‹ Louis XIVChapitre 2 sur 32 · LETTRE SIR LA DERNIÈRE PÉRIODE · texte numérisé non relu

LETTRE SIR LA DERNIÈRE PÉRIODE

ganisation de la vieille France, contre l'esprit provincial et l'existence indépendante de la noblesse, cette force antique de la monarchie. Louis XiV, comme les caractères supérieurs, centralisa trop; il ramena tout à la royauté, il effaça les vestiges de cette aristocratie locale qui s'identiflaitavecle sol ; chaque race de gentilshommes avait son château sur la roche élancée, aussi vieux que la terre ; le paysan avait sa commune et son église ; chaque province avait sa langue, ses coutumes , son gouverneur, son parlement. Tout fut abîmé par l'autorité royale; il n'y eut plus qu'un pays, qu'un pouvoir, qu'une administration; un tel ordre changeait les conditions de la royauté, et l'exposait aux coups violens des révolutions.

Dans cette première période de son règne, Louis XIV suit la fortune, et c'est une tache aisée; il a ses poètes, ses flatteurs; on l'exalte, en le mêle aux dieux de l'Olympe, il ne nous apparaît qu'avec cette auréole brillante qui couronne une grandeur facile. Louis XIV n'est supérieur que lorsqu'il est rudement éprouvé; c'est en commençant le dix-huitième siècle que la destinée tourne contre lui. Je ne sache pas d'âme humaine aussi vivement secouée dans son pouvoir, dans sa famille, dans sa pensée politique : voyez ce vieillard qui perd en moins de trois années son fils le dauphin, homme mûr déjà ; le duc de Bourgogne, si aimé de la bourgeoisie et des parlementaires ; cette gracieuse duchesse de Bourgogne, si vive, si légère, la distraction du roi fatigué ; cette femme toute mignonne, dont le petit pied entrait dans une mule de poupée ; enfin le duc de Berry , bon jeune homme de vingt-huit ans ! Toute cette grande lignée , qu'abritait la gloire de Louis XIV, périt sous les coups de la mort implacable.

Comme roi, Louis XÎV est soumis à d'autres épreuves encore ; il commence son époque par imposer des rois à l'Europe , ses armées débordent sur les frontières, il dicte ses volontés à La Haye, à Turin; il domine dans l'Empire, il a vaincu l'Espagnol. Quelle humiliation après tant de gloire! une confédération formidable se réunit contre le roi de France? Guillaume III est le centre de ce mouvement de réaction pour abaisser l'ennemi de la révolution de 1 G88. La coalition marche, elle est partout victorieuse, à Hochstedt, à Malplaquet ; elle s'étend dans les plaines de la Picardie, on craint pour Versailles même; les marchands hollandais, traités avec tant de hauteur par Louis XIV, viennent pour lui dicter la loi ; les congrès de Gertruydenberg et de La Haye donnent un ultimatum qui rejette les frontières de France à

un demi-siècle en arrière, aux traités de Munster et des Pyrénées.

A l'intérieur, la situation est non moins fatale ; la révolte des Gcvennes, si mal connue jusqu'à présent, est une des insurrections les plus menaçantes pour les provinces méridionales; le pays est épuisé par les levées d'hommes et par l'impôt ; il n'y a plus de prestige, une cabale ardente se prononce contre le roi au sein de sa cour. Dans le parlement, parmi les halles, tout murmure; les pamphlets se multiplient ; Louis XIV , habitué à cet encens qui enivre, n'entend plus autour de lui que des noëls mordans, des épigrammes cruelles qui attaquent son nom, son courage, sa destinée. Quand Torcy lui lit les gazettes de Hollande et d'Angleterre, il y trouve les plus atroces calomnies contre son existence de roi et son autorité ; on en veut à sa vie, à sa couronne, il le sait, on ne s'en cache pas ; et tandis que l'invasion s'avance terrible, les partis s'agitent dans l'État contre la main énergique qui veut défendre l'unité de la monarchie et la nationalité de la France.

La grandeur de Louis Xî V fut précisément cette force d'àme, cette vigueur qui dans ces temps de crise, le fit sortir puissant encore d'une position perdue. S'il est frappé au cœur par les deuils de famille, il relève sa tête de vieillard pour dire qu'il a autre chose que sa royale maison à préserver, d'autres devoirs à remplir que de verser de stériles larmes sur des tombeaux : l'invasion éclate, elle est victorieuse au milieu de la France épuisée; des cris se font entendre, on demande la paix dans le conseil du roi, et quelle paix ! l'ennemi veut i'Alsace, l'abdication de Philippe V, la frontière de Flandre jusque sur la Picardie, la démolition de toutes les forteresses du Rhin, la France enfin du seizième siècle. Il y a plus , la coalition impose à Louis XIV l'impérieuse obligation de combattre son petit-fils pour le chasser du trône d'Espagne ; les forces de la monarchie sont tellement abattues, que le conseil de Versailles même se prononce pour la paix ; on l'appelle par des murmures; le roi seul ne perd pas courage, il a confiance dans le pays, il en rehausse le caractère, et bientôt l'habileté diplomatique et la fermeté de résolution amènent le traité d'Utrecht. Quelles conditions différentes ! Philippe V est maintenu en Espagne, et assure par son alliance nos frontières méridionales; la France ne cède plus l'Alsace, elle garde une large frontière en Flandre, capable de préserver les provinces du Nord.

C'est donc cette belle attitude dans le malheur, ces résultats obte-

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