LA BATAILLE DE FONTENOY
La bataille de Fontenoy fut comme une fête de cour ,* il y eut là du grandiose, mais de théâtral. Le roi, qui, un an plus tôt, avait voulu que sa maîtresse fût témoin
autrichiens ont mis en jeu tous les ligueurs pour s'emparer de la couronne, et la ravir à son maître légitime, Henri IV?
t Henri IV, Louis Xïll et Louis XIV ont donc opéré le bien de l'État, lorsqu'ils ont voulu réprimer cette maison, dont l'ambition a tant agité l'Europe depuis cinq siècles. Malheur donc à la maison de Bourbon, si jamais elle se départit des principes des plus sages de ses souverains. »
de ses victoires, se fit accompagner cette fois de son fils. Le dauphin avait seize ans à peine ; il était marié depuis trois mois; il ne pouvait s'imaginer que la guerre ne fût pas un plaisir royal. On partit aux beaux jours du mois de mai ; il semblait que tout Versailles fût du voyage. Le maréchal de Saxe attendait à la tête de d'armée, une véritable armée : cent six bataillons et cent soixante-douze escadrons. Le maréchal de Saxe était Thomme de guerre par excellence, par l'altaqu? imprévue comme par la retraite savante; grand général dans le cabinet comme sur le champ de bataille. Malheureusement, pour lui et pour la France, il avait trop aimé les femmes. Richelieu disait qu'il était perdu parce que, dans ce combat de l'amour, il s'était bouché les oreilles quand on avait sonné la retraite.
A son départ pour l'armée, Voltaire le rencontra. <r Comment pourrez-vous faire la campagne étant si malade? — Il ne s'agit pas de vivre, mais de mourir ! » répondit le maréchal. Un mot antique ! Les généraux de Louis XV avaient beau vivre comme des Sybarites, ils savaient mourir comme des Romains.
La France avait alors trois armées : une en Italie, sous les ordres du maréchal de Maillebois, une autre sur les frontières d'Allemagne, commandée par le prince de Conti, enfin la troisième en Flandre, dans un pays*déjà presque tout conquis. Les sept provinces comprirent plus que jamais le danger. Les armées françaises revenaient cette fois pour tout envahir ; aussi résolut-on de réunir toutes les forces et de livrer une grande bataille devant Tournay. Plus de cinquantecinq mille combattants vinrent défier les Français sur leurs routes victorieuses. Le maréchal de Saxe disposa son champ de bataille devant Fontenoy! Le pont de Calonne, sur l'Escaut, était fortifié d'un retranchement armé d'une batterie et défendu par trois bataillons. C'était par là qu'on devait battre en retraite. Le champ de bataille formait un carré long d'une demi-lieue à peine, comme si l'on dût combattre en champ clos. Le
village d'Anthoin comme le village de Fontenoy étaient tout hérissés de canons. On avait pareillement armé le bois de Barri, avec de vaillantes troupes. longtemps victorieuses, attendant de pied ferme, dans le camp retranché, un ennemi déjà très éprouvé. On ne doutait pas du triomphe de la journée, mais on s'exaltait sur la furia francese, on ne tenait pas compte de l'héroïque sangfroid des Anglais.
Quand l'armée vit arriver Louis XV et son fils, elle les salua par des cris de joie. Selon Voltaire, qui n'était pas à la bataille, mais qui a écrit pour ainsi dire sous la dictée du duc de Richelieu, le roi ne montra jamais plus de gaieté que la veille du combat ; il rappela aux généraux toutes les batailles où les rois de France s'étaient montrés. Le cardinal de Fleury avait marqué quelques pages historiques dans l'esprit de son roi : toutes les grandes actions de la dynastie étaient présentes à sa mémoire. Il rappela que, depuis la bataille de Poitiers, aucun roi de France n'avaitcombaltuavec son fils. Il rappela que, depuis saint Louis, aucun n'avait remporté de victoire contre les Anglais. <c Hormis Votre Majesté, » dit Richelieu, qui décidait déji avec sa forfanterie de courtisan des destinées du lendemain.
Le roi, qui ne doutait pas deson étoile, prit cette parole pour de l'argent comptant. Les généraux n'étaient sans doute pas si convaincus, mais ils ne voulurent pas douter de la victoire. Un seul homme manquait à ce conseil de guerre : c'était le maréchal de Saxe ; celui-là n'eût pas ainsi vaincu d'un seul mot les armées ennemies, les Anglais, les Autrichiens, les Hollandais, qui avaient encore avec eux cinq bataillons et seize escadrons hanovriens. Le maréchal de Saxe avait, lui aussi, son conseil de guerre ; mais, à ce conseil de guerre, il n'y avait que lui-même. Il était seul dans sa voiture d'osier, au milieu de ses sentinelles, ne croyant qu'à sa science ou plutôt qu'à ses inspirations. Aussi, le matin, quand le roi s'éveilla, le comte d'Argenson, ministre de la
guerre, ne demanda pas les ordres à Louis XV : il alla les demander au maréchal.
Pour beaucoup de curieux, le soleil levant fut comme le lustre d'un théâtre, les gens de cour entouraient Louis XV et le dauphin ; des groupes innomhrables de gentilshommes, de bourgeois et de paysans, formaient une arrière-garde par delà le roi, les plus agiles étaient montés sur des arbres. Je vous le dis, en vérité, c'était une vraie fêle de Versailles.
On peut encore étudier cette bataille célèbre sur les tableaux et les cartes du temps. Le maréchal de Saxe était dans un camp retranché, il avait tout disposé pour l'attaque, pour la défense et pour la retraite. Il avait déjà mis en axiome ce mot d'aujourd'hui : que « l'artillerie marche avec la victoire. » Mais il faillit trouver des canons plus éloquents que les siens. Les Français repoussèrent trois fois les Anglais devant Fontenoy et deux fois les Hollandais devant Anthoin. Mais le duc de Cumberland était décidé à tout braver; lui aussi, il croyait aux canons. Les vrais duels des nations sont des duels d'artillerie. Foudroyé de face et de flanc, le duc de Cumberland ordonna de marcher avec des canons, quoique le terrain fût escarpé et qu'il fallût franchir un ravin profond.
La bataille fut dès le début héroïque des deux côtés ; le canon de Fontenoy et de la redoute de Barry décimait les Anglais, mais les vivants remplaçaient les morts. Et tous avançaient fièrement ; il est vrai qu'ils avaient à leur tête et au milieu de leurs lignes douze pièces d'artillerie qui parlaient haut. Les officiers des gardes françaises avec leurs meilleurs grenadiers s'élancèrent pour prendre les canons des Anglais, mais ils furent reçus par une mousqueterie qui les coucha par terre. Et les Anglais avançaient toujours. L'infanterie française marcha à leur rencontre avec quatre bataillons de gardes françaises, deux bataillons de gardes suisses, le régiment de Gourten, celui d'Aubeterre et un régiment du roi.
On fut bientôt à cinquante pas de distance. On n'avait pas vu souvent deux grandes nations se saluer d'aussi près avant d'en venir aux mains* De chaque côté les meilleurs soldais, les gentilshommes les plus braves, les capitaines les plus héroïques, tous les grands noms de France : Valentinois, d'Auteroche, Duguesclin, Puy-Ségur, Vaudreuil, Sairtf -Georges, Mézières, Saint- Sauveur, Gramont, Chabanes, Craon, Lamarck, Richelieu, Noailles, Péquiny, d'Estrées, Croissy, Chabrilland, Montesson, Brancas, Jumilhac, Brionne, et combien d'autres !
Du côté des Anglais autant de noms célèbres dans les annales de la guerre ; on ne s'était jamais vu sur le champ de bataille en si belle et si bonne compagnie. On se salua comme à la cour. Il faut laisser ici la parole à Voltaire : «Un régiment des gardes anglaises, celui de Campbell et le Royal- Ecossais étaient les premiers : M. de Campbell était leur lieutenant-général ; le comte d'Albemarle, leur général-major, et M. de Churchill, petit-fils naturel du duc de Marlboroug, leur brigadier. Les officiers anglais saluèrent les Français en ôtant leurs chapeaux. Le comte de Chabanes, le duc de Biron, qui s'étaient avancés et tous les officiers des gardes françaises, leur rendirent le salut. Milord Charles Nay, capitaine aux gardes anglaises, s'écria : « Messieurs des gardes françaises, tirez I » Le comte d'Auteroche, alors lieutenant des grenadiers et depuis capitaine, leur dit à voix haute : « Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers ! tirez vous-mêmes. »
C'était le sourire des gladiateurs.
On souriait, mais c'était sérieux ; au premier feu roulant des Anglais, dix-neuf officiers des gardes, onze officiers suisses, quatorze officiers du régiment de Bourten, le duc de Gramont, MM. de Clisson, de Langez, de Peyre, près de mille hommes ftirent fauchés du coup. Ce fut presque une déroute parmi les Français. Quand ceux qui restaient debout virent les morts devant eux, quand ils jugèrent que la cavalerie ne pouvait arriver
à temps, ils se dispersèrent. Les Anglais avançaient toujours, débordant cette fois Fontenoy et la redoute. M. de Lutteaux se jeta en avant avec le régiment d'Aubeterre, sans s'inquiéter d'une blessure déjà mortelle ; il est frappé deux fois encore,- beaucoup d'officiers et de soldats tombent à ses côtés ; le duc de Biron vient à son tour, il a un cheval tué sous lui. Les Anglais ne s'arrêtaient pas, toujours fermes, toujours fiers.
Le maréchal de Saxe jugea que le péril était grand, il dépêcha au roi le marquis de Meuse, pour lui dire de s'éloigner. « Non ! répondit le roi, je resterai où je suisl »
Le maréchal de Saxe met en œuvre la cavalerie; le comte d'Estrées galope en avant, mais la cavalerie échoue devant ce mur d'airain. Maurice de Saxe donne Fordce à la seconde ligne de cavalerie de couper le feu. Les plus intrépides étaient atteints, on vit tomber du même coup parmi les tués et les blessés, MM. Duguesclin, de Monaco, de Chevrier, de Saint-Georges, d'Aché, de Mézières, de Saint-Sauveur, de Suzi, de Saumery. Rien ne pouvait entamer la colonne anglaise, qui semblait insensible à tout. Le maréchal se demandait si les hommes qui remplaçaient ceux qui tombaient, sortaient de dessous terre. Vainement l'artillerie, l'infanterie, la cavalerie épuisaient leur héroïsme.