LE CARDINAL DE FLEURY
Et, maintenant que nous aVbns peint le roi, nous jetterons un regard rapide sur les événements.
Le duc de Pourbon Condé obtint, par l'entremise de Fleury *, la place de premier ministre, laissée vacante par la mort du duc d'Orléans. L'abbé Fleury avait refusé pour lui-même cet honneur ; mais, en homme prudent et habile, il assistait à toutes les entrevues du duc avec le jeune roi. Par ce moyen, il exerçait une influence sur le pouvoir et s'initiait sans bruij aux affaires de l'État.
* Une lettre de Pàris-Duverney â madame de Châteauroux explique autrement les faits. Cette lettre est trop peu connue pour que nous nous dipensions de la citer:
c Je courus chez M. le duc de Bourbon le prévenir de la mort du duc d'Orléans, il me chargea d'aller chez le secrétaire d'État faire dresser la patente de premier ministre, et lui se rendit chez le roi auquel il en fit la demande. Le jeune roi consulta d'un regard ce vieillard ambitieux. M. le duc le fixant à son tour, il n'osa pas faire un signe d'improbation, et le fils du gfra nd Condé fut le maître du royaume à l'instant où le Régent expira. »
Le nouveau ministre avait terni l'honneur de sa maison par des jeux de bourse durant le règne du système de Law. Avec l'air important, fier et sombre, il était tout entier sous l'empire de sa maîtresse, la marquise de Prie, qui était tout entière sous l'empire des convoitises.
Malgré une insurrection qui avait éclaté en 1716, à propos de quelques mesures fiscales, les protestants avaient été traités avec douceur par le Régent. Le premier acte du ministre fut d'établir contre eux des lois pénales plus sévères et plus oppressives encore que celles de Louis XIV lui-même. La Hollande intervint en leur faveur, et ces lois de violence furent modifiées, mais l'effet n'en resta pas moins déplorable. Pâris-Duverney, un célèbre financier, fut appelé à gouverner les revenus de l'État qui ne refleurirent point entre ses mains. Madame de Prie disposait de toutes les places en faveur de ses créatures. Une querelle privée s'étant élevée entre elle et le secrétaire d'État Le Blanc, on vit alors tout ce que peut, sous un ministre dominé, une vengeance de femme. Le Blanc fut poursuivi et détenu à la Bastille, même après que son acquittement eût été prononcé par les juges.
Le duc de Bourbon, voulant se concilier les bonnes grâces du roi, recevait magnifiquement toute la cour à Chantilly ; mais les manières du jeune roi restaient froides et ses rapports avec le ministre taciturne. L'attention publique commençait à se porter sur le mariage de Louis : unir l'enfante d'Espagne, une enfant de six ans, au roi de France qui en avait maintenant quinze, semblait peu raisonnable, même pour un mariage de raison. La situation malheureuse et faible de la cour d'Espagne l'exposait à toutes les insultes : on renvoya l'infante et le duc de Bourbon, afin d'avoir sous la main une jeune reine qui lui fût attachée par les liens de la reconnaissance, on maria Louis XV à Marie Leczinska, fille d'un prince sans Etat. La cour d'Espagne témoigna le plus vif ressentiment, et renvoya de son
côté la fille du Régent qui avait contracté mariage avec l'infant don Carlos.
La grande plaie de la France, plaie incurable, était le désordre des finances. Le mal se faisait plus que jamais sentir. Les frères Paris, à bout d'expédients, firent rendre un édit par lequel une taxe d'un quinzième était imposée sur .tout le revenu net. Les classes privilégiées elles-mêmes n'en étaient point exemptées. La noblesse, le clergé, les parlements, réclamèrent contre cette mesure d'un bout à l'autre du royaume ; mais le roi tint un lit de justice et redit fut enregistré.
A tous les maux dont, souffrait le pays s'ajouta la famine. La pluie avait empêché les blés de mûrir ; le pain fut un objet de luxe. Le premier ministre n'en devint que plus impopulaire ; car les nations qui abdiquent leur liberté exigent du moins que l'État se fasse leur Providence. Le mécontentement éclata surtout contre madame de Prie, dont les fastueuses frivolités contrastaient avec la misère publique *. Le ministre et sa maîtresse intriguèrent alors contre Fleury qu'ils accusaient de leur aliéner le cœur du roi. Ils tentèrent de se débarrasser de lui en l'écartant des conseils. La jeune reine, que la reconnaissance engageait dans leur coterie, fut l'instrument dont ils se servirent pour arriver à leurs fins. Elle persuada un jour au roi de recevoir le ministre dans son appartement pour y traiter des affaires de l'État. Fleury qui ne se doutait de rien, les attendait candidement dans la salle où avait lieu d'ordinaire leurs entrevues. L'archevêque de Fréjus finit par comprendre qu'il était joué : il quitte immédiatement la cour et se rend à Issy, dans la maison de
* a Les dépenses inouïes de la marquise de Prie, dit Pâris- Duverney , firent éclater des murmures. J'eus beau lui représenter que les sommes énormes qu'elle retirait de l'accaparement des grains foulaient trop le peuple, qu'on s'indignait hautement de la chère té du pain et qu'on la désignait comme la cause immédiate de cette chêreté, elle n'en tint aucun compte. »
campagne des Sulpiciens, après avoir écrit au roi une lettre dans laquelle il lui annonce l'intention de terminer le reste de ses jours dans des devoirs religieux.
Cette lettre fut un coup de foudre. Le roi, qui avait été élevé dans la dépendance absolue de son précepteur, fut accablé de chagrin.
Il y avait ce jour-là spectacle à la cour : on jouait Britannicus. Le roi et la reine arrivèrent une heure plus tard qu'jà l'ordinaire. Tout le monde s'aperçut que la reine avail pleuré. « Et je me souviens, écrit Voltaire, que lorsque Narcisse prononça ce vers :
Que tardez-vous, seigneur, à la répudier 9
presque toute la salle tourna les yeux sur la reine avec une curiosité plus inquiète que maligne. »
Le roi ordonna au duc de Bourbon de rappeler Fleury. C'était la première fois qu'il disait : « Je veux 1 » Il fallut obéir. Et Fleury rentra. En homme habile, il sut se soustraire à l'éclat d'un triomphe pour mieux s'assurer la victoire. Cette victoire était d'ailleurs écrite sur le front humilié de ses ennemis. On a nommé le jour qui vit échouer la manœuvre du duc de Bourbon et de la marquise, la seconde journée des dupes.
La réconciliation n'était qu'apparente : le caractère altier du duc, sa figure, ses manières n'inspiraient au jeune prince que de la répugnance ; l'état du royaume était d'ailleurs inquiétant. Des émeutes provoquées par la rareté des subsistances s'étaient élevées dans les provinces. Un mouvement éclata à Paris et ne fut réprimé que par la mort des chefs. Le roi s'alarma et la démission du premier ministre fut résolue,
Le 11 juin 1726, le roi partit pour Rambouillet où il avait invité le duc à venir coucher. Prenez garde, avaitil dit, de vous faire attendre. » Le premier ministre, charmé d'un retour apparent d'affection, préparait son
départ, quand il vit entrer Gharost, capitaine des gardes, qui lui présenta, de la part du roi, cette lettre foudroyante : « Je vous ordonne, sous peine de désobéissance de vous rendre à Chantilly et d'y demeurer jusqu'à nouvel ordre. » Charost arrêta donc le premier ministre et le remit entre les mains d'un exempt qui le conduisit à Chantilly, naguère le théâtre de ses pompes et de sa grandeur, aujourd'hui le séjour de son exil. Madame de Prie fut envoyée au fond de la Normandie, où elle mourut bientôt dans les convulsions du désespoir.
La reine recevait en même temps cette lettre sévère « Je vous prie, Madame, et s'il le faut je vous ordonne de faire tout ce quel'évêque de Fréjus vous dira de ma part comme si c'était moi-même. »
Fleury usait de représailles; car on a bien deviné que sa main était derrière cette révolution de palais. Le vieux précepteur apprenait ainsi à son élève cette maxime : dissimuler c'est régner.