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LA CONQUÊTE DE LA CORSE

Le dix-huitième siècle vit naître beaucoup d'aventuriers, mais le seul qui réalisa son rêve fut ce gentillâtre allemand qui se fit proclamer roi des Corses. C'était là le rêve de l'impossible. Cet homme sans passé et sans gloire, sans soldats et sans argent, domina par des promesses chimériques ce peuple de républicains. Son histoire est un roman, mais un roman digne d'être enregistré pour prouver, comme on l'a dit, qu'il y a des temps où la tête tourne à la plupart des hommes, puisque la folie de cet aventurier avait gagné toute une nation. C'était le baron Théodore de Neuhoff. Il avait passé sa première jeunesse à courir le monde, il se donna pour un personnage devant le bey de Tunis, il lui conta qu'il était bien en cour en France et en Espagne, il lui montra le néant des royautés européennes, toutes gouvernées par le caprice des femmes ou le hasard des choses : « Ah ! si j'avais la force comme j'ai la volonté ! — Que feriez-vous ? lui demanda le bey.— Je conquerrais le monde. »

En attendant, il lui proposa de lui soumettre la Corse avec un vaisseau de dix canons, quelques milliers

de fusils et de sequins. Le bey fut comme ces préteurs à la petite semaine, qui risquent beaucoup pour gagner beaucoup ; il donna les canons, les fusils et les sequins. Voilà Neuhoff parti. Pourquoi alla-t-il à Livourne vendre son vaisseau au lieu d'aborder en Corse ? C'est qu'il abandonna toute idée de royauté, se contentant de cette haute coquinerie. Il se ravisa bientôt, il écrivit au chef de l'île qu'il convoitait que, si l'on voulait le choisir pour roi, il chasserait les Génois de la Corse, parce qu'il était allié aux grandes puissances de l'Europe. La haine des Génois était si grande là-bas, que sa folle proposition fut accueillie. Le 15 mars 1736, il débarqua au port d'Aleria, vêtu à la turque, coiffé d'un turban en attendait la couronne. Comme s'il eût voulu accentuer cette comédie, ou plutôt pour inspirer plus de confiance dans ses trésors, il jeta au peuple qui criait déjà : « Vive le Roi ! ;> quelques sequins d'or, mais surtout beaucoup de menue monnaie. Il distribua ses fusils, comme s'il fût habitué à diriger des armées. Les Corses furent fiers un instant d'avoir choisi un si grand prince ; il fut élu roi, il nomma des ministres, il composa sa cour, il frappa monnaie à son effigie. Ce beau train de monarque dura huit mois, il fit le magnifique avec peu d'argent, parce qu'il eut l'art de nourrir son peuple d'illusion ; mais quand il vit que la cassette royale était vide, il eut peur d'une révolution. Les Génois avaient mis sa tête à prix, les Corses commençaient à s'apercevoir qu'ils étaient dupes d'un roi d'occasion. II jugea prudent de reprendre la mer, disant tout haut, pour faire une retraite honorable, qu'il allait faire un emprunt à l'étranger. Il alla le plus loin possible, cherchant des alliances parmi les corsaires. Il se réfugia à Amsterdam, où il trouva des gens aussi simples que le bey de Tunis. On commença, il est vrai, par l'emprisonner ; mais ce fut dans sa prison même qu'il regagna des partisans. On lui donna de l'argent et un vaisseau, il retourna vers la Corse, mais il ne devait pas revoir cette terre promise : il échoua à Libourne.

Son rôle était joué, mais il ne se croyait pas au dénouement de sa comédie, il espérait retrouver des comparses à Londres. Il y trouva la prison, la mort et un tombeau on Horace Walpole écrivit cette épitaphe : « Sa fortune lui donna un royaume et lui refusa du pain. »

Grandeur et néant des hommes! La volonté, cette sève divine, les pousse en avant ; mais, comme ce ne sont que des hommes, ils s'arrêtent presque toujours à mi-chemin, quand ils n'ont pas la marque providentielle.

Louis XV, qui donna à la France la Lorraine et la Corse, avait toujours fait la guerre, non comme conquérant, mais comme défenseur du droit européen, du moins il le disait. S'il soumit la Corse, ce ne fut pas pour l'asservir. En 1737, les génois demandèrent à la France de pacifier ces rebelles pour les ramener à eux. Louis XV crut qu'il était beau à lui de rendre la justice ; il envoya aux Corses le comte de Boissieux, armé pour la guerre, mais avec des propositions de paix dictées par la France. Les Corses, qui ne voulaient plus des Génois à aucun prix, répondirent au roi de France par ces belles paroles : « Ri vos ordres souverains nous obligent de nous soumettre à Gênes, eh bien ! buvons à la santé du roi très chrétien ce calice amer, et mourons! »

Le roi de France, qui voulait faire la justice, fit l'iniquité. Sous prétexte d'adoucir le despotisme des Génois, il demanda le désarmement, c'est-à-dire l'abdication de tous les habitants de la Corse. Mais ils ne refusèrent d'être désarmés ; ils répondirent cette fois qu'ils mourraient plutôt que de boire à la santé du roi très chrétien. Ils promirent au comte de Boissieux d'apporter leurs armes devant lui, mais ce fut pour le frapper, lui et sa troupe. Quatre cents Français furent tués ou Messes, le comte de Boissieux fut reconduit à coups de fusils jusqu'à ses vaisseaux. Ce fut un dimanche; aussi les Corses appelèrent-ils cette journée les

Vêpres corsiques. L'affaire devenant toute française, le roi envoya une petite flotte. Cette fois les Corses trouvèrent une alliée dans la tempête ; les vaisseaux furent dispersés ou brisés sur la côte, les soldats échappés au naufrage furent saisis par les Corses, qui les dépouillèrent et les chassèrent tout nus devant eux. Le comte de Boissieux ne survécût pas à ce malheur et à cet affront. Le marquis de Maillebois fut dépêché pour le venger, lui et les siens. Ce fut bientôt fait ; en trois semaines, toute 111e fut domptée. C'était en 1739, la Corse commençait à peine à être francisée, quand la grande guerre de la succession de la maison d'Autriche rendit encore les habitants à eux-mêmes.

Ce fut un jour de joie pour les Corses quand les troupes françaises s'embarquèrent pour des batailles plus terribles et plus vaines. 113 subirent des fortunes diverses jusqu'en 1755 ; c'était la liberté, mais c'était l'anarchie. Enfin Paoli créa un gouvernement dans un pays « qui n'en voulait pas. » Tout eût été bien sous cette main fîère et libérale, si le Pape, la République de Gênes et le roi de France s'en fussent lavé les mains. Enfin, au mois de juillet 1768, le Sénat génois céda tous ses droits sur la Corse à la couronne de France. Le traité fut signé à. Compiègne, par-devant madame de Pompadour, qui se croyait alors xm homme politique, et qui avait voulu que sous son règne la France s'enrichît d'un territoire de plus. « Il restait à savoir, dit Voltaire, si les hommes ont le droit de vendre d'autres hommes. » Grand mot d'un philosophe en faveur des nationalités.

On avait disposé de la Corse sans la permission des citoyens, ils refusèrent de signer au contrat. On commença par parlementer avec Paoli. Ici encore il faut lire Voltaire: « Paoli pouvait s'attendre à des honneurs et à des récompenses ; mais il était chargé du dépôt de la liberté de sa patrie. Il avait devant les yeux le jugement des nations : quel que fût son dessein, il ne voulait pas vendre la sienne ; et quand il l'aurait

voulu, il ne l'aurait pas pu. Les Corses étaient saisis d'un trop violent enthousiasme pour la liberté, et luimême avait redoublé en eux cette passion si naturelle, devenue un devoir sacré. S'il avait tenté seulement de la^ modérer, il aurait risqué sa vie et sa gloire. Cette gloire n'était pas chez lui celle de combattre : il était plus législateur que guerrier ; son courage était dans l'esprit; il dirigeait toutes les opérations militaires. Enfin il eut l'honneur de résister à un roi de France près d'une année. Aucune puissance étrangère ne le secourut. Quelques Anglais seulement, amoureux de cette liberté dont il était le défenseur et dont il allait être la victime, lui envoyèrent de l'argent et des armes ; car les Corses étaient mal armés : ils n'avaient point de fusils à baïonnette ; même quand on leur en fit venir de Londres, la plupart des Corses ne purent s'en servir ; ils préférèrent leurs mousquetons et leurs couteaux ; leur arme principale était leur courage. Ce courage fut si grand que, dans un des combats, vers une rivière nommée le Golo, ils se firent un rempart de leurs morts, pour avoir le temps de charger derrière eux avant de faire une retraite; leurs blessés se mêlèrent parmi les morts pour raffermir le rempart. On trouve partout de la valeur, mais on ne voit de telles actions qua chez les peuples libres. » Malgré tant de valeur, ils furent vaincus. Mais cette défaite est pour eux une victoire éternelle dans le livre sacré des peuples héroïques. Qui se souvient aujourd'hui du comte de Vaux etdu marquis de Marbeuf, qui soumirent ce peuple libre?

Les Corses furent dignes d'êtres Français par leur résistance à le devenir.

Étrange jeu des destinées ! C'est madame de Pompadour qui a voulu la Corse pour la France ; c'est donc eilvi qui a fait de Napoléon un Français. Elle jouait, sans le savoir, le jeu des idées providentielles de Bossuet.

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