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LES TROIS CARDINAUX

Trois cardinaux ont régné en France : — Richelieu, — Mazarin, — Fleury.

Ces trois hommes d'Église ont été trois hommes d'État. Avec moins de génie que les deux premiers, Fleury eut l'art de suffire aux circonstances : sans recourir à la hache comme Richelieu, ni aux intrigues comme Mazarin, il continua d'isoler la royauté, en abaissant la noblesse.

Fleury commençait son administration à l'âge de soixante-treize ans.

Les nouveaux impôts qu'avait levés le duc de Bour-

* Benoit XIV disait pourtant du gouvernement de la France : t La belle machine ! Malgré ses défauts, jamais elle ne se détraque. Elle va toute seule, comme conduite par une main invisible, i Le pape corrigeait cet enthousiasme par cette autre opinion : « 11 n'y arien de mieux que ce que les Français font bien ; mais il n'y a rien de pire que ce qu'ils font mal. » C'était à Benoît XIV que Voltaire dédiait Mahomet ; le pape ripostait spirituellement par des médailles. C'était un homme d'esprit, presque un philosophe, qui croyait que tous les dieux sont bons ; aussi le chevalier de Walpoole inscrivit-il sur le socle de sa statue : c Aimé des protestants comme des papistes »

On sait comment il fut créé pape; il avait dit aux cardinaux: c Voulez-vous un saint ? nommez le cardinal Goth ; voulez-vous un politique ? prenez Aldrovandi ; voulez-vous un homme ? prenez-moi. »

Oui, ce fut un homme; or, dans ce temps-1», c'était bien quelque chose. Voilà pourquoi il fut agréable à Dieu et à l'Église.

bon furent d'abord modérés, puis supprimés entièrement. La cour insultait tout bas à l'excessive économie du ministre ; mais, après tout, cette économie était un bienfait pour les peuples. La vie privée de l'abbé Fleury, celle surtout qu'il avait menée dans sa jeunesse, l'avait accoutumé aune vie dure. «C'était l'homme du monde, dit Saint-Simon, qui se souciait le moins d'avoir. » Sans être avare pour lui-même, il avait appris à se passer de tout, et montra de l'avarice pour l'État.

Son plus grand défaut était l'égoïsme, et on l'a surnommé, non sans raison, le Fontenelle des ministres. Cet égoïsme, joint à une ambition qui se cachait sous un air de douceur et de modestie, le poussa contre les jansénistes. Les querelles religieuses, les plus absurdes de toutes, parce que personne n'y entend rien, déshonorèrent les premières années d'un gouvernement qui, sans cela, eût été empreint de clémence. Le ministre était entré dans cette voie, non par fanatisme, mais par vanité. Saint-Simon, qui va nous manquer, peint dans ses mémoires le portrait de l'abbé Fleury avec des couleurs un peu sombres. « Fleury, dit-il, dont la science, les mœurs ni la religion n'avaient jamais fait le capital de sa vie, avait toujours évité les questions de doctrine. Peu aimé des jésuites et lié avec la meilleure compagnie, il ne s'était pas contraint de blâmer (dans les dernières années du règne de Louis XIV), l'inquisition et la tyrannie qui s'exerçaient sur le jansénisme, et avaient toujours laissé son diocèse en paix. L'idée d'être précepteur du petit-fils du roi lui fit changer de conduite tellement que les derniers mois de son épiscopat à Fréjus ne furent employés qu'à la recherche de la doctrine, des livres et des confesseurs. Il tourmenta jusqu'aux religieuses de son diocèse. »

Une circonstance aigrit encore son zèle. Fleury, qui était un homme d'esprit et . un écrivain élégant, mais un théologien léger, s'engagea imprudemment dans une controverse avec un docteur janséniste, armé de

toutes pièces, le Père Quesnel, et se fit battre. Le Père Quesnel l'accabla dans ses écrits sous un torrent d'érudition,, à laquelle se mêlait un ton d'ironie amère et méprisante : inde irœ. « Fleury, ajoute Saint- Simon, avec son air doux et modeste, était l'homme le plus superbe en dedans, et le plus implacable que j'aie jamais connu. Il ne le pardonna pas au P. Quesnel, et c'est la cause unique qui produisit en Fleury cette fureur jusque-là inouïe, et qui s'est portée aux derniers excès de cruauté et de tyrannie contre les jansénistes et les anticonstitutionnels, « Les anti-constitulionnels, le mot a bien changé de sens, étaient alors les libéraux de l'Église, ceux qui refusaient de reconnaître la bulle ou la constitution du Pape.

L'abbé Fleury, devenu ministre souverain de Louis XV, désirait véhémentement le chapeau de cardinal. Pour acquérir cet honneur, il s'engagea à faire définitivement reconnaître la bulle Unigenitus. A peine fut-il sacré prince de l'Église, que les jésuites et lès sulpiciens vinrent le sommer de tenir sa promesse. Fleury qui n'avait point oublié son peu de succès dans la querelle avec le Père Quesnel, fit volontiers ce qu'on exigeait de lui. Les persécutions recommencèrent. L'abbé Tencin, archevêque d'Embrun, un agent et un singe de l'abbé du Bois, prétendit avoir découvert des doctrines analogues à celles du Père Quesnel, dan3 une lettre pastorale adressée aux fidèles de son diocèse par le vieil évêque de Senez. Fleury, pressé d'agir, convoqua au nom du roi un concile provincial, composé d'un petit nombre d'évêques qu'on savait être les partisans de l'abbé Tencin. Ils condamnèrent les propositions de l'évêque de Senez. Le vieillard refusa de se rétracter, et mourut dans l'indigence, après avoir été chassé de son diocèse, avec tous les prêtres qui adhéraient à ses convictions K

* Fleury, à son lit de mort, dans toute sa puissance de premier ministre, pensa à cet évêque sans pain. Il le trouva grand et s'humilia dans son ambition. C'est la comédie humaine.

Les parlements soutinrent les jansénistes. Us avaient déjà montré leur esprit de résistance, en condamnant les deux bulles venues de Romei Fleury engagea le roi à tenir un lit de justice, et la bulle Unîgenitus fut enregistrée sans aucune modification. Les parlements réclamèrent contre ces enregistrements, qui rendaient leur puissance illusoire. Le roi leur défendit de délibérer désormais sur lés matières ecclésiastiques.

Ainsi se préparait sur un terrain neutre et ténébreux, la guerre des parlements contre la couronne. Si Ton regarde au jansénisme, en lui-même, cette lutte était puérile, et nul ne voudrait aujourd'hui risquer un cheveu pour ces questions obscures de la grâce. Mais, sous l'antagonisme des deux doctrines, il y avait la liberté de conscience, et les parlements s'honorèrenten la défendant.

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