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LA SAGESSE DANS LE DESPOTISME

Fleury n'était pas né avec le sentiment de l'art : il se rappelait le repentir de Louis XIV devant les ruineuses merveilles de Versailles, il ne fît pas la fortune des artistes. Des monuments publics commencés depuis longtemps furent démolis, sous prétexte que leur entretien surchargerait encore la dépense publique. Mais la bourgeoisie, initiée au luxe, commençait à encourager ellemême les artistes ; le goût de l'ameublement enrichissait les intérieurs les plus simples, le tiers-état se faisait peindre, l'artisan achetait des gravures. Jamais la France ne vit pareille pléiade de portraitistes et de peintres de genre; nos meilleurs graveurs sont de celte époque féconde. Combien dj chefs-d'œuvre en témoignent! L'art est impérissable ; mais pourtant le grand art ne vit que s'il est encouragé, quel que soit le gouvernement : Périclès, Alexandre, Léon X, Louis XIV.

Sous sa douceur apparente, le cardinal de Fleury régna despotiquement, comme Richelieu et Louis XIV; il prit des ministres, mais il imposa toujours sa volonté ; Maurepas, La Vrillère, d'Angevillers, Breteuil, Amelot, Saint-Florentin, Orry d'Aguesseau ne furent que les branches du même arbre nourries à la même idée.

Toutes les personnalités s'effaçaient : d'Àguesseau y perdit presque son caractère ; il avait subi l'exil pour la justice, il devint plus d'une fois injuste pour rester au pouvoir. Orry se consolait de sa servitude envers le cardinal, par sa fierté envers les gens de cour ; il aimait les artistes et les philosophes. Il osa,, le premier, dire au roi que de tous ses ministres, le meilleur était celui qu'on ne voyait jamais au conseil. Le comte de Maurepas avait l'étoffe d'un homme d'État ; mais il sacrifiait tout à l'esprit : il rimait un amphigouri quand il fallait étudier une question. Est-ce la peine d'esquisser la figure des autres ministres ? Ils ne créèrent rien sinon leur néant, donnant raison d'ailleurs à ce mot jde l'un deux, le placide Amelot : « Moins les ministres font parler d'eux, plus la France est heureuse. »

Le cardinal Fleury n'était pénétré que de l'esprit politique, il ne se perdait pas dans les infiniments petits : il avait en médiocre souci les querelles religieuses et philosophiques, il s'élevait assez haut pour ne pas se passionner de ces mille riens qui sont des événements aujourd'hui et qui seront des fantômes demain. Il voyait plus haut et plus loin. L'État, selon la vieille expression, est un navire toujours battu par les vagues ; les passagers s'inquiètent du flux et du reflux, des vaines menaces de la mer, des points noirs de l'horizon. Le capitaine ne prend pas ainsi la fièvre pour rien ; il n'aura d'émotion qu'à l'heure de la tempête. Le cardinal do Fleury no voulut même pas abaisser sa main sur le dud à m^rt des jansénistes et des moîinistes ; il encouragea mîme plutôt qu'il ne calma les inimitiés du grand Conseil et du Parlement, jugeant que plus la rivalité serait ardente, plus on serait chevaleresque pour faire son devoir.

Par malheur, si l'expérience des choses le servait dans son ministère, la vieillesse glaçait toutes ses inspirations. La France marchait toute seule ; car il y a encore une politique dont on ne reconnaît pas assez souvent les grands effets, c'est la politique des ministres qui

se croisent les bras *. Combien de périodes heureuses dans l'histoire, parce que les hommes ont laissé faire ! Dans les phases pacifiques, les nations comme les fleuves se créent un lit naturel. Elles ne débordent que pour féconder leurs rives.

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