LE FOND DU TABLEAU
Cependant le siècle vieillissait ; il avait commencé comme un joyeux fils de famille, qui jette son argent par la fenêtre et son cœur à tout venant. Il rougissait des folie3 de sa jeunesse ; il lui fallait un abri contre le plaisir. Trop rieur encore pour se faire religieux, il aborda la philosophie comme la terre promise: il balaya du pied ses paillettes et ses oripeaux ; la vérité I fut élevée sur l'autel ; elle eut pour temples le théâtre, ! le roman, l'encyclopédie ; elle eut pour grands-prêtres Voltaire, Jean-Jacques, Diderot. Louis XV, qui allait
bientôt mourir, survivait à son règne. II n'était mêmeN plus roi par la grâce de Dieu, puisqu'il avait vu combattre et presque vaincre la religion sans la défendre. La France, que Louis XIV avait si bien réunie pour la mieux dominer, se dispersa en faveur de tous : il ne resta à Louis XV que le Parc aux Cerfs, « l'oreiller de ses débauches, » a dit Chateaubriand. Le peuple, plus que jamais s ouffrant e t jniaérable, commençait à se plaindre en menaçant ; mais Louis XV n'entendait que les chansons de Versailles. Le commerce succombait sous les entraves; les impôts dévoraient l'agriculture ; l'industrie naissante, repoussée, cherchait des pays meilleurs; les courtisans s'abattaient sur la France comme des oiseaux de proie ; l'armée était chassée sur terre. et sur. mer; à l'intrigue, les titres; au génie et au courage, les honneurs de l'exil et de la Bastille; enfin, au dehors, le mépris ; au dedans, le mépris, la misère et l'esclavage : voilà le fond du tableau de ce joli règne, si joyeux et si rose au premier plan. Et que faisaient à Louis XV ce dépérissement de la France et cette agonie de la royauté ? Il allait mourir, et il ne voyait pas plus loin que la mort. « Après moi le déluge ! » disait Louis XV. Ce fut un déluge de sang.
Mais pourquoi s'indigner contre ce règne, irréligieux avec tant d'esprit, prodigue avec tant d'insouciance, débraillé avec tant de grâce, ce joyeux règne couronné de roses fanées et profanées? Le sang de 1793 n'a-t-il pas lavé tout cela : Pourquoi s'armer contre cet enfant prodigue qui jetait si gaiement, si follement et si dédaigneusement son cœur à toutes les voluptés, sa tête à toutes les ivresses, son nom à tous les scandales? Pourquoi combattre sérieusement ces orgies de grands seigneurs ennuyés, de petits poètes insouciants, de grandes dames éperdues, de petits abbés désœuvrés ? C'est que la France, courbée sous le joug et sous la débauche, serait tombée ivre aux pieds des étrangers, si ses enfants les plus obscurs, ceux qu'elle avait épuisés par l'esclavage et par la misère, ne se fussent levés un
jour d'indignation pour la sauver- de la main égarée des rois et du pied flétrissant des ennemis.
Avant la France, d'ailleurs, cette royauté de femmes et de courtisans serait tombée d'elle-même devant le peuple, si le peuple fatigué n'eût, aux clameurs des philosophes, levé son épaule d'Atlas, pour lui donner le dernier coup. Insultée par les nations voisines, tremblante devant la France qu'elle avait ruinée, sa dernière heure était venue : la liberté frappait à la porte du Louvre. « N'ouvrez pas! » disait cette royauté caduque, endormie dans la volupté. Mais la liberté brisait la porte ; mais la liberté, renversant à son passage toute la cohue des courtisans, jetait sans pitié par les fenêtres le trône de France, qui n'était plus qu'un trône d'impures amours. Blanche de Castille ! ô Marie- Antoinette !
En recueillant la royauté pleine d'orages, Louis XVI en fut le martyr. Il fallait de la force, il eut de la vertu. A quoi bon la vertu dans la tempête, si ce n'est pour bien mourir ?
Louis XVI mourut bien. Mais ce fut là toute sa vie*.
* Son historien, M. le vicomte de Falloux, a voulu prouver le roi dans l'homme. Mais Louis XVI ne sut pas faire le roi. L'historien dit, avec l'éloquence chrétienne : « Il faut le sang d'un juste dans le sacrifice, pour qu'il arrive jusqu'au ciel. Louis XVI était ce juste. » Combien d'autres justes dans la Révolution ont sanctifié le sacrifice I*