FRÉDÉRIC DE PRUSSE
Depuis la mort de Louis XIV, Pierre le Grand seul avait montré une grande figure ; l'Europe marchait au hasard sans que ses destinées fussent conduites par une main de fer. On vit enfin surgir deux caractères dignes de l'histoire : le roi de Prusse, Frédéric 11 et Marie- Thérèse d'Autriche. Ils ne pouvaient être grands tous les deux et vivre en bons voisins ; la guerre, ce fléau des peuples, est la raison des rois. L'ambition du roi de Prusse, mit l'Europe à feu et à sang. La France pouvait imposer la paix ; mais, par une politique aveugle, elle créa la puissance de la Prusse, en croyant frapper à jamais celle de l'Autriche.
* Lettre du duc d'Aumale à P auteur de cette histoire.
Le roi de Prusse n'était qu'un parvenu parmi les rois de l'Europe. La maison d'Autriche l'appelait son archichambellan ; or, cet arcbi-chambellan était déjà un grand roi avant la lettre. Il n'avait peur de rien, ni de l'opinion ni de la mort. 11 avait tout étudié : philosophie, législation, science, littérature. Soldat comme s'il ne fût pas roi, mais roi doublé d'un soldat. Dépouillé de préjugés, il n'avait pas de cour, n'avait pas de gardes. Il se mettait à table avec un livre à la main, entre un plat de poisson et un plat dé jambon ; il se retrempait dans la vie primitive pour se fortifier et pour donner l'exemple. Il forma sa nation plutôt qu'il ne se forma sur elle. Il eut le grand art de connaître les hommes, parce qu'il se connaissait lui-même. Ses ministres, c'était lui, parce qu'il ne voulait jamais dire son secret; mais il prenait pour ambassadeurs ceux qui savaient « fouiller les secrets dans la poche des rois. » Tout homme lui était bon, mais il ne se servait jamais de ceux qu'il appelait ses « illustres sots ; » ceux-là étaient bons à faire les seigneurs de sa cour. Si ceux qu'il envoyait en ambassade extraordinaire n'avaient pas bien vu ou bien étudié, il prenait incognito et allait lui-même reconnaître le terrain. C'est ainsi qu'au mois d'août 1740, le maréchal de Broglie écriviLà Louis XV qu'on avait reconnu le roi de Prusse à Strasbourg, voyageant sous le nom du comte Dufour. On remarqua que tout était spectacle pour lui. Descendu dans une auberge d'officiers, il dînait à leur table et les accompagnait à la promenade. Leduc de Broglie lui demanda s'il voulait être traité en roi ou en simple voyageur, a Ne me donnez pas d'aide de camp, répondit Frédéric, donnez-moi un ingénieur. » Et avec cet ingénieur il alla méditer sur les fortifications de cette ville, qu'il appelait la clef de la France. Frédéric II a fait des disciples.
Il avait en lui plus du Spartiate que de l'Athénien, mais il avait ses heures de bel esprit. Il peuplait sa cour de philosophes. Voltaire, Maupertuis, d'Arïrens
et les autres. Il croyait à un Dieu, qu'il faisait à son image ; mais il riait si haut du catholicisme, que l'écho de se3 sarcasmes allait jusqu'à Rome. Voltaire se jeta étourdiment dans son amilié, croyant que le philosophe dominerait le monarque ; mais le monarque sacrifiait tout à son ambition. Frédéric savait bien que les grands rois ne sont grands que par les poètes et les artistes ; il avait conquis Voltaire comme on conquiert une province, selon son expression. Quand le jeu fut joué, il le renvoya à ses tragédies, comme avait fait Louis XIV de Racine.
Plus profond politique que Richelieu et Mazarin, il décida qu'il n*y aurait jamais de liberté absolue que pour un seul homme dans son royaume ; cet homme, c'était lui. Aussi n'avait-il aucun souci de la loi. Pour lui, la force c'était la loi. Il aimait la justice contre ses ennemis, mais non conlre lui-même ; il trouvait que tout était mal s'il n'y mettait la main. Il prenait en haute pitié les gouvernemenls d'Angleterre et de France: le premier, esclave de la liberté; le second, soumis aux vaines formules de l'administration. Quand il disait : Je veux, il fallait que ce fût le jour même. Il savait que le monde est aux audacieux, et*que les délicats sont foulés aux pieds. Il marqua sa botte de fer sur les pays conquis, mais il y marqua aussi son caractère.
l'épée d'un roi pacifique
Louis XIV aimait la guerre, Louis XV ne l'aimait point ; il aurait pu laisser l'épée au fourreau ; d'où vient que la moitié de son règne se passa à guerroyer sur terre et sur mer? C'est que les princes les plus pacifiques ne sont pas maîtres de la destinée des peuples,
surtout quand ils obéissent à leur maîtresse, sinon à l'opinion publique.
On compte cinq guerres sous Louis XV, mais la première, la guerre d'Espagne, faite à son oncle, le roi d'Espagne, en 1719, ne peut lui être attribuée, puisque jouait encore à la poupée.
On ne parlera pas non plus du bombardement de Tripoli, en 1728 ; ce n'était qu'un soufflet donné aux corsaires.
La seconde guerre, la guerre contre l'Autriche, fut sérieuse : elle nous donna la Lorraine.
La troisième guerre nous entraîna, victorieux, jusqu'en Italie et jusqu'en Bohême. Elle marque dans l'histoire par la retraite de Prague, qui a été comparée à la retraite des dix mille, par les belles campagnes du maréchal de Saxe, par les glorieuses batailles de Fontenoy, de Raucoux et de Lawfelt, par le siège de Berzoopzom.
La quatrième guerre rappelle la prise hardie de Port-Mahon par le maréchal de Richelieu qui, en Allemagne, disputa la victoire au maréchal d'Estrées.
La dernière ne fut pas glorieuse ; mais elle donna la Corse à la France.
On s'imagine trop volontiers que Louis XV, ayant transformé Versailles en harem, y vivait en sultan dans les voluptueuses paresses de l'esprit. Il faut rendre à César ce qui est à César. Louis XV était souvent le roi, il le fut même jusque-là avec un air de grandeur en face de l'Europe, voulant toujours mettre son épée dans la balance, comme s'il tenait en main les destinées des nations. Il faisait la guerre sans idée de conquête, comme lorsqu'il voulut imposer un empereur en Allemagne.Quelles que fussent les victoires, quellesque fussent les tentatives de paix, la guerre se continuait, selon le mot de Voltaire, parce qu'elle était commencée. Ce fut ainsi qu'on arriva à la bataille de Fontenoy.
Quand Louis XV fit la guerre à l'Angleterre, on n'avait pas encore l'habitude, entre les nations, de se
donner salut de politesse, qui s'appelle « une déclaration de guerre. » On se faisait la guerre sans se la déclarer, mais les deux nations se trouvaient trop civilisées.pour ne pas y mettre plus de cérénomie. Le roi Louis XV de France déclara donc dans les formes la guerre au roi Georges II d'Angleterre, qui la lui déclara à son tour dans le haut style de cour. C'était le 26 avril 1744.
Le roi d'Angleterre entra en lice plus résolument que Louis XV, car on le vit à la bataille de Dettingen chargeante pied et à cheval, tantôt avec l'infanterie, tantôt avec la cavalerie.
La bataille de Dettingen ne vivra pas dans l'histoire, parce qu'elle ne donna la victoire ni aux Français ni aux Anglais, ou plutôt parce que les uns et les autres furent le même jour victorieux et vaincus.
On put dire, en France comme en Angleterre, les paroles de T?ériclès, après la défaite de la jeunesse d'Athènes : « L'année a perdu son printemps. » Les officiers des gardes de Louis XV virent cinquante d'entre eux tomber aux pieds des chevaux pour ne plus se relever. Vingt-sept officiers de la maison du roi à cheval périrent, et soixante-six furent blessés dangereusement, entre autres: le comte d'Eu, le comte d'Harcourt, le comte de Beuvron, le duc de Boufflers, le comte de La Mothe-Houdancourt, le marquis de Gon'aut. Le duc de Rochechouart combattait encore tout sanglant avec deux horribles blessures. Il finit par être tué sur place, ainsi que le marquis de Sabran, le comte d'Estrades, le marquis de Fleury, le comte de Rostaing.
Le duc de Boufflers survécut à ses blessures, mais il avait près de lui un enfant, lo comte de Boufflers, qui avait voulu à tout prix le baptême du feu. A peine âgé de onze ans, le jeune héros eut la jambe cassée par un boulet de canon ; il eut la noble fierté de sa blessure: il se fitr couper la jambe sans sourciller, il mourut stoïquement.
Jamais on ne s'était montré plus héroïque : le duc de Chartres, le prince de Clermont, le duc de Penlhièvre, tous les grands noms ; Puy-Ségur, Biron, Richelieu, Luxembourg. Jamais on avait prouvé plus de grandeur d'âme qu'en se nommant Noailles ou Cumberland.
Le roi d'Angleterre vit un pareil carnage parmi ses gentilshommes. Il combattit avec son fils le duc de Cumberland, qui fut blessé à ses côtés. On porta le fils du roi sous une tente pour le panser. Il vit en passant un pauvre mousquetaire blessé plus dangereusement que lui. On manquait de chirurgiens ; un se présente enfin. « Commencez, dit le prince, par cet officier français ! »
Pourquoi les Anglais et les Français se tuèrent-ils cinq mille hommes sans avoir raison les uns des autres ? Les Français, dit Voltaire, firent avorter la victoire « par cette ardeur précipitée et cette indiscipline qui leur avaient fait perdre autrefois les batailles de Poitiers, de Crécy, d'Azincourt. » Le général anglais « disait : Lés Français ont fait une faute, mais nous en avons fait deux. La faute des Français, c'est de n'avoir pas su attendre : les nôtres ont été de nous jeter dans la gueule du loup et de n'avoir pas cru à la victoire quand nous la tenions. »
Quand on apprit à Louis XV que le roi d'Angleterre et son fils s'étaient illustrés à cette bataille, il regretta d'être resté à Versailles. Il pensa à Louis XIV en Flandre et sur le Rhin ; il se sentit diminuer de toute la grandeur que le roi d'Angleterre venait d'acquérir. « Et moi aussi, j'ai une épée ! » dit-il. 11 résolut de partir pour la guerre, mais il ne devait pas combattre comme Georges II, « à pied et à cheval. » Il était de ceux que l'étiquette attache au rivage. A Fontenoy, pourtant, il se jeta dans la mêlée : il n'avait pas peur de la mort, il avait plutôt peur delà poussière du champ de bataille.