CHEVERT
Toute la France fut en deuil ; on tenta de la consoler par des fleurs de rhétorique, en disant que c'était une retraite plus belle que celle de Xénophon, mais la rhétorique ne console pas les mères. On peindrait mal la douleur de ces pauvres fommes, quand elles apprenaient le martyre de ce3 héroïques soldats. Faut-il rappeler cet horrible détail : Une mère rencontre un des rares grenadiers qui revinrent en France : « Mon fils ! mon fils ! où est mon fils ? — Ah ! le pauvre diable, il s'est endormi sur la neige ; je l'ai piqué de ma baïonnette pour le réveiller, mais il était mort de faim et de froid. »
C'était bien le moins qu'on pût faire pour la gloire du roi bien aimé; mais c'était aussi pour la gloire de la France.
Cependant Chevert était resté à Prague avec six mille hommes, presque tous malades, mais décidés à garder la ville et à mourir dans leur victoire. L'armée autrichienne, qui n'avait pu vaincre ni Broglie avec le corps d'armée de Maillebois, ni Belle-Isle dans sa retraite, revint pour s'emparer de Prague ; elle somma Cbevert de remettre la place et de se constituer prisonnier de guerre. Chevert répondit qu'il ne serait jamais
prisonnier des Autrichiens; il menaça de mettre le feu aux quatre coins de la ville et de faire sauter la citadelle plutôt que de rendre son épéè. On savait que ce n'était pas une vaine menace, on lui accorda de sortir lui et les siens avec les honneurs de la guerre. « Avec Phonneur de la guerre ! » s'écria ce héros.
Marie-Thérèse entra à son tour dans Prague pour se faire couronner.
On avait eu tort de faire la guerre, on avait eu tort de la mal faire. Tout le monde commandait. Si on eût dit alors au comte de Saxe: « Voilà des hommes, de l'argent, des armes, vous allez marcher et vaincre, » il fût allé droit à Vienne. 11 jetait aux quatre vents les ressources de Marie-Thérèse, la guerre ne durait qu'une saison. Quand on est en pays ennemi, ce n'est pas vaincre, si la victoire n'est rapide. « Frappez comme la tempête et comme la foudre, dit Tacite, après quoi vous ferez le beau temps autour de vous. »
Les Français, qui avaient quitté Prague pour Égra, n'avaient pas vu la fin de leur martyre. On ne pouvait plus venir à leur secours. Ils retrouvèrent dans Égra toutes les horreurs de Prague ; on avait mangé les chevaux, on mangea les chiens, les chats et les souris. On eut beau se ruer avec désespoir sur l'ennemi, on ne put traverser la ligne des assiégeants. Et d'ailleurs où serait-on allé ? la prison et la mort partout. Vaincu par la faim, on se soumit, croyant trouver quelque générosité après une défense héroïque. Mais point. Ce fut la seule humiliation de cette première période d'une guerre désastreuse: on désarma les Français, on les chassa devant soi jusque dans les forteresses de la Bohême, sans montrer une seule fois un sentiment de charité: les pandours n'avaient pas encore appris à être des hommes; les soldats français, d'ailleurs, montrèrent jusqu'au bout le mépris de la mort. Pas une plainte, pas une prière, ils subirent la loi des vainqueurs, eux les héros !
L'empereur Charles VII. cet empereur d'un instant,
' surnommé la marionnette des Français, paya cher son rêve : la Bavière était ravagée. Il ne lui restait que ses peintures, ses curiosités, ses joyaux et sa vaisselle. Les vandales avaient pillé jusqu'à la dernière coupe. Son règne n'était plus de ce monde, l'impératrice était maîtresse absolue chez lui. Marie-Thérèse ne voulait pas s'arrêter à la Bavière, l'esprit de conquête avait allumé son cœur, elle était affamée de provinces nouvelles, elle voulait remettre la main sur la Lorraine, elle voulait régner sur l'Alsace et sur la Franche-Comté.
« La guerre, disait Mirabeau, c'est le duel des rois,
mais ce sont les peuples qui tiennent l'épée. On enflamme
•les peuples du sentiment national pour les aveugler
, sur les intérêts dynastiques. » Tout le monde, en 1741,
se demanda en France ce que nous avait fait la maison
d'Autriche pour s'armer encore contre elle. « Ce qu'elle
nous a fait ! s'écria Richelieu à Versailles, après une
pirouette, pouvez-vous le demander? Nous l'avons
dépouillée ?de l'Alsace,de l'Artois, de la Franche-Comté
et de la Lorraine : nous ne pouvons pas lui pardonner
cela*. »
Il faut rendre cette justice au cardinal de Fleury,
* Le cardinal de Fleury fit une réponse plus sérieuse. La voici telle qu'elle fut rédigée aux affaires étrangères :
c Les injures que la maison d'Autriche a osé se permettre dans tous les teras contre la France sont connues de l'histoire. On sait que les alliances de Charles V, qui dominoit en Italie, en Allemagne, en Espagne, dans les Pays-Bas, avoient pour objet le démembrement de la monarchie franco ise. On sait que Montécuculi, sujet de l'empereur, assassina le Dauphin, et que des soldats autrichiens mirent à mort les ambassadeurs françois à la porte Ottomane. Mer ville, ambassadeur de France à Milan, eut la teste tranchée par orJre de l'empereur ; et PAutriche étoit si friande de nos possessions qu'on fit souffrir toutes sortes de mauvois traitements à François I er fait prisonnier, pour lui ravir la plus belle de nos provinces. Les sièges de Metz, de Saint- Dizier et de Marseille, diront à jamais quelle est l'ambitieuse perfidie des Autrichiens. Leur esprit de discorde est évident dans la révolte du connétable de Bourbon, favorisée par Charles- Quint: et qui ne sait que les guerres des huguenots ont été payées et favorisées par ordre de la paix intérieure de la Franco, et que les espagnols
qu'il ne'voulait pas la guerre, et qu'il subissait, pour la première fois, la volonté royale. En effet, que pouvait donner cette guerre à la France ? Il ne prévoyait pas, d'ailleurs, tous les hommes et tous les millions qui partiraient pour l'Allemagne et qui ne reviendraient pas. Il ne croyait pas que celle qu'on appelait alors la Reine de Hongrie tiendrait en échec presque toute l'Europe.
C'est que dans cette femme il y avait lecaractère d'un homme. Elle n'avait alors que vingt-trois ans, mais son esprit avait mûri vile. Quand elle se vit environnée de tant d'ennemis, elle puisa un courage souverain ; elle était trop belle et trop majestueuse pour s'humilier. Elle jura de vaincre et de mourir dans sa grandeur. Dieu secourt les grandes âmes : il sauva Marie-Thérèse* quand tout le monde la croyait perdue. Elle eut le grand art de descendre jusqu'à son peuple et de le faire monter jusqu'à elle. C'était la couronne, mais c'était la nation. Aussi, le jour du danger, tous les soldats criaient: « Nous mourrons pour Marie-Thérèse! » Beaucoup moururent, mais ils furent vengés deux fois.
Qui vengea les soldats français !