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LA DESTINÉE DES BATAILLES

On allait perdre la bataille. Autour du roi on discutait tout ce que faisait le général en chef. Le duc de Richelieu, qui n'était guère considéré que comme un héros de ruelle, se montra à cette heure meilleur général que le maréchal de Saxe. Aide-de-camp du roi, il

8fi LE DIX-HUT1ÈME SIÈCLE

ne commandait pas, mais il bravait le feu. Tout à coup il arriva devant Louis XV, tout couvert de poussière, l'épée à la main. Le maréchal de Noailles lui demanda où on en était et ce qu'il fallait faire. Cet homme qui n'avait jamais étudié, mais qui avait la vive intelligence des choses, répondit que la bataille était gagnée si on voulait l'écouter. On l'écouta ; il demanda quatre canons pour les diriger contre le front de la colonne anglaise: « Pendant que cette artillerie l'ébranlera, nous tomberons tous sur elle comme des fourrageurs. »

Le roi approuve, toute sa maison 3e détache, entraînée par Richelieu. Le duc de Chaulnes va faire pointer les quatre pièces à la rencontre de la colonne, le maréchal de Saxe avait ordonné la retraite; le duc de Richelieu criait partout de charger à bride abattue ; M. de Montesson, qui commandait la Maison du roi, marche le premier; il rallie les gendarmes de Soubise; les chevaux-légers de Chaulnes. Les grenadiers à cheval partent au galop, les mousquetaires se précipitent ; le duc de Biron court pour empêcher la retraite, disant que le roi ne la voulait pas. Le maréchal de Saxe rencontre le duc, il sent une force nouvelle dans les esprits ; il se prend lui-même à espérer ; il retrouve un dernier cri de jeunesse pour électriser ses soldats : il ne faut que quelques minutes pour trouver la victoire là où Ton subissait déjà la défaite. Cette fois l'attaque fut terrible contre celte terrible colonne. Ce furent les carabiniers qui les premiers y pénétrèrent et y jetèrent la mort. Un général anglais, cinq colonels, cinq capitaines aux gardes, des officiers sans nombre mordaient bientôt la poussière. Les anglais furent vaincus, mais sans baisser la tête, avec la fierté de la victoire.

Il faut rendre cette justice à Louis XV qu'il ne fallut pas aller lui annoncer c^tte bonne nouvelle. Il était dans l'action *. Aussi les régiments n'eurent qu'à se

* Comme document pour rire, on donnera ici une lettre écrite par le valet de chambre du maréchal de Saxe. 11 faut voir comme ce témoin passif dit nous à chaque pas en ayant. Un peu plus, il

fetourneF à demi pour crier : Vive le roi ! Ce fut un beau spectacle : on s'embrassait tout en déployant les

intitulerait son récit : Comment j'ai gagné la bataille de Fontenoy*

4 Jamais bataille n'a été gagnée plus complète que celle de Fontenoy. L'ennemi a abandonné ses canons, munitions et équipages. On vient de nous amener deux mille Anglais et Hanovriens blessés, qu'on a trouvés dans les chemins, granges et hameaux. Leur perte va au moins à dix mille hommes. Désordre aflreux ! Cest une belle journée pour la France que celle du 11 mai, et bien glorieuse pour Sa Majesté et pour M. le maréchal de Saxe, que je n'ai pas quitté d'un pas.

t Voilà notre gloire. Voici ce que nous avons risqué : les ennemis attaquèrent d'abord un village et une redoute que nous avions sur notre droite, et où il y avait deux brigades d'infanterie et huit pièces de canon. Les ennemis l'emportèrent après un carnage effroyable ; nous rattaquâmes sans perdre haleine. Le feu et le carnage furent terribles des deux côtés: notre infanterie fut repoussée après un combat de deux heures.

t On fit avancer les première et deuxième ligne de cavalerie qui furent de même repoussées. Enfin Louis XV, qui était présent a fait des miracles pour un roi, jusqu'à rallier ses troupes luimême, leur disant aux uns avec douceur ; c Allons, courage, mes enfants; retournez, je vais me mettre à votre tête. » Et aux autres, le fouet à la main : Vous êtes des misérables d'abandonner vos camarades qu'on égorge 1 »

c Les ennemis avançaient toujours el étaient presque maîtres du champ de bataille. Le roi, suant à grosses gouttes et tout consterné, ainsi que monseigneur le dauphin, dit dans cette circonstance: t Qu'on fasse avancer ma maison. » Et il se retire plus bas *, parce que les boulets venaient jusqu'à ses pieds à chaque instant, et souvent le passaient. Tout semblait être perdu pour nous. Nous marchâmes aux ennemis et nous attaquâmes un bataillon carré de dix à douze mille hommes. Aux première et deuxième charges, nous ne pûmes jamais les* rompre. A la troisième, nous ébranlâmes un peu, sans jamais perdre un pouce de terre. Le feu ennemi nous écrasait ; et on alla dire au roi, dans cette circonstance, que sa maison tenait bon, et que tout irait bien, qu'il nous fallait un peu d'infanterie et quelques pièces de canon. Sur le champ l'officier revint avec une joie extrême. Le roi nous envoya ce que nous demandions. Nous attaquâmes de nouveau ; l'infanterie nous fit un peu de jour. Nous entrâmes dans ce bataillon l'épée à la main, et nous mimes tout en déroute.

« Pour lors, le soldat jeta soi chapeau en l'air et cria : Vive le roi ! la bataille est gagnée l »

• Adorable naïveté de cet historiographe ! Le roi dit qu'on fasse avancer ma maison, et il s'en va !

étendards et les drapeaux percés de balles : joie des vivants piétinant des morts. « Ne criez pas toujours : Vive le roi I disait Louis XV, criezaussi : Vivent les blessés I » ** Des grenadiers apportèrent alors Maurice de Saxe 'vers le roi. « Sire, lui dit-il, j'ai assez vécu. » Le roi l'embrassa. Le maréchal reconnaissait que Richelieu avait sa grande part dans la journée. « Vous voyez, Sire, reprit-il, à quoi tiennent les batailles 1» Le roi se tourna vers le duc de Richelieu : « Je n'oublierai jamais votre belle action, » lui dit-il. « Sire, reprit le maréchal de Saxe, je me reproche une faute ; j'aurais dû mettre une redoute de plus entre les bois de Barry et de Fontenoy, mais je n'ai pas cru qu'il y eût des généraux assez hardis pour se hasarder en pareil chemin. » Ce qui fait le grand général, c'est la hardiesse,, c'est l'imprévu, c'est la surprise. Le duc de Cumberland avait jugé que puisqu'il n'était pas attendu par ce passage il devait coûte que coûte vaincre par là. Mais heureusement que Richelieu eût l'idée de vaincre par un coup de théâtre. Quaijd un grand général comme Maurice de Saxe est sur le point de perdre la bataille, il doit souvent prendre conseil et suivre l'inspiration d'un plus jeune que lui: c'est dans la jeunesse qu'on trouve les lueurs subites du génie.

Cette bataille fut très meurtrière. Les alliés laissèrent plus de sept mille hommes sur le terrain ; six mille Français ne se relevèrent pas, ou ne se relevèrent que pour mourir de leurs blessures. Plus de six cents officiers, frappés en pleine jeunesse, mirent en deuil les plus grandes familles de France et d'Angleterre. Et pourtant à Paris et dans tout le royaume la joie déborda sur le'deuil. Ce fut partout un cri d'allégresse; il semblait qu'on eût gagné le monde, tant cette victoire avait enivré les esprits. Et ce sentiment public a duré à travers les âges ; quiconque était revenu de Fontenoy était un héros, il avait droit de cité partout, c'était à qui lui ferait fête. La couronne de Louis XV en fut redorée à vif.

Quand le roi visita pendant la nuit; avec le dauphin, le champ de bataille jonché de morts, il adressa ces paroles à son ûls : a Méditez sur cet affreux spectacle : apprenez à ne pas vous jouer de la vie de vos sujets, et ne prodiguez pas leur sang dans des guerres injustes. » Excellente leçon à laquelle il ne manquait que l'exemple !

La France, la nation qui vit le plus par l'esprit, a toujours voulu qu'on la payât de cette monnaie d'or et de sang qui s'appelle la gloire héroïque.

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