‹ Louis XIVChapitre 6 sur 32 · CHAPITRE LV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LV

l'eCROPE a LAVÈNEaiENT CE PHILIPPE V.

L empereur. — L'Angleterre. — La Hollande, — La Suède. — Charles XIL — La Russie. — Le czar Pierre. — La Pologne. — Le Danemarck. — La Prusse consliluée en monarchie. — La Bavière. — L'électeur de Cologne. — Savoie. — Portugal. — Réaction contre Louis XIV.

fSOO— fl90f .

L'avènement de Philippe V au trône d'Espagne dérangeait l'équilibre européen , maintenu par tant d'efforts et de sacrifices. La maison de Bourbon marchait hautement à cette monarchie universelle que Charles-Quint avait tentée au 16^ siècle. Il y avait même cette différence, toute favorable à la puissance de la France, que l'Espagne lui était unie par le territoire; ces deux États se touchaient par les Pyrénées. Lorsque Charles-Quint voulait tenir ses diètes à Cologne, à Ratisbonne, en souvenir des cours plénières de son glorieux prédécesseur Charlemagne, le grand empereur, tel qu'on le \oit encore reproduit en sa belle image aux reliquaires d'Aix-la-Chapelle, il était obligé de s'embarquer à Barcelone ou à Valence, et de voguer vers Tltalie sur ses galères à mille rames. Voulait-il réunir SCS vieilles bandes de Castille à Naples, dans le Milanais, ou transporter ses Flamands à Madrid ou dans l'Andalousie, il était encore

forcé de les confler aux grandes mers. Ceci donnait à toutes ses opérations militaires un caractère d'incertitude et de faiblesse. Philippe II avait compris la nécessité politique de réunir la France à l'Espagne, et la >ive et profonde action du roi des Castilles dans la Ligue, s'explique par le besoin de donner un point central à tant de possessions morcelées '.

L'union de la France et de l'Espagne dans un commun système constituait la plus formidable des puissances. La tète, au nord, s'étendait jusqu'en Kollande, par les Pays-Bas; au midi elle touchait l'Afrique, tandis qu'à l'orient elle embrassait jusqu'à Naples et la Sicile ; sans compter toutes les ressources des Amériques, ce nouveau monde si plein de merveilles. Une monarchie appuyée sur de telles forces pouvait s'élever jusqu'au grand empire de Charlemagne, et encore le vieil empereur, couvert de sa peau de loutre en ses cours d'Allemagne, n'avait-il jamais pu dompter la race espagnole et cantabre ; les chants belliqueux des paysans de Roncevaux disaient comment les paladins de son arrière-garde avaient été brisés sous les rochers des Pyrénées. Si donc l'empereur d'Allemagne laissait paisiblement s'établir la royauté de Philippe Y, le petit-fils de Louis XIV, la France allait conquérir une immense suprématie, l'équilibre était brisé ; la Lorraine, la Savoie, les États romains seraient bientôt absorbés, et Louis XIV pourrait ceindre les lauriers d'Auguste et des Césars, dont les poètes et les peintres ornaient déjà sa tête vieillie ^.

L'empereur Léopold d'Autriche avait éprouvé un vif ressentiment de la disposition testamentaire qui appelait le duc d'Anjou à la couronne d'Espagne; jusqu'au jour môme de la mort de don Carlos II, il avait espéré que le testament favoriserait l'archiduc Charles, son second fils. J'ai dit comment les deux légations autrichiennes à Madrid et à Versailles avaient été jouées par la France; les rapports entre les cabinets de Vienne et de Paris s'étaient brusquement rompus; Villars avait quitté son poste auprès de l'empereur; le comte de Zinzendorff, ambassadeur auprès de Louis XIV, n'avait pas même demandé son audience de congé ^ ; il était parti sur-le-champ, d'après

• Voyez la correspondance autographe de Philippe II, dans mon travail sur la Ligue, tome IV.

- Voyez les médailles de Louis XIV, et la collection des gravures. (Bibliotb. royale.;

" Les noies et manifestes de l'empereur indiquaient tout le resscnliment qu'il

les ordres de sa cour. L'Autriche venait de conclure la paix avec la Porte Ottomane, à Carlov. itz ; les forces de l'Empire étant ainsi disponibles, on pouvait les porter tout à la fois en Italie ou sur le Rhin. Le prince Eugène poussait à ce grand mouvement offensif; son plan de campagne se résumait dans l'occupation immédiate et militaire du Milanais, pour entraîner le duc de Savoie vers la coalition.

Le roi Guillaume III n'avait pas un intérêt de famille, comme la maison d'Autriche, dans la question du testament de Charles II ; il ne s'agissait pas pour lui d'un héritage d'agnats, réclamé en vertu du droit successorial ; mais Guillaume était trop habile politique pour ne pas apercevoir les conséquences du testament en ce qui touchait l'équilibre européen ; la France allait enlacer l'Angleterre de ses deux grands brasfortiûés, depuis Saint-Sébastien jusqu'à Anvers, l'arsenal si redouté par Guillaume III. Cette longue ligne de côtes était menaçante pour la sûreté de la Grande-Bretagne ; n'avait-on pas d'ailleurs signé un traité spécial de partage à La Haye? Qu'étaient devenues les stipulations ratifiées par les souverains? On y renonçait comme s'il n'y avait pas eu de traités! L'Angleterre devait-elle renier les avantages d'une riche cession de colonies, ainsi qu'on en était convenu antérieurement? Tels étaient les griefs de Guillaume lîl : ce prince n'aurait pas hésité un moment à se joindre à Lèopold ; mais alors la Grande-Bretagne n'était pas paisible ; les trois

éprouvait de l'acceptation du testament par Louis XIV. Voici le texte d'un de ces manifestes : « D'autant que le roi d'Espagne, Charles II de glorieuse mémoire, étant mort sans enfans, sa sacrée majesté impériale a assuré que la succession des royaumes et provinces du roi défunt appartient légitimement à son auguste maison ; et que le roi très-chrétien désirant avoir la même succession pour le duc d'Anjou, son petit-fils, et alléguant qu'elle lui vient de droit, en vertu d'un certain testament du roi défunt, il s'est d'abord mis en possession de tout Ihéritage, ou monarchie d'Espagne, pour le susdit duc d'Anjou, et s'est emparé à main, armée des provinces des Pays-Bas espagnols et du duché de Milan, et qu'il lient une flotte dans le port de Cadix, toute prête à faire voile, et qu'il a envoyé plusieurs vaisseaux de guerre aux Indes, qui sont soumises à l'Espagne, et que par ce moyen, et plusieurs autres, les royaumes de France et d'Espagne sont siélroi-^ lement unis, qu'il semble qu'ils ne doivent plus être regardés à l'avenir que comme un seul et même royaume, tellement que si on n'y prend garde, il y a bien de l'apparence que sa majesté impériale ne doit plus espérer d'avoir jamais aucune satisfaction de sa prétention; que l'empire romain perJra tous ses droits sur les flefs qui sont en Italie et dans les Pays-Ras espagnols, appelés communément la barrière; et qu'enfin les François et les Espagnols, étant ainsi unis, deviendront en peu de temps si formidables, qu'ils pourraient aisément soumellrQ, toute l'Europe à leur obéissance et empire. » (Manifeste, ann, 1701.)

nationalités, irlandaise, écossaise et anglaise, se manifestaient dan? toute leur énergie, par une lutte d'opinions et de principes. Le parlement était désuni, le roi trouvait une vive opposition à ses plans de politique; malade déjà, tout souffrant avant la vieillesse, Guillaume hésitait un peu devant une guerre qui allait ébranler le monde; il n'était pas affermi à l'intérieur, il craignait des bouleversemens qui pouvaient briser sa couronne * ; reconnu à Ryswick, il ne voulait pa< compromettre sa situation encore si incertaine. L'inconvénient d'une nouvelle dynastie est de créer pour un peuple, vis-à-vis l'étranger surtout, des situations plus vulnérables, et relativement plus faibles; le pouvoir nouveau imprime souvent à un pays toutes ses infirmités personnelles et les besoins de sa propre condition. Guillaume ÏII , avant de se prononcer pour la guerre, voulait successivement en préparer les moyens, en retarder l'accomplissement, jusqu'à ce que la coalition pût être assez forte , assez redoutable pour lutter avec avantage contre Louis XIV ; ce n'était pour lui qu'une question de temps. L'opinion de Marlborough et des whigs était, au reste, pour une guerre décidée , mais parfaitement conduite , de manière à ce qu'on pût présenter au parlement de notables résultats, et réunir les ennemis de Louis XIV dans une vaste ligue.

Les États-Généraux de Hollande étaient parties contractantes dan» le traité de partage, et devaient ainsi, de toute nécessité, faire cause commune avec la Grande-Bretagne. Guillaume III, le vieux stathoufler, avait tout pouvoir sur cette nation de marchands, fièrent glorieuse d'avoir donné un roi à l'Angleterre : il y avait d'ailleurs dans ces riches banquiers d'Amsterdam, de La Haye, de Rotterdam et de Nimègue un sentiment de probité politique qui se soulevait contre le manque de foi des négociateurs de France ; Louis XIV leur paraissait faillir à ses obligations, en brisant le traité départage qu'il avait ratifié de sa propre volonté^. Cependant les États-Généraux n'osaient pas la guerre encore ; leur prospérité commerciale se rattachait au maintien de la paix. C'était sur la marine hollandaise surtout que s'essayaient les hardis corsaires de Saint-Malo et de Dunkcrque; ils faisaient tant de mal au riche commerce d'Amsterdam , de Rotterdam et de La Haye ! Les États-Généraux étaient

» Dépêches de Tallard, ann. 1700.

* Pamphlets hollandais, ann. 1701.

aussi les banquiers de la coalition, ils en votaient les subsides; ils défonçaient les tonnes de ducats pour payer les troupes auxiliaires, et cela sans proCt réel. Puis, supposez des succès pour les armes de Louis XIV, les terres de la Hollande n'étaient-elles pas les plus immédiatement exposées aux coups du roi de France? Trois journées militaires pouvaient porter les troupes de Louis XIV de Bruxelles à Amsterdam. Ces considérations arrêtaient les États-Généraux; ils étaient bien décidés à la guerre, mais, comme le roi Guillaume, ils voulaient choisir le temps, préparer les moyens, atteindre un grand résultat , ne point se compromettre avant que la coalition ne fût arrêtée et prête à marcher.

Dans tous les mouvemens armés de l'Europe, une puissance avait toujours exercé, depuis le seizième siècle, un rôle de neutralité forte et décisive : j'entends parler de la Suède ; en ce moment elle était sortie de toutes les conditions de cette politique calme et modérée que lui avait imprimée l'école sérieuse de ses publicistcs et de ses hommes d'État au dix-septième siècle. Le jeune roi Charles XII se jetait, avec toute l'énergie de son caractère, dans une guerre d'invasion. Charles XII régnait depuis trois ans sous la régence de son aïeule Hedwige-Éléonore ; il avait quinze ans à peine lors de son avènement, et toute la violence de cette tète se montra lorsque arrachant la couronne à l'archevêque d'Upsal, il la mit sur son jeune front. Charles XII ne fut point l'agresseur dans la lutte qui s'engagea sous sa minorité ; les rois de Pologne et de Danemarck s'unissaient pour arracher le duché de Holstein à la race de Suède ; Charles XII, jeune homme de dix-huit ans, s'était armé pour défendre les droits de son beau-frère. C'était un prince petit de taille, à l'éducation de fer, avec ces habitudes militaires qui lui faisaient appeler les champs de bataille pour lit de repos ; noble descendant de ces Scandinaves, ces terribles north-mans dont les Scaldes chantaient les prouesses, lorsque Harald aux blonds cheveux parcourait les mers du Midi et jetait la terreur dans les pieux monastères du moyen ège '. Le nom de Charles XII, après Nerva, remplit le monde ; il trouvait en France du retentissement au sein de cette noblesse qui courait aux champs de bataille. Le

* J'ai décrit, dans un Mémoire à l'Institut, les ravages des Normands en France. Paris, imprimerie royale, sous ce titre : Essai sur les invasions maritimes des Normands,

cabinet de Versailles avait toujours appelé l'alliance, ou du moins la neutralité de la Suède ; un ambassadeur de France était sous la tente de Charles XII *. Ce fut à l'instigation surtout de Louis XIV que !e roi de Suède se porta depuis en Pologne et au nord de l'Allemagne. L'ambition des Suédois grandissait avec la victoire ; mais telle est la fatale destinée des nations qui sortent de leurs limites naturelles, qu'une réaction agit contre elles et les accable ; elles perdent leur vieille influence, leur antique position, pour ne pas retrouver une grandeur nouvelle. C'est depuis Charles XII que la Suède a compromis ce beau rôle de neutre et d'arbitre qu'elle garda pendant tout le dix-septième siècle. A d'autres époques, lorsque la France vit les conquêtes de Napoléon déborder au delà du Rhin jusqu'à l'Elbe, s'étendre depuis Hambourg jusqu'au bouches du Cattaro, cette France subit plus tard la réaction de l'Europe; elle compromit son antique et noble place, et elle ne l'a pas encore reconquise! Leçon solennelle pour toutes les ambitions qui sortent des limites, et poussent un empire en dehors de sa destinée !

Le plus grand adversaire de Charles XII, le czar Pierre I", entrait aussi dans la lice politique ; c'était le temps des vies royales merveilleuses ; la Gazette de France * avait longuement détaillé les voyages du czar Pierre, son arrivée en Hollande, en Angleterre, où, marin, charpentier, mathématicien, il avait tout vu et travaillé comme un simple ouvrier; Versailles avait déjà raconté mille histoires sur le czar, et l'on a dit que l'irréparable faute de Louis XIV, avait été de ne pas attirer le czar Pierre à Paris, pour ainsi préparer l'alliance avec la Russie. Il est possible que Louis XIV, qui s'était fait des idées si hautes, si compassées de la royauté, n'ait pas donné toute son admiration au czar Pierre abdiquant les attributs et la dignité souveraine pour descendre à l'humble état de manouvrier. C'était ce même sentiment qui portait Louis XIV à repousser tout ce qui n'appartenait pas à la grande école; mais là n'était pas le véritable motif historique; il faut se garder de trop voir les petites causes dans les actions humaines. Les raisons secrètes qui ne permirent pas au cabinet de Ver-

' Il faut grandement se méfier de l'Histoire de Charles XII, telle que la mer- TCillcusc imagination et le prodigieux talent de Voltaire l'a racontée ; il a paru une Vie de Charles XII en suédois, avec les pièces et les justifications qui boule^ ▼ersent un peu la spirituelle création du philosophe deFerney.

* Voyez aussi le Mercure galant, 1701-1702.

saillesde solliciter l'alliance de Pierre I" tenaient à la position particulière de ce cabinet vis-à-vis la Turquie, la Suède et ces puissances hostiles à la Russie. La France était depuis des siècles l'alliée de la Porte et de la cour de Stockholm ; si elle s'était engagée dans des traités avec Pierre P% elle aurait complètement modifié sa position en ce qui touchait ses antiques alliances. La Russie n'avait pas pris encore cet immense développement, cette action politique sur l'Europe, qui la place aujourd'hui au premier rang et en fait l'alliée nécessaire de la France. Louis XIV en était encore aux Vieux traités avec la Porte et la Suède ; il les maintint.

L'électeur de Brandebourg prenait le titre de roi de Prusse ; j'ai raconté la cause religieuse qui poussa le parti protestant à élever son monarque en Allemagne. L'empereur était catholique, et à ces époques où les principes d'un culte avaient une grande influence sur la société , une puissante opinion telle que la réforme devait avoir un représentant. La transaction de Passaw, en donnant une place au protestantisme dans l'Empire, avait préparé la grandeur des électeurs de Brandebourg. Frédéric III avait été le premier de ces électeurs qui passât de l'alliance de la France à celle de l'Empire ; son ambition était de ceindre la couronne, et dans les vieilles coutumes, l'empereur d'Allemagne avait le droit de créer des rois, comme les césars jetaient le sceptre et la pourpre aux princes de Bithynie ou d'Assyrie. Ce fut par le traité militaire de Vienne , du mois de mai 1700 , que l'empereur Léopold reconnut la Prusse comme royaume , et constitua ainsi une royauté en échange d'un secours de dix mille hommes. Plus tard naquit la rivalité permanente des deux souverainetés allemandes; l'une s'étendant toujours au nord et au centre, l'autre cherchant une compensation inévitable en Italie. Frédéric III fut proclamé roi à Kœnigsberg, le 18 janvier 1701 ; il se montra tout fier et tout vaniteux de son titre. Comme Louis XIV, il fonda un ordre de chevalerie ; l'Aigle noir brilla d'or et de diaraans sur la poitrine des rois. L'empereur ne vit pas toute la portée de cette royauté militaire jetée au nord de l'Allemagne; le prince Eugène, habile politique, en aperçut seul le danger: « Il faudroit pendre, dit-il, les ministres qui ont donné un tel conseil à l'empereur '. » Depuis , la monarchie

' Les publicisles hollandais avaient compris toute l'importance de la création d'une royauté prussienne ; plusieurs ditsertalions furent publiées à La Haye et à Amsterdam, 1700-1701.

prussienne s'est élevée à toute la hauteur d'un État de premier ordre. A cette époque , une intime alliance l'unissait à la cour de Vienne , qui en faisait un auxiliaire dévoué aux projets de la ligue européene.

La Pologne, comme la Suède et la Russie, était distraite de la coalition par la guerre fortement engagée contre Charles XII ; l'électeur de Saxe , roi de Pologne depuis la chute du prince de Conti , s'était lié secrètement avec la Russie, et suivait la fortune dePierre I". Le projet du jeune roi de Suède était de placer la couronne sur la tête d'un palatin national ; la race des Sobieski n'était pas éteinte ; la Pologne était toujours prête pour la guerre civile ; cette noblesse nomade n'était à l'aise que dans ses larges plaines ; elle semblait ne sentir sa liberté qu'au jour de ses élections tumultueuses. Le roi de Pologne était dévoué à l'empereur, mais la marche rapide de Charles XII sur Varsovie ne permit pas à l'électeur de Saxe de fournir dessoldatsàla coalition. Louis XlVavait des ressentimens contre l'électeur; il savait que ce prince était l'allié de l'Empire; avec un Sobieski , le roi de France pouvait espérer une diversion favorable à ses armes ; le roi de Pologne était le partisan secret de la coalition : heureusement pour la France, les victoires de Charles XII le réduisaient à l'impuissance d'agir militairement.

Plus au midi de l'Europe , l'habile Viclor-Amédée , duc de Savoie, observait tous les évènemens pour se déterminer selon l'occurrence. Cette maison de Savoie avait un esprit éminemment remarquable ; la gracieuse duchesse qu'elle avait donnée à la France , la flUe que Victor-Amédée donna plus tard à l'Espagne , étaient des perles brillantes dans son diadème. Le duc de Savoie avait fait alliance avec Louis XIV ; le mariage de la jeune duchesse de Bourgogne l'avait consacrée; mais la position de ses États, si fort à la convenance de la France, l'inquiétait ; il savait que tôt ou tard Louis XIV songerait à agrandir son royaume par la Savoie, qui arrondissait si bien la monarchie. La position de Victor-Amédée entre le Milanais et le Dauphiné était dangereuse ; combien de fois les armées de France n'avaient-elles pas occupé Chambéry et Turin! Et cequ'ellesavaient fait si souvent par une conquête passagère, Louis XIV ne pourrait-il pas le renouveler dans le dessein d'une réunion déûnitive? Telle était également la crainte du duc de Lorraine; il s'était allié par un mariage de famille, comme l'avait fait le duc de Savoie; mais Nancy, la ville si parée , si coquette y était pour le moins aussi dans la con-

venance de la France que l'étaient Turin et Chambéry. Ces motifs fesaient pencher les ducs de Savoie et de Lorraine pour la coalition: ils n'osaient point se prononcer ; ils y étaient unis de cœur. Ajoutez à cela les négociations personnelles du prince Eugène auprès de Victor-Amédée , duc de Savoie. Le prince Eugène était tout à la l'ois un habile capitaine et un des diplomates les plus distingués et les plus souples de l'école des dix-septième et dix-huitième siècles. Souvent son action personnelle avait déterminé un neutre à se déclarer pour la coalition. Ses liaisons avec le duc de Savoie étaient connues de l'Europe entière; Eugène voulait le pousser vers la maison d'Autriche, son alliée naturelle *.

Si la France ne pouvait compter sur les ducs de Savoie et de Lorraine , elle avait complètement gagné la Bavière à ses intérêts. La noble maison de Bavière , antique comme Charlemagne , avait alors pour chef Maximilien-Emmanuel , gouverneur des Pays-Bas sous Carlos II ; il avait reconnu Philippe V, et son serment de fidélité l'avait engagé à défendre son nouveau maître qui lui avait confirmé son gouvernement à Bruxelles. Le duc de Bavière , comme la plupart des princes allemands d'alors , n'était pas riche ; 3Iaximilien- Emmanuel recevait un subside de Louis XIV, et avait placé ses Elats nous la protection de la France; son frère, l'électeur de Cologne , *'était également uni au cabinet de Versailles. Il y avait de vieilles rivalités contre la Bavière et l'Empire. Le théâtre de la guerre allait se porter sur les possessions héréditaires; et, chose remarquable, la campagne de 1702 commença tout-à-fait comme la campagne de l'Autriche en 1805 contre Napoléon; Louis XIV ordonna que l'armée de France se portât vers Augsbourg etPassaw pour soutenir son allié *. Ce fut aussi pour défendre l'électeur de Bavière que Napoléon partit à vol d'aigle, et vint refouler les Impériaux jusqu'à Ulm, puisa Austerlilz.

Le roi de Portugal, don Pedro II, se trouvait, par rapporta l'Espagne, dans la même situation que la Lorraine et la Savoie visiii-vis de la France. Il est certain qu'un roi de race bourbonienne »ur le trône de Philippe II , appuyé par les forces de la monarchie

' J'ai eu sous les yeux quelques-unes des dépêches du prince Eugène de Satoie; «lies sont des modèles de diplomatie : ces dépêches étaient copiées par l'ambasiMdeur de France à Turin, et envoyées à sa cour. (Papiers de Torcy.)

* J'ai visité moi-même à Ulm, à Passaw, à Augsbourg , en 1S37, le thcàlre d^

àe Louis XIV , devait tôt ou tard expulser la maison de Bragance de cette longue lisière de territoire qui borde l'Océan. Tel était la • destinée réservée au Portugal ; don Pedro l'avait comprise , et ce ne fut qu'avec une arrière-pensée d'alliance anglaise qu'il salua l'avènement de Philippe V. Tout en ménageant momentanément la France, le roi de Portugal préparait un traité avec l'Angleterre ; il y devait trouver un appui indispensable à sa politique. Le choix de l'alliance anglaise était imposé au Portugal , à moins qu'il ne voulût plus se téJuire qu'à sa colonie du Brésil. Si l'on suit l'histoire de la Péninsule 0:i verra toujours se développer la double nécessité , pour l'Espagne, de rester unie à la France, et pour le Portugal , de se placer sous le protectorat d'e la Grande-Bretagne. La Belgique au nord, la Péninsule au midi , furent toujours les champs de bataille où se rencontrèrent la France et l'Angleterre dans leur rivalité de guerre ou d'influence diplomatique.

Indépendamment des États réguliers et des gouvernemens établis, il était des populations ardentes , séditieuses , que les cabinets contenaient à peine ; les Hongrois , par exemple , avaient repris les armes sous leurs magnats. Le vieux Tékéli avait trouvé de Gers successeurs ; e magnat Frédéric-Léopold Ragotzi sonnait la révolte , et ces métontentemensde toute une noblesse étaient soutenus par les subsides de Louis XIV *. Plus d'un agent secret parcourut la Hongrie pour la soulever contre l'empereur Léopold ; la France fournissait des armes, de la poudre, de bons officiers , car la rébellion des Hongrois faisait une forte diversion au mouvement des armées impériales. De son côté, le cabinet de Vienne couvrait les Pays-Bas, le Milanais et Naples surtout, d'agens secrc:ts, pour remuer les populations contre Philippe V , nouveau roi d'Espagne. Le droit de la guerre allait donc s'appliquer sur la plus vaste échelle ; rien ne serait respecté , ni la puissance souveraine, ni l'obéissance dos sujets. C'était une conflagration s'étendant sur toute l'Europe! L'agrandissement de la maison de

cps campagnes, et j'éprouvai quelque émotion en comparant les temps et Icssoo- Aenirs.

' J'ai trouvé la preuve diplomatique quo la France fournissait aux révoltés liongrois un subside de 3,CC0 pisloles par mois. C'était par Venise que la remise se faisait; le sieur de Vcrville était l'agent secret de Louis XIV auprès des Hongrois.

Bourbon réreillait des inquiétudes ; on reportait sur Louis XIV les craintes qu'à une autre époque Charles-Quint avait excitées. Toutes les fois qu'en Europe il s'est élevé un pouvoir avec une pensée de domination absolue et de monarchie universelle, il s'est fait une réaction naturelle contre lui : on le subit tant qu'il a la force ; mais qu'il éprouve un échec , chaque peuple revient à sa propre nationalité !

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