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LE MINISTÈRE DES FEMMES

Louis XV était un caractère qui avait besoin d'être dominé ; quand il n'eut plus de maître, il se donna des maîtresses.

Quoique l'amour eûl été étranger à l'union du roi de France avec la fille d'un roi détrôné, Louis se montra d'abord le plus exemplaire des hommes. Six ans après

son mariage, il avait encore l'habitude, lorsqu'on lui vantait à dessein, la beauté d'une femme, de répondre par cette question délicate : « Est-elle plus belle que la reine ? La reine n'était pas belle, mais il la voyait belle.

Louis n'avait pourtant point attendu la mort du cardinal pour oublier ses habitudes régulières. Peutêtre la froide et monotone majesté de cette cour, gouvernée par un prêtre octogénaire, avait-elle semé l'ennui dans le cœur du roi ? D'un autre côté, la reine avait cette beauté s^ns éclat, qui exprime la douceur du caractère et la pureté des mœurs bien plus que le charme et la jeunesse du cœur. Timide, elle n'avait, d'ailleurs, pas su s'emparer d'un esprit faible qui cherchait au milieu de la toute-puissance un peu de servitude dans l'amour.

Deux soeurs attirèrent en même temps son attention : c'était Mademoiselle de Mailly, fille aînée de la maison de Nesles, et madame de Vintimille, qui mourut en couches. Le cardinal, qui connaissait le caractère de ces deux femmes, ferma les yeux sur une double intrigue dont il prévoyait le dénoûment. Mais dans la même famille était une troisième sœur, qui avait épousé, en 1734, le marquis de la Tournelle. Veuve à l'âge de vingt-trois*ans, elle avait cette beauté qui s'impose ; son esprit était aimable et vif, son caractère ambitieux. Elle avait pour ami Paris- Duyerney, qui avait été chargé de liquider les dettes de l'État, iorsde la chute de Law. C'était lui qui, sous le ministère du duc de Bourbon, avait arrangé le mariage du roi avec Marie Leczinska. Sa destinée était de donner des femmes à Louis XV. Il avait dans son château de Plaisance, près de Vincennes, des serres chaudes, plus belles que celles du roi, dans lesquelles mûrissait tout un'été artificiel. Le roi l'ayant appris, lui fit dire qu'il irait voir ces fameuses serres. Enfin courtisan, Pâris- Duverney rassembla chez lui, le jour où Louis devait y venir, tout ce que la cour offrait de plus agréable ; il

n'oublia point la marquise de la Tournelle. Voici le billet d'invitàlion :

« Madame, le roi vient à Plaisance voir mes serres chaudes ; je désirerais embellir mon ermitage : vous seule pouvez y contribuer ; choisissez les personnes qui vous conviendront et envoyez-moi la liste. »

La marquise fit les honneurs du château ; elle était en deuil ; ses vêlements noirs relevaient l'éclat de son teint qui était superbe. Le roi fut vaincu et victorieux.

La marquise de la Tournelle écrivait alors :

« Je suis d'un sang que l'ambition gouverne. Je « régnerai sur la France ; tous les courtisans seront à « mes pieds, parce que j'aurai su y enchaîner leur sott- « verain. »

Il y avait un seul obstacle. Le cardinal Fleury voulait bien que Louis XV eût une maîtresse qui pût le distraire des affaires, mais il ne voulait point d'une maîtresse qui pût le remplacer dans l'esprit du roi. Quand on apprit au ministre souverain que le roi était l'amant de Madame de la Tournelle, il fut attéré. Dans cette femme ambititieuse, il soupçonnait une rivale.

Pour comprendre la frayeur du vieillard, croyant son règne fini, il faut savoir la domination qu'il exerçait sur son élève. La marquise va nous donner à ce propos quelques détails que revendique l'histoire :

« Une chose que vous ignorez, sans doute, écrivait- « elle à Duverney, c'est la manière dont les conseils se « tiennent. Les ministres ont communiqué leur travail . « au cardinal qui les a ou corrigés ou approuvés. Le roi « préside, on fait les rapports; souvent deux heures. « s'écoulent sans qu'il ait proféré une parole, et l'ap- « probation qu'il donne aux différents actes n'est que a l'effet d'un regard du cardinal. »

Il fallut capituler. La marquise traita d'ailleurs, de puissance à puissance avec le cardinal. Elle proposa elle-même les conditions de paix. Par ce traité, elle

consentit à ne se mêler en rien des affaires de l'État et à ne jamais s'opposer aux mesures que proposerait le ministre. L'abbé Fleury, qui avait d'abord crié au scandale, souscrivit etofin à ce qu'il ne pouvait empêcher. Cette fois, la passion du roi élait sérieuse. La marquise avait donné au^cardinal la promesse de ne point s'entremettre dans les affaires de l'État, mais cette promesse était difflcille à garder pour une âme ardente et flère. L'Europe s'ébranlait; le nom de Charles VI mettait en mouvement toutes les couronnes. Qui fut étonné ? ce fut à coup sûr le cardinal, quand le roi, dans son conseil, proposa de se coaliser avec le roi de Prusse contre la reine de Hongrie, et de faire élire empereur d'Allemagne Charles-Albert, électeur de Bavière. Le ministre combattit avec force ce "projet; M. d'Argenson le seconda, mais, ô surprise ! le roi se montra inébranlable. Le vieillard était trop fin pour ne pas reconnaître qu'une plus douce influence avait traversé la sienne.

Les de Belle- Isle étaient liés avec la duchesse de - Châteauroux: ils lui persuadèrent que le moment était venu où le roi devait sortir de la tutelle du cardinal. Ce conseil plaisait fort à la favorite. Elle fut flattée de celte idée que, si le roi voulait, te France allait reprendre le rang qu'elle avait perdu dans les dernières années du règne de Louis XIV. Sç regardant dans son miroir: «* Il voudra! » s'écria-t-elle.

Il est assez curieux de suivre, pour ainsi dire derrière l'éventail, les événements de ce grand drame historique. La correspondance de madame de Châteauroux nous montre le fil de soie des événements. Il est amusant de l'entendre s'écrier avec tout l'enthousiasme d'une femme qui essaie sa puissance : « Il ne s'agit de pas moins « que de faire un empereur! MM. de Belle-Isle ont « conçu un projet dont la réussite doit les couvrir de « gloire ou les plonger dans la disgrâce la plus coince plète. Néanmoins, je ne pense pas, malgré leur désir « et ma bonne volonté pour eux, qu'ils arrivent à leurs

« fins. Le mentor est trop pacifique pour acquiescer ce à de pareils projets. »

Le mentor résista en effet. « Le conseil d'hier a été « orageux ; le cardinal a boudé ; il a écrit au roi. » Cependant le roi était gouverné par le cœur. <t L'on dit « que le comte de Belle-Isle est nommé envoyé extrace ordinaire à la cour de Prusse, avec le titre de général, ee Des nouvelle se débitent au jeu de la reine. » Et quelques jours ensuite : « .Enfin nous l'emportons pour la ee première fois, l'avis du cardinal n'a pas passé ; la « guerre est décidée. M. le comte de Belle-Isle part « sous trois jours. »

La campagne prit d'abord une tournure favorable aux armées françaises. Madame de Ghâteauroux s'exalte! « Vous entendez, écrit-elle à Duverney, le canon « de la Bastille, le bourdon de Notre-Dame, le caril- « Ion de la Samaritaine; vous pensez bien que tout cela « annonce quelque chose de superbe; mais vous ne pouce vais jamais croire à quel point les armées sont victoee rieuses. Le roi est enchanté, le cardinal est au déses- « poir: car il ne faut pas se dissimuler qu'il espérait « que le comte de Belle-Isle serait perdu. Je suis d'une « joie qui tient de la folie ; il me semble que c'est moi « qui ai gagné ces batailles. »

II est curieux de comparer cet instant d'illusion au rapide désenchantement qui suivit dans cette voie d'aventure les premiers succès des frères Belle-Isle. ee Ah ! « ma sœur, écrit-elle à madame de Flavacourt, quelle « différence du jour où M. de Belle-Isle fut fait maré- « chai de France, au moment présent 1 Sa gloire « rejaillissait sur moi l Aujourd'hui que la victoire Ta <c abandonné, le maître a de l'humeur et tous ceux qui a l'entourent la partagent. En vérité, on est bien em- « barrasse avec le roi ; car il n'est pas difficile de s'aperce cevoir que c'est souvent le dernier qui lui parle qui « a raison. »

Le théâtre change : la guerre est transportée du Danube au Rhin. Sur ces entrefaites, le cardinal décline.

« Le cardinal Fleury est très malade ; il s'est retiré à « Issy après une longue conférence qu'il a eue avec le « roi. »

« Le cardinal est mort ; le roi a déclaré qu'il n'y au- « rait plus de premier ministre et qu'il gouvernerait « lui-même. Sa douleur est déjà^ bien moins grande. « Hier, il ne parlait sans cesse que de son précepteur ; « aujourd'hui, il ne parle plus que du ministre, demain « ce ne sera plus que du cardinal ; puis après il n'y « pensera plus. »

Fleury mort, Louis XV eut un instant l'idée étrange d'être roi. Cette idée lui avait été inspirée par madame de Châteauroux. Mais les circonstances étaient difficiles. « Je suis maintenant au fait du noir qui enveloppait « le monarque ; aujourd'hui ce n'est plus un mystère. « Les nouvelles des armées étaient alarmantes. Le « malheureux Charles VI est à Francfort, je dirais « presque dans la détresse, puisque M. de Noailles a a été obligé de lui faire passer une lettre de crédit. »

Jusqu'ici la France, par une de ces bizarreries politiques dont abonde l'histoire du dix-huitième siècle, s'était engagée dans le grand conflit européen, mais sans déclarer la guerre. On était censé en paix, quoique des milliers de soldats fussent déjà tombés en Bohême devant plus d'une place forte. « Voici donc la guerre « déclarée, s'écrie naïvement la duchesse de Château- « roux. Quelle singulière formule ! Quoi ! depuis si « longtemps on se bat, et nous n'étions pas en guerre ? « Tout Versailles intrigue pour des places à l'armée ; « si cela continue, nous aurons plus d'officiers que de « soldats. »

Les esprits en France s'étaient retournés contre le système d'intervention ; les événements donnaient raison au cardinal : « Combien de fois, avoue madame « de Châteauroux, ai-je entendu blâmer cette guerre, « dans laquelle nous n'avions rien à gagner ; mais, ' « ajoutait-on, il fallait satisfaire l'ambition de M. de « Belle-Isle... M, de Chavigny me disait hier qu'il ne -

a fallait pas se dissimuler que la France allait être dans « la môme position que sous Louis XIV, n'ayant que « l'Espagne pour" elle et toute l'Europe contre elle. »

Ce fut alors que la duchesse de Châteauroux, rêva le rôle d'Agnès Sorel. Elle réveilla l'esprit du roi ; elle lui rappela les pages héroïques de ses ancêtres ; elle le décida à marcher à la tête de ses armées. Elle l'y rejoignit bientôt « brave comme le tonnerre. » Nous la peindrons plus loin dans ce rôle où sa figure s'illumina d'un rayon chevaleresque *. On marcha de la victoire à la défaite ; mais la b'ataille de Fontenoy vint donner une couronne immortelle à Louis XV.

L'épuisement de la France était extrême. Le roi se montrait, depuis quelque temps, décidé à faire la paix. Elle se fit : Louis XV reconnut le droit de succession de Marie-Thérèse à la couronne d'Autriche. La France avait perdu sa marine : le traité d'Aix-la-Chapelle lui rendit du moins ses colonies.

Ainsi finit celte guerre stérile, inique, absurde, dans laquelle la maison de France fit du moins preuve de désintéressement. Louis XV eût pu faire valoir ses droits à l'héritage de Charles VI; il descendait en droite ligne de la branche aînée masculine d'Autriche par les femmes de Louis XIII et de Louis XIV ; il ne réclama rien pour lui-même, disant avec quelque grandeur : « La France et c'est assez ! »

Cette première moitié du règne de Louis XV fut troublée dans les entr' actes par des querelles religieuses. La lutte du clergé et des jansénistes, appuyée par les parlements, se ranima dans la paix. « C'étaient, dit dédaigneusement Voltaire, les insectes sortis du cadavre du molinisme et du jansénisme qui, en bourdonnant dans la ville, piquaient tous les citoyens. »

Le clergé s'avisa de refuser les sacrement de l'Église

* Déjà nous voyons le roi passer la couronne à sa maîtresse. En étudiant les femmes qui ont dominé Louis XV, nous nous retrouverons de plein-pred dans l'histoire. Voilà pourquoi nous avons tenté de peindre plus loin la Dynastie des Cotillons.

aux moribonds regardés comme suspects d'hérésie. Lea parlements réclamèrent contre ces arrêts du pouvoir ecclésiastique, et les cassèrent par d'autres arrêts non moins étranges. Ce fut une lutte sans fin sur le bord de la tombe. Rien n'était plus commun alors que de voir des mourants administrés par ordre 3u parlement : le prêtre en était quitte pour se laver les mains, comme Pilate, en disant : « Ils l'ont voulu ! » Le moment était venu'où le grand vent de la philosophie qui soufflait déjà allait balayer ces nuées d'insectes invisibles dont parle Voltaire, et remuer tous les esprits qui devaient allumer la Révolution.

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