CHAPITRE XLII
C4MPAGNE DE 1703.
Première pacification des Cévenncs , par le maréchal de Villars. — Soumissioc du chef Cavalier. — Formation des armées. — Vendôme. — Le prince Eugène» — L'armée d'Italie. — Villeroy et l'armée de la Moselle, — Malborough. — L'armée du Rhin. — Campagne d'Espagne.
La fatale bataille d'Hochstedt avait forcé les Français à resserrer leurs lignes militaires. Du Danube, les armées de Louis XIV s'étaient concentrées sur le Rhin ; il ne s'agissait plus d'envahir un territoire ennemi ou de protéger un allié menacé, le champ de bataille était désormais la France. A cette époque de crise, il fallait développer toutes les ressources du pays ; si les alliés franchissaient l'Escaut et Rhin, ils marchaient au cœur même de la monarchie. Les force* ennemies allaient grandir avec la victoire ; les puissances de second ordre, jusqu'alors incertaines ou timides dans leurs alliances, allaient se prononcer contre Louis XIV; c'est ce qui arrive toujours quand la fortune abandonne un pouvoir que l'on craint ; on l'a servi par frayeur, on le délaisse avec joie, comme si l'on courait à l'indépendance nationale *.
* Les alliés cherchaient à grandir les résultats de la bataille d'Hochstedt ; loules les gazettes retentissent du beau succès. J'ai trouvé le récit suivant dan» la Gazette de La Haye :
« Aujourd'hui , 18 août 1704, le colonel Parckc, aide de camp de M. le duc d» Marlborough, et député par lui-même pour porter à sa majesté la reine de ia Grande-Bretagne les nouvelles de la victoire remportée sur les ennemis auprès de Fl.xhsledt , est arrivé à La Haye sur les sept heures du matin, étant parti da l'armée le mercredi 13 de ce mois , environ à sept heures du soir, après avoir élé retenu à Nordlingen faute de chevaux, jusqu'à une heure après miDuil. Guiilaum*
Dans ce moment décisif où il était si urgent d'appeler toutes les ressources de la France au secours de son territoire menacé, le conseil de Versailles crut indispensable de réprimer sur-le-champ Hq- «urrection des Cévennes, soit par un coup de force, soit par une pacification volontaire. Cette insurrection avait pris un développement rapide; le peu d'énergie du maréchal de Montrevel, ses discussions avecl'habile intendant du Languedoc, M. de Bâville, avaient favorisé les tentatives des séditieux ; les camisards étaient alors assez
Fleerlman, commissaire des approches, est aussi arrivé après lui. Il ctoil parti de la même armée deux licurcs au-dessus de Dillingen , le jeudi 14 à dix heures du matin , et tous deux ont rapporté ce qui suit : « Que l'armée sous M. le duc de Marlborough , s'étant séparée de l'armée qui alioit assiéger Ingolstadl, sou» M. le prince de Bade , se joignit le 11 environ à une heure de Donaweert , avec l'armée qui étoit sous le commandement de M. le prince Eugène, ei que le soir même M. le duc de Marlborough et le prince Eugène furent reconnoître les ennemis, qui étoient campés auprès de Hochsledt. Que le 12 M. l'électeur de Bavière et M. de Tailard vinrent reconnoître les alliés avec quelque cavalerie ; mais que le piquet s'étant avancé , ils se retirèrent , et que le soir M. le duc de Marlborough envoya le bagage à Donaweert, et donna les ordres pour marcher le lendemain avec toute l'armée. Que le 13, à deux ou trois heures du matin, l'armée se mit en marche vers l'ennemi, qui étoit campé auprès de Hochsledt, sur une hauteur, ayant devant lui une espèce de marais et de ruisseau , et qu'elle arriva à six heures auprès dudit ruisseau, a la faveur d'un brouillard, sans avoir été aperçue. Qu'alors l'ennemi fit tirer deux coups de canon, apparemment pour rappeler les fourrageurs et les partis , et qu'il fit mettre le feu à quelques villages, maisons et moulins de crainte que les alliés ne les occupassent. Que là-dessus l'armée des alliés se rangea en bataille , et qu'à neuf heures du matin l'on commença du côté des ennemis à canonner, sur quoi on leur répondit de la même manière du côté des alliés. Que cela ayant duré une heure, M. le duc do Marlborough fit reconnoître le ruisseau qui étoit entre deux, et qu'ayant trouvé que l'on pouvoit y jeter des ponts çà et là, il y fit apporter les pontons, et les fit placer en présence de l'ennemi. Qu'alors l'armée marcha au combat, et que la cavalerie ayant passé le ruisseau fut deux fois attaquée par l'ennemi , mais qu'elle le repoussa. Qu'ensuite toute l'armée passa aussi, et attaqua avec tant de vigueur . qu'après un rude combat l'aile droite de l'ennemi fut obligée de se retirer environ à cinq heures du soir ; que M. le duc do Marlborough pénétra, avec le corps de bataille, jusque dans le camp où étoient plantées les tentes des ennemis, ei avait séparé les deux ailes de leur armée l'une de l'autre; que sur cela les ennemis avoient posté trois brigades d'infanterie de leur aile gauche dans le village appelé Bleinheim , où ils s'éloient défendus pendant deux heures, jusqu'à ce qu'enfin ils avoient été obligés de se rendre, et qu'ils avoient été tous tués ou faits prisonniers lorsque le colonel Parcke partit de l'armée. Que M. l'électeur de Bavière s'eioil retiré avec la cavalerie ennemie, mais que de toute l'infanterie il n'en pouvoit être échappé que peu ou point, toutes les tentes, bagages et canons ay .nt eie pris, et le maréchal de Tailard fait prisonnier avec deux autres généraux. » La princesse de Bade avoit aussi fait savoir par un exprès au commissaire l""lcerl-
Î6l LOUIS XIV, SON GOUVERNEMENT
forts pour devenir un parti formidable dans l'État; les chefs militaires, les prédicateurs s'étaient mis en rapport avec le gouvernenu. nt de la reine Anne et les États-Généraux de Hollande. Les infelligonces secrètes que le cabinet de Versailles entretenait encore à Londres et à La Haye indiquaient le vaste plan de l'alliance; il s'agissait de débarquer des corps de troupes sur les côtes du Languedoc; les réfugiés calvinistes devaient former deui régimens magniûques de trois mille hommes chaque, sous les ordres de Roland et de Cavalier, qui marcheraient en tête des étrangers, et seconderaient ainsi ie mouvement insurrectionel des Cévennes en proclamant la liberté politique et religieuse et le gouvernement parlementaire, la vieille pensée de la Fronde.
La révélation de ce plan avait effrayé le cabinet de Versailles, et c'est ce qui explique la mission militaire et diplomatique dont le maréchal de Villars fut chargé dans le Languedoc. Villars était tout à la fois une renommée militaire du premier ordre, et une capacité très-habile pour les négociations ; il arriva dans les Cévennes, et son nom si éclatant jeta quelque hésitation et quelque désordre parmi les insurgés. Villars n'alla pas brutalement à la répression violente, il se donna pour but de pacifler au plus vite la montagne, aGn de rendre disponibles vingt ou trente mille hommes qu'on devait sur-le-champ employer à la frontière pour le service du roi et de la France.
Lorsque Villars vint aux Cévennes, les camisards se partageaient déjà en deux partis. Le chef Roland, homme intrépide de la race huguenote, voulait suivre la carrière de l'insurrection , et mourir pour ses idées; Cavalier, au contraire, jeune homme ambitieux et plein d'avenir, pouvait être facilement séduit par des promesses d'argent et des garanties de fortune. Ce fut donc en vain que le maréchal de Villars s'adressa à Roland ; il essaya une fois la corruption, et ne put rien obtenir; le montagnard persista dans son rôle de chef des insurgés. L'habile Villars avait jeté les yeux sur Cavalier, et le caractère bien connu de ce capitaine des camisards, sa forfanterie et son orgueil devaient être facilement dominés par des promesses; les pleins pou- Yoirs de Villars lui en donnaient la faculté. Le maréchal flt proposer
man , qu'elle avoit reçu avis du prince de Bade qti'Ingolsladt commençoil à capituler. Le colonel Parcke allant en Angleterre n'avoit pour toute lettre qu'un billet, lequel avoit été écrit en hâte [>ar M. le duc de Marlborough, sur un petit Oiorceau de papier. »
une entrevue à Cavalier, afin de régler les clauses d'une pacification, et celui-ci fut flatté de cette démarche d'un maréchal de France; l'entrevue fut accordée.
Connaissez-vous dans les Cévennes le village agreste de Vazenobre? là, au mih'eu d'une plaine resserrée entre deux hautes collines. Cavalier déploya sa troupe de braves compagnons ; elle se composait de huit cents hommes environ, tous noircis par le soleil du Midi ; leur* visages étaient hâves, leurs yeux vifs et animés du plus profond dévouement à leur cause ; ils avaient tous cette mâle tournure que donne la vie des montagnes; quelques-uns étaient à cheval, le plus grand nombre à pied, armés de fusils anglais, de carabines et d'arquebuses à rouets, vieilles comme le temps des huguenots du seizième siècle'. De l'autre côté, le maréchal de camp Lalande, à la tète de deux bataillons royaux, s'avança au-devant de ces soldats rangés ce bataille par lignes très-serrées; Cavalier lui tendit la main; ils se mirent à l'écart de la troupe, et la conférence commença sur tous les points de la pacification. Le roi offrait au chef Cavalier le rang et le titre de commandant d'un bataillon, qui était admis au service de sa majesté, ou bien la liberté de sortir du royaume avec ses camisards. On publiait une amnistie générale, la restitution des biens et deg personnes capturés ; moyennant ces concessions, les rebelles mettaient bas les armes, et redevenaient fidèles sujets du roi.
Ces conditions, débattues par Cavalier, furent enfin acceptées, ei. de séduisantes corruptions furent offertes au chef des camisards qui adopta l'amnistie d'après les clauses royales. On vit alors Cavalier quitter les Cévennes avec deux cents hommes de sa troupe qui lui servaient d'escorte; sa renommée l'accompagnait partout; il entrarl dans chaque cité avec sa grande épée à la main , et ses deux cents compagnons, leurs larges chapeaux sur la tête, vêtus de bure , remarquables par leurs pistolets à la ceinture et leur arquebuse sur l'épaule; cette troupe ressemblait à ces petits corps de bataille de huguenots, tels qu'on les voit encore aux gravures du seizième siècle. Cavalieî parcourut le Lyonnais, la Bourgogne; il vint même à Versailles où l'on se montrait du doigt le chef des fanatiques ^. Les ministres du roi l'interrogèrent sur les moyens de pacifier les Cévennes, et Cavalier
' Mémoires de Cavalier, Londres, ann. 1705. ^ Mémoires de Villars, tome l", p. 176.
166 LOUIS XIV, SON G0UVERNE51BNT
répondait toujours qu'il fallait accorder la liberté de conscience ; chose impossible alors, car l'insurrection était trop profondément enracinée dans les esprits, et s'unissait trop à la question religieuse. Le roi ne voulut point le recevoir ; Cavalier se trouva sur son passage dans les galeries de Versailles, et Louis XIV sentit une émotion pénible à cet aspect d'un homme qui lui avait résisté, comme aux jours détestés des guerres civiles et de la Fronde. Cavalier, trop orgueilleux pour fléchir, dut habiter en une ville frontière, et là, il proûta d'une nuit obscure pour fuir à l'étranger avec la plupart de ses compagnons. Il y fut bien accueilli, '.et reçut le titre de colonel d'un régiment de calvinistes, sorte d'émigrés qui marchaient alors contre la patrie '.
Après que Cavalier eut quitté les Cévennes, la répression des camisards devint plus facile ; la division était dans leurs rangs ; ils n'avaient plus de conGanceles uns envers les autres; on croyait toujours à la trahison. Villars suivit un système habile; il offrit à tous ceux qui feraient leur soumission une amnistie absolue, des avantages militaires dans les troupes du roi; à tous ceux, au contraire, qui résistaient, le maréchal se montrait impitoyable. La lutte se continua avec quelque vigueur dans les montagnes ; le succès seconda toutes les tentatives de Villars ; il poursuivit avec tant de ténacité la guerre contre lescamisards, qu'elle ne présenta plus aucun danger au printemps , et le roi put disposer du maréchal et de ses troupes pour les porter à la frontière ; les insurgés étaient divisés, et c'est ce qui perd toutes les révoltes de peuples. En vain Roland s'était efforcé de réveiller la première énergie des Cévennes, les jours d'enthousiasme et de ferveur étaient attiédis ; Cavalier avait emmené les meilleures troupes. Les Cévennes n'offraient plus les périls d'une rébellion désastreuse pour tout le midi de la monarchie '.
D'incroyables efforts étaient alors commandés à toute la population de France pour repousser l'invasion qui menaçait le territoire ; le triste échec de Hochstedt s'était passé loin de la patrie , et la France avait encore assez de ressources pour repousser la coalition. La cavalerie était intacte ; le Mercure de France avait publié les actes de courage et de dévouement qui avaient glorieusement marqué la
• Mémoires de Cavalier, ann. 1705.
* Mémoires de Villars, ann. 1703.
précédente campagne; on n'avait su la vérité que par quelques lettres particulières d'officiers français en Allemagne *. Il s'était manifesté au sein du peuple un véritable patriotisme. D'ailleurs les édils 4u roi , très-rigoureux , forçaient tous les hommes valides à s'enrôler dans la milice ; les lettres patentes convoquaient le ban et l'arrièreban de la noblesse , selon les vieilles lois féodales. Tout possédant iief devait s'armer et s'équiper pour qu'au printemps les armées fussent prêtes sur toute la ligne. Le travail du département de la guerre, oeuvre très-remarquable , divisa ces troupes en plusieurs armées prin-
* Quelque soin que l'on prît en France d'atténuer cette défaite, on n'en fut que trop tôt inlormé; et deux ofïiciers français, qui étaient entrés dans U!m après la bataille d Hochstedt, écrivirent des lettres très-dctaillées sur ces tristes evènemeos.
« Je Yous'dirai que mercredi 13 août il s'est donné la plus sanglante bataille <Iu'on ait vue de mémoire d'homme, et dans laquelle nous avons été cniicrcment défaits. M. de Tallard est blessé et fait prisonnier, avec beaucoup d'autres généraux; MM. de Surlaube et liiainville morts; toute l'infanterie abîmée ou faite prisonnière ; M. de Tavanucs, colonel, le comte de Verue, général delà cavalerie et le marquis de Bellefonds, tués sur la place ; M. de Monlperou, autre général de la cavalerie, blessé. Nous courons à perdre haleine depuis deux jours, et nous ne sommes arrivés à Ulm (rendez-vous des débris de l'armée) que tout à l'heure y ayant neuf bonnes heures de là au champ de bataille. Nous étions derrière la gendarmerie qui a été repoussée six fois, et nous l'avions toujours soutenue; elle est entièrement défaite, tous les officiers tués ou blessés, hors M. de Préihac qui se porte aussi bien que moi, qui ai fait comme beaucoup d'autres, les généraux nous donnant exemple; ce malin MM. de Courtebonne, du liourg et d'Humières bont échappés, s'étant sauvés sur le chemin d'Ulm ; enfln toute l'armée est dans une consternation terrible ; nous avons perdu nos timbales et étendards. »
Voici une autre de ces lettres intimes d'olTiciers :
« Vous aurez donc appris la triste destinée de notre armée : on n'a jamais vu une déroute pareille. Vous en serez surpris par les relations qu'on vous enverra. La ville d'Uim est si remplie d'ofilciers blessés qu'on ne sait où les mettre ; ju^ez des soldats. On avoit douze heures de chemin à faire pour être en quelque manière en sûreté. J'ai été trouver M. de Cheladet pour me faire avoir un bon logement. Nous ne sommes pas mal, pourvu qu'on nous y laisse jusqu'à ce qu'on soit en état de faire la route de Strasbourg, car on dit qu'on va repartir; on fait déjà force ponts sur l'iilcr. Il est impossible qu'on puisse rester en ce pays ; les ennemis sont maîtres de la campagne. Si jamais ils nous bouchent le passage, il no se ne sauvera pas un François, car les paysans font déjà rage. Je m'en vais faire partir les équipages pour le camp, car ils mourroient de faim ici. Il y a trois jours qu'ils n'ont presque pas mangé ; enfin tout est sur les dents. Il est à souhaiter que nous sortions bientôt de ce malheur ; tout est perdu sans cela, les fourrages manquent aussi bien que les vivres, et tout est au prix de l'or. Du moins quand on aura passé le Rhin, on vous représentera nos besoins. Il ne faut pas compter sur la bourse de son prochain , ni il ne faut plus compter sur la campagne. Cette action
cipalcs dans l'ordre suivant : le duc de Vendôme conservait le commandement de l'armée d'Italie, dont la mission était de défendre le Milanais contre les Impériaux , et d'occuper le Piémont que surveillait une autre armée au pied des Alpes. Le quartier-général de ce corps de réserve était à Dijon. Yillars , qui avait quitté les Cévennes, prenait la direction de l'armée de la 31oselle, et au cas ou Marltorough se porterait sur le Rhin , Yillars avait ordre de le suivre et d'empêcher ses opérations oflfensives. Villeroy devait le remplacer, et commandait , en attendant , les réserves en Alsace , lesquellcj; comptaient plus de quarante mille hommes; Boufflers était chargé de la défense des places de Flandre , et prêtait sa droite à l'armée di> la Moselle, qui avait ses communications libres avec celle du Rhin. Un corps détaché de trente mille hommes , sous le maréchal de Tessé, servait au delà des Pyrénées dans les États de Philippe Y. A aucune époque peut-être l'état militaire de la France n'avait été plus formidable ; il comptait plus de deux cent dix mille hommes présens aux drapeaux, sans comprendre la milice et les régimens de marine et gardes-côtes ; les chefs étaient tous du premier ordre , et choisis •parmi l'élite des maréchaux de France , il s'agissait de sauver le territoire.
Pendant ce temps, les alliés s'avançaient vers la frontière ; la bataille d'Hochstedt avait délivré l'Autriche d'une invasion imminente, et l'empereur s'était hâté de couvrir Marlborough de gloire et d'honneurs; un décret relevait à la dignité de prince de l'Empire; on érigeait une colonne à Bleinheim ; une immense terre domaniale était concédée à Marlborough en récompense de ses services '. Léo-
abien fait vaquer des charges; iircsque lous les officiers sont tues, ou blessés, ci si on en voulait mcllrc tous les noms, il fauilroil un volume. Les détiiils qu'otî enverra à Paris de la bataille vous feront assez comprendre combien le roi y perd. Adieu, mon cher et très-honoré, etc. »
' Lettre de l'empereur à milord duc de Marlborough.
« Très-noble, cher cousin et prince, nous vous saluons de tout notre cœur par la présente. En considération de votre haute naissance, et des signalés services que vous rendez à notre maison et à tout l'Empire romain , nous vous agrégeons au nombre de nos princes et du Saint-Empire. Nous avons voulu en vous élevant, suivant notre droit et vos mérites, à celle haute dignité, donner une marque j>ublique de la reconnoissancc que nous et tout l'Empire devons à la reine de la (irande-Brctagne cl à vous, de ce que sa majesté a bien voulu envoyer, sous volrt conduite, un secours si considérable en Bavière et en Souabe, dans un temps que nos affaires cl celles ds l'Empire étoicnl réduites en un fort méchant état , par la
pold avouait hautement le danger qu'avaient couru ses États et sa capitale menacée : la bataille livrée sur les frontières de l'Autriche avait sauvé les sujets de l'empereur. De solennels remercîmens furent votés à Marlborough par les lords et les communes d'Angleterre, Telle était déjà l'habitude anglaise de combler d'argent et de dignités les généraux qui servaient la patrie. Après avoir quitté le champ de bataille d'Hochstedt , le duc de 3Iarlborough fit occuper la Bavière et assiégea Ulm ; puis, laissant le prince de Bade sur le Rhin , il dirigea son armée vers la 3Ioselle pour s'opposer au maréchal de Yillars qui tentait une pointe sur la Belgique et l'Allemagne du Nord.
Les armées des alliés se divisèrent alors en plusieurs corps , pour envahir de toutes parts le territoire de la monarchie ; l'rmée ennemie de Belgique et de Flandre sous les ordres du comte d'Ouverkerk et du maréchal de Spar , se porta auprès de Namur, sur la ligne des Français; elle fut repoussée. Toutes les entreprises de sièges et de batailles furent essayées en vain ; Namur , Bruges, se défendireril vaillamment , et le comte de Spar fut obligé à une prompte retraite: le maréchal de Villeroy le poursuivit l'épée dans les reins jusqu'aux frontières mêmes de la Hollande. Des succès incontestables marquèrent la campagne de Flandre; le maréchal de Yilleroy, toujours impétueux , profita hardiment de cet avantage. Tel était le caractère chevaleresque de Yilleroy , il s'aventurait à force de courage , et le peuple , qui ne l'aimait pas , le chansonnait de plus belle
révolte scandaleuse de rélccteur de Bavière. Cette entreprise a été conduite avec autant de valeur que de sagesse ; et les ténnoignages publics, de même que le rapport de mes troupes, qui ont été les fidèles alliés et compagnons de vos victoires, en attribuent tout le succès, après Dieu, a. votre sage conduite, et à la valeur intrépide des troupes angloises et des autres alliés qui ont combattu sous votre commandement. Ces victoires, et particulièrement celle de Hocbstedt remportée sui les François et Bavarois, nonobstant leur supériorité et l'avantage de leur poste, sont si éclatantes qu'on n'a pas connoissance que depuis cent ans la France ait reçu un tel échec : de sorte que nous sommes persuadés que, moyennant la bénédiction de Dieu, les pernicieux desseins que nos ennemis avoient formé? sur celte campagne sont anéantis; que l'Allemagne , qui cloit sur le point de sa ruine, esl ralTermie , de même que les affaires générales de l'Europe; d'où nous espéron» que la liberté de la chrétienté sera bientôt assurée contre la violence et la tyrannîp des François. Et comme nous sommes pleinement assurés que vous mettez tout en usage pour parvenir à ces fins, nous n'avons rien à ajouter, sinon de vous souhaiter toutes sortes d'heureux succès, et vous assurer que dans toutes les ocltsions nous tâcherons de vous donner toutes les marques possibles de notre reconnoissance. Donné à Vienne, le 28 août 1704. «
aux halles de Paris *. Au nord, la moDarchie de Louis XIV était préservée.
Pendant ce temps , le duc de Marlborough opérait son mouTCment sur la Sarre et la Moselle; il avait réuni son armée dans les lignes de l'électorat de Cologne ; en face de lui se déployait Villars , auquel il offrit bataille; mais l'habile général se plaça dans des retranchemens inexpugnables; il attendit son adversaire et ne l'attaqua pas. Ordre fut donné à Villeroy de détacher un corps considérable de bonnes troupes sur la Moselle , et de tourner le duc de Marlborough, ainsi forcé à la retraite sans engager un seul combat; belle manœuvre de Villars , que les alliés attribuèrent aux retards de l'armée impériale sur le Rhin. L'Alsace était mise encore à l'abri et protégée sans effusion de sang. Villars prit position sur la Sarre , tandis que Marlborough , par un mouvement de gauche , se rapprocha des frontières de la Hollande et des Pays-Bas , menacées par la pointe du maréchal de Villeroy. Ainsi, par le seul effet de l'habile manœuvre
' J'ai trouvé, sous la date de 170S, une épigramme en forme de dialogue entre la maréchale de Villeroy et le peuple ; elle se reporte au temps de la captivité du maréchal de Villeroy :
Que voulez-vous qu'on fasse
De noire commandant?
François, dans la disgrâce,
N'olTrcz-vous point d'argent?
Si la tris'c aventure
Eût surpris Catinat,
Vraiment toute la nature
Eût hâte son racbapt.
Slafardectla Marsaille,
Et tant d'autres exploits,
Ne sont pas des batailles
De celte cpcc de bois.
Mais mon époux qu'estime
Le roi et Mainlenon,
Pourront \ous faire un crime
De votre indignation.
Namur, Chiari, Crémone,
Nous servent de raison
Pour refuser les sommes
Qu'il faut pour sa rançon.
Hé quoi! sa destinée
Le laisse sans espoir,
Et moi sernis-jc née
Pour ne plus le revoir I
concentrée entre les deux chefs des armées de Flandre et de Moselle , l'ennemi était rejeté sur les Pays-Bas et la Hollande *.
Les Impériaux arrivaient à marches forcées conduits par le prince de Bade; le corps principal s'élevait à peine à vingt-cinq mille hommes; car les Autrichiens s'étaient hâtés d'occuper la Bavière, tant à leur convenance; ils faisaient les sièges d'Ulm et d'Augsbourg, et l'empereur voulait avant tout obtenir la conGscation de ce grand fief «u profit de sa maison. L'armée du prince de Bade ne pouvait opérer qu'avec l'aide du duc de Marlborough, et le mouvement rétrograde du général anglais sur la Belgique isolait le corps des Impériaux de toute communication avec les alliés. Le prince de Bade, secondé par ieshabitans, campa dans la Basse-Alsace, en face de Villars, qui avait quitté l'armée de la Moselle, après le départ de Marlborough , pour prendre le commandement de l'armée du Rhin. Le prince de Bade était un des plus fermes et des plus intrépides généraux de la coalition ; seulement on le soupçonnait de n'être pas tout dévoue.
Le prince Eugène, après la bataille d'Hochstedt, avait également quitté l'Allemagne pour descendre dans le 3Iilanais, et s'opposer à Vendôme qui s'avançait rapidement sur le Tyrol. La manœuvre du prince Eugène avait pour objet de dégager le duc de Savoie alors menacé jusque dans sa capitale par l'armée de réserve qui s'était formée aux Alpes; il fallait hardiment traverser les montagnes et se placer sur les derrières de l'armée de France; manœuvre impétueuse qui fut arrêtée par la bataille de Cassano au passage de l'Adige. Les Français restèrent maîtres du champ de bataille; mais la victoire fut bien disputée , quatre mille hommes demeurèrent sur la place. L'entreprise du prince Eugène échoua, il ne put se placer sur les derrières de l'armée de France, et le Piémont ne fut pas dégagé. Victor-Amédée vit sa capitale assiégée par le duc de Vendôme ; les Impériaux se bornèrent à observer le mouvement de leurs adversaires ; ils n'osèrent plus aucune grande manœuvre *.
Il a plu à la France,
En dansanljoliment,
Il est bon qu'il la danse
A Vienne quelque temps.
1 Mémoires de Villars, ann. 1703.
* Mémoires de Vendôme, ann. 1703. — J'ai trouvé l'autographe suivant du roi très-chrétien au duc de Vendôme :
» Je lie sais qui est plus aise de vous ou de moi de nos heureux succès. Riea
La campagne avait un caractère plus décisif en Espagne; l'archiduc Charles, proclamé roi d'Espagne et reconnu également à La Haye et a Londres, s'était embarqué sur une flotte anglaise et avait pris terre à Lisbonne ; la maison de Bragance avait salué ses droits , et une armée anglo-portugaise, où paraissaient quelques régimens de réfugiés français , s'était déployée sur les frontières de l'Estramadure. Simultanément une escadre sous le pavillon de l'alliance jeta le prince de Darmsladt et une armée alliée dans la province de Catalogne, si mécontente de Philippe V. Des places de guerre se déclarèrent pour Charles III; Barcelone arbora son drapeau; bientôt l'insurrection populaire s'étendit jusqu'à i'Aragon. L'Amirante de Castille, le marquis de Leganez favorisaient cette expression des sentimens hostiles à Philippe V. Le maréchal de Tessé, qui commandait le corps auxiliaire de France, porta son armée dans l'Estramadure, tandis que l'insurrection gagnait jusqu'à Saragosse. Ainsi la monarcliie de Philippe Y -était menacée de trois côtés : d'abord au midi par un corps d'Angl.iis qui s'emparait de Gibraltar , et de là se portait jusque dans l'Andalousie; à l'occident était l'armée anglo-portugaise sous le commandement de lord Galloway; elle envahissait l'Estramadure; enfin à l'orient, par la Catalogne, l'archiduc Charles proclamait l'insurrection jusqu'à Saragosse. Ajoutez à ces périls les troubles intérieurs, les mécontentemens du peuple, et le caractère si personnellement faible de Philippe Y, et l'on peut ainsi juger de la situation précaire de la monarchie des Bourbons en Espagne. Une victoire navale du jeune comte de Toulouse dans le détroit de Gibraltar n'avait pas changé cette situation; si l'on avait suivi l'opinion du brave amiral, il aurait fallu poursuivre l'ennemi jusque dans le port de Gibraltar même, et ce -formidable rocher eût été définitivement enlevé à l'Angleterre '.
Tous ces évèneraens militaires n'avaient pas de caractère décisif. A prendre les faits stratégiques depuis la bataille d'Hochstedt, aucun n'avait produit un résultat émincnt; la France avait fait de très- grand*
n'est si brillant cl si courageux que le commencement de celle campagne ; je ne doute pas que vous ne la souteniez avecla même sagesse et avec la même valeur. Personne n'en est si persuadé que moi, ni ne le souhaite davantage, pour des laisons qui nous sont communes cl pour la France; pensant l'un pour l'aulrt, comme nous faisons, vous devez être persuadé qu'en toutes occasions je vous ferai connoîire mon amitié, et la confiance que j'ai en vous. De Versailles,^ • 2 mai 170o. Lotis. »
« Hemorias del marchese de San Felipe, ann. i~0o.
efforts pour reconstituer ses armées , elle y avait réussi. Ces arméee se déployaient magnifiques sur les frontières. 3Iarlborough avait manqué l'invasion de la France par suite de l'habile manœuvre de Villars sur la Sarre; il était refoulé vers les Pays-Has, et forcé en quelque sorte de se rapprocher de la Hollande et de la mer. Le prince Eugène manquait également sa tentative militaire sur l'Italie ; la bataille de Cassano, gagnée par Vendôme, l'empêchait de dégager le duc de Savoie , si vigoureusement menacé par les Français. Il n'y avait donc qu'en Espagne où les alliés avaient des succès décisifs; plus d'un tiers de cette monarchie était soumis à leur domination.
Quatre capacités militaires se dessinent plus spécialement dans cette campagne : la tactique de Marlborough d'abord, savante, précautionneuse, ne hasarde rien comme toute l'école anglaise; Yillars, qui lui est opposé, est un des généraux les plus hardis, au coup d'œil le plus prompt ; il sait qu'il a devant lui la forte tête militaire de la coalition ; il se borne à lui résister par de simples manœuvres; il ne hasarde pas la bataille, il se met en situation de la recevoir, mais dans une position tellement bien choisie , que Marlborough ne la lente pas , tandis que par une pointe de Yilleroy, les communications de Marlborough en Hollande et aux Pays-Bas sont compromises. Le prince Eugène est le plus impétueux de tous ces chefs d'armées; il aime les marches inattendues, les surprises, mais il a devant lui Vendôme , le général tout à la fois prévoyant et intrépide , qu'il est si difficile de surprendre.
Cette seconde période militaire du règne de Louis XIV ofTre peutêtre une série aussi imposante de généraux dans les deux camps, que la première époque de Condé, de Turenne et du maréchal de Luxembourg. L'art des batailles n'a point dégénéré; les généraux agissent môme sur une plus vaste échelle. La guerre a pris une certaine extension ; on a poussé des corps jusqu'en Bavière , et à trente lieues de Vienne; Vendôme a vu les montagnes du Tyrol. Les armées françaises se déploient en Espagne, jusque dans l'Estramadure; cette campagne ressemble beaucoup à celles d'une époque plus récente, sous la république et l'empire. La stratégie de Condé et Turenne n'allait pas au delà des Pays-Bas et du Rhin; tout ce concentrait là. A cette seconde période, on touche aux capitales de l'Europe : aussi les revers sont-ils plus étendus et plus irréparables. D'un autre côté la pacification des Cévennes, en face des coalisés, a plus d'un Irait de sou>e-
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nir avec les transactions pacifiques qui Unirent les guerresdela Vendée; le traité conclu avec Cavalier pourrait trouver son parallèle historique. Puisla coalition des puissances contre l'unité du pouvoir de Louis XIV, ces corps de réfugiés émigrés qui marchaient contre la patrie , tout cela ne s'est-il pas produit sous d'autres formes et avec d'autres idées pendant la révolution française? J'ai besoin sans cesse de rapprocher ces souvenirs, parce qu'ils aident à l'explication des grands faits contemporains ; un des vices de notre éducation politique est toujours de ne dater que de la révolution fiançaise ; comme si les temps antérieurs ne contenaient pas le secret des transactions diplomatiques, et des évèncmens militaires des quarante dernières années.