maintenon , qu'il ne se gênait même pas devant son frère ; et un jour qu'il fut surpris , lu» t)rdinairement si fort d'étiquette , en un déshabillé tout significatif x:hez M"^ de Maintenon , il se hâta de dire à Monsieur : « 31on frère, iBxcusez-moi, vous savez chez qui je suis, et ce que m'est madame. »
Monsieur vivait en effet en grande familiarité avec son frère ' ; il le craignait peu ; il conservait d'infinies privautés de famille à Versailles; il s'asseyait sans façon en la présence du roi, et prenait le plus large fauteuil. Comme d'habitude il parlait beaucoup , il était toujours à se plaindre , particulièrement pour M. de Chartres , son fils, que Louis XIV n'aimait pas à cause de sa conduite envers sa
* Saint-Simon, avec ses révélalions frondeuses et sa mauvaise Lumcur, ta.it MnH triste peinture de la cour de monsieur. Je répète que Saint-Simon se comj>laU dans toutes les honteuses révélations des valets et de la domesticité à livrée.
* Les Mémoires de Saint-Simon sont plus perfides encore par les insinuations qu'ils jettent en avant que par les récits mêmes ; j'aurais honte de rapporter loul ce que ce chroniqueur raconte sur Monsieur, ce chef de la branche d'Orléans, auquel pourtant les Saint-Simon étaient dévoués : M. de Sainl-SImon ncsl pas un méchant homme, mais c'est un de ces caroclcrcs qui ne savent que remuer Ici parties basses de la nature humaine.
femme , M'" de Blois , une des filles chéries du monarque. Souvent on entendait les deux frères parler très-haut, et Monsieur surtout, avec chaleur, jusqu'à ce point de faire baisser la parole au roi lui-même! Monsieur mangeait extraordinairement, et c'était un peu le défaut de toute cette cour; le déjeûner consistait en chocolat, fruits et friandises , vin de Madère ou de Malaga , jusqu'à midi ; on dînait alors très-copieusement à trois services; souvent on faisait collation à quatre heures, puis venait le souper de huit heures ; et quand les plaisirs se prolongeaient un peu avant dans la nuit , arrivait la média' noche, habitude tant aimée de M"* la duchesse de Bourgogne. Cette grande fréquence des repas expliquait les purgations habituelles, cet émétique répété S et ces terribles apoplexies qui en finissaient avec la vie de l'homme au milieu des festins. Monsieur mourut ainsi d'apoplexie au souper, quand il offrait du vin dans uue coupe à une des élégantes femmes de sa cour ; mort impitoyable , car elle vous saisit au milieu des plaisirs , comme laMalemort de la danse macabre, qui joue du violon et grimace un sourire en vous frappant de sa faux terrible. Monsieur ne prononça pas une seule parole ; la coupe qu'il offrait se brisa sur la table , et le vin se répandit sur le duc de Chartres , qui recueillit son père dans ses bras. Louis XIV fut accablé de tristesse ; son cadet mourait ainsi par un coup de foudre ; quel exemple, et quelle leçon fatale ! il fallait se hâter d'organiser la monarchie , car la mort pouvait surprendre le roi ; que de précédens n'avait-il pas sous les yeux , Louvois et son propre frère, frappés presqu'à sa face à trois années de distance !
Monseigneur avait éprouvé un autre accident quelque temps avant la mort de Monsieur ; un soir qu'il avait mangé outre mesure de l'excellent poisson, d'un énorme turbot, d'une truite saumonée, il se lève de table, et lorsqu'il entre dans sa chambre, il tombe la face contre terre sans donner signe de vie ; les domestiques courent, se précipitent ; on prévient le roi ; Louis XIV était à son prie-Dieu à moitié déshabillé, il accourt auprès de son fils; Fagon eut à peine le temps d'arriver pour opérer une abondante saignée ; Monseigneur fut sauvé*. L'apoplexie et la petite vérole étaient alors les deux fléaux des générations ; l'une apparaissait au milieu des plaisirs et
• Voyez les Mémoires MSS de Fagon , tels que je les ai nippoMés lomc IV de cet ouvrage.
' Mcm. MSS de Fagon, ad ann. 1701.
5^4 LOOIS XIT, SON GOUVERNEMENT
des fêtes; elle était comme l'écrit de feu du festin de Balthasar ; raatrehidcuse,dévastatrice,jetaitlcsplusbeaux corps enputréfaclion
au bout de vingt-quatre heures; ou bien, si elle épargnait la vie. vieille, atroce et jalouse qu'elle était, elle empreignait sesongles aigus sur les beaux visages d'enfans ou de jeunes filles ; elle y creusait a plaisir; comme le vampire qui choisit la chair la plus rosée et la plus gracieuse. On voit chaque génération marquée d un tenible fléau ; les anciens avaient désigné la peste sous le symbole de 1 Ange noir, une flèche à la main, et qui parcourt sur une nuée de sang les villes couvertes d'ardente poussière et de cadavres. Les fléaux répandent une tristesse générale qui s'empreint à toute une époque; c'est un contraste avec les joies du monde et les dissipations du
Dans celte cour e» deuil, la gaieté s'était pour ainsi dire concentrée dans la duchesse de Bourgogne, à qui tout était permis ; a princesse était la journée entière che^ M»' de Mainlenon ; elle seule avait permission dagir sans faço.i avec le roi; elle montait sur ses genoux avec la grke d'une jeune fllle de seize ans; elle n appelai M- de Maintenon que sa chère tante. Ses prévenances n eta.en que pour le roi ; elle oubliait tout pour lui, et le vieillard, doucement agité par les amitiés étourdies d'une si jeune femme, eut pour elle un retour vers la force et la vie. Aussi la duchesse de Bourgogne était-elle la divine enchanteresse de cette cour; avait-elle un desir, une volonté, un petit caprice même, tout était a ses pieds ; on 1 accablait de bijoux! de riches perles d'Orient, de diamans n girandoles, de malines si belles qu'on les prenait pour les tissus HoUans aux vent que la belle fée Morgane brodait sur son métier d or et d« »phir on son beau château d'Avallon. La duchesse de Bourgogne était vive, légère, sémillante, comme toute la race savoyarde ; elle montait à cheval, caracolait sur un coursier fringant, nageait à tire d'aile dans la Seine, si bien qu'un soir, s'étant baignée après du er elle éprouva une grande faiblesse ; pendant «"'"^^ 1°"'' ^ '^ '" °" plus mal ; le roi voulait que tout se fit dans la chambre de la ma ade pour la distraire ; on y tint les cartes, le brelan, le portique. La c u- Lie allait son train jusqu'à ce que la malade fit signe quelle eta. fatiguée : on remarquait qu'elle n'était lasse qu au plus tard, tant la duchesse de Bourgogne aimait l'agitation et le plaisir .
i Mémoires de Dangcau, ana. lïOi.
Trois jeunes princesses animaient encore cette cour; elles étaient toutes filles naturelles de Louis XIV : la plus sérieuse des trois, M'* de Blois ( duchesse d'Orléans depuis la mort de 3Ionsieur), n'avait pas à se louer de son mari, ni de sa belle-mère, la fière Allemande toute blasonnée ; elle en avait souvent éprouvé un amer serrement de cœur, et l'avait épanché dans l'àme de Louis XIV ; le roi, toujours père ai tendre pous ses enfans naturels, s'en était plaint avec vivacité au duc de Chartres, qui faisait des promesses infinies et n'en tenait aucune. M"^ de Nantes, duchesse de Bourbon-Gondé, était fort enjouée ; elle dominait dans une certaine fraction de cour par son esprit caustique et mordant; le roi lui pardonnait beaucoup, parce qu'il l'aimait avec idolâtrie. La princesse de Conti était plus en avant encore dans les plaisirs de l'esprit; modèle de la femme lettrée, elle faisait les vers avec facilité, aimait à jouer la comédie, où elle rem^ plissait ses rôles avec une grâce infinie ; M""- de Conti se plaça en tète de cette coterie de grands qui ne voyaient que des gens de lettres et s'affiliaient avec eux: d'où naquit cette camaraderie d'égalité qui affaiblit tant la noblesse et la royauté elle-même. Les tôles couronnées en vinrent à ce point, de traiter d'égal à égal avec les souverains de la littérature ; ce fut la mort du principe monarchique ; l'esprit, ayant plus de force que la vieille origine du droit, y porta ravage et le détruisit à la fin. M*"^ la duchesse du 3îaine mit la dernière main à cette décomposition de la hiérarchie royale ; elle vécut dans la plus intime familiarité des gens de lettres, et ses poétiques relations avec l.a Motte-Houdard constatent à quel point d'égalité se plaçaient la naissance et l'esprit'.
Le premier prince, dans l'ordre hiérarchique, après le dauphin, était le jeune duc de Bourgogne, tète un peu affaiblie par l'éducation douce, mais très-imparfaite du duc de Beauvilliers. L'école du duo de Ghevreuse et de Fénélon pouvait bien enseigner les devoirs de la royauté envers le peuple, mais elle ne savait pas donner aux rois
' La correspondance de La Motte avec Bénédicte de Bourbon, duchesse du Haine, a été iiidiscTètcment révélée par 1 abbé Le Blanc : la princesse est désigné» par ces initiales L. B. de B. Il y a d'étranges familiarités, ne serait-ce quel'ôpitre :
De ma dernière nuit écoutez l'aventure.
Je vous la rendrai trait pour UaiU ,
cette haute pensée de gouvernement et d'administration qui constitue les grands règnes. Le jeune prince revenait de son voyage aux Pyrénées; il était grave, sérieux, et son aïeul lui destinait le commandement nominatif d'un corps d'armée en Flandre. On a vu que le duc d'Anjou avait quitté la France pour la couronne d'Espagne, et le duc de Berri était trop jeune encore pour qu'on lui confiôt un corps de troupes à conduire. M. le duc d'Orléans demandait une armée en face de l'ennemi ; c'était une des causes des fréquentes querelles entre Louis XIV et son frère avant sa mort. Le duc d'Orléans n'élait-il pas au feu un bon et ferme officier ? On lui reprochait l'esprit d'agitation, d'intrigue, le besoin d'aller au delà de sa position, et le roi aimait surtout maintenir chacun dans sa hiérarchie. D'ailleurs le duc d'Orléans n'avait pas des mœurs très-chastes; il ne rendait pas sa femme heureuse, et plus d'une fois M"" de Blois en larmes était venue se plaindre à M"" de Maintenon et à Louis XÏV^
Les fils naturels du roi, le duc du Maine, le comte de Toulouse, étaient toujours en grande faveur. Le duc du Maine était un officier distingué de cavalerie, avec un talent et un courage remarquables pour une charge rapide et décisive; le comte de Toulouse courait les mers depuis son enfance, et à dix-neuf ans il avait assisté à trois batailles navales ; lui-même avait pris le commandement d'une escadre par son titre de grand amiral de France. Puis venait le prince de Conli, digne en tout des Condés ; le duc de Vendôme, de la race bâtarde de Henri IV, général du premier ordre, et faisant excuser une vie libertine et dissolue à force de courage et de gloire. Au sommet de cette magnifique race, rayonnait toujours Louis XÏV; et c'était un des grands soucis de sa royauté que de tenir tous les membres de sa famille dans des rapports bienveillans, car que de prétentions jalouses ne s'élevaicnt-elles pas entre tous ces princes placés assez haut pour que chacun pût défendre sa personnalité ? Comment décider les questions de préséance et les éternelles disputes entre les légitimés et les princes du sang ? Les soins de famille et d'étiquette préoccupaient Louis XIV au moins autant que les grandes questions européennes ; il eut besoin d'être roi de sa race comme de la France.
L'époque de deuil commence : Saint-Cloud pleurait encore Monsieur, lorsque la mort de Jacques II vint jeter un crêpe de douleur sur Saint-Germain. Jacques II avait passé les derniers temps de sa
vie en œuvres pieuses et en voyages aux eaux, ce qui avait un peu suspendu l'agence anglaise de Renaudot >. D'ailleurs, depuis le traité de Kyswick, Louis XTV s'était obligé d'honneur à respecter la royauté de Guillaume III, et à empêcher toute intrigue pour la restauratioîi. L'engagemerit avait été tenu; mais après la succession d'Espagne, le roi de France avait suivi avec attention toutes les démarches de Guillaume III; il n'ignorait pas que le mouvement diplomatique aboutirait à la guerre; elle ne pouvait être empêchée. Dès lors les espérances des jacobites furent réchauffées, et quand la mort était prê'j; à glacer Jacques II, Louis XIV engagea sa parole « qu'il reconnoîtroit le prince de Galles comme légitime héritier du trône d'Angleterre. » On a considéré cet acte de reconnaissance comme une imprudente générosité qui rendait la guerre imminente. A l'époque où il fut décidé, il n'y avait plus à se faire la moindre illusion sur la tournure des négociations à Londres et à La Haye : Guillaume IIÏ s'était prononcé pour la guerre ; il ne la retardait que pour mieux préparer ses moyens. La reconnaissance du flls de Jacques II pour roi légitime d'Angleterre n'était pas un acte d'imprudence politique, mais une opposition ferme et vigoureuse contre l'ennemi de Louis XIV; il put bien s'y mêler des idées de religieuse grandeur, inspirées par un roi mourant, mais il y avait par-dessus tout un besoin de créer des obstacles à Guillaume III, le chef le plus ardent de la nouvelle coalition. On savait le traité qu'il venait de conclure à La Haye; la reconnaissance de Jacques lîi pour roi légitime d'Angleterre redonnait la vie politique au parti jacobite dans les royaumes ; il retrouvait sa force morale pour une nouvelle expédition. On opposait en vain les conventions de Ryswick et l'acte de reconnaissance qui en était la suite. Jacques III était hors du traité ; le cabinet de Versailles répondait par ce motif, que Guillaume III n'avait été reconnu que personnellement, et non pas dans ses descendans. En tous les cas, on allait commencer la guerre, et les moyens étaient légitimes pour la mener à lin contre Tennemi ^.
' Les papiers relatifs à la restauration de Jacques II n'offrent pour celle époque que des slalisliques morales sur l'état des partis en Angleterre, Irlande, Ecosse. {Voyez pap. Renaudot, liiblioth., liasse 3.)
* Le caliinct de Versailles crut devoir jusliQcr cette résolution du roi par une note diplomatique adressée à ses ambassadeurs. « Que le prince de Galles ayant pris le lilrc de roi d'Angleterre aussitôt après la mort de son père, comme sou
Jacques II se réveilla de son lit de mort pour remercier le roi de France de sa politique généreuse. Ce n'était point un prince vulgaire que celui qui restait persévérant jusqu'au tombeau sur le sentiment de son droit; ces cœurs fermes et d'élite peuvent soule\er les dédains moqueurs d'un siècle matériel ; mais il est dans le solennel repos de sa conscience, dans cette naïve et sainte pensée de soi, dans cette grande paix de l'àme, une récompense bien plus noble et plus douce que l'éclatante victoire du fait contre le droit. L'exil de Jacques II à Saint-Germain avait été actif; l'intrigue s'était mêlée à sa politique; il était trop Anglais pour être parfaitement compris à la cour de Versailles, et sous ce point de vue la mort de Jacques II pouvait favoriser la cause des jacobites. Il n'y avait plus l'obstacle personnel d'un monarque obstiné, qui blessait les lords et les communes ; un enfant n'aurait pas de prédilection, de système et de préjugés. Ce fut une belle scène à Saint -Germain que cette cour de gentilshommes écossais, saluant à genoux le nouveau roi de la Grande-Bretagne, et jetant à la belle face du jeune Stuart aux mains blanches et traditionnelles , le God save the Ring dans les vieilles salles d'armes des rois de France !
fils et son héritier, le roi n'avoit pas fait de dilTicuItc de le reconnoUrc en cette qualité, comme il le lui avoit promis quelque temps même avant la mort du roi Jacques ; que l'ayant toujours traité de prince de Galles, la conséquence étoit naturelle de l'appeler roi d'Angleterre après la mort de son père ; que nulle raison ne s'y opposoit , puisqu'il n'y avoit point d'engagement contraire, et qu'il étoit certain qu'on n'en trouvoit point dans le traité de Ryswick , l'art. IV de re traité portant seulement que sa majesté très-chrétienne ne iroubleroit point le roi de la Grande-Bretagne dans la possession paisible de ses Étals, et qu'elle n'assisleroit ni de troupes, nide vaisseaux, ni d'autres secours ceux qui le voudroient inquiéter; que son intention étoit d'observer ponctuellement cet article , et qu'il étoit sûr jue le titre de roi d'Angleterre , que le prince de Galles ne pouvoit se dispenser de prendre, ni ne procureroit d'autres secours que ceux que le feu roi son père en recevoit depuis le traité de Ryswick, seulement pour sa substance et le soulagement de ses malheurs ; que sa générosité ne lui avoit pu permettre d'abandonner ce prince ni sa famille ; qu'il n'étoit point juge entre le roi de la Grande- Bretagne et le prince de Galles ; qu'il ne pouvoit décider contre ce dernier en lui refusant un titre que sa naissance lui donnoit; qu'enfin il suffisoil qu'il observât exactement le traité de Ryswick, et qu'il s'en tînt précisément aux termes de ce traité, dans un temps où la conduite du roi de la Grande-Bretagne et des États- Généraux, la sortie de leur flotte, les assistances secictes qu'ils donnoicnt à l'empereur, les déclarations qu'ils faisoient en faveur de ce prince, et les troupes qu'ils Icvoient de tous côtés, pouvoient être regardées, avec bien pi s de raison, comme une véritable contravention au traité. Qu'au reste il n'étoit pas nouveau qu'on donnât aux enfans les litres des royaumes que les rois leurs pères avoient perdus. » (Dépêche de M. de Torcy aux ambassadeurs de France, ad ann. nOl.)
ET SES RELATIONS DlPLOMATIQrES. SI