LA SUCCESSION DE POLOGNE
L'Europe était calme ; mais c'était le calme qui précède l'orage : un éclair parti du Nord mit le feu aux quatre coins de l'horizon politique.
Nous avons aujourd'hui de la peine à nous figurer que de grands Étals comme la Prusse et la Russie, dont les mouvements menacent de rompre l'équilibre de l'Europe tout entière, étaient encore inconnus, disons mieux, n'étaient pas encore nés, il y a deux siècles: « En ce temps-là, dit Voltaire (1726), se formaient
deux puissances dont l'Europe n'avait pas entendu parler avant le siècle. La première était la Russie, que le czar Pierre le Grand avait tirée de la barbarie. Cette puissance ne consistait, avant lui, que dans des déserts immenses et dans un peuple sans loi, sans discipline, sans connaissance, tels que de fout temps ont été les Tartares. Il était si étranger à la France et si peu connu que, lorsqu'en 1 668, Louis XIV avait reçu une ambassade moscovite, on célébra par une médaille cet événement comme l'ambassade des Siamois. La seconde puissance, établie à force d'art et sur des fondements moins vastes, était la Prusse. Ses forces se préparaient et ne se développaient pas encore. »
De ces deux États, l'un va entrer en scène, l'autre y entrera tout à l'heure.
La mort d'Auguste II, électeur de Saxe et roi de Po-. logne, réveilla les ambitions sommeillantes. Stanislas Leczinski, que Charles XII avait fait un instant roi de Pologne, s'était retiré en France. A la mort d'Auguste II, le parti de Stanislas se ranima. L'ex-roi Stanislas alla à Dantzick soutenir son élection : il y fut bientôt assiégé par une armée russe. L'ex-roi venait néanmoins de réunir soixante mille suffrages. La France seule pouvait balancer le poids de l'Allemagne unie avec la Russie ; mais il eût fallu pour cela envoyer des flottes et des soldats ; mais l'Angleterre n'aurait pas vu ces préparatifs sans se déclarer. Montrant la terre et la mer, elle semblait dire à ses voisins : « Cela est à vous, mais ceci est à moi 1 » L'abbé Dubois avait trouvé le gouvernement monté par le Régent au ton de l'Angleterre, et il voulait continuer sa politique. Il se forma pourtant à la cour de France un parti de la guerre ; ce parti était vieux : il avait à sa tête un octogénaire, le maréchal de Villars. Mais qui n'était vieux alors? On faisait, d'ailleurs, valoir la raison du sentiment, toujours si puissante chez une nation où les femmes ont de l'esprit. Les Français pouvaient-ils se dispenser de soutenir le beau-père du roi de France? Villars
disait non. C'était un ton à la cour que d'accuser le gouvernement économe et timide du vieux prêtre. Fleury hésitait; on l'entraîna. Comme toutes les résolutions faibles et forcées, la sienne fut malheureuse. Il n'eut réellement le courage d'enl reprendre ni la paix ni la guerre. Il envoya trois millions et quinze cents hommes contre cinquante mille Russes. C'était assez pour s'épargner la honte d'abandonner tout à fait le roi Stanislas; ce n'était pas assez pour le secourir. L'officier qui commandait cette poignée d'hommes ne crut pas que la commission fût sérieuse ; il jugea, quand il fut près de Dantzick, qu'il sacrifierait sans fruit ses soldats. Et il alla relâchera Copenhague. Un Français qui se trouvait là par hasard à l'arrivée de nos troupes, le comte de Plélo, ambassadeur de Louis XV en Danemark rougit, pour la France, se mit à la tête de nos troupes et se fit tuer. Il avait écrit, en s'embarquant, à un de ses secrétaires une lettre ; qui finissait par ces mots : Je suis sûr que je n'en reviendrait pas ; je vous recommande ma femme et mes enfants. »
La tête du roi Stanislas fut mise à prix par les généraux russes : obligé de se déguiser en matelot, il Réchappa qu'à travers une mer orageuse et mille dangers. Il était venu chercher un trône, il y trouvait un naufrage.
La France maintenant était engagée : il fallait venger la défaite. La question était de savoir par -où entamer la guerre. Le grand éloignement ne permettait pas qu'on se portât sur les Russes; la Pologne, ou du moins le roi qui aspirait à la gouverner, éprouva ce qu'a de triste ce mot célèbre : « Dieu est si haut et la France est si loin ! » La France s'unit avec l'Espagne et la Sardaigne. « Ces trois puissances, dit Voltaire, avaient des intérêts divers, mais un butcommun : affaiblir l'Autriche. » C'est, en effet, pour frapper l'Autriche que nos troupes prirent le chemin de l'Italie.
Ni le prince Eugène, ni Villars, qui s'étaient rencontrés sur d'autres champs de bataille, ne firent plus rien qui fût digne de leur réputation. Ces vieilles et
glorieuses épées étaient rouillées par la rouille des ans. L'honneur des armes françaises se soutint pourtant sous un général décrépit. Nos troupes, agissant deconceit avec le roi de Sardaigne, qui commandait lui-même ses forces, envahirent presque tout le Milanais • Crémone fut prise. Fleury avait besoin d'un succès pour se relever : il en profita, en se pressant de traiter pour la paix.
Ce que personne n'attendait. c'e3t que la Lorraine dût être' pour la France le fruit de celte guerre. Un traité de paix la lui donna. Stanislas renonçait au royaume « qu'il avait eu deux fois et qu'on n'avait pu lui conserver. » Il reçut en dédommagement la Lorraine qui, à sa mort, devait passer à la France. 11 gardait le* titre de roi — l'ombre du rêve de sa vie.