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CHAPITRE LXVL

LA SOCrÉTÊ, LES PARTIS ET LES INTÉRÊTS.

l.« France. — Les gentilshommes. — Le clergé. — Ordres religieui. — Les communes. — Le peuple. — L'impôt. — La milice. — Le recrutement. — L'Allemagne. — Les princes. — Les villes libres. — Les cites. — L'Italie. — Rome. — Naples. — Le Milanais. — La Savoie. — L'Espagne. — Les jnoines. — L'Angleterre. — La Hollande.

La campagne de 1702 s'était ouverte avec un grand enthousiasme ; la paix de Ryswick avait laissé aux esprits le temps de se reposer, et des armées s'étaient subitement organisées avec cette chaleur entraînante de la noblesse française ; mais des revers étaient venus. Une des faiblesses de notre caractère national, c'est que pour être persevérans et forts dans les projets de conquête, dans les hardies entreprises, nous avons besoin de la victoire; nous ne supportons pas les défaites ; nous ne savons pas faire des sacrifices lorsque les drapeaux <le France ne s'élèvent plus triomphaiis. La bataille d'Hochstedt avait jeté un découragement profond dans le pays ; les murmures n'étaient venus qu'avec le malheur : on était content et fier quand les armées de Louis XIV avaient pénétré au sein de l'Allemagne, quand le Mercure annonçait que nos bataillons se déployaient sur le Danube ; iîTîais depuis que le duc de 3Iarlborough retenait captive la fleur des gentilshommes, ou entendait les plus dures plaintes contre les guerres et les désolations qui affligeaient les châteaux et les cités du royaume.

L'esprit militaire de la noblesse ne s'était pourtant pas démenti ; «on métier, c'étaient les armes ; si elle ne payait pas l'impôt de ses fiefs, elle livrait l'impôt de son sang. Pour les bourgeois et le peuple, sauf la milice, le recrutement était volontaire et par simple engage-

ment ; pour la noblesse, il était forcé : noblesse doit son fief et sa >ie, telle était la vieille maxime. La caricature moqueuse des jours de troubles populaires a pu se rire des officiers créés dans les antichambres de Versailles; ces officiers étaient braves, insourians au milieu des batailles; ils avaient conservé le type du caractère français; ils se ruinaient à la guerre avec une admirable résignation; les armes, pour eux, n'étaient pas une source de fortune : quand un gentilhomme de bonne noblesse du Rouergue et de Gascogne avait passé sa vie au camp, il conquérait pour récompense une pension de 1000 liv. et la croix de Saint-Louis. Il y avait bien quelques privilégiés de cour, comme à d'autres époques il y eut des privilégiés des halles ou des comités révolutionnaires ; mais la masse de la noblesse était soumise à la loi de l'égalité et de l'anciennelé, qui n'est pas une invention de l'époque moderne ; on comptait des capitaines de vingtcinq ans de service , terme des ordonnances pour la retraite de l'officier '.

Presque toute la noblesse jeune et forte de la province était sous la tente ; on ne voyait aux chi\teaux que de faibles femmes, des vieillards et des enfans, qui attendaient avec impatience que le Mercure galant et la Gazette du sieur Renaudot vinssent annoncer des nouvelles de leurs frères et de leurs époux. La vie provinciale des châteaux était alors uniforme; la plupart des manoirs féodaux avaient ^té détruits dans la guerre civile et sous le ministère implacable de Richelieu. Les tourelles aux écussons des antiques familles étaient néanmoins conservées ; on en trouvait encore dans ces provinces méridionales où la meilleure et la plus vieille noblesse s'était maintenue. A côté du manoir avec tour, carcan, vol de chapon, juridiction haute et basse s'élevait un bâtiment plus moderne; depuis que Louis XiV avait bâti Versailles, beaucoup de gentilshommes uq peu fortunés avaient abandonné la demeure féodale des ancêtres, ses fossés pleins d'eau bourbeuse, ses murailles noircies ; on avait construit de grands bâtimens à croisées sculptées, tous blancs comme Marly ; souvent les quatre tours s'y joignaient, et déjà se répandaient dans la contrée, sur les manoirs délaissés, les traditions d'esprit et

' On peut consulter les archives du ministère de 1.1 guerre de 16G9 à 17i5, f* les comparer aux dates de 1789 à 1837 : il y a moins, relativement, de grades» « a faveur et au privilège.

de revenans qui venaient, sous l'armure de la croisade, demander compte aux modernes chevaliers des crimes de leurs ancêtres bardés de fer.

La vie des châteaux était simple : les gentilshommes étaient presque toujours en guerre ; les femmes brodaient de la belle tapisserie, selon l'usage des vieux temps, depuis l'époque où la reine Mathilde retraçait les exploits de la conquête des Normands sur la grande tapisserie où Taillefer le héraut, le trouvère, jette sa lance, comme si ce fût un bastonnet *. Les dames aimaient aussi le rouet à pleine soie, tandis que les douairières, avec leurs longues et belles quenouilles, leurs fuseaux tout blancs de chanvre, ressemblaient à ces vieilles fées des romans de chevalerie, qui filaient portant une haute maison tourelée sur leur tête grosse et chenue. Le chapelain lisait la vie des saints personnages ou les exploits des quatre fils d'Aymon, imprimés à Avignon chez Leblond, ou à Cottignac en haute Provence; et l'on s'intéressait jusqu'aux larmes aux malheurs des quatre frères, à ce Renaud de forte stature, emporté comme toute la race méridionale, qui avait brisé le crâne d'un coup d'échiquier au bâtard de Charlemagne, le traître et couard protecteur de Ganelon de Mayence ; et ce Richardet si admirable de dévouement fraternel envers son aîné de Montauban ; puis on riait à gorge déployée des bons tours que le magicien Maugis joue à l'empereur Charlemagne^, et la société contemplait les belles estampes et gravures qui représentaient les quatre fils d'Aymon montés sur le fidèle Bayard, ce fort coursier qui se cabrait contre Sacripant et devenait si doux auprès delà divine Angélique, la reine de Cathay, selon messer Arioste ; puis c'était la lecture de l'Almanach de Pierre Larivay, si merveilleusement connu des cultivateurs du midi de la France, et on y comparait les prédictions de messire Nostradamus, le savant astrologue de Salon qui annonçait les gelées d'avril, les catastrophes des empires : et cela faisait passer les longues soirées d'hiver au coin du foyer domestique.

' Telle est l'expression du roman du Rou , quand il parle de Taillefer : Ki moll bien cantait sur un ccval ki tost alait. »

* Je ne sache pas de drame qui m'ait fait plus d'impression que la merveillease histoire des quatre fils d'Aymon, et mon goût pour le moyen Age m'a fait re* cueillir toutes les vieilles éditions de celle légende chevaleresque. Les quatre ftl* d'Aymon se réimpriment encore chaque année , et font les délices des campagnes du Midi, car la famille de Monlauban appartenait à la race méridionale.

L'éducation des enfans aux châteaux n'avait plus ce caractère che- Taleresque du moyen âge ; on ne connaissait plus le beau déduit det pages, les enseignemens de la chasse au faucon. Dès l'adolescence, on était jeté dans une école militaire à Saint-Cyr; on détenait garde de marine ou officier d'un régiment. Il y avait des capitaines de quinze ans, courageux comme de petits Césars. On ne comptait plus d'hommes aux châteaux que les gens de justice, le bailli , le sénéchal avec sa haute juridiction et son carcan pour punir les délits. Y avait-il faute de chasse ou de braconnage, refus de redevance stipulé* dans la charte de concession , le bailli en connaissait en premier ressort, sauf l'appel au parlement, juridiction suprême du roi. Les droits féodaux étaient rigoureusement maintenus et poursuivis; c'est qu'ils résultaient tous d'une concession de terres faite à l'origine des fiefs par le sire à des vassaux , et que cette concession constituait une propriété antique aussi sacrée que tous les autres droits sociaux '.

Le clergé était tout-à-fait indépendant de l'État dans ses propriétés, et ne lui coûtait aucun salaire ; sa fortune territoriale était vieille, et venait de dons volontaires que l'Église avait reçus dans le moyen âge, et qu'elle ne cessait de recevoir. Les revenus fonciers du clergé étaient de plus de 120 millions de liv. en riches et plantureuses propriétés, presque toutes appelées terres du bon Dieu, tant elles étaient fertiles et bien tenues ; la dîme était spéciale à chaque cure. Beaucoup d'ordres religieux, tels que les moines de Saint-Benoît et de Cîteaux, et la réforme des Chartreux, cultivaient de leurs mains ; d'autres faisaient cultiver leurs terres par des fermiers ou des paysans libres; les meilleurs modes de culture venaient des ordres religieux. Le clergé séculier recevait tous ses revenus des bénéfices; chaque titulaire avait des terres allouées à son rang et à sa dignité ; chaque siège, chaque abbaye avait son produit territorial, mal réparti sans doute, mais qui ne coûtait rien au royaume. Les biens du clergé étaient affranchis d'impôt, mais ils devaient un service d'Église; ces biens remplaçaient la dotation d'argent qu'il aurait fallu lui assigner. La vie du clergé était en général haute et sainte, même dans

• Les chartes de concessions, au moyen âge, sont presque toutes motivées «ur une transmission réelle de la propriclc, {Voyez les grandes Collections de di» plomes par Brcguigny.J

î'épiscopat; quelle magnifique réunion de talens depuis l'école d© Bossuet, Fénélon, Fléchier, Mascaron, jusqu'au jeune Massillon lui-même, qui déjà s'élevait à cette origine du dix-huitième siècle! Il y avait de la force dans ce grand collège de pontifes, et les vertus obscures des curés de village dans leurs petits presbytères rachetaieat quelques rares exceptions de vies dissolues et en contradiction avec la sainteté et la chasteté de l'Église. Au reste, tout dans la hiérarchie catholique était libre; le clergé, réuni en assemblée générale, votait les subsides volontaires pour le roi et les nécessités de l'État ; les évoques choisissaient les curés; depuis le concordat de François I", le roi nommait les titulaires des bénéfices ; il ne pouvait toucher les revenus, les détourner à son profit, mais il désignait les candidats «ux abbayes et à I'épiscopat ; on jetait ainsi la cour dans l'Église, et c'était le vice de l'institution. Le clergé subissait avec douleur cette puissance civile qui s'immisçait dans son admirable organisation, telle que les papes l'avaient conçue, en se plaçant comme la pierre angulaire du système catholique. Les ordres réguliers avaient presque tous une destination sociale ; les bénédictins cultivaient la science, Jcs religieux de Saint-Benoît la terre ; aux minimes appartenaient les collèges militaires, et Napoléon leur dut sa grande éducation à Brienne ; les capucins accouraient aux incendies avec un hardi dévouement, ils avaient le service des pompes ; les lazaristes avaient les galères, les hospices et les enfans trouvés. Les jésuites, les bénédictins, les frères des écoles, de pauvres religieux s'occupaient de l'enseignement des enfans, de leurs besoins intellectuels ; ils annonçaient aux fils du peuple les devoirs du chrétien et la sainte obéissance ; ils leur montraient l'éternelle récompense d'un ciel tout ouvert aux souffreteux de la terre, et cet enfer où le riche sans entrailles serait éternellement puni ; la persuasion d'une vie future consolait le pauvre des disgrâces d'une existence de douleurs. L'organisation catholique avait cela d'admirable, qu'elle répondait à toute la sociabilité ; elle justifiait la vie.

La bourgeoisie de France avait grandi ; Louis XIV l'avait favorisée ; la plupart de ses ministres étaient de race parlementaire ou bourgeoise ; la richesse de la classe marchande s'était accrue ; comme le luxe s'était étendu , les marchands débitaient beaucoup en leurs boutiques et échoppes aux piliers des halles, il y avait à Saint-3Ialo, à Brest , à Cette, Marseille et Toulon de simples armateurs qui je-

taient en mer des frégates , corvettes et vaisseaux. Le seul commerce de Saint-BIalo put prêter au roi 33 millions de livres *. Les compagnies des Indes et d'Afrique amoncelaient les capitaux et les répandaient ensuite dans le commerce ; les manufactures de l'intérieur travaillaient incessamment sous la noble protection du roi. Quand on examine les beaux monumens de Versailles, les magnifiques débris du dix-septième siècle , on peut se faire une juste idée de l'éclat des manufactures et de l'immense progrès des arts. Les quatre vétemens de saisons : soie , velours , drap et camelot , nécessaires à la noblesse et la bourgeoisie ; les dentelles si riches , si vaiiécs, les broderies sur les justaucorps, faisaient travailler les fabriques de Lyon, de Grenoble, du Languedoc et de la Provence; les habillemens d'or et les riches tissus d'argent, brodés de pierreries et de diamans, enrichissaient la rue Saint-Denis , la rue aux Ours et le quartier Saint- Martin , si renommé en joailliers et orfèvres. Partout on ne voyait que meubles brodés , riches tentures ; rien ne pouvait se comparer aux coffrets et huches si bien travaillés d'ébène et d'ivoire , tels que l'art les recherche encore aujourd'hui. Il y avait une société prodigue , parce que la richesse était aux mains d'une noblesse aventureuse et dépensière ; la bourgeoisie faisait alors la fonction des juifs au moyen âge , elle amassait et absorbait toutes les richesses de^ gentilshommes ; quand elle fut bien opulente , les bourses se resserrèrent , parce que la bourgeoisie commerçante n'est pas dépensière de son naturel; elle amasse pour l'avenir, mais elle se garde bien de jeter en prodigalités les deniers et écus qu'elle entasse en sa huche.

La vie de la bourgeoisie était admirable en France ; la famille était organisée autour du père commun. Le droit d'aînesse perpétuait la race et la fortune ; il donnait un chef au foyer, et n'en faisait pas une république. Aux jours solennels , on se réunissait dans ce&^ joies intimes qui ne demandent ni un monde bruyant, ni des plaisir» achetés; on ne marchait pas à la satiété désolante. Les fêtes étaient religieuses ; naissait-il un bel et gracieux enfant , tout le monde était en émoi pour courir à son baptême , et son berceau était couvert de fruits et de fleurs : ce bel enfant recevait le nom d'un saint patron » et la magniGque légende de l'ange gardien berçait doucement les pa~

' Journal d« Dangeau, ann. 1704. — Mercure de France, aon. 1701.

ET SES RELATIONS DirLOMATIQUES. 153

rens dans de fraîches et délicieuses illusions ; puis venait la fête du père ou de l'aïeul , célébrée à l'église paroissiale ; Pâques fleuries arrivaient-elles pour annoncer le printemps , les portes des maisons étaient tapissées de branches d'olivier sauvage , de rameaux tout Terdoyans de buis et de laurier. Plusieurs jours les villes étaient en deuil pour la passion de cette grande victime qui enseigna la liberté au monde ! A Pâques c'était la foire aux œufs et jambons joyeusement étalés , car on sortait du jeûne et de la pénitence : les cloches annonçaient-elles la Fête-Dieu , les processions se déployaient avec les dénombremens tout populaires des confréries et des métiers. L'Eglise avait sa fête des Morts, idée forte, pieusement jetée dans une société toujours oublieuse; on courait alors aux cimetières des parens , à la tombe d'un père ou d'une jeune fille que la mort impitoyable avait ravis; une palme et une couronne de roses blanches désignaient la vierge pure , car ainsi le voulait l'Église. Les cimetières chrétiens n'avaient pas ces inscriptions vaniteuses qui rappellent les grandeurs d'un monde périssable; une pensée morale d'effrayante égalité venait ici, là, abaisser l'orgueil humain, et la fatale sentence hodie tnihi, cras tibi (aujourd'hui pour moi et demain pour toi) * remuait les entrailles des grands de la terre; Noël advenait-il , on avait la crèche des pastourels , la naissance d'un Dieu né comme le pauvre peuple , adoré par lui , vivant avec lui , l'enseignant , le consolant , tout peuple jusqu'à sa mort en croix ; la grandeur de ce Dieu était célébrée par des noëls de bergers et les plus naïves histoires, jusqu'à cette adoration des mages, qui n'est que le symbole de l'abaissement des rois devant le fils du peuple , Jésus, en qui est la sagesse et la véritable souveraineté *. Tous ces récits du foyer , toutes ces légendes de la piété occupaient la bourgeoisie plus activement peut-être que le triste spectacle des passions humaines et l'immortalité de la scène moderne.

Le peuple trouvait ses émotions dans la vie municipale ; l'existence

' J'ai visité avec une indicible émotion les cimetières de l'Allemagne: c'est là que se trouve la vérilable simplicité religieuse, cet aspect de la mort et de la poussière; je les ai compares au Campo Sanlo des villes d'iia'io et aux cimetières d'églises tels que les Espagnols les établissent dans leurs cathédrales; la simplicité allemande produit plus d'impression.

* Les moeurs méridionales ont encore conservé des souvenirs de ces habitudes naïves de la crèche de Jésus eniant ; on les retrouve depuis le Rhône jusqu'aux Pyrénées.

t54 LOCIS XIV, SON GOUVERNEMENT

était alors plus intime, plus resserrée ; tout était groupe et corporation ; les rues étaient étroites, les nnaisons rapprochées. Aux champs, les vieilles communes se déployaient encore en face de la seigneurie ; le paysan était soumis à trois obligations d'argent : la dîme, la redevance seigneuriale et la taille. Les besoins de la guerre avaient fait établir la capitation ; la dîme se percevait sur tous les fruits de la terre en nature; le curé ou le frère-quêteur du monastère parcourait la campagne sur sa pauvre monture , et là , un sac en mains, il recueillait le dixième de tous les produits , depuis la poule , belle , féconde , jusqu'au blé et vin du meilleur cru. C'était la loi de l'Ancien Testament que le christianisme avait adoptée. La redevance seigneuriale se fondait sur des chartes de donation : le paysan ne tenait pas sa propriété de lui-même , il l'avait reçue en don par acte du seigneur suzerain primitif de la terre ; la redevance qu'il payait était donc une •orte de loyer ou de fermage , que le caprice du moyen âge avait écrit sous toutes les stipulations ; tantôt le paysan devait faire hommage d'un beau faisan doré ; tantôt frapper trois fois à la grande tourelle ilu château ; tantôt danser et amuser la dame du lieu , ou bien battre l'étang pour empêcher les grenouilles de coasser *. Toutes ces formes étaient consignées dans les chartes comme conditions des contrats; ces obligations remplaçaient les redevances d'argent qui constituent les rentes foncières. Il n'y avait plus de serfs dans les campagnes , sauf dans quelques provinces récemment réunies à la couronne. Les ordonnances des rois avaient successivement affranchi le paysan de la servitude de corps. Ce qu'on appelait la corvée, n'était dans la plupart des communes que la prestation en nature pour un objet d'utilité publique , tels que les chemins ou les voies communales et s<*igneuriales \

Dans les temps de guerre , le paysan était également soumis à la milice , sorte de garde rurale qu'on avait mise en activité au moment où toute l'armée agissait à l'extérieur. Aux communes de France ii jj'était établi , d'époque immémoriale , le tir au pigeon ou à l'oie sur la place paroissiale : un grand mât était élevé , puis de braves gar- ■çons tiraient à vol d'ailes le dimanche , et la plupart des paysans de

' Voyez mon Philippe-Auguste, tome I.

* Voyez le bel et grand ouvrage de Brussel sur l'origine et l'usage des Oefs, au naot Corvée.

France étaient ainsi devenus de bons compagnons d'arquebuse. Là se formait l'école de la milice dans les campagnes; les vieux nobles retraités en étaient les officiers ; la milice était l'armée provinciale , elle ne s'éloignait pas du village ou de la sénéchaussée ; pour la police de la province ou une guerre d'opinion locale , la milice marchait en corps; on l'avait vu dans les Cévennes; la milice du Languedoc avait tout entière sollicité de combattre les calvinistes insurgés contre la foi catholique '.

Dans quelques villes, la garde bourgeoise avait conservé ses privilèges; les notables, avocats et marchands, aimaient à se pavaner en leurs costumes de colonels et capitaines de quartier, comme les nobles se montraient à la tête de leur régiment sur la Moselle et le Rhin. En dehors de la milice, pour le bourgeois et le paysan, il n'y avait aucun service militaire forcé; toute l'armée se recrutait par l'engagement volontaire : de là cette nuée de braves sergens-recruteurs qui hantaient le cabaret et la taverne pour surprendre des innocens <;adets de famille et le paysan naïf à qui l'on promettait mol édredon» femmes et vin, comme n'en manquaient jamais Va-de-Bon-Cœur, La-Fleur -des-Pois , des gardes françaises. Une fois l'engagement signé, le soldat était soumis à une législation très-dure, parce que l'enrôlement étant volontaire, la peine devait retenir les recrues dana la condition de leur contrat. Le code de Louis XIV est impitoyable contre la désertion ; la mort était appliquée au soldat de France qui abandonnait son drapeau. Quand un État accomplit une grande guerre, il doit frapper durement tout ce qui s'affranchit de l'obligation du service militaire , loi de nécessité pour la patrie en péril ^ !

Tel était le peuple en France, alors organisé partout militairement. L'Europe était soumise aux mêmes nécessités belliqueuses; le vieil empire d'Allemagne avait conservé son organisation plu» fortement féodale. Le vaste territoire germanique ne formait qu'un peuple ; si la famille allemande portait un type commun, la diversité de gouvernement avait morcelé, pour ainsi dire, les caractères; il y «vait une vaillante noblesse. Jamais peut-être l'histoire n'offrit un nombre si remarquable d'officiers distingués; les familles princières d'Allemagne , les princes de Bade , Wurtemberg et l'électeur ds

* Voyez chapitre LXI de cet ouvrage.

* Ordonnances de 1675, 1690 et 1701.

"Bavière , étaient tous braves. Le système féodal s'était maintenu presque entier, et de là ce goût si vif pour le métier des armes. La noblesse allemande était calme au combat ; elle donnait rarement des généraux de premier ordre , mais elle avait des oITiciers de mérite, des colonels intrépides, qui, l'épée au poing, se précipitaient sur un champ de bataille ou à la tranchée *. La noblesse allemande vivait dans ses châteaux sur les collines élevées, monument de ses ancêtres; elle passait la vie du vieux temps dans les manoirs noircis. L'Allemagne était le pays des légendes, et il n'était pas une des collines des bords du Rhin qui n'eût son histoire du tribunal secret el des francs-juges '■* , terrible légende pour le despotisme.

Le clergé de la Germanie était séculier ou régulier ; c'était le pays des évoques mitres et armés, ainsi qu'on les voit encore tout de marbre sur les dalles usées de la cathédrale de Ratisbonne ^. Les électeurs ecclésiastiques avaient juridiction dans les villes dépendantes de leur électorat et siège épiscopal ; ils étaient comme un souvenir de cet archevêque Turpin qui combattait, la massue en main, à côté de Charlemagne, ainsi que le dit sa belle chronique. Rien de plus puissant que les évêques de Cologne , de Mayence, de Passaw , avec leurs hommes d'armes et leurs chevaliers féodaux qui devaient foi et hommage de leurs Gefs *. L'organisation féodale s'était ainsi maintenue aussi bien pour la noblesse que pour le clergé en Allemagne; tous les chanoines des cités et les moines des villes avaient de grandes richesses et d'immenses ressources ; les églises étaient opulentes, magniOques, et tel monastère possédait en ses caves les plus

' La noblesse nllomande a toujours produit d'c\cellens officiers; presque tous les princes et gciiti!?homnifs servent aujourd'Iuii cncdrc avoc un grade dans le* armées de la confédération. On doit se rappeler que Napoléon portait un jugement très-favoranle h cette noblesse.

^ J'ai parcouru tous ces cbàteaui des bords du Khiii en 1837, avec la même ferveur que je visitais les tours mauresques de la Caslille , de Valence et de l'Andalousie en 1833.

• La cathédrale de Ratisbonne a cela de commun avec celle de Burgos; le* tombeaux des évèques et des comtes sont en relief sur le sol; cela produit un indicible sentiment de mélancolie religieuse.

* Le clergé catholique a conservé en Allemagne un caractère de bonté et de générosité que je n'oublierai jamais ; j'habitai à Passaw avec le doux et grave supérieur du séminaire de Scharding ; je n'ai pas rencontré en ma vie un ecclésiastique de plus de science , de modestie et de vertus ; s'il lit ces lignes , je désrrè qu'il sache bien toute ma gratitude.

merveilleuses cuves et foudres, œuvres des maîtres tonneliers de Nuremberg,

A côté des seigneuries ecclésiastiques et séculières de l'Allemagne, «i'élevaient les villes libres et impériales. Francfort, la cité si riche , où se voyait encore le vieux palais de Charlemagne sur le Mein ' ; Cologne sur le Rhin, avec sa belle cathédrale, et tant d'autres cités où la bourgeoisie avait ses confréries, sa garnison, sa maison de ville, toute pleine de peintures d'Albert Durer, le grand artiste municipal de l'Allemagne ; la bourgeoisie était simple dans ses mœurs, pacifique dans ses coutumes. Aui villes d'université , l'étudiant, le professeur, le recteur ès-arts envahissaient les dignités honorifiques; aux cités commerçantes, c'étaient les bons compagnons des maîtrises qui faisaient retentir l'air de leurs vieilles chansons nationales ; lorsque l'un d'eux avait fait son chef-d'œuvre, il arrosait son avènement au rang de maître par de nombreuses libations du vin du Rhin ou de la bière rouge et écumeuse, telle que la donne le houblon, pauvre vigne de Bavière, depuis Ratisbonne jusqu'à Wurtzbourg. Francfort était la ville des banquiers, des orfèvres et des vendeurs d'argent. Qu'elle était grande la renommée de ces orfèvres allemands qui réveillaient l'art florentin , et ciselaient de beaux vases , des amphores antiques, ou de riches meubles de noyer incrustés d'ivoire ' !

A la campagne, le paysan allemand était presque partout soumis au régime féodal sous les seigneuries d'église ou séculières , tous payaient la redevance de leurs champs et cultivaient le sol pour lo seigneur ou le monastère ; rien de comparable à la patience du paysan de la Germanie ; sa terre avait une culture des plus perfectionnées; il défrichait la forêt, semait avec ordre et intelligence; le chanp fécondé donnait d'immenses produits, et la vie d'aisance se reflétait sur ces bourgs, si riches, si coquets, si parés qui couvrent l'Autriche, la Bavière et la Saxe. Le paysan allemand était bon soldat, docile à la discipline, dur à la fatigue , excellent dans ses relations , toujours

• Je rapporte ceci comme une iraditioD. J'ai visité à Francfort ce palais attribué à Charlemagne; la construction ne me paraît pas aussi antique ; elle date du douzième siècle.

* L'art de la ciselure florentine tel qu'on le comprenait à la renaissance, est «ncore poussé très-loin dans les villes sur les bords du Rhin et du Mein. A Strasbourg même , je visitai l'atelier d'un vieil orfèvre qui reproduisait sur de beaui vases d'or , pour le comte DeraidofT, une bataille d'Alexandre d'après le tableao et Lebrun.

calme, exceptt^ quand le vin nouveau fermontalt en sa tête; il suivait son seigneur à la guerre comme les vassaux du moyen âge, ce qui jetait dans les rapports du peuple et des seigneurs une paternité douce et tempérée. Là, point d'institution politique que la diète des grands, des évèques et des villes libres ; la confédération générale de la race germanique délibérait presque toujours d'après l'impulsion de la maison d'Autriche.

Quand on passait le Tyrol pour descendre en Italie, on trouvait un mélange confus de peuples et de nationalités; quelques débris de féodalité existaient encore dans le Milanais; il y avait de grande» familles, une noblesse vieille de date et dont le blason se liait aux guerres des Guelphes et des Gibelins, des villes opulentes et municipales, des républiques populaires, un mélange de système féodal et de liberté inquiète , un pêle-mêle de petits pouvoirs et de petites tyrannies, si bien que le Milanais changeait de domination et de maître sans s'inquiéter de la couleur du drapeau. La population accueillait un jour les Français, le lendemain les Allemands ; le flux et le reflux d'armées appauvrissaient le Milanais sans affermir une souveraineté sur ce magnifique territoire ; ils jetaient dans les raœur» du peuple une indifférence profonde sur son propre gouvernement. Par tout le littoral de la Méditerranée étaient les républiques commerçantes ; les beaux États de Toscane, les légations de Rome papale . avec leurs masses si remuantes mais si facilement domptées ; puis Naples et la Sicile, territoire toujours disputé par les partis ; ces multitudes avaient un étrange amour de changemens et de nouveauté*^. Tout ce peuple d'Italie formait de pauvres armées, des soldats mou» et indisciplinés dans les grandes affaires ; si l'on excepte les Piémontais pourtant, que l'air des montagnes fortifiait pour les batailles. L'Italie était si divisée qu'on pouvait difficilement trouver un esprit général à ses populations : le système d'impôt n'avait rien d'uniforme : la milice et le recrutement variaient de ville en ville ; Rome capitulait des Suisses ' ; le Milanais avait ses condotlieri ; Naples ses levées en masse de lazzaroni , toujours enclins à la révolte ; il n'y avait pas une

' Je dois dire que Rome possède aujourd'hui des régimens très-disciplinés ci à l'air le plus martial : je fus frappé à Rome de l'aspect des carabiniers, tous Tieux soldats couverts de croix cl de blessures ; le dicton des soldats du pap$ esi faux.

forme générale et commune de la société, telle qu'on pût la saisir et la reconnaître.

L'Espagne était elle-même une grande fédération de peuples liés par un esprit identique, le catholicisme. L'organisation des populations de la Péninsule avait été ramenée violemment à l'unité par Charles-Quint et Philippe II; mais les fueros des provinces, des villes, des communes, avaient survécu à cette action forte et despotique. Les Castilles n'avaient aucun privilège, car elles étaient les vieux domaines de ses comtes; mais l'Aragon, la Catalogne avaient conservé les franchises antiques qui faisaient de chaque État des républiques municipales, à ce point que le roi ne pouvait entrer, sans la permission des États, dans sa belle et immaculée cité de Barcelone'. Depuis l'avènement de Philippe V, les populations étaient mécontentes ; on avait répandu à dessein quelques craintes sur la liberté du peuple ; les pamphlets de Hollande et d'Angleterre disaient que le petit-fils de Louis XIV accomplirait en Espagne ce que son aïeul avait réalisé pour la France , c'est-à-dire le despotisme oriental qui avait détruit toutes les libertés municipales dans le royaume des rois très-chrétiens *.

Le caractère du peuple espagnol était sobre et fier ; il y avait parmi la noblesse un sentiment d'orgueil et d'antique origine qui disputait de hauteur avec le roi absolu; un comte de Castille, un grand d'Espagne se couvrait à la face de son souverain ; il était son guide et son conseiller-né. L'Espagne était remplie de majorats et de terres franches d'impôts; un tiers des propriétés appartenait à la noblesse, l'autre tiers au clergé; puis venaient les laboureurs, classe nombreuse et hautaine aussi dans sa pauvreté même, ainsi que le disaient ses noms et ses titres de vieux chrétiens. En Espagne surtout le cfergé avait conservé son caractère tout peuple ; ces archevêques do Tolède ou de Burgos, couverts d'or et de soie, ces abbés d'hiéronimites à la tête magnifique, à la tonsure blanche au milieu de ces masses de cheveux noirs, sortaient du peuple, des artisans et de la bourgeoisie ; les moines espagnols étaient tout multitude , et de Là

' Toutes les villes d'Espagne prennent ainsi un surnom qui est l'origine d'an privilège; à Barcelone, qui est la perle de Catalogne, les privilèges de la ville sont écrits dans un magnifique volume conservé au couvent des jésuites sur la Bambla.

* Gazette dt Leijde, ann. 1705.

celte énergie, ce patriotisme des couvens chaque fois que le sol de i'Espagne fut menacé ; il n'y avait pas de plus belle et de plus forte race que le moine espagnol au port haut, à la stature athlétique, tous fils de laboureurs, nés dans les montagnes, et décidés à défendre leur patrie * ; et c'est ce qui explique cet héroïsme des frayles de Saragosse ou de Valence quand l'étranger foula la terre d'Espagne. Partout le clergé inspirait un profond respect; il était peuple, incrusté dans les mœurs d'une nation où tout est pierre et monument ; les évèques, les chanoines, les moines blancs et noirs s'asseyaient au foyer domestique ; ils exerçaient une puissance dominante sur la foule qui les connaissait tous ; c'était à la porte des couvens que se nourrissaient les pauvres ; là , parmi les frayles étaient leur hospice , leurs secours ; ils y trouvaient des frères , des enfans et des appuis pour lutter contre une noblesse fière et une royauté absolue.

En Angleterre, l'organisation de la société s'était plus profondément empreinte d'aristocratie depuis la révolution de 1688; la rél'orme, en se posant comme religion d'État, avait consacré les vieilles existences des barons et de l'Église ; les lords temporels et spirituels s'étaient établis paisiblement en seigneurs des villes et des comtés; Guillaume III n'était qu'un chef choisi par l'aristocratie, et les lords «t les évèques préférèrent un étranger aux Stuarts, car on devait avoir sur une dynastie sans racines une domination plus facile. La reine Anne ne fut, à l'origine de son règne, qu'un instrument des >*higs sous le duc de Marlborough ; les barons et l'église anglicane formaient le double symbole du despotisme qui s'étendait en Irlande et en Ecosse. Rien de plus hautement ennemi des classes inférieures que ces deux puissances superbes de l'épée et de la mitre anglicane; et voilà pourquoi le peuple, dès qu'il le put, poussa le cri de réforme. En Irlande, on trouvait une multitude ardente, patriotique encore, parce que le catholicisme dominait ; en Ecosse , on y rencontrait aussi une certaine énergie de révolution, parce que le principe presbytérien agissait sur les masses ; mais en Angleterre il n'y avait plus

' L'aspect des frayles n'a rien de repoussant ; on voit qu'ils sont Espagnol jusqu'aux entrailles. Je ne m'explique pas comment une révolution qui se fait au nom du peuple attaque les moines , qui sont les fils de ce peuple. Si on ôle à la malheureuse Espagne le catholicisme, que lui restera-t-il ? moi, voyageur, j'ai tant aimé celte hospitalité des couvens, vastes forteresses qui sauvèrent l'Espagne de la domination des étrangers I

ET SES RELATIONS DlPLOMATIQrBS. IGL

que ranglicanisme, c'est-à-dire la domination la plus absolue de l'aristocratie et d'un clergé hautain soumis aux formules de Henri VIII .

Il n'existait pas précisément de noblesse en Hollande; tout était* sur un pied d'égalité dans cette république de marchands vivement occupés de leurs expéditions de l'Inde et des comptoirs tout pleins de doublons , le marchand hollandais vivait au milieu de ses jardins de tulipes et de ses canaux verdoyans; l'argent s'était concentré dans cette terre ingrate où des merveilles s'élevaient contre les ravages des oaux et la stérilité du sol. On ne songeait à Amsterdam qu'à réunir le plus de florins possible; les marchands apportaient à cette œuvre nne ostentation remarquable ; les uns empilaient des pistoles d'or dans des caves immenses, les autres dispersaient en dalles sur le sol leurs pièces d'argent ; c'était la vanité de gros bourgeois, leur seule noblesse, car tous occupaient tour à tour le gouvernement municipal et fédératif, qui composait leur république; comme ils n'étaient pas très-forts aux batailles sur terre, ils louaient bon nombre de seigneurs et de soldats allemands, et leur assuraient des existanccs nobles dana l'État. Si la flotte hollandaise aux grosses flûtes et vaisseaux était très-redoutable quand le pavillon de Ruyter pendait aux mâts, les troupes de terre n'avaient quelque renommée que parce qu'elles étaient recrutées en Allemagne ; et c'est ce qui Gt dans l'origine le pouvoir et le stathoudérat des princes de Nassau et d'Orange. Aucun chef militaire ne consent à commander long-temps les troupes d'un pays, sans essayer de saisir le pouvoir suprême ; le système allemand et anglais devait toujours dominer les États-Généraux en Hollande.

En résumant tous les faits politiques et l'esprit de ces populations, r.n doit remarquer que partout il se faisait en Europe un mouvement ascendant vers l'unité. En France, Louis XIV construit avec énergie le pouvoir unique et suprême, il veut constituer la monarchie universelle ; l'Angleterre entraîne l'Ecosse et la réunit sous un commun parlement ; Philippe V en Espagne marche vers l'anéantissement de l'esprit provincial ; sa pensée est d'engloutir le Portugal dans sa monarchie, comme la pensée de l'Angleterre est de développer sa double influence sur la maison de Bragance et la Hollande. L'empereur veut établir l'unité dans la confédération germanique ; et la création d'une royauté en Prusse est-elle autre chose qu'une tentative d'unité monar-chique, que la réforme essaie, afin de concentrer ses forces et d'avoir un prince de la foi de Luther couronné au sein de l'Allemagne? V. 8

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