‹ Louis XVChapitre 14 sur 46 · LA CONJURATION DES MARMOUSETS · texte numérisé non relu

LA CONJURATION DES MARMOUSETS

En 1730, Paris faillit avoir sa révolution. Les ducs de Gesvres * et d'Épernon **, — quelques jeunes seigneurs, enfants prodigues de cette cour où le dernier enfant prodigue de la royauté ne voulait pas, quoiqu'il fût roi, se croire sur le trône de France, — se jurèrent mystérieusement, après souper, de renverser le ministère du cardinal de Fleury : ils voulaient que la pourpre romaine se retirât de leur soleil. L'Église tenait trop de place à Versailles ; on regrettait les galantes orgies du Palais-Royal ; en un mot, «on voulait saisir le pou-

* Le fils de celui-là qui disait au maréchal de Villeroy, en pleine compagnie : « Mon père était un porte-balle, mais le vôtre était un marchand de poissons. »

** Fils du duc d'Àntin. « Il était brave au combat, brave au jeu, brave à l'amour. »

voir pour gouverner gaiement. Cette conjuration de courtisans lut, d'ailleurs, conduite avec toute la diplomatie qui fait toujours échouer les révolutions. « Trop de zèle, » disait Talleyrand ; a Trop de finesse, » pouvait-on lui dire.

Le cardinal de Polignac, ambitieux sans emploi, qui avait déjà conduit la conjuration d'Espagne contre le duc d'Orléans, fut le ehef anonyme de la conjuration des Marmousets. Il rédigea un mémoire qui fut remis au roi par les deux jeunes ducs, qui menacèrent ce jour-là de prendre la vie et la France au sérieux. Le jeune roi lui-même se frappa le front et jura qu'il aviserait. Il fit plus. Gomme il trouva le mémoire très sage, il copia lui-même pour prouver aux ducs de Gesvres et d'Épernon qu'il était résolu de s'affranchir de toute tutelle et de gouverner selon son bon plaisir.

Or, voici ce mémoire, mauvais jeu de cardinale cardinal : « Sire, le peuple françois souffre dans la misère « et l'oppression ; il supplie le roi son maître de se mettre « au gouvernail. Les mauvais temps sont, venus pour « la France, il faut la sauver de sa ruine. Les manu- « factures sont désertes; les artistes se réfugient dans « les pays étrangers: si l'on n'y prend garde, il n'y aura « bientôt plus de commerce à Lyon, à Marseille et a à Bordeaux. Law est parti, mais Pagiot est resté. « La moitié du royaume de France est réduite à de- «r mander l'aumône à l'autre moitié. Faites comme a Louis XIV, sire; dites : « L'État, c'est moi ! » Si le a cardinal de Fleury comprenoit bien son devoir, il « seroit le premier à conseiller à Votre Majesté les c Colbert et les Louvois. »

Ce mémoire copié, le roi le plia en quatre et le mit dans la poche de son habit, promettant aux deux jeunes ducs le secret le plus absolu jusqu'à l'heure de l'action. Mais Bachelier, qui était tout à la fois valetde chambre du roi et valet de Police du cardinal de Fleury, fit lire la'nuit suivante au premier ministre la première pièce de conviction de la révolte à la cour. Ce qui surprit

le cardinal, ce ne fut pas le style du mémoire, ce fut l'écriture. Pourquoi le roi, qui n'écrivait jamais, avait-il copié ce libelle contre son premier ministre ?

Bachelier remit le mémoire dans la poche du roi avant qu'il ne fût réveillé ; mais ce jour-là, à son petitlever, le cardinal demanda audience. « Sire, je supplie Votre Majesté de me remetlre tous les mémoires qui vous sont adressés contre mon administration. » Le roi répondit qu'il n'avait pas reçu de mémoire contre le cardinal. Mais celui-ci ayant dit que puisqu'il n'avait plus la confiance du îoi, il allait se retirer à lssy pour ne plus s'occuper que de la direction "de son âme, le roi, effrayé de se voir seul à la tête des affaires, prit le mémoire du cardinal de Polignac dans sa poche, et le remit au cardinal de Fleury. « Mais de qui est ce mémoire ? demanda le cardinal. — Je n'en sais rien, répondit le roi ; je le tiens du duc de Gesvres et du duc d'Éperon. — Et que voulez-vous que je fasse de ces enfants prodigues ? — Je vous les abandonne, » dit le roi ; ce qui n'était pas une parole royale.

Le premier ministre invita les conjurés à dîner et s'amusa de leur frayeur. Il joua la scène d'Auguste : -

Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie ;

mais il mit leur amitié à distance : les ducs de Gesvres et d'Épernon furent exilés, et rie revinrent à la cour qu'après une pénitence de deux années. Mais là ne finit pas la conjuration des Marmousets.

Le cardinal de Polignac, qui ne fut pas exilé, ne songea qu'à mieux combattre le cardinal de Fleury., 11 écrivit un second mémoire d'un nouveau style. C'était une lettre adressée à Henri IV par quatre ivrognes, bons diables à quatre. Elle avait pour titre: La Vérité dans le vin,

« Souffrez-vous, disaient-ils à Henri IV, que votre « cinquième petit-fils laisse renaître des maires du pa- « lais ? Vous aviez deux religions différentes dans votre

« royaume, et lorsque vous l'eûtes conquis, vous vous « résolûtes de les faire vivre en paix ; mais aujourd'hui « que nous n'en avons plus qu'une, il semble qu'on « veut faire tout ce qui est nécessaire pour en établir « deux par ces méchantes disputes théologiques, où les « uns et les autres n'entendront jamais rien.

«Vous vouliez que vos laboureurs pussent mettre « une poule dans leur pot et vivre grassement ; à pré- «sent, on fait en France tout ce qui est nécessaire pour ce la dégraisser. Vous mettiez vos garnisons dans le u pays ennemi : maintenant on les met dans l'intérieur « de vos provinces.

« Vous vous rendiez formidable à toute l'Europe par « votre puissance et par votre courage : on ne se pique « à présent ni de J'un ni de l'autre, on craint la guerre ; « on veut la paix à quelque prix que ce soit. »

Cette lettre, qui avait été remise au loi un jour de chasse, en forme de supplique, courut Paris et faillit donner un proverbe de plus à la France, car on disait alors communément à ceux qui parlaient franc : « Vous parlez comme les quatre ivrognes. »

L'année suivante, la conjuration prit une autre bouche pour dire la vérité. C'était le cardinal de Richelieu qui prenait la parole. Voici ce qu'il disait au duc de Richelieu du haut de son tombeau :

<t Quoi ! ce petit-fils de jardinier (cardinal deFleury) « s'imagine qu'il aura son tombeau comme moi à la « Sorbonne! Quels sont ses titres et quels sont les a miens? J'éteignis la rébellion en France, et je sus « faire respecter le nom de mon maître de l'un à l'au- « trepôle : je pris, en personne, La Rochelle, Pignerol, « et je fis lever le siège de Casai ; j'unis la Pologne « à la Suède pour le profit de mon maître ; je fis atta- « quer lafière maison d'Autriche parle grand Gus- « tave ; je pris la Lorraine et l'Artois, et, par mon « savoir-faire, j'enlevai le Portugal et la Catalogne à « l'Autriche, et fis fleurir le commerce plus qu'aucun « de ceux qui m'ont précédé dans le ministère.

« Qu'a donc fait de pareil, mon cher neveu, votre « cardinal de Fleury, pour avoir sa sépulture près de « moi ? Ce fantôme de ministre compte-t-i! parmi s*es « conquête l'évêché de Fréjus, qu'il a usurpé sur un « homme vivant ? Marquera-t-on parmi ses hauts faits a la prostitution continuelle à laquelle il expose au « parlement l'autorité du roi ? Sera-ce son avarice sor- « dideà récompenser le mérite et les talents ? Parlera- « t-on du commerce transféré par son ignprance aux « Anglois, anciens ennemis naturels de la couronne ? « Et méritera-t-il par ces titres d'être enseveli près de « moi en Sorbonne ?

« Je fus accusé, de mon vivant, de galanterie, je ne

« l'ai point ignoré ; maisje me respectois assez pour

« ne point placer auprès des enfante de mon maître

« celle qu'on accusoit injustement d'être l'objet de ma

+**^~~" * passion, et cependant \e roi, mon maître, n'avoit

/ « pour enfants que des princes. Fleury, au contraire,

/ « a bien l'insolence de donner madame (te Mailly au roi,

f « de favoriser ses amours passagères, et de placer ma-

« dame de Muy, son ancienne maîtresse lorsqu'il étoit

« à Fréjus, auprès des jeunes princesses. Il étoit donc

« réservé à un lel valet de dire à toute l'Europe que

« Louis XV se rendoit incapable de jamaiYgouverner

« lui-même en négligeant de gouverner ?

« Que Ton donne donc à ce prétendu ministre la « sépulture dans l'église de Sorbonne, j'y consens ; « maisje vous ordonne, mon neveu, de faire exhumer « mon corps et de lui accorder le repos au lieu que « vous jugerez convenable, sans le laisser à côté d'un « tel homme.

« Armand, cardinal de Richelieu. »

Le cardinal de Richelieu ne fut pas plus écouté que lesquatres ivrognes ; mais la lettre de Louis XIV à Louis XV, qui fut écrite peu de temps après, inquiéta beaucoup le cardinal de Fleury, parcequ'elle préoccupa

sérieusement le jeune roi, parce qu'elle courut de Versailles à Paris, parce qu'elle fut copiée dans toute la France, parce qu'elle fut imprimée à l'étranger. Louis XIV débutait par reprocher à son petit-fils d'avoir épuisé la France pour sauver l'Angleterre des orages du Nord. « Pourquoi n'avez- vous pas levé l'épéepour « rendre aux Stuarts ce qui appartenait aux Stuarts? « Pourquoi n'avez-vous pas dit à V Angleterre : Retire- " « toi de mon soleil ? » L'heure étoit venue de jeter votre « gant royal à ce pavillon qui menace de tout enva- « hir, et qui est l'effroi $u commerce françois. »

Ce grand roi, tout en s'accusant lui-même d'avoir courbé la tête sous la servitude des papes, des cardinaux et des évoques, conseillait à Louis XV de* ne se plus laisser dominer par les troubles de religion. Il interpelait les princes du sang qui semblaient avoir abdiqué, les hommes de guerre qui ne savaient plus le chemin de la victoire. — Que fais-tu, Villars? Que distu, Vilteroy?— Il interpelait aussi d'Aguesseau; il reprochait à cette grande âme de n'avoir pas secouru le parlement dans ses luttes contre le despotisme inintelligent du cardinal. « Que ferez -vous contre Rome, maintenant que vous n'avez plus la liberté de tout dire ? Maintenant que votre premier président reçoit des remontrances au lieu d'en faire? » *

Ce qui gâtait un peu cette lettre, c'éta it le dernier mot ; car Louis XIV conseillait à Louis XV d'expulser son confesseur et d'en prendre un autre de la main du cardinal de Polignac. Ce conseil démasquait, l'ambitieux qui se cachait dans l'ombre et qui voulait saisir te pouvoir; aussi le premier ministre vit bien d'où partait le'coup. Quoique la lettre de Louis XIV, écrite par le cardinal de Polignac, prit le parti du parlement, le premier ministre négocia avec ta par lement, pour qu'elle fût brûlée par la main du bourreau.

Quand la critique ne tue pas un homme, elle lui dresse un piédestal. Après toutes ces attaques, le cardinal do Fleury parut plus grand et plus inébranlable

que jamais, parce qu'il avait l'art de persuader au roi qu'il ne fallait pas être le roi.

Le cardinal de Fleury dédaignait les pamphlets et n'aimait pas les panégyriques. Il craignait ce qu'il appelait un ministère historique. Il ne dédaignait pas la renommée future ; mais il ne voulait pas que ses contemporains écrivissent sur lui. Il disait que quand il était content de lui, la France entière devait être contente ; mais il aimait le silence et répétait souvent cet apophthegme As Y Imitation : Ama nesciri.

Dans son horreur du bruit, il ne voulait autour de lui pour gouverner que de simples commis ; il craignait les novateurs, disant que toute nouvelle idée renferme une tempête, ne comprenant pas que la tempête forme le torrent qui fertilise. Il croyait que Law avait ruiné la France, Law qui avait été le torrent fécond éparpillant des parcelles d'or là où l'or n'élait jamais venu.

L'historien doit, d'ailleurs, un mot de sympathie à ce ministre qui ne croyait travailler que pour te peuple ; qui lisait l'Évangile plus souvent que Machiavel, et qui disait que les vrais soldais sont ceux qui cultivent la terre.

Mais s'il eut raison pour le peuple, il eut tort pour le pouvoir ; car, à force d'éloigner du trône tous les hommes qui, par leur génie, par leur caractère, par leur hardiesse, créaient l'opinion publique en France, l'opinion publique se déplaça et ne prit plus son mot d'ordre à Versailles. Le cardinal de Fleury avait complé sans Voltaire.

Le pouvoir qui ne tient pas d'une main ferme l'opinion publique en France perd bientôt la moitié de ses droits et la moitié de sa force.

On reprochait au cardinal de trop laisser aller les choses comme il plaisait à Dieu, la Providence ne s'occupant pas assez de nos affaires temporelles. On lui conseillait de rappeler aux finances Rouillé du Coudray, qui avait sauvé la fortune publique à la mort de Louis XIV, et qui avait eu la gloire de so retirer

pauvre *. Rouillé voulait réformer dans les finances la manière de percevoir l'impôt par la suppression des fermiers généraux ; mais le cardinal disait que c'étaient les colonnes de l'État : « Qu'importe s'ils vivent de « rapines, pourvu qu'ils viennent au secouas du trésor « public 1 Grâce à eux, l'Etat n'aura jamais de ces jours « de pauvreté qui perdent les empires. »

Le maréchal de Noailles, beaucoup trop décrié, pouvait aussi servir l'État, parce qu'il avait des idées et qu'il aimait les réformes ; mais il fut tenu à l'écart, sous prétexte qu'il avait l'esprit brouillon. Le duc de Saint-Simon ne fut pas mieux accueilli, quoiqu'il eut pu si hautement représenter la France dans une grande ambassade. Massillon, celte dernière éloquence, ne fut pas non plus appelé, parce qu'il comprenait le gouvernement ecclésiastique plus largement que le cardinal de Fleury, mais surtout parce que sa renommée aurait pu faire ombre au premier ministre. Coëtlogon dédaigné, lui qui méritait le bâton de maréchal, se retira au noviciat des jésuites, disant qu'il ne voulait plus voir que le néant du monde. Le marquis de Torcy, N qui savait si bien le défaut de- cuirasse des nations étrangères, aurait pu rendre de grands services, mais le cardinal disait : « Je connais les Colbert ; ils sont a trop hauts : Torcy ne voudrait pas se soumettre « à travailler sous moi. »

C'était, d'ailleurs, prouver une certaine force que de s'isoler ainsi ; de dire en face des parlements, en face

* Le duc de Noailles, travaillant un jour avec lui, lui demanda comment il gouvernait le vin de Champagne ; car Rouillé aimait à boire. « J'en bois volontiers, dit le directeur des finances; mais cela ne va jamais jusqu'au pot-de-vin. » Ce qui était la plus mordante et la plus sprirituelle réponse; car le duc de Noailles, qui ne buvait pis, abusait des potsde vin. 11 y a un autre beau mot de Rouillé. Une compagnie de traitants lui proposant une grande entreprise dans l'intérêt de l'État, lui fit entendre qu'elle partagerait avec lui les bénéfices. t Fort bien, Messieurs ; mais si je partage avec vous, comment pourrai-je vous faire pendre ? »

de la France, en face de l'étranger, en face du roi luimême: L'Etat c'est moi! Le cardinal, confiant en Dieu et confiant en lui, croyait qu'il pouvait à lui seul mener à bonne fin cette œuvre de paix qui devait reposer la France des dernières guerres de Louis XIV; cette œuvre de travail qui devait fertiliser les sillons du laboureur et ouvrir au commerce des voies nouvelles sur terre et sur mer ; cette œuvre de bonne volonté qui devait désarmer les mécontents et encourager ceux qui croyaient encore à l'avenir de la royauté.

Mais, l'esprit public ne descendait plus de Versailles sur Paris.

Qui sait si les Marmousets, —ces Télémaques conduits par Mjnerve-Polignac, — qui voulaient apporter au gouvernement toutes les libertés et tous les héroïsmes de la jeunesse, n'eussent pas ramené l'esprit public vers Louis XV à l'heure où Paris allait gouverner à Versailles? Non. 11 aurait fallu une Jeanne d'Arc armée de la foi en Dieu pour combattre les fils de la Régence, cette mère-patrie de toutes les libertés.

Une Jeanne d'Arc ! Madame de Pompadour venait de naître pour le trône.

Page 1