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LES DOCTRINES REUGIECSES ET POLITIQUES

Doctrines religieuses. — Situation du catholicisme. — L'Espagne. — La France.

— Lesjésuitcs. — Le jansénisme. — Tiers parti. — M. de Noailles. — Port- Royal. — Le P. Quesnel. — Le protestantisme. — L'Angleterre. — La Hollande. — L'Allemagne.

Doctrines politiques. — La souveraineté du peuple. — La liberté parlementaire.

— Le gouvernement rationnel. — Le vote de l'impôt.

Les époques historiques sont toujours dominées par certaines grandes opinions qui se disputent la société ; il n'y a pas de luttes matérielles et de violens chocs d'armes sans que les discussions de principes ne les aient préparés; il se cache sous le bruit éclatant des batailles plus d'une thèse rationnelle de théologie ou de politique ; l'esprit d'un temps s'empreint à tout. Si l'on étudiait profondément l'histoire, on trouverait aux périodes les plus indifférentes une action vive et mystérieuse des opinions sur les laits; cette action change de forme, elle modifie ses élémens; elle emprunte tour à tour la force de la religion ou de la liberté, mais seule elle prépare les heurtemens des peuples et des pouvoirs ; elle seule explique ces luttes longues et vivaces qui agitent les générations.

La coalition contre Louis XIV résultait surtout du principe religieux ; le protestantisme agissait par une réaction inévitable contre le roi qui avait révoqué l'édit de Nantes. Quelques princes auxiliaires pouvaient bien redouter la monarchie universelle du roi de France, l'esprit de conquêtes, et les prendre pour prétexte officiel à un armement ; au fond de cette crainte habilement exploitée par le parti calviniste, l'intérêt religieux et d'opinions dominait; c'était en vertu

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du principe calviniste que la prise d'armes s'était opérée; l'espoir de la coalition était aussi bien dans les protestans soulevés aux Cévennes que dans l'arraenaent général de toutes les puissances huguenotes ; on attendait cet appui qu'un grand parti donne toujours à ceux qui défendent ses principes. Les pamphlets des réfugiés ne déguisaient pas ces desseins; ils étaient un appel à tous les calvinistes depuis les Pyrénées jusqu'aux Alpes; on leur parlait de la liberté de conscience, de la tyrannie du prince qui avait révoqué l'édit de Nantes, véritable charte du calvinisme, et qu'on avait impudemment violée *.

A son tour le catholicisme avait partout salué comme un triomphe la révocation de l'édit de tolérance; la destinée de tout pouvoir étant l'unité, on avait hautement félicité Louis XIV sur la fermeté et la direction de sa politique : le pape d'abord, le gardien de la foi, avait considéré le roi de France comme le bras droit de l'Église, car il avait abattu l'hérésie ; Rome reconnaissait les services du roi très-chrétien; le coup d'État qu'avait tenté Louis XIV avait excité les applaudisseraens du saint collège * ; on proclamait l'administration du roi plus forte, plus décidée. Cela se conçoit : l'histoire, même révolutionnaire, nous a montré tous les pouvoirs qui visent à l'unité, sous le symbole de l'énergie politique. On ne fait de grandes choses qu'après avoir constitué l'unité dans les gouvernemens, et cette unité est saluée par les opinions ardentes et menacées comme le principe de leur salut.

Partout où le sentiment catholique dominait, le roi de France avait trouvé sympathie : en Italie, en Espagne, dans la Bavière, en Autriche même ; l'empereur était privé d'une partie de ses forces par cette division des princes allemands ; en Espagne, la puissance de Philippe V reposait principalement sur la ferveur de principes et de dévouement religieux qui brillait dans la royale famille de Louis XIV. Les mesures prises par le conseil contre les calvinistes étaient en tout conformes à l'esprit de la population des Castilles, qui mêlait à la croyance catholique ses pensées de délivrance et son glorieux patriotisme ; et une des causes qui avaient le plus aigri l'Espagne contre les troupes anglo-allemandes de la coalition , c'était l'oubli des pratiques calvinistes , ce mépris pour la sainte église que tous ces

' Manifeste delà coalition, 5 octobre, ann. 1703. ' Lettre de Clément XI à Louis XIV, ann. 1703.

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hommes lies armées étrangères laissaient percer dans leur invasion sur les côtes de la Péninsule: quand un Espagnol voyait un Anglais hérétique ou un Allemand luthérien, il le traitait non seulement comme un adversaire de sa patrie territoriale et matérielle, mais encore comme un ennemi de ses principes, de cette patrie morale de l'homme, la conscience humaine, cette Jérusalem céleste que lous les partis placent si haut dans leurs dévouemens. Ce fut un grand point que l'unité dans la politique religieuse de Louis XIV : elle Ot un faisceau de peuples de tous les catholiques; elle rattacha ■surtout la France et l'Espagne; elle aida le pacte de famille.

L'administration française avait pris également une direction plu» forte, plus unie, depuis la révocation de l'édit de Nantes. Cette mesure avait obtenu l'assentiment de tous les fidèles ; elle avait réchauiïé le zèle du clergé pour le roi. Quand une opinion est satisfaite dans so<( principes, il est rare qu'elle ne témoigne pas sa reconnaissance par tJes actes de dévouement et des sacrifices: on vit alors se multiplier les dons gratuits du clergé *, les impôts volontaires de la bourgeoisie' et du peuple. Si l'on ne remontait à cette cause historique, on s'expliquerait difficilement la facilité que trouva l'administration de Louis XIV, pendant les trois premières années de la coalition, pour se créer des ressources. Tout vient à lui ; il obtient de l'argent en abondance, et un enthousiasme bourgeois et tout de peuple: les villes lui font des offrandes municipales. On voit que la grande majorité du pays seconde l'administration royale, parce que le roi lui a livré les huguenots : il ne s'agit pas seulement des votes généreux tlu clergé, mais des sacrifices de toute une opinion riche et puissante qui vient d'obtenir la force de son unité et en sait gré à la cou- ■"Tonne *.

Dans cette situation triomphante du catholicisme en France , il

se formait de nombreuses divisions en son sein ; telle est la destinée

fatale des opinions victorieuses. La vieille querelle de Jansénius em-

"pruntait des forces nouvelles, et les disputes d'école se reproduisaient

vivaces; du domaine de la philosophie le jansénisme descendait aux

' Registres des assemblées du clergé, ann. 1703-1704-1703; les dons s'élevèrent à près de 10 millions de livres.

^ On peut voir dans le Journal de Dangcau (OTitcs les sommes qui passèrent i la monnaie depuis 1701 jusqu'en 1706. îi compte plus de 300 millions en numéraire.

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controverses actives de la chaire et des mandemens. La fraction intelligente du catholicisme, les jésuites, avait compris que, pour dominer la société, il fallait imprimer à la hiérarchie de l'Église des formes douces, avancées, civilisatrices, et de là ce sensualisme exagéré de l'école d'Escobar et de Sanchez'. Le jésuitisme avait fait passer la loi chrétienne , tout organisée pour une vie future , à l'état d'une vie sociale, avec ses faiblesses et ses besoins: d'où cette irrésistible influence de la compagnie de Jésus , cette prise de possession , plus ou moins immédiate , de l'esprit d'un pays et d'un peuple ; car il est difficile d'échapper tôt ou tard à la force d'une école qui a pour elle l'intelligence de la société et la mission de l'avancer. Telles furent l'origine et la source de la puissance des jésuites.

Les jansénistes , sorte de puritains dans l'Église , avaient compris la loi chrétienne comme un système en dehors de la sociabilité; ph.irisiens rigides , ils attiraient à eux certains esprits d'élite par l'attrait de mœurs sévères et d'observances minutieuses : Port-Royal était une réunion de capacités à part ; on y méditait une perfection spirituelle; le cœur était froid , mais la tète éloquente et la parole mystique. Les jansénistes, unis entre eux par des liens indissolubles , vivaient dans la solitude et sous de frais ombrages ; plusieurs de leurs pères étaient dispersés : Arnauld , pendant son exil de Bruxelles , ne ménageait pas le roi Louis XIV ; et le père Quesnel , le chef de l'école , depuis la mort de Nicole et d'Arnauld , s'était réfugié à Amsterdam , à la suite des calvinistes exilés par l'édit de Nantes '. Cette école des jansénistes niait ses rapports avec les réformés; elle repoussait l'accusation d'hérésie, mais elle avait tant de points de contact avec les réfugiés et leurs doctrines, qu'elle prêtait à ces accusations que la société' de Jésus jetait contre elle. Le livre des Réflextions inorales du P. Quesnel avait exposé toute la théorie du jansénisme ; il avait été déféré à Rome , et cette punition , si grande pour un ecclésiastique , n'avait fait que réveiller son ardeur de controverse. Réfugié à Amsterdam, Quesnel, proscrit par la France, multipliait les pamphlets ; il ne ménageait rien dans ses appréciations philosophiques ; il recher-

• Voyez le tome II de cet ouvrage.

* Quesnel (Posquier) était né en 1633 ; il joignit Arnaultlà Bruxelles en 1684; il était à Amsterdam depuis 1699; ardent et brouillon, il publia beaucoup de livres de controverse sur la grâce et la prédestination. [Voyez la longue nomenclature des ouvrages de Quesnel dans le D{ctionnair$ de Moréri.)

chait la vérité avec toute la liberté d'une imagination solitaire , sans frein et sans engagement. Le parti calviniste admirait beaucoup les jansénistes : dans les pamphlets les plus violens, imprimés en Hollande et en Angleterre contre Louis XIV , Port-Royal était loué. On distinguait l'école de Pascal et de iNicole du jésuitisme spécialement attaqué par les livres de la réforme. Une telle distinction méritée dans les écrits du protestantisme devait exciter les soupçons delà part du conseil du roi, et ceci explique les poursuites actives que Louis XIV dirigea contre les jansénistes. Il n'y a pas de persécution absolument sans cause ; toutes ont leur source dans la crainte qu'inspire un parti. Quand un pouvoir voit ses ennemis louer une certaine opinion dans la société , il est naturel qu'il prenne des méûances et des précautions contre elle , car ce qu'un ennemi loue doit inspirer des soupçons. Au reste , comme je l'ai dit souvent , la querelle des jansénistes et des jésuites n'était que l'éternelle dispute entre la liberté et l'autorité, la grâce et le libre arbitre, controverse de toutes les époques philosophiques *.

Au milieu de ces opinions hostiles et des mesures prises par l'autorité royale contre les sentimens des jansénistes , il s'était formé un tiers parti dirigé par M. de Noailles, alors élevé à l'archevêché de Paris ; les tiers partis sont toujours la conséquence d'une guerre trop ardente. M. de Noailles, d'abord évéque deChâlons, avait publié des livres de morale et des mandemensépiscopaux qui se rapprochaient par les termes et les pensées des intérêts de Port-Royal ; il n'avait jamais admis cette théorie du libre arbitre, ce système qu'on appelait demi-pélagien , sur l'indépendance de l'homme. Durant sa première mission , M. de Noailles professait avec assez de hardiesse lesopinions du jansénisme; il s'était honoré de l'amitié d'Arnauld , de Nicole et du Port-Royal ; mais une fois élevé jusqu'à l'archevêché de la grande métropole, M. de Noailles renonça aux principes trop ardens de son parti ; il prit un système mixte, une couleur mitoyenne; son rituel tint tout à la fois des doctrines morales de l'école d'Arnauld et des prescriptions plus sociales des partisans du libre arbitre * ; M. de

' Voici ce qu'on lit dans un écrit calviniste publié en Hollande : « Comm? les jésuites sont très-embarrassés de montrer qu'ils ne sont ni péiagiens ni semi-pe- Jngiens, les jansénites sont Ircs-embarrasscs de prou\rer qu'ils ne sont pas cal- Tinistes. » Pamphlet; La Haye, aun. 170G.

* M. de Noailles renia les doctrines jansénistes dans son Exposition des doctrines de l'Église, traitant la grâce et la prédesHnatioiu Paris, 1696,

Noailles ne fit pas tout résulter de la grâce , sorte de fatalité des anciens. Il est rare , lorsqu'un chef d'opinion touche de près au pouvoir, qu'il ne modifie pas ses idées et ses engagemens de parti ; plus on est haut, plus facilement on est modéré. Tel fut M. de Noailles ; il était au fond janséniste; archevêque de Paris , il se posa comme conciliateur. M"' de Maintenon d'ailleurs aimait assez les formes rigides du jansénisme; elle n'était point indulgente pour les fautes, elle avait une rigueur de principes qui vient souvent au vieil âge , si ce n'est par caractère souvent, hélas ! par dépit. Si donc le conseil du roi persécuta les jansénistes , c'est qu'il confondait cette école avec celle des mécontens et des calvinistes exilés ; il y a des rapports si intimes entre les hommes de parole et les hommes d'action ! dans les temps de luttes et durant les crises publiques , on les comprend les uns et les autres dans une commune proscription , parce que tous concourent également aux périls de l'État.

Si le catholicisme se montrait ardent dans son unité en France et en Espagne, la réforme aussi avait son énergie en Angleterre, en Hollande, dans l'Allemagne et en Suisse. Toutes les populations calvinistes savaient qu'il s'agissait d'une guerre de principes religieux , et les sacrifices ne coûtaient rien. Jamais peut-être le parlement anglais n'avait montré une telle unanimité en votant les subsides; les lords temporels et spirituels s'étaient réunis contre l'ennemi commun; ils avaient embrassé la cause de la reine Anne , comme l'expression de leur religion et de leur nationalité *. La révolution de 1688 avait imprimé à l'Angleterre un esprit d'égoïsme et d'isolement sur ellemême ; les whigs tenaient le pouvoir , et ils avaient lancé le duc de Marlborough sur le continent, comme leur représentant militaire. L'église anglicane était une institution toute nationale , tout anglaise, depuis le sommet de la hiérarchie jusqu'aux simples cures, aux plus modestes fonctions des canonicats. En Hollande, le principe calviniste était non moins ardent; ce pays était rempli de réfugiés français qui animaient le prêche contre Louis XIV ; c'était une grande unanimité de haines entre toutes les sectes. Depuis l'avènement du prince d'Orange sur le trône d'Angleterre , il y avait raille rapports entre les Anglais et les Hollandais ; les flottes paraissaient sous un commun pavillon dans la Manche et le Texel , les armées

' Registres du parlemenl, ann. 1703-1706.

marchaient de concert, on se prêtait les subsides à Londres et à La Haye ; la maison d'Orange régnait nnicux sur ses anciennes provinces que sur son trône nouveau.

En Allemagne , la réforme trouvait son plus ferme représentant dans la récente monarchie prussienne. Ce n'était que par des considérations toutes personnelles que l'empereur était entré dans la coalition ; les intérêts de famille l'avaient emporté sur la politique générale et rationnelle de l'Empire. Il était évident que la guerre présente ne pouvait avoir qu'un but et qu'un résultat , l'agrandissement progressif de la maison de Brandebourg en Allemagne ; l'empereur avait une politique opposée à cet agrandissement, mais les souvenirs de la monarchicdeCharles-Quints'étaientréveillésàl'occasion du testament de Charles II d'Espagne, et les troupes de l'empereur paraissaient sur le champ de bataille à côté des soldats de son vieux rival l'électeur de Brandebourg. Presque tous les princes protestans en Allemagne avaient pris parti contre Louis XIV ; on trouvait le duc de Bade, l'électeur de Saxe, dans la coalition, et si l'on y rencontrait le duc âe Savoie et le roi de Portugal, j'ai dit les motifs politiques et d'existence territoriale qui avaient déterminé de leur part une prise d'armes contre le roi de France. Le caractère de la lutte était donc profondément déterminé : c'était une guerre de principes autant que d'intérêts, et l'on aperçoit de plus en plus cette vérité, quand on l'applique aux évènemens politiques.

Le but d'unité religieuse qui avait marqué le gouvernement dc^ Louis XIV s'était étendu à l'administration tout entière; le roi avait personniGé en quelque sorte l'autorité absolue ; la monarchie n'offrait plus aucune de ces institutions qui constituent les gouvernemens mixtes; il n'y avait plus ni parlemens, ni cours de justice, ni Etats-Généraux, et dans le conseil même aucune résistance ne venait s'opposer à l'expression de la volonté suprême du roi ; en France, il n'y avait pas une seule voix qui pût hautement et librement tenir le langage de l'opposition ; tout s'agenouillait devant la majesté royale, et l'on n'eût pas même compris une remontrance, de quelque ordre de l'État qu'elle émanât; la forme générale et permanente de la société, c'était l'autorité du roi sans contrôle, la force manarchique «ans aucune compensation ; tout parlementaire qui aurait osé une opinion eût été jeté à la Bastille. On avait fait deux tentatives, mais avec tant de timidité, et elles avaient été si promptement rcpq^ssée»,

que les parlemcns étaient rentrés dans le simple exercice de l'autorilé judiciaire et administrative*.

Les doctrines qui luttaient à l'étranger contre la forte unité royale de Louis XIV étaient de plusieurs espèces; il est important de bien les déflnir. D'abord, l'école de la souveraineté du peuple, dans sa plus large extension, avait des échos répétés depuis la réforme du seizième siècle ; la lutte contre l'autorité avait constamment grandi ; la souveraineté du peuple était hautement défendue dans les livres des réfugiés; elle avait été plusieurs fois appliquée contre les rois; mille é' rits imprimés en Hollande, en Angleterre, déclaraient que l'obéissance des peuples est toujours conditionnelle, et que le pays est pleinement souverain en toute hypothèse. Cette école hardie tendait à la république populaire dans ses conséquences; elle prenait néanmoins certaines précautions nuageuses; c'était dans le sens biblique qu'elle allait chercher ses exemples et ses souvenirs'; elle parlait de l'empire des saints, du triomphe de l'Écriture; mais dans l'application matérielle, les deux types qu'elle offrait aux générations comme le dernier terme de sa théorie, c'étaient Genève pour le système municipal, et les Etats-Généraux de Hollande pour l'organisation gouvernementale et hiérarchique ; la forme fédérative des Etats-Généraux de Hollande devenait le sujet des éloges effrénés de l'école calviniste et des réfugiés. A toutes les époques, l'opposition républicaine a besoin d'un gouvernement modèle, dont elle exagère le bien-être pour renverser les vieilles institutions qui l'importunent, et la Hollande avec son président, ses assemblées, sa prospérité commerciale, était un type offert à la liberté bourgeoise de la France.

L'école républicaine se posait trop hardie pour être immédiatement dangereuse; l'aristocratie anglaise, avec sa monarchie de 1688, ne l'eût pas subie, car elle ébranlait dans son essence l'édiGce de la constitution du parlement; elle réduisait tout au système fédératif des États-Généraux de Hollande et de la municipalité de Genève. Alors parut une opinion mitoyenne, qui admettait la royauté comme condition nécessaire de l'état social , mais la royauté avec des institu-

' J'ai feuillclé les registre du parlement , et je n'ai trouvé que deux tentatives politiques sous le règne de Louis XIV. C'était à l'occasion des grains et de la police de Paris.

^ La Bibliothèque du Roi est Irès-pauvrc en pamphlets hollandais; ]eJournal de Leyde est la plus curieuse publication de cette époque, ann. 1T00-I7i0.

lions, un parlement, des libertés publiques (car le rr.ot est vieux.). Les écrits, les pamphlets, el jusqu'aux manilestos des puissances alliées , indiquaient cette révolution tentée en face de l'établissement absolu de Louis XIV. Rien n'était plus dangereux pour le roi que cette théorie mixte et pondérée des pouvoirs politiques dans la société. Je trouve un curieux écrit du temps en forme de manifeste ; en voici les termes : « Exhortation aux François qui avoient encore quelque sentiment de leur liberté (dont le nom qu'ils portoient n'étoit qu'un masque vain) , de se servir de l'occasion favorable qui se présentoit pour la recouvrer , en joignant leurs armes à celles des alliés qui déploroient leur sort , au lieu de le rendre plus malheureux par leurs hostilités ' . » Dans ce pamphlet il était fait ensuite un dénombrement des griefs de la nation française contre son roi , qu'il serait trop long de marquer ici : « on appuyait fort sur la suppression des états du royaume , par laquelle les fondemensdes lois et de la liberté des peuples avoient été sapés, puisque par là le monarque avoit usurpé une autorité despotique sur ses sujets , en exigeant d'eux ce que bon lui sembloit pour satisfaire son ambition ou l'avidité de ses ministres. » Ce manifeste unissait par des termes énergiques , «pour animer les François à prendre les armes ; afin de secouer un joug insupportable qui rendoit leur condition pire que celle des esclaves; pour obtenir la convocation des états du royaume , sans le consentement desquels le roi n'étoit pas en droit de faire aucune levée sur son peuple, et afin que tous les partisans qui, comme de3 loups ravissans, ilévoroient leur substance , fussent chassés ou sacrifiés à leur colère. » Cette théorie allait jusqu'aux entrailles de la nation; elle s'adressait aux souvenirs, aux émotions des diverses classes du peuple. On avait partout mémoire en France des jours de liberté ; les parlementaires regrettaient les temps d'autorité pour la grand'chambre et les iournelles, quand ils se promenaient avec la robe rouge et bien parés nu milieu du peuple ; il n'y avait pas un de messieurs qui ne rêvât le retour de l'autorité politique du parlement, alors qu'il avait droit de remontrances et le refus d'enregistrer. Les États-Généraux étaient aussi très-populaires; on en disait secrètement l'histoire dans les parloirs de la bourgeoisie, lorsque le prévôt des marchands portait les griefs de la grande cité. L'exemple de l'Angleterre réchaufifait

' Il fut imprimé à Londres, ann. 1705.

bien des têtes ; pourquoi n'aurait-on pas les mêmes libertés? qui empêchait le peuple d'avoir son bill de droits? Ces idées fermentaient déjà dans beaucoup d'imaginations. L'école républicaine pure était moins dangereuse; elle se renfermait dans quelques esprits puritains; mais l'école parlementaire et anglaise avait un grand nombre de partisans parmi la bourgeoisie, la basoche et le parlement; on en répétait les annales; les réfugiés en favorisaient le développement; les systèmes s'agitaient, et il fallait une main forte et ferme pour empêcher la ruine de l'unité monarchique. Cette nécessité explique la vigueur du règne de Louis XIV : supposez que dans la crise d'une coalition contre la France, le pouvoir eût été sous l'empire de ces molles idées et de ces hommes de parlement et de parole, le pays eût-il résisté à ce mouvement militaire de l'Europe? Il y a des époques de dictature nécessaire ; et cela est si vrai, que la république elle-même y recourait dans tous les momens de péril : c'est chose impossible que de sauver un pays, aux temps de crise, sans établir fortement l'unité dans le pouvoir.

Ainsi donc la lutte des doctrines suivait en quelque sorte le mouvement militaire qu'elle avait préparé. Avant que les opinions et les partis courent aux armes, il se fait toujours une longue polémique, ardente, infatigable; on s'essaie par la parole, on se menace par les pamphlets. L'Europe avait en face l'un de l'autre deux systèmes religieux et politique : d'une part le catholicisme dans son unité, l'autorité royale dans sa force ; de l'autre la réforme avec l'examen , la théorie parlementaire avec ses discussions et ses votes de majorité. Le but territorial, les agrandissemens de nations n'étaient que des idées accessoires dans la guerre. La nationalité française n'a été conservée que par l'unité de pouvoir, quels que soient le nom et la forme que le gouvernement ait pu prendre; sous ce point de vue, le règne de Louis XIV se rapproche de plus d'une époque moderne. Toutes les fois que la crise a été grande, il a fallu constituer un pouvoir fort et maître ; on ne se sauve pas par le décousu des principes et la faiblesse des résolutions.

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