LE SIEGE DE PRAGUE
On donnera ici le tableau rapide d'un siège et d'une bataille du siège de Prague et de la bataille de Fontenoy, pour peindre la physionomie des guerres du dixhuitième siècle.
On a dit des guerres de la France sous Louis XV, qu'elles étaienUnutiles, ministérielles, injustes et désastreuses. N'est-ce pas l'histoire de toutes les guerres? L'historien aurait dû surtout les appeler dynastiques. Mais voyons le tableau.
En 1733, Louis XV fait la guerre, parce qu'il a épousé la fille de Stanislas. En 1740, Fleury fait la guerre pour démembrer l'Autriche que nous avions fortifiée en 1720. En 1757, on fait la guerre aux Anglais pour le roi de Prusse. Bientôt on fait la guerre contre le roi de Prusse pour défaire l'Autriche. En 1762, sous prétextée donner un coup de main aux Génois, la France
*iO LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE
met la main sur la Corse, sans souci du droit d'un peuple libre.
Tous les philosophes ont décidé que le monde marche vers' un but, mais par quelle route? Qui le conduit? Les uns voient la main de la providence, les autres sentent la main des rois ; ceux-ci marquent l'entraînement de l'opinion, ceux-là ne voient que le dieu hasard ; ces derniers sont peut-être les plus sages: comment croire que la providence pousse l'humanité à ces horribles guerres, même en disant avec Bossuet que ce sont les étapes de la civilisation ? Les rois conduisent le monde, mais qui conduit les rois ? N'obéissent-ils pas en aveugles à l'esprit de domination, à l'esprit de vengeance, à l'esprit de conquête ? Et l'opinion, qui la crée? d'où vient-elle? où va-t-elle? C'est encore une armée indisciplinée, où tout le monde commande. L'opinion ne parle pas à Londres comme à Paris, ni à Paris comme à Berlin, ni à Berlin comme à Rome. Les nationalités sont-elles des entrayes invisibles pour le mouvement humain? la civilisation ne saisira-t-elle son idéal que le jour où il n'y aura plus qu'un seul peuple, le peuple de Dieu? En attendant, soyons le peuple de France.
Pour faire la guerre, il faut des soldats, des généraux et de l'argent. En 1740, on battit monnaie sur le dos du peuple, comme toujours. La France avait des soldats, — la France aura toujours des soldats. — Elle n'avait pas de généraux, aussi créa-t-elle sept maréchaux, comme pour donner plus de force à son armée. Ces sept maréchaux furent le prince d'Yssenghien, le duc de Duras, le marquis de Maillebois, le comte de Belle- Isle, le marquis de Nangis, le duc de Chaulnes, le marquis de Brancas. « On imagina, pour les peindre au naturel, la fable d'une assemblée des Dieux qui se réunissent pour boire du nectar et créer, en s'amusant, des maréchaux de France. Mars et Minerve s'accordèrent à choisir Belle-Isle et Maillebois. Thémis donna son suffrage à Nangis ; mais Yssenghien et Duras fu-
rent créés par Mercure, qui vivement réprimandé par la déesse Pallas, s'excusa en lui assurant que sa nomination avait été faite en dormant. Momus enfin créa maréchal de France le duc de Brancas, pour accorder un bâton au régiment de la calotte. » Cette fable est devenue une page d'histoire.
Le3 maréchaux plus anciens étaient le duc de Brissac — brave comme un grenadier — spirituel comme une mousqueterie .— mots de soldats qui prouvaient que Brissac n'avait peur de rien, pas même des saillies redoutées par toute la cour; le maréchal de Broglie, homme de coup d'œil et homme d'action, mais esprit ombrageux; Luxembourg, Bo ufflers et M irepoix tenaient haut leur épée, mais n'avaient pas la hardiesse de grands capitaines ; ils étaient plus clignes d'aller au feu que d'y conduire une armée.
Le comte de Saxe*, devenu un vrai maréchal de France était alors l'homme de guerre ; il voyait de haut et de loin, il avait foi en lui et il était chez lui sur tous les champs de bataille. Mais les généraux alliés, comme l'électeur de Bavière et le maréchal de Terring, lie commandaient que par droit de naissance ; aussi ne marchaient-ils pas avec la victoire.
Nous avions en France un héros qui avait eu le tort de n'avoir pas à son berceau la fée héraldique, c'était Chevert: celui-là on a'avait pas osé le faire maréchal, mais l'opinion publique lui avait donné le bâton d'or ; il fut de la guerre d'Allemagne, mais il n'eyt pas de commandement ; la noblesse à ses derniers jours veillait aux barrières du Louv re et disait au peuple : Rien de grand ne se fera par toi. Le peuple, résigné, suait sang et or pour le roi bien-aimé.
Ce fut le roi de Prusse qui commença la guerre : il envahit la Silésie, et, quand il eut mis le pied sur sa proie, il déclara la guerre, tandis que les autres puissances belligérantes prenaient le ciel à témoin de la sainteté et de la justice qui leur mettait les armes à la rùaih: La France même ne voulut partir que sous le*
.titre d'alliée : elle s'effaça jusqu'à nommer l'électeur de Bavière commandant en chef de nos troupes.
Le compte de Saxe, le duc de Belle-Isle, ta marquis de Maillebois allèrent menacer l'électorat de Hanovre, pour forcer le roi d'Angleterre à la neutralité ; le grand corps d'armée menaça bien vite les fronlièree de la Bohême. L'armée autrichienne, qui avait voulu défendre la Silésie, rebroussa chemin pour venir défendre l'Autriche en se réunissant au grand-duc qui accourait de la Moravie, C'est une armée de quatre-vingt mille hommes qui va s'opposer aux alliés ; mais l'armée française et bavaroise a déjà passé le Danube. Elle s'empare de la Haute- Autriche et s'avance vers la capitale de la Bohême. Prague est assiégé, Marie- Thérèse s'inquiète pour Vienne ; elle se réfugie en Hongrie ; mais c'était Prague et non Vienne que le maréchal de Belle-Isle , avait indiqué comme place d'armes : c'était là que toutes les forces réunies devaient converger pour se. répandre ensuite partout victorieuses. On tint conseil pour savoir comment on prendrait Prague. On était en plein hiver. On n'avait pas le temps de faire un siège régulier, les soldats français eussent été décimés par le froid et la faim. Le comte de Saxe, le duc de Broglie, Chevert, Mirepoix et Biron décidèrent qu'ils prendraient la place d'emblée, coûte que coule. Tous les généraux n'étaient pas si téméraires ; les plus sages représentaient que le gouverneur de la ville se défendrait à outrance; il avait beaucoup de canons, nous en avions peu ; déjà deux fois la ville avait résisté en d'autres temps, par la résistance héroïque des étudiants. Or, les étudiants y étaient en nombre. Mais comme l'armée ennemie était à trois lieues, on ne pouvait que tenter un coup, quelque périlleux qu'il fût. On se décida pour la nuit à quatre attaques simultanées, dont deux seraient fausses. Ce fut la nuit du 24 au 25 novembre 1741 qu'on tenta l'aventure. Le comte de Saxe passa la Moldaw : c'était passer le Rubicon. Il ne voulait s'arrêter que devant la mort, mais l'Électeur faillit tout empêcher en lui disant de ne
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DES GUERRES DE LOUIS XV Ta
rien faire sans ses ordres : le comte de Saxe passa outre y il fit~avancer ses grenadiers et ses dragons pied à terre, jusque sur le front qu'il devait attaquer. Il avait Ghevert à côté de lui. On plaça les échelles contre la courtune, le tambour battit la marche, Chevert monta le premier avec un grenadier : «Vois-tu, mon brave, la sentinelle va te demander : Qui va là ? tu ne répondras pas, elle tirera sur toi et te manquera, tu te jetteras sur elle : je suis là pour te défendre. » Le fils du maréchal de Broglie voulut être de cette glorieuse aventure* Il suivit le grenadier, décidé à mourir avec lui ou à le venger»
A la même heure, la fausse attaque, commencée par un feu terrible, trompa les assiégés, qui se jetèrent vers le feu. Chevert, avec ses grenadiers, suivi de cinq cents carabiniers, qui brisèrent les portes à coup de hache, repoussa les étudiants, quelque braves qu'ils fussent. Les étudiants s'enfuirent vers la citadelle, ils furent poursuivis, la terreur se répandît dans la ville. Après quatre heures de siège, la capitale de la Bohême était aux Français. Tout le monde avait bien joué sa patrie dans cette brillante surprise, en face de l'armée autrichienne qui dormait ou qui regardait mal. La hardiesse et l'impétuosité firent la victoire. Si on eût perdu quelques heures, les alliés ne prenaient pas Prague et se faisaient prendre par Tannée autrichienne.
L'électeur de Bavière, qui avait été simple spectateur de la vaillance des Français, se montra un homme d'action pour se faire reconnaître roi de Bohême ; il convoqua en toute hâte les États généraux: quatre cents représentants des trois ordres vinrent affirmer sa royauté d'un instant ; les prêtres lui mirent en main, comme pour reconnaître sa force, la vieille épée du roi de Bohême, saint Winceslas. Mais cette heure de joie passa vite, Marie-Thérèse n'était pas femme à se croiser les bras devant ce coup hardi. Comme l'a dit *un historien, elle rappela le grand-duc, qui n'é'ait bon qu'à faire des enfants, et envoya à sa place le prince
Charles de Lorraine, tout en lâchant contre les alliés « toutes ses bêtes féroces, ses hulans, ses Croates et ses pandours, » sous le commandement de cet homme de feu et de sang qui s'appelait Menzel. Menzel avait mis sur son drapeau; « Malheur aux vaincus ! » Il fit beaucoup de mal dans sa guerre débroussailles, il devint la terreur des plus braves.
Le prince de Lorraine ne vainquit pas du premier coup ; il commença par se faire battre à Czaflaw. Ce fut à cette bataille de Czaflaw que le roi de Prusse prouva qu'il avait les troupes les mieux disciplinées de l'Europe ; il avait introduit les mathématiques daos l'art militaire. L'esprit méthodique n'excluait pas chez ses soldats la rapidité, car déjà ils tiraient six coups de fusil en une minute.
Les Français, qui connaissaient la guerre savante, eussent eu plutôt raison des troupes prussiennes que des troupes autrichiennes, qui triomphaient, on peut le dire, par le désordre, hordres de ravageurs, de pillards et d^assassins qui ne procédaient que par surprise. Toutefois, nous triomphâmes à Égra, place forte, que le comte de Saxe emporta héroïquement, et à Sahai, un beau combat donné par de Broglie et Bdle-Isle, où le duc de Chevreuse fut blessé quatre fois.
Mais, c'en était fait de notre marche triomphale, l'heure fatale avait sonné pour nous. Nous avions trop de généraux qui voulaient commander en chef, excepté les meilleurs, le comte de Saxe et Chevert.
Louis XV étudiait vaguement sur la carte les marches et les contre-marches de son armée. Chaque général avait ses amis auprès du roi. Broglie était défendu parles ministres, mais Belle-Isle avait pour avocat la maîtresse du roi . Et tandis que les ministres disaient de la retraite de Broglie sous Prague devant les deux armées autrichiennes, que c'était une retraite plus honorable qu'une bataille gagnée, le roi disait que Broglie aurait mieux- fait de se battre que de battre en retraite.
Belle-Isle s'imagina avoir deux rois pour lui. Quand
il sentit le danger de la situation, il alla trouver Frédéric pour lui rappeler son alliance : « Puisque nous avons commencé la guerre ensemble, nous devons la finir du même coup d'épée. » Mais Frédéric avait remis I'épée au fourreau : il avait pris la Silésie. Il répondit au maréchal avec une brutalité toute primitive: « Pourquoi voulez-vous que je continue la guerre, puisque Marie-Thérèse m'a accordé tout ce que je voulais? » Pourquoi? Belle-Isle fut indigné, mais que pouvait-il dire à un roi qui comprenait ainsi le devoir d'un allié? Pour Frédéric, faire la guerre, c'était faire la conquête. Cependant les Français à leur tour étaient assiégés dans Prague ; il y avait là vingt-deux mille hommes, vingt-deux mille prisonniers de guerre, disait Marie- Thérèse. Mais les Français ne voulaient pas sortir de la ville sans la liberté ; ils avaient devant eux quarante mille Autrichiens et vingt-six mille pandours, mais ils étaient décidés à toutes les horreurs d'un siège plutôt qu'à l'humiliation de subir la loi de l'ennemi. Ils étaient entrés victorieux, ils voulaient sortir la tête haute, se rappelant qu'ils étaient des Français. Et pourtant, ils mangeaient déjà leurs chevaux ; la famine se dressait de toutes parts deyant eux. Us faisaient des sorties désespérées. Ce fut dans une de ces sorties que le comte de Gramont, parant un coup de sabre, eut trois doigts coupés. La plus terrible de ces sorties fut célèbre et porta sa date. Ce fut le 22 août 1742: douze mille hommes avaient voulu être de cette fête de la mort, sous le commandement du duc de Biron. Ce n'était plus le drapeau français, c'était le drapeau rouge, le drapeau du sang. Les troupes autrichiennes vinrent à leur rencontre, mais les Français jetèrent parmi elles l'effroi et la mort ; ils leur prirent une batterie de canons et enclouèrent les autres ; une admirable charge à la baïonnette et à coups de sabre fit un carnage inouï. Le comte de Tessé se fit tuer à la tête des siens, le prince des Deux-Ponts, le duc d'Estrées et le duc de Biron lui-même revinrent avec de glorieuses blessures.
Mais dans Farinée ennemie, combien de généraux et de capitaines qui restèrent sur le champ de bataille. Il ne manqua à la gloire de cette journée que la présence de Belle-Isle, que sa grandeur attachait aux remparts; il observait la bataille de loin, comme s'il se fût trouvé à un tournoi.
Un horrible hiver vint nous frapper dans la famine : plus de pain, plus de bois. On mangea les derniers chevaux. Le maréchal de Maillebois vint enfin à notre secours. Le grand-duc eut peur et nous offrit de sortir, mais Belle- Isle réconforté lui répondit fièrement qu'il avait pris Prague pour y rester. Le grand-duc fit parler tous ses canons : vaine éloquence devant des soldats si déterminés ; aussi, dans la peur de se trouver entre deux feux, il leva le siège pour aller au-devant de Maillebois, qui avait fini, après mille aventures périlleuses, par s'abriter sous Égra. Comme à Versailles, on ne voyait pas de près les dangers de sa marche, on Taccusad'avoir perdu en route le tiers de son armée. Il fut rappelé. Broglie prit sa place, car il avait pu sortir de Prague, mais il était trop tard : tout était perdu, fors l'honneur.
Quand Belle- Isle put se ravitailler à Prague, il reçut l'ordre d'évacuer la ville. C'était un sauve-qui-peut dans l'esprit des alliés, on n'avait plus la foi, on sentait fuir la rive.Belle-Isle voulait plus que jamais s'acharner à sa proie, mais il fut forcé d'obéir, puisqu'on lui disait qu'il ne serait plus secouru. Bien que l'armée ennemie 3e fût éloignée, toute la campagne était parsemée de hulans et de pandours qui, par la neige et le verglas devaient harceler les Français.
Ce fut une admirable retraite. Ils avaient tous bien mérité de la patrie, ces soldats qui souffraient à la fois, . après un long siège, la faim, la soif, le froid et le som r meil. Leur colonne était attaquée en flanc et en queue * par tous ces pillards qui voltigeaient tout autour comme des taons qui suivent le voyageur. On ne perdit ni un canon, ni un drapeau ! On quittait une atmosphère ter-
rible pour s'enfoncer plus avant dans l'hiver. On était parti quatorze mille hommes : quand on arriva à Égra on se compta avec épouvante, on n'était plus que sept mille ! Les pandours et les hulans n'en avaient pas tué un millier dans leurs escarmouches, mais la gelée en avait couché six mille sur la neige. « Nous avons été quarante mille, » dit le maréchal de Belle-Isle en pleurant.