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LA DUCHESSE DE CHÀTEÀUROUX

Les Trois Sœurs

Les peintres du temps, Largilière, Raoux, Santerre, Vanloo, Nattier, ont métamorphosé en Hébé, en Vénus et en Daphné toutes tes charmantes figures de la cour de Louis XV, qui semblaient vouloir se montrer encore demi-nues aux siècles futurs, comme par un reste d'habitude. Les plus chastes, entre autres les filles de Louis XV, sont venues jusqu'à nous en divinités de l'Olympe, le sein nu et la jambe à peine voilée de liserons. Mademoiselle de Li Vallière, peinte par Mignard en Diane chasseresse avant d'être peinte en Madeleine repentante, avait donné l'exemple aux belles femmes de la cour. L'art n'y perdit rien, ni l'amour non plus. Le régent et madame de Parabère s'étaient fait peindre par Santerre en Adam et Eve, après la chutte *. Enfin,

* Ce tableau, dont l'esquisse est encore dans la famille de Santerre, se trouve aujourd'hui au palais impérial de Vienne.

Santerre avait dans son atelier tout un Olympe vivant, qui lui servait pour ses Suzannes et ses Betzabées.

Louis XV, véritable artiste de cette école, disait que c'était un crime de lèse-majesté que de trop habiller la nature.

La reine Leczinska elle-même a montré son sein à Naltier pour obéir aux beaux personnages de la cour. Et pourtant elle était plutôt faite pour Dieu que pour le roi. Elle ne trouva pas d'abord, comme Louis XV jeune, Famour dans le mariage. Son véritable époux, ce n'était pas le roi, c'était son confesseur. Elle voulait vivre en Dieu, se détachant de plus en plus des passions humaines. Non-seulement elle n'était jamais là pour donner un conseil dans les affaires du royaume, mais e'est tout au plus si Louis XV la trouvait à l'heure où, déposant sa majesté, il venait à elle pour être son mari. Au lieu de trouver une femme couchée, il trouvait une femme agenouillée. La nuit, si elle ne dormait pas, elle lisait l'Imitation de Jésus-Christ: le malin, avant l'heure, elle se levait pour aller à la messe. Le roi, tout dévot qu'il fut alors, disait que c'était trop de pratiques religieuses.

Ce ne fut pas sans peine qu'on aguerrit le roi avec les femmes. Sa première tentatived'insurrection conjugale ne fut, d'ailleurs, pas heureuse. Il s'était attaqué une nuit, encourant Versailles, avec son capitaine des gardes, M. de Charolais, et quelques autres fous bons à mettre au guet, à l'hôtesse du Cheval rouge, qui cherchait la patrouille pour mettre le holà chez elle. Elle avait une beauté de cabaret dont on parlait à la cour. Le roi la saisit violemment, croyant la conquête facile, pendant que Villeroy s'emparait de la servante; mais la maîtresse et la servante, deux dragons de vertu, menacèrent de crier au voleur I « Comprend-on un pareil état de choses ? dit la cabaretière ; la police est si mal faite, qu'à la porte même du palais on court tous les dangers. » Le roi rit de l'aventure. « Vous l'avez échappé belle, dit-il à la cabaretière, car vous étiez sous les mains du roi. » Il alla lui-même appeler les suisses pour mettre le holà dans le cabaret. Pendant

plusieurs années, toutes les femmes de la cour voulurent, par curiosité, voir celle qui avait résisté au roi. Et comme elles ne pouvaient s'empêcher de rire, tant il paraissait singulier qu'on eût de la vertu à Versailles : « Allez, allez, mes belles dames, disait la cabaretière, si vous étiez toutes comme moi, cela n'en irait pas plus mal en France. »

Les hommes de la cour, Richelieu entre autres, prévoyaient que bientôt la France serait encore gouvernée par des favorites. On craignit de retomber sous le joug d'une Montespan ou d'une Main tenon. On mit sur le chemin du roi une femme qui ne devait être qu'une La Vallière, moins la beauté.

Louis XV avait encore un maître, le cardinal de Fleury, quand il se donna des maîtresses.

Louis XV n'avait pourtant point attendu la mort du cardinal pour oubliai ces. habitudes régulières qui avaient marqué le commencement de son règne. Peutêtre la froide et monotone majesté de cette cour, gouvernée par un prêtre octogénaire, avait-elle engendré l'ennui dans le cœur du roi. D'un autre côté, la reine avait cette beauté sans éclat qui exprime la douceur du caractère et la pureté des mœurs, bien plus que le charme de la.jeunesse et du cœur. Timide, elle n'avait, d'ailleurs, pas su s'emparer d'un esprit faible, qui cherchait au milieu de sa toute-puissance, un peu de servitude dans l'amour.

C'est Maurepas qui peint le mieux le premier batte- " ment de cœur de Louis XV pour les femmes :

« Le jeudi 24 janvier 1732, le roi était à la Muette avec vingt-quatre de ses courtisans, il y eut deux tablps * servies, de douze couverts chacune. Le roi, avec émotion, porta et but à la santé de l'inconnue, après quoi

il cassa son verre, et invita tout le monde à en faire de même. Cette santé fut bue à la table où il était ; il envoya ensuite à M. le duc de Retz pour dire à la seconde table de la boire. Elle donna lieu à tous ceux qui étaient à ces deux tables de parler sur cette inconnue, et de chercher à la deviner. On prit même sur cela les voix de tous ceux qui y étaient, qui se réduisi- , rent à*trois personnes, comme les plus aimables de la cour. Madame la duchesse, la jeune, trouva sept partisans ; mademoiselle de Beaujolais en eut un pareM nombre,et le surplus se déclara pour madame de Lauraguais petite-fille de M. Lassé, et belle-fille de M. le duc de VillararBrancas, qui paraissait à la cour depuis environ un mois. M. le duc de Noailles ne donna point sa voix, en disant que volontiers il les aimait toutes trois ; et le roi ne voulut point décider. Ce discours du roi fit grand bruit ; on crut qu'il prendrait pour maîtresse l'une de ces trois dames. Mais on sut bientôt que le roi aimait, secrètement, madame la comtesse de Mailly. »

La maison de Mailly marque dans l'histoire de France dès le onzième siècle par AneeWe Mailly, qui fut tué au siège de Lille. Aussi toutes les branches de la famille avaient inscrit sur les portes de leurs châteaux les armes* aux trois maillets couronnés de cette devise ; Hognequivounra. Au commencement du dix-huitième siècle, le marquis de Mailly de Nesle, qui avait épousé mademoiselle de La Porte- Mazarin, une des dames du palais les plus galantes, mit au monde cinq filles qui toutes désiraient être delà cour de Louis XV, qui presque toutes devaient être les maîtresses du roi, puisqu'une seule lui résista. Je dirai tout de suite comme un éloge le nom de celle-ci : C'était la marquise de Flavacourt ; les quatre autres, celle qui avait épousé Alexandre de Mailly son cousin, celle qui avait épousé de par le roi, le marquis de Vintimille, celle qui avait épousé le duc de Lauraguais, enfin la marquise de la Tournelle, plus connue sous le nom de

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la duchesse de Châteauroux, se succédèrent à tour de rôle, au grand scandale de toute la France, dans l'emploi de maîtresse du roi.

Si la première rappela mademoiselle de La V'allière, la dernière rappela Agnès Sorel.

Madame de Mailly était dame du palais *. Quand le . roi la rencontrait, il était frappé de l'éloquence de ses regards. Madame de Mailly n'élait pas belle, mais on ne lui voyait que les yeux, selon un mot du temps, tant ses yeux étaient expressifs. Elle avait, d'ailleurs, tous les accessoires de la Leaulé : un joli pied, une main blanche, des dents qui étaient des perles, et un sourire amoureux qui montrait les dents. Le roi fut le dernier à voir qu'elle était toujours seule quand il la rencontrait. Il finit par comprendre qu'il n'avait qu'un mot à dire, mais sa timidité retenait le mot.

Ce fut l'histoire de Jean-Jacques Rousseau avec madame de Harens, Madame de Mailly dénoua elle-même sa ceinture. Un jour, elle entra dans le cabinet de travail

*c II y a longtemps que l'on parle de cette comtesse de Mailly pour être la maîtresse duroï; jnais la chose parait certaine. Elle n'est pas jolie ; elle a vingt-sept à vingt-huit ans ; elle est. bien faite, amusante et a de l'esprit. Cette intrigue se mène toujours secrètement, parce que le cardinal retient; mais il n'est pas possible que les gens de cour et les officiers ne voient. On dit qu'à Versailles, quand le roi sort et revient de souper de ses petits appartements, il passe quelquefois seul de sa chambre dans ses garde-robes, et y reste deux heures. On ne doute pas que la dite dame n'y soit entrée par derrière par le moyen de Bachelier, premier valet de chambre du roi. A Fontainebleau, au-dessous de l'appartement du roi, il y avoit un appartement meublé où personne ne logeoit et dont il avoit la clef, où il descendent par un petit escalier, et l'appartement donné à la comtesse de Mailly é toit tout proche, On dit aussi qu'elle va aux soupers particuliers de la Muette avec les seigneurs, sans autres femmes. De plus, le roi ne couche plus avec la reine depuis six à sept mois. Tout cela a ouvert les yeux à ceux même qui n'approchent pas assez près pour voir ce qui se passe, et on dit que le roi lui donne six mille livres par mojs. Elle pourroit bien faire duc son mari sans que personne y trouvât à redire. C'est un nom reconnu parmi nous delà première noblesse de ce pays-ci. » (Journal de Barbitr.J

de Louis XV et elle en sortit presque victorieuse, en disant aux courtisans : « Voyez comme ma robe est chiffonnée. » Toute la cour était préoccupée de cette grave entreprise. Toutefois, la victoire, je veux dire la défaite de la comtesse de Mailly fut d'abord un secret: : a Dieu et la France nous regardent, » disait le roi. Et il se tenait coi avec sa maîtresse, sans rien changer à sa vie. Mais il n'y a point de secret à !a cour. Le cardinal de Fleury, pour sauvegarder sa dignité, dit qu'il s'en lavait les mains. Comme il n'aimait pas la reine, il s'empressa d'ajouter que Marie Leczinska avait donné sa démission de femme, et que si le roi avait une maîtresse, c'était la faute de la reine.

Madame de Mailliy, quoiqu'elle aimât le roi depuis longtemps, ne se fût pas ainsi jetée à sa rencontre, si madame de Tencin, qui voulait gouverner un peu par la maîtresse, ne pouvant le faire par la femne, ne l'eût enhardie dans sa passion. « Quoi ! s'écria madame de Mailly, je serais la maîtresse du roi ! que dirait-on ? -— Ce qu'on dirait ? dit madame de Tencin ; n'avez vous pas peur des chansons? Qn dit bien, moi, que je suis la maîtresse de tout le monde. — Mais Dieu ! dit madame de Mailly.— Dieu? ra3surez-vous. Je ne reçois que des cardinaux, et je vous donnerai toutes les indulgences. » On peut dire que ce fut madame de Tencin qui dénoua le premier nœud de rubans de la ceinture de madame de Mailly.

Au voyage de Compiègne, la reine resta à Paris. Madame de Mailly alla demander la permission à la reine, comme dame du palais, de partir pour les chasses. « N'êtes- vous pas la maîtresse? » répondit la reine.

Après le voyage à Compiègne, les amoureux se montrèrent à l'Opéra. Ce soir-là, une sœur de madame de Mailly, qui venait d'épouser la veille le marquis de Flavacourt, était à l'amphithéâtre avec toute la noce, ce qui a fait dire que le roi était venu en famille. « Madame de Flavacourt, dit Barbier, est très jolie,

aussi bien que madame la marquise de La Tourriellè, sa sœur.

Le premier banc de l'amphithéâtre était réservé pour la noce. Il n'y a pas de comparaison entre ces deux jeunes mariées, qui sont très jolies personnes, et madame de Mailly, leur sœur aînée, qui n'a que de la vivacité et de l'enjouement, mais qui n'est pas jolie, il s'en faut bien, et qui, d'ailleurs, a plus de trente ans, et les autres sont entre dix-huit et vingt. Au sortir de l'Opéra, le roi s'en retourna souper à la Muette avec femmes et hommes. »

On lit dans le même journal, quelques jours après : a Le roi touche ordinairement les malades le samedisaint, après avoir fait ses dévotions. Cette année, sous prétexte de quelque incommodité, il n'a fait ni la cérémonie ni ses pâques ; cela a causé un grand scandale à Versailles et fait beaucoup de bruit à Paris. Cela rend publique son intrigue avec madame de Mailly. Il est dangereux pour un roi de donner un pareil exemple à son peuple, et nous sommes assez bien avec le pape pour que le fils aîné de l'Église eût une dispense de faire ses pâques, en quelque état qu'il fût, sans sacrilège et en sûreté de conscience. »

Le roi faisait ses pâques amoureuses. A Choisy, on voyait arriver sans dispenses la comtesse de Mailly dans les carrosses du roi, parée comme une sultane, « avec deux pages chevauchant aux flambeaux. »

Avec madame de Mailly le roi avait passé le Rubicon. Il ne lui en coûta plus pour entreprendre des campaugues amoureuses. Quoique maîtresse déclarée, madame de Mailly était trop douce pour faire respecter son empire. Ce qu'il y eut d'étrange, c'est que ses deux premières rivales furent ses deux sœurs. La marquise de.

Vintimille, qui s'était enfuie du couvent tout éfcprès pour faire la conquête du roi, joua un instant le jeu do madame de Montespan à côté de cette autre La Val- Hère. La duchesse de Lauraguais ne triompha que par caprice; mais, qui le croirait aujourd'hui, la marquise de Vintimille put prendre ce titre presque officiel de seconde maîtresse du roi, quand sa sœur était la première. Le sacre de la seconde maîtresse eut lieu au château de la Muette, en présence de mademoiselle de Charolais, de mademoiselle de Clermont, du maréchal d'Estrées, de madame de Mailly elle-même, qui aimait trop, disait-elle, pour ne pas tout pardonner. Quand la marquise de Vintimille porta à ses lèvres la coupe de vin de Champagne, tous les courtisans, j'ai failli dire les courtisanes, se mirent à crier: La reine boit. Il avait fallu fort peu de jours à cette petite fille, qui sortait du couvent, pour s'imposer ainsi à toute la cour, pour recevoir les hommages de tous les grands noms. Après le souper de la Muette, on ne s'étonna plus de rien à Versailles, pas même de voir mesdames de Chalais, de -Ségur, de Sassenage, de Sourches et de Ruffec sourire complaisamment à la nouvelle venue. Il n'y eut que la duchesse de Luynes qui refusa ses hommages.

Non seulement cellejeune ambitieuse voulait le roi pour amant, mais elle voulait en même temps un mari choisi par le Toi, pour devenir à son tour dame du palais et porter un titre. Où s'adresser ? On alla tout droit à l'archevêque de Paris, qui s'empressa d'offrir son neveu, le marquis de Vintimille. C'était un jeune homme qui aspirait, le jour venu, au chapeau de cardinal. Mais comme le roi donnait 200.000 livres de dot à l'épousée, plus la table et le logement à Versailles, sans qu'il restât rien à faire au mari, il se décida bien vite à prendre une main si gracieuse. L'archevêque bénit les époux dans son palais ; mais j'abandonne cette page au chroniqueur Soulavie, ce mauvais historien, qui savait le mieux son histoire : « Comme

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Louis XV ne voulait pas laisser au nouvel époux madame de Vintimille, ni l'appeler elle-même le premier soir à Versaille ; comme l'archevêque ne trouvait pas décent, à cause des dé vol s, de leur prêter son palais, Mademoiselle, princesse facile et de si bon accommodement, eut la complaisance de prêter son appartement, pour que les deux époux eussent l'air de consommer le mariage qu'ils venaient de contracter. Les nouveaux mariés se rendirent donc avec elle et chez elle au château de Madrid, pour sauver les apparences, tandis que le roi vint souper à la Muette avec mademoiselle de Clermont, la duchesse de Ruffec, les dames de Ghalaiset de Taleyran. Quand ils présumèrent que le souper des noces était fini le roi fit monter ces dames dans sa gondole, et alla trouver à Madrid les nouveaux mariés, qui paraissaient aller se mettre au lit. « Plusieurs dames qui n'étaient pas présentées, jnadame Duluc, madame Nicolaï s'y trouvèrent ce soir-là ; le roi y joua au cavagnole; les mariés se disposèrent à se retirer pour se coucher dans le même lit ; le roiflt l'honneur à Vintimille de lui donner la chemise, ce qui est une des grandes faveurs du roi ; on observa que Louis XV la donna sans embarras comme sans jalousie, et le lendemain on affecta de dire que le roi était revenu coucher à la Muette, laissant dormir ensemble les deux époux; mais d'autres assurent que c'était Vintimille lui-même qui, laissant au roi sa place à Madrid, avait pris le lit de la Muette. La maréchale d'Estrées, invitée à la noce, s'en avisa, s'en crut offensée, s'enfuie, ce soir-là même, à Bagatelle, et madame de Ruffec aussi. «Bagatelle ! admirable retraite pour l'indignation !

Le lendemain, on présenta solennellement madame la marquise de Vintimille au roi de France, il l'accueillit majestueusement, comme s'il n'avait pas luimême assisté le matin à sa toilette. Après la présentation au roi, ce fui la présentation à la reine. Marie de Leczinska était résignée à tout : son royaume n'était plu3 de ce monde.

Le triomphe insolent de la marquise de Vintimille ne fut pas de longue durée. Au bout de neuf mois, elle donna un flls au roi, que le vie^x marquis de Vintimille appela'Vnon beau petit-fils, mais que le marquis de Vintimille n'appela jamais son fils. Le roi assista aux couches. Il prit le nouveau-né dans ses mains et le posa avec amour sur un coussin de velours cramoisi, comme avait fait Louis XIV aux couches de mademoiselle de La Vallière. Mais Louis XV, du moins, ne légitima pas cet enfant, qui,' durant toute sa vie, ne passa, selon un mot proverbial, que pour un demi- Louis.

A peine accouchée, Madame de Vintimille fut prise de violentes douleurs d'entrailles, empoisonnée qu'elle était, dit-on, par une créature du cardinal Fleury, qui voyait avec effroi qu'elle montait chaque jour une marche du trône. La mort la remit bientôt à sa place.

Le roi fit entendre une douleur bruyante. C'était à Choisy, où se trouvait autour de la mort toute sa cour privée. Le roi dit à madame de Mailly que jamais il ne se consolerait. Ils pleurèrent ensemble, et ce fut par les larmes que madame de Mailly reconquit son royal amant. On retourna à Versailles, et on passa près de trois années dans les petits appartements de Versailles consolé, mais avec le souvenir mélancolique de celle qui n'était plus là. Cette mort, mort terrible, avait paru à Louis XV un avertissement delà Providonce. Il avait compris qu'il n'avait qu'un pas à faire lui-même p*our trouver le néant ou plutôt pour trouver un Dieu vengeur. Il s'était rapproché du confessional. 11 avait rappris ses prières. Il soupait un peu moins, il chassait un peu plus, parce que la chasse lui donnait la solitude. Son intimité avec madame de Mailly, lui semblait légitime et sanctifiée, tant elle était ancienne, et tant sa maîtresse lui parlait de ses devoirs*.

* Il est vraisemblable que mademoiselle Gaussin lui parla aussi île ses devoirs, car les journaux du temps remarquent qu'on ne regarde qu'elle aux spectacles de Fontainebleau et qu'on prend avec elle des leçons de déclamation.

La comtesse de Mailly ne coûtait rien au roi. 11 ne lui donnait même pas de quoi acheter des robes, quoiqu'il en chiffonnât beaucoup. La comtesse disait : « Mon maria commencé ma ruine, mon amant l'achèvera. » Le cardinal Fleury n'ouvrait pas les coffres de l'État pour les menus plaisirs de Sa Majesté. L'ambassadeur de Russie, partant pour Pétersbourg, demanda les ordres de madame de Mailly : « Vous m'enverrez une fourrure de trois cent livres, car je suis ruinée. » La czarine, ayant connu cet ordre, dit que ceci Ja regardait. Elle choisit deux fourrures de quatrevingt-dix-mille livres et dit à l'ambassadeur de les envoyer à la czarine de Ghoisy ce contre argent, » sgoutaelle. « Combien? demanda l'ambassadeur. — Contre trois cents livres ; n'est-ce pas le prix convenu ? »

Cep°ndant, deux sœurs restaient que le roi n'avait pas encore vues. Si les trois premières n'étaient que les ébauches de la beauté, les deux dernières en étaient les chefs-d'œuvre. A la mort de madame de Mazarin, leur grand'mère, Maurepas, son héritier et leur cousin, les chassa de la maison pour complaire à sa femme. « Madame de la Tournellejeta feu et flamme, elle prit le ciel et la terre à témoin contre un traitement aussi cruel. Elle cria vengeance. » Madame de Flavacourt, une nature passive et résignée, confiante dans, sa vertu, fit apporter une chaise à bras et se fit porter à Versailles devant le château, disant qu'elle était sûre que le ciel ne l'abandonnerait pas. Comme elle était descendue de la chaise, le duc de Gèvres vint à passer. « Madame de Flavacourt! Par quelle aventure vous trouvez-vous là? — Comment je me trouve ici ? Ne savez-vous donc pas que M. de Maurepas et sa femme nous ont chassées, madame de la Tournelle et moi, comme des aventu-

rières? Ma sœur est allée je ne sais où; pour moi, je suis entre les mains de la Providence. Je suis jeune, je suis sans père et sans mère. Mon mari est à la guerre pour le service du roi. J'attends mon sort de Dieu ou du roi. »

Le duc de Gèvres monte au château, entre chez le roi, le conduit à la fenêtre et lui montre la chaise abandonnée de madame de Flavacourt, qui avait Pair d'un, carrosse embourbé dont les chevaux sont partis. Le roi demande le mot de cette énigme ; le duc de Gèvres lui raconte que madame do Flavacourt, comme madame de la Tournelle, a été chassée par sa cousine, madame de Maurepas, et qu'elle s'est mise à la grarde de Dieu. « Courez donc vite la chercher, dit le roi ravi, je lui donne droit de cité ici ; je veux aussi qu'on cherche sa sœur La Tournelle. »

Le même jour, les deux sœurs furent installées au château. Maurepas et sa femme s'empressèrent d'expliquer que c'était par un malentendu que les deux sœurs avaient été renvoyées de l'hôtel Mazarin. Madame de Flavacourt accepta les excuses, mais madame de Ja Tournelle dit à Maurepas et à sa femme « qu'elle les répudiait comme n'étant plus de sa famille, et qu'elle espéraitbien leur faire un jour subir la peine du talion. » Le ministre comprit qu'il ne garderait pas son portefeuille si madame de La Tournelle prenait le sceptre. Il se tint sur ses gardes.

C'est encore Maurepas qui nous point le carnaval de 1739 : « Le roi alla au bal de l'Opéra, dans la gondole de Chalais, avec les ducs d'Agen, deVilleroyet Courtanvaux. Il y passa la nuit, dans les loges, avec madame, mademoiselle de Clermont, madame de Mailly, madame de La Tournelle et madame de Ségur ; il revint à Versailles à sept heures, tout masqué. Les dames étaient masquées en pèlerines, le roi et les seigneurs en pèlerins. Tous furent admirés sans être Connus, pendant tout le,bal, à cause de l'élégance de leurs habits, de leur bon ton, et du maintien noble qui

perçait à travers tous les déguisements. Le roi semas* qua en chauve-souris. Ils avaient eu beaucoup de peine pour entrer dans la salle à cause de l'affluence ; et le roi fut si longtemps rudoyé et repoussé, qu'il fut souvent sur le point de se retirer, ayant disputé pendant près de trois quarts d'heure le passage Goigny, Rambure, Vassé, Soubise, Milord, Clarck, Croissy, Montmorin, Sourches, étaient dans la compagnie du roi, et avaient sans cesse l'œil sur la chauve-souris, pour ne pas le perdre de vue. Peu à peu, le roi s'enhardit, « le succès des bals lui donna le goût de cacher si bien ses démarches, que pour les rendre impénétrables, il allait avec peu de favoris au bal, et se masquait en chemin, se servant de domino, que les seigneurs qui avaient sa confiance pour cet objet achetaient comme pour euxmêmes, et qu'ils lui donnaient dans le chemin de Versailles. Alors, il menait toujours sa maîtresse avec lui i et l'un et l'autre trouvaient fort plaisant de laisser Versailles avec toutes ses étiquettes, son cérémonial, sa fausseté et ses adorateurs, pour venir se mêler avec le commun des hommes, parler, sans être connu, du gouvernement, du roi, des princes et des ministres. » Dans un de ces bals, le comte de Noailles fut chargé de contrefaire le roi." « Une des dames de la cour vint le prendre un jour, et se promena avecjui dans le bal, ce qui fut remarqué de tous les spectateurs qui croyaient que le masque était Louis XV. Le lendemain, le cardinal de Fleury faisant la conversa* tion avec le roi, ce prince lui dit que Noailles avait imité à merveille le commandeur de Thianges. Fleury qui savait tout : Oui, bien, Sire, dit-il, mais j'ai oui dire qu'il avait fait le roi d'une manière trop galante, Le roi ne voulant pas trop que le vieux cardinal, qui l'avait si longtemps tenu en tutelle, se mêlât de ses intrigues amoureuses, parût un moment embarrasé, et tourna Te dos au vieux ministre, en lui disant :j'en suis fort content, car il n'a fait que ce que je lui ai dit de faire, »

Dès que madame de La Tournelie rencontra les re-. gards du roi, elle comprit qu'elle serait la reine à son tour. Elle voulut d'abord devenir dame du palais. Madame de Mailly, toujours sacrifiée, se sacrifiant toujours elle-même, se dépouilla de sa charge pour la lui donner ne voulant qu'une chose : aimer le roi loin de l'étiquette. Maurepas, qui comprit le danger, courut à elle et lui dit : « Vous ne connaissez pas votre sœur La Tournelie ; quand elle sera dame du palais à votre place, elle vous prendra votre autre titre et vous chassera de la cour, parce qu'elle ne se contentera pas d'être la seconde maîtresse, elle sera la favorite. » Madame de Mailly n'écouta pas le ministre, elle donna sa charge de dame du palais. Ce beau trait de générosité ne lui ramena pas le roi, mais lui valut l'estime delà reine. Leroisoupait encore avec elle, mais son cœur n'était plus là. Il ne lui parlait plus d'elle mais de ses sœurs. Si elles n'étaient pas du souper, le souper était mauvais.

Il lui dit un jour, sans préface, qu'il aimait la belle voix de madame de Flavacourt, qui chantait les airs surannés de Lully ; qu'en conséquence, il la priait de donner son appartement à sa sœur « Mais où irai-je ? dit madame de Mailly toute pâlissante. — Où il vous plaira, répondit le roi avec un peu d'émotion ; emportez les meubles, ils sont à vous. »

Turcaret n'aurait pas mieux parlé à une danseuse, Madame de Mailly fondit en larmes, se jeta tout échevelée aux pieds du roi ; mais il ne dit pas un mot et ne la releva pas sur son cœur. Elle tomba anéantie sur un canapé. Le roi s'esquiva en murmurant : « Tout cela passe. »

La pauvre femme eut la lâcheté, cette lâcheté si familière à l'amour, de rester au château, où on parvint à lui trouver un appartement, que dis-je? une cellule ; mais elle eut beau pleurer et attendre le roi, elle comprit enfin que Maurepas lui avait dit la vérité. Madame de Tencin, qui avait jugé qu'avec une telle

femme, elle ne mènerait jamais le roi, favorisa secrètement l'avènement de 'madame de La Tournelle. Elle alla conseiller à madame de Mailly de s'éloigner pendant quelques jours, disant que c'était la seule ancre de salut qui restât à son cœur avant d'échouer. Madame de Mailly, toujours simple et ne croyant pas aux trahisons, alla résolument chez le roi, et lui dit que, ne voulant pas donner sa douleur en spectacle à la cour, elle allait pleurer toutes ses larmes à Paris. « Vous reviendrez consolée, lui dit le roi. — Je ne reviendrai pas, » dit la délaissée. Le roi la conduisit à la porte et lui dit dans l'antichambre: « A lundi, à Ghoisy, madame la comtesse; à lundi ; j'espère que vous ne vous ferez pas attendre. » Le roi n'avait même pas la religion du passé.

Le lundi, tout était disposé à Choisy pour madame de La Tournelle ; on n'avait même pas changé ce beau lit de soie bleue filé par madame de Mailly elle-même, qui avait passé à ce travail de fée les trois plus belles années de sa vie.

Le roi lui avait dit : « Vous pouvez emporter les meubles, ils sont à vous ; » mais il fit courir après le carosse qui emmenait à jamais loin de lui sa première maîtresse, craignant qu'elle ne le gardât pour elle, et trouvant que c'était trop la payer. Elle ne lui avait rien coûté, pas un diamant, pas une perle, pas une rose, car c'était elle qui les cultivait à Ghoisy ; et à Versailles on n'en cueillait jamais.

Elle ne savait où descendre en arrivante Paris ; elle avait vécu de son amour, sans se préoccuper du lendemain. Elle rencontra devant les Jacobins la comtesse" de Toulouse, qui, la voyant tout en larmes, lui vint demander pourquoi elle pleurait. Madame de Mailly conta sa disgrâce. La comtesse de Toulouse la recueillit dans son hôtel et pleura avec elle.

Le lundi, madame de Mailly n'alla point à Ghoisy, Dans son désespoir, elle s'était flattée encore que le roi lui écrirait ou lui renverrait son carrosse; mais ce

jour-là le \ ent ne souffla pas du côté de Versailles *. Le lundi, les épousailles du roi et de madame de La Tournellese firent en grande pompe. Elle avait voulu que tousses ennemis fussent humiliés par l'éclat de son triomphe. Elle n'avait pas accepté, comme ses trois sœurs, les hommages du roi dans le demi-jour. Elle avait jeté le masque, mais elle avait voulu que le roi lui-même jetât le masque. Le voyage à Choisy fut comme un de ces embarquements pour Cythère si galamment peints par Watteau. « Le roi, ayant madame de la Tournelleà ses côtés, monta dans sa gondole le lundi 12 novembre, avec mademoiselle de La Roche-sur- Yon, madame de Flavacourt, madame de Chevreuse, le duc de Villeroy et le prince de Soubise. Ils avaient été précédés du maréchal de Duras, du duc de Bouillon, du marquis de Guerchy, du duc de Villars, des marquis de Meuse, de Tingry, de Damville, de Bordage et cTEstissac. Le roi fit le soir un quadrille ; les dames jouèrent au cavagnole. Le souper fut sérieux, et madame

* Mais il y a en cour une nouvelle bien plus intéressante. On dit que le roi s'est brouillé avec madame la comtesse de Mailly. On n'en sait pas le sujet, et, quoiqu'il y ait longtemps que cela dure, on dit que la rupture a été vive; que madame de Mailly l'ayant pris sur le haut ton, le roi a fait démeubler, le 3 de ce mois, son appartement, et qu'il lui a annéncé qu'il y avait une chaise de poste toute prête pour la conduire où elle voudroit. On dit aussi qu'elle est venue descendre à l'hôtel de Toulouse, où elle est malade. On publioït en même temps que c'étoit un sermon du curé de Saint- Barthélémy, le jour delà Toussaint, à Versailles, qui avoit touché le roi; mais il y a bien une autre histoire sur le tapis. On dit que c'est pour prendre pour maîtresse Madame de la Tournelle, veuve du marquis de La Tournelle, et sœur cadette de madame la comtesse de Mailly, laquelle a été nommée dame du palais de la reine depuis peu de temps, c Ceci donne lieu à bien des discours. Ma* dame de il Tournelle est jeune et belle ; on dit qu'elle a fait ses conditions,«avoir: qu'elle seroit maîtresse déclarée, qu'elle auroit un état de maison, qu'elle n'iroit point aux petits soupers du roi, dans les petits appartements ; qu'elle auroit tous les soirs dix couverts chez elle, et qu'elle nommeroit elle-même les personnes qui y souper oient, et qu'elle auroit de plus cinquante mille écus de .pension assurée pour sa vie. • BaUbier.

de La Tourncllc parut intimidée. Après le souper, elle s'approcha de madame de Chevreuse, et lui dit qu'on lui avait donné une trop guande chambre qu'elle ne pouvait souffrir, priant la duchesse de la prendre ellemême, et de lui-céderla sienne. Madame de Chevreuse, qui ne voulait pas s'exposer à un quiproquo des plus étranges, si madame de La Tournelle s'absentait de chez elle pour éviter le roi, répondit qu'elle n'était pas à Ghoisy chez elle, et qu'elle ne pouvait céder son appartement que par l'ordre du roi. Madame de La Tournelle se barricada et coucha seule dans sa chambre, qui avaitété l'appartement de Mademoiselle, à côtéde la chambre bleue, ainsi appelée du lit, des meubles et de la tapisserie, qui étaient de moire bleue et blanche, filée par madame de Mailly. » On a toujours remarqué que la vertu ne se barricadait pas. Madame de La Tournelle n'avait pas voulu jouer le rôle de Lucrèce: elle avait voulu jouer le roi. Leduc de Gèvres, son amant, lui avait appris à connaître les hommes. Le roi faillit retourner à madame de Mailly. 11 lui écrivit deux fois le lendemain, désespérant de vaincre madame de La Tournelle, la croyant dominée par son amant, et effrayé de se trouver seul, n'étant pas assez fort pour se trouver en face de lui-même.

M. de Maurepas tenta un dernier effort. Il rima une chanson contre madame de La Tournelle, que tout Paris chanta bientôt et qui vint au roi par sa police secrète. Le roi, passant la chanson au cardinal Flcury, répéta avec plus d'énergie le mot de Mazarin: « Ils chantent, mais ils paieront et je m'en f... » Madame de La Tournelle fit mieux encore, elle apprit la chanson^ et la chanta en plein souper, à Choisy, ce qui désespéra Maurepas, quoiqu'il dût être flatté que sa poésie fût chantée par une si jolie bouche.

Madame de La Tournelle soutint le siège douze jours encore. Elle ne capitula qu'à force de promesses, mais surtout par la noble ambition de relever au plus tôt le roi de toutes ses chutes, comprenant que la monar-

chie française ne pouvait pas toujours souper à Choisy.

Voici comment l'histoire raconte cet événement mémorable : « On fit un second voyage à Choisy, le 14 novembre. Madame de La Tournelle occupa la chambre bleue au-dessus du roi, qui logeait au rez-de-chaussée, et au-dessus de l'appartement du duc de Richelieu, qui couchait à côté de la bibliothèque. Quant à madame de Flavacourt, elle logeait à côté de sa sœur, au premier étage. Tout Choisy, dans l'attente et dans un état d'incertitude et d'observation, ne savait encore à quoi s'en tenir au commencement de ce voyage ; mais, le 10 décembre, on surprit une boîte du roi sous le chevet de madame de La Tournelle qui plaisanta elle-même de la trouvaille, et qui n'en rougit pas. Le roi s'en soucia si peu qu'il laissa une autre boîte le lendemain, et madame de La Tournelle la montra à tout le monde ; mais cette victoire du roi n'empêcha pas que, tous les matins, il ne fît, à Choisy, ce qu'on appelait la ronde du roi. » Le roi se levait matin et entrait sans dire gare chez toutes les femmes encore endormies ou éveillées. Il s'asseyait sur leur lit, jouait avec elles ou leur faisait des tours. On sait que la plupart des femmes qui allaient à Choisy avaient leur mari à l'armée ou dans les provinces. Choisy n'était pas un château royal, c'était un harem traversé par le cavagnol et la chasse.

On s'y amusait de tout et de rien. Il n'y avait que la mort qui fût prise au sérieux. Le duc de Richelieu osait tout en face du roi, à cette cour d'enfants prodigues. Un soir, une grande voiture arrive jusqu'à la porte du château: « Qu'est-ce que cela ? dit le roi. — C'est mon lit qui vient me chercher, dit le duc de Richelieu, car je vais présider en dormant les états du Languedoc. » Et toute la cour de rire aux éclats. Le duc de Richelieu fit bassiner son lit, embrassa les dames, se déshabilla devant elles en tirant le rideau, dit adieu à tout le monde et cria à son cocher: « A Bordeaux, » après

avoir recommandé à son valet de chambre de ne l'éveiller qu'en arrivant.

Cependant, madame de La Tournelle devenait alors duchesse de Châteauroux par lettres patentes où le roi avait voulu que Ton parlât de son mérite et de sa vertu, comme plus tard, dans l'oraison funèbre de madame, de Pompadour *. La nouvelle duchesse allait donc s'asseoir devant sa cousine, madame de Maurepas, qui l'a-

* C'est ainsi que Maurepas parle de cette pièce curieuse ;

« J'ai été forcé de dresser les patentes de l'érection en duché delà terre de Châteauroux, et le roi a beaucoup ri en lisant la tournure de ces patentes. Les voici :

t Louis, par la grâce de Dieu... Le droit de conférer des titres « d'honneur et de dignité étant un des plus sublimes attributs a du pouvoir suprême, les rois, nos prédécesseurs, nous ont « laissé divers monuments de l'usage qu'ils en ont fait en faveur «r des personnes dont ils ont voulu illustrer les vertus et les méri- « tes, etc. Considérant que notre très chère et bien aimée cousine, « Marianne deMailly, veuve du sieur marquis de La Tournelle, est

< issue d'une des plus grandes familles de notre royaume, alliée â « la nôtre et aux plus anciennes de l'Europe : que ses ancêtres « ont rendu depuis plusieurs siècles de grands et impor-

< tants services à notre couronne, qu'elle est attachée à la reine « notre trè$ chère compagne, comme dame du palais, et qu'elle « joint à ces avantages toutes les vertus et les plus excelles*- « tes qualités du cœur et de l'esprit, qui lui ont acquis une con- « sidé ration universelle, nous avons jugé à propos de lui donner, « par notre brevet du 21 octobre dernier, le duché-pairie de Châ- « teauroux, ses appartenances et dépendances, sis en Berry, que nous « avons acquis par contrat du 26 septembre 1736, de notre très cher « et très aimé cousin, Louis de Bourbon, comte de Clermont, prince ce de notre sang... lit nous avons recommandé par le dit bre- « vet qu'il fût expédié à notre dite Cousine toutes les lettres sur « ce nécessaire : en conséquence duquel brevet elle a pris le titre « de duchesse de Châteauroux, et jouit en notre cour des honneurs « attachés à ce titre ; et désirant que le don par nous fait à notre a dite cousine duchesse de Châteauroux ait la forme la plus solide,

vait chassée. La présentation fut faite avec toute l'étiquette des grands jours par la duchesse de Lauraguais, « en présence de huit dames, dont cinq titrées et assises comme elle : madame de Lauraguais, la maréchale de Duras, les duchesses d'Aiguillon et d'Agénois ; les trois .dames debout étaient madame de Flavacourt, madame de Rubempré et madame de Maurepas ! »

Madame de Lauraguais était à la cour un trait d'union par sa gaieté et par son esprit, quoiqu'elle se permît de railler tout le monde ; ce qui fit dire un jour au roi : « Je vous exile dans vos terres, rue des Mauvaises paroles. » Madame de Flavacourt faisait aimer sa vertu parmi tous les vices, parce qu'elle n'était là que • comme une belle statue qui défie tons les Pygmalions.

La reine priait Dieu. Elle avait son monde, l'Académie des dormeuses, comme on disait, dont étaient le président Hénault et le poète Moncrif. On arrivait dans le salon, on lisait, on filait de l'or ou de la soie pour les ameublements, on parlait des nouvelbs du jour et on s'endormait. Souvent il fallait qu'un nouveau venu ouvrît la porte pour réveiller le coin de la reine. Elle ne

c la plus honorable et la plus autenthique nous avons par ces préc sentes signées de notre main, de notre propre mouvement, grâce « spéciale, certaine science pleine puissance, » etc.

c Tel était l'exposé de l'érection du duché. Il y a peut-être autant de phrases que de mensonges, mais il m'a été impossibte de les composer sans mentir, et le roi, qui m'aimait alors, l'a bien avoué. »

Et le ministre ajoutait dans ses Mémoires :

c Le duc d'Agénois, après avoir été longtemps attaché à madame la princesse de Conti, aimait éperdument madame de La Tour T nelle, lorsque le roi prit du goàt pour elle ; et leur amour était de telle nature, que madame de La Tournelle ne pouvait imaginer qu'on pût, même pour un roi, manquer à M. d'Agénois. Mais Louis XV, amoureux a envoyé l'amant se battre pour son service en Italie, où il s'est distingué dans l'attaque du fort de Bellins. près Château-Dauphin. 11 aété blessé, et madame de La Tournelle le fut ett l'apprenant. Cequi aaussi blessé le roi». Style à la mode en 17SO.

cherchait pasà être spirituelle, mais on pouvait souvent redire ses mots. Voyant la princesse deConti, cette fille de Louis XIV, de toutes les fêtes galantes, de Ghoisy : « Un vieux cocher, dit-elle, aime encore à entendre claquer le fouet. »

Madame de Mailly avait dit que sa vraie sœur était madame de La Vallière. La duchesse de Châteauroux descendit plus loin dans le passé pour trouver une figure qui l'inspirât. Un jour qu'on s'ennuyait, elle lut à Louis XV l'histoire d'Agnès Sorel, et, quand elle eut fini, elle dit à son amant : « Si vous étiez Charles VII, je serais Agnès Sorel *. » Le roi lui répondit qu'il n'était pas encore assez fou pour écotfter la voix d'Agnès Sorel. Louis XV dit une autrefois : « Ma belle, vous me lirez des romans. » Mais la duchesse, indignée elle-même de cette insouciance du roi pour son royaume, la duchesse, déjà fatiguée des hommages de la cour, résolut d'être en quelque sorte la conscience de son amant, d'éveiller en lui les vertus royales qui n'étaient qu'endormies, de se faire pardonner son titre de maîtresse par son dévouement à la France. Elle jugeait que ce qui manquait à Louis XV c'était une vraie femme, une femme de tête, une femme de cœur, en un mot une volonté. Elle jura qu'elle serait cette femme.

La France était armée pour la conquête de la Flandre. « Sire, il vous manque un homme pour triompher. Cet homme c'est vous-même. Vous n'avez qu'à paraître à la tête de vos armées pour gagner toutes les batailles. Rappelez-vous Louis XIV. » Louis XV aimait

* Quand la beauté de madame de La Tournelle fit du bruit à la cour, madame de Mailly^ y régnoit déjà. Elleaimoit le roi, comme madame de La Vallière avoit aimé Louis XIV. Maison s'apercevoit bien vite qu'avec lu tendreese et les qualités de madame de La Vallière le sort de madame de Mailly étoit aussi d'habiter plus longtemps le Val -de-Grâce que Versailles. On voyoit qu'au milieu de la cour, et de la sienne, madame de Mailly avoit l'air d'une pénitente. MaurePas.

mieux Versailles, Choisy ou la Muetta II aimait mieux la chasse que la guerre. L'historien doit lui en faire un crime ?

Madame de Châteauroux fut si éloquente pour peindre sa renommée future, un roi victorieux qui couvrait par sa gloire les folies de son cœur, que Louis XV partit résolument.

La duchesse avait compté partir avec lui ; mais elle avait compté sans son ennemi. M. de Maurepas, assisté du grand aumônier, persuada au roi qu'il devait faire le sacrifice, pendant la campagne, de madame de Châteauroux, lui rappelant que Louis XIV, les jours d'héroïsme, n'avait pas à ses côtés madame de Montespan. Madame de Châteauroux pleura et se résigna ; mais elle partit bientôt, bravant Maurepas, bravant la reine, bravant tout le monde, excepté le roi, qui l'attendait.

Le duc de Richelieu avait annoncé au roi « le voyage de l'Atnour aveugle et désobéissant, qui se fait pardonner quand il ôte son bandeau. »

La fortune, qui est femme, sembla faire cause commune avec la favorite. « Il n'y a que deux jours que le roi est à l'armée, écrit-elle dans un transport de joie, et déjà Courtray est en son pouvoir. Menin à été attaqué en présence du député des Etats Généraux. Sa Majesté a montré le plus grand courage. La gloire du roi est à son comble ; mais la victoire souvent fait répandre des larmes. Sa Majesté partage avec l'armée entière la douleur qui nous a tous accablés en apprenant la mort du marquis de Beauveau. « Mes amis, a dit ce héros aux soldats, laissez-moi mourir et allez combattre. »

C'était après un mois d'absence ; on avait pris Menin, une forteresse pour rire. Le roi imagina un Te Deum

à Lille, disant qu'il voulait remercier le Dieu des armées ; mais une lettre du duc du Luxembourg apprit à Paris que Mars victorieux se faisait déjà désarmer par Vénus. En effet, pendant qu'on chantait le Te Deum à Lille, le roi et sa maîtresse semblaient chanter le Cantique des Cantiques, tant leurs regards étaient allumés. Toute la ville de Lille, toute l'armée furent scandalisées par ce Te Deum où Ton voyait le roi et sa maîtresse assis en face l'un de l'autre. Mais ce qui surprenait tout le monde, c'était de voir la duchesse de Châteauroux entourée des respects de trois princesses du sang, qui avaient gaiement suivi la favorite dans cette équipée : la duchesse de Modène, la princesse de Conti et la duchesse de Chartres. Pendant le Te Deum, le comte de Clermont prenait Ypres. La duchesse de Châteauroux établit son quartier général à Dunkerque, où le roi allait se délasser de ses campagnes pour rire. Mais voilà que tout à coup le prince de Lorraine envahit l'Alsace : la Lorraine est en danger. Le roi eut enfin un beau mouvement ; on tint conseil; il déclara qu'il voulait commander l'armée du Rhin. Tout le monde partit ; on ne laissa que quarante mille hommes dans le Nord pour défendre les nouvelles conquêtes et pour défendre la France; mais on y laissa le Maréchal de Saxe, qui valait bien quarante mille hommes à lui seul, et qui, par cette campagne défensive avec une poignée de soldats, s'éleva au rang des plus grands capitaines.

Madame de Châteauroux voulut avoir sa part du 7 danger. Cette fois ce n'était plus une maîtresse, c'était un aide-de-camp qui accompagnait le roi. On arriva à Metz après des marches forcées, que l'amour avait pourtant tempérées ça et là. A Metz, la favorite fut séparée du roi pour ne pas effaroucher les vertus provinciales; mais, comme on la logea dans l'abbaye de Saint- Arnould, le roi disait à toute heure qu'il allait à l'église, pour aller chez sa maîtresse. Le peuple de Metz ne se laissait pas prendre à cette comédie. On disait tout haut dans les rues que le roi pouvait bien faire la guerre sans

LES MAITRESSES DE LOUIS XV ii7

faire l'amour, et qu'il avait assez de châteaux pour y enfermer sesomaîtresses. Il tomba malade de cette maladie célèbre qyi sauva sa popularité à moitié morte. Il lui fallait, en effet, ce grand coup venu du ciel pour lui ramener l'amour de son peuple et pour puiser dans la crainte de Dieu de salutaires réflexions pour le gouvernement des hommes et de lui-même. Dès le premier jour, Casseyra, fameux médecin de Metz, déclara que si on laissait le roi à toute sa cour, il ne répondait pas de sa vie. Leduc de Richelieu, son ministre privé, ou plutôt le ministre de sa favorite, décida que madame de Châteauroux seule veillerait le roi, assistée de sa sœur, la duchesse de Lauraguais, qui n'était pour ainsi dire que son ombre.

Mais pendant qu'on veillait dans la chambre, il se formait une résolution dans l'antichambre : les princes du sang, les grands officiers de la couronne, les ducs de Bouillon, de La Rochefoucauld, de Villeroy, l'évêque de Soissons, premier aumônier, le P. Pérussot, confesseur du roi, s'indignaient d'être mis à la porte. Ils résolurent tous de perdre la duchesse de Châteauroux. 11 fut décidé que le confesseur qui serait appelé le premier serait l'avant-garde de ce- combat à outrance, où la maîtresse devait rester sur le champ de bataille. En effet, le confesseur fut appelé. Madame de Châteauroux, qui avait le pressentiment de sa chute prochaine, appela le jésuite dans un coin et lui dit : « Que voulez-vous? Je sais que vous êtes à la têle d'une faction qui ne veut pas comprendre que je suis ici à ma place' Je dépends de voire conscience. Est-il possible que vous me fassiez chasser? » Le P. Pérussot répondit qu'il ne s'occupait ni de politique ni d'amour, mais qu'il conseillerait au roi de faire son devoir. Madamede Châteauroux voulut elle-même faire la confession du roi, sur son péché d'habitude, du moins en ce qui le regardait. « Je vous confesse, Père Pérussot, que j'ai péché avec le roi tant que nous l'avons voulu. Y a-t-il là da quoi me faire renvoyer ? » Le P. Pérussot ne voulut pas répondre :

il pensait qu'il y avait bien de quoi faire renvoyer la duchesse; mais si, contre son attente, le roi ne se confessait pas et revenait à la santé, n'allait-il pas brûler ses vaisseaux et se faire renvoyer lui-même en disant sa pensée? Le ducde Richelieu, impatienté de l'entendre faire tout un discours pour ne pas répondre, alla à lui et lui parla vertement : « Ah ! Père Pérussot, c'est trop de phrases entortillées; c'est trop de car, c'est trop- de s£, c'est trop de peut-être : soyez donc galant envers les femmes. » Le jésuite, armé de sa patience, ne voulut pas répondre. « Je vois bien, mon révérend père, que vous êtes peu sensible à la beauté des femmes : faites donc pour moi, qui aime tant les jésuites, ce que vous ne voulez pas faire pour la duchesse. » Le confesseur fut inflexible ; c'est en vain que madame de Châteauroux lui promit de ne plus pécher avec le roi si Dieu lui gardait la vie, le jésuite ne trahit point son secret. Cependant la confession fut retardée: Richelieu, qui était un peu médecin, disait au roi, en lui tâtant le pouls, qu'avec une garde-malade comme madame de Châteauroux, il répondait de lui. Mais le lendemain, teroi, se voyant déjà mort, se mit à crier de toutes ses forces: « Mon bouillon, mon bouillonetle Père Pérussot! Vite le Père Pérussot! » Le parti de l'amour fut vaincu ! le Père Pérussot fit éloigner la maîtresse et entra, suivi de Tévêque de Soissons, qui revint bientôt sur ses pasdire à madame de Châteauroux que le roi la sacrifiait àson tire de roi très chrétien : « Il vous ordonne, madame, de vous retirer de chez lui sur-le-champ. » Madame de Châteauroux s'enfuit épouvantée, à moitié folle, soutenue par sa sœur qui ne s'étonnait jamais de rien. Elles étaient encore dans l'escalier quand Tévêque de Soissons cria assez haut pour qu'elles l'entendissent : « Qu'on sonne au saint tabernacle, afin que la disgrâce soit plus éclatante. »

Cependant les deux sœurs et Richelieu, comme frappés de la foudre de l'Église, étaient pétriflés au haut de l'escalier ; on tint encore conseil ; Richelieu dit qu'il était impossible que le roi eût autorisé de telles paroles. Il mit même en doute les ordres sur le départ, et voulut rentrer ; mais M. de Fitz-James, qui avait lui-même brûlé ses vaisseaux, dit au roi que les lois de l'Eglise et des saints canons « défendent d'approcher le viatique lorsque la concubine était encore dans la ville. Sire, ajouta-t-il, emporté par toutes les violences des papes du moyen âge, donnez Tordre que . cette femme s'éloigne à toujours de vous et dé vos palais. « Le roi dit que la duchesse devait prendre la poste pour, s'éloigner de lui. Dès que le roi se fut si énergfquement prononcé, madame de Châteauroux baissa la tête sous les regards hautains de ses ennemis. Elle demanda un carrosse ; pas un domestique ne la voulut servir. Elle n'était pas digne d'aller dans les carrosses du roi; elle fut reniée jusque dans les écuries. Cependant le peuple s'était ameuté et s'armait de pierres pour la saluer à son passage. Le maréchal de Belle-Isle, le seul qui se souvînt, le seul qui crût à son lendemain, moins catholique, craignant, d'ailleurs que la duchesse ne fût lapidée, lui donna son carrosse Elle s'y jeta et baissa les stores. Mesdames de Bellefonds, du Roure et de R.ubempré comprirent qu'elles étaients delà proscription et montèrent dans le carrosse. Madame de Lauraguais, inquiète et éplorée pour la première fois de sa vie, se plaça devant sa sœur en murmurant : « J'avais bien dit qu'il ne fallait pas aller à la guerre ! » Le duc de Richelieu leur fît un signed'adieu et leur dit qu'il restait pour les défendre et pourles rappeler. Mais, dès qu'il fut remonté dans Panticham-

bre, on lui apprit que le roi venait d'ordonner son exil hors de France. Il se retira à Baie sans avoir pu rejoindre la duchesse*.

Quand le roi fut ainsi délivré du démon, de ses pompes et de ses œuvres, selon la parole de Tévêquede Soissons, il lui fut permis de recevoir le viatique. « Je suis heureux, dit le roi très chrétien, de faire ma dernière communion comme j'ai fait ma première, avec l'amour de Dieu et l'horreur du péché. Ah ! qu'un roi qui va paraître devant le roi des rois a de comptes à lui rendre ! Si j'osais demander quelque chose au ciel, ce serait de donner à mon royaume quelque roi qui le gouvernât

* Voici comment Barbier raconte cette comédie : a On dit de plus que M. le duc de Richelieu a voit retardé autant qn'il avoit pu la présence du P. Pérussot, jésuite, confesseur de Sa Majesté, mais que Fi iz- James, évêque de Soissons, fils du maréchal de Bervick, premier aumônier du roi, a fait venir le confesseur, s'est emparé du roi pour l'exhorter à la mort, et lui a fait recevoir les sacrements le 13 de ce mois; de la manière la plus authentique et la plus solennelle.

< Le roi a permis de laisser entrer tout le monde de la ville de Metz, hors la populace ; cela a fait, par conséquent, un grand concours. Là, monseigneur Tévéque de Soissons a fait faire au Toi une espèce d'amende honorable. Ha demandé pardon à Dieu et â ses peuples du scandale qu'il avait donné. Il a reconnu qu'il était indigne de porter le nom de roi très chrétien et de fils aine de r Église, et il a promis d'exécuter toutes les conditions que monseigneur 1 évêque de Soissons avait exigées de lui, qui étaient de renvoyer madame la d uchesse de Châteauroux et madame la duchesse de Laurjguais aussi, qui est sa sœur, sur quoi le roi a répondu de lui-même qu'il était prêt de le signer de sa main. En conséquence, M. d'Argenson a porté l'ordre, de la part du roi, à madame la duchesse de Châteauroux, de se retirer à quatre lieues de Metz, avec madame de Lauraguais, sans lui pouvoir dire à quel endroit. Dans cette incertitude, M. le maréchal de Belle-Is!e lui a indiqué un château d'un président de Melt, à quatre lieues, qui n'était point meublé, et la nuit d'après, à deux heures, on leur a apporté un second ordre de se retirer très loin de Metz. Elles sont parties pour Paris, où elles sont arrivées le jeudi 20. Cela avait fait un tel scandale dans Metz, qu'elles ont été obligées, pour . sortir de la ville, de baisser les stores du carrosse, crainte d'être insultées par la populace. On dit même que Madame la duchesse de Châteauroux a ordre de se retirer à Châteauroux. »

mieux que moi. » Et autres belles paroles inspirées par la peur du diable.

Mais l'histoire doit redire cette belle parole de Louis XV, qui e3t une parole de roi. Il appela le comte d'Argenson et lui demanda des nouvelles de son armée : « Ah ! s'écria-t il, ce n'est pas dans mon lit que je devrais mourir. Écrivez de ma part au maréchal de Noailles que, pendant qu'on portait Louis XIII au tombeau, le prince de Gondé gagna une bataille. »

L'évoque de Soissons prépara, avec sa plus grande pompe, l'appareil'de l'extrême-onction. Lou'13 XV se vit déjà dans le tombeau et faillit expirer dans son effroi. « On tue notre maître, » dirent les valets. Quand tout lut disposé pour ce pieux et terrible adieu de la religion, M. de Filz-James parla ainsi d'une voix solennelle :

<( Messieurs les princes du sang, et vous grands du royaume, le roi nous ordonne, à Monseigneur et à moi, de vous dire son repentir sincère pour le scandale que Sa Majesté a causé dans son royaume en vivant avec madame de Ghâteauroux. Le roi en demande pardon à Dieu. Ayant appris que la duchesse n'est qu'à trois lieues de Metz, Sa Majesté veut qu'elle s'éloigne de cinquante lieues sans se rapprocher de Versailles, et lui retire sa charge de dame du palais* » — « Et à sa sœur aussi, * dit le roi qui avait approuvé chaque mot par un signe de tête.

Le roi tomba dans un délire que tout le monde prit pour son agonie. Les princes> voyant les médecins s'éloigner croyant que c'était fini, dirent les prières des agonisants* D'Argenson recueillit ses papiers ; le duc de Chartres fît atteler sa chaise de poste pour retourner à l'armée du Rhin. On appela un empirique à toute extrémité : cet homme, très connu des soldats de la garnison et du peuple des faubourgs, sauva le roi en lui donnant une forte dose d'émétique. Le roi> s'éveillant peu à peu de sa torpeur, s'écria en levant les bras : « Ah ! me Voilà revenu ! » comme s'il revenait du voyage d'outre-tombe.

'La reine, quand elle arriva avec ses daines d'honneur, y compris madame de Flavacpurt, sœur de ia duchesse de Châteauroux, pour embrasser le roi mourant, le» trouva guéri. « Ils s'embrassèrent toute une heure, » affirme la chronique. La reine dit que désormais c'était elle qui irait à la guerre; mais le roi la laissa à la cour de son père, le roi sans royauté. Louis XV, n'ayant plus peur de la mort, n'avait plus peur de l'amour. Richelieu qui osait tout, venait de lui écrire loute la comédie religieuse de Melz. Le roi rappela Richelieu et rit beaucoup avec lui des foudres de l'Église. « C'est à moi maintenant de lancer le tonnerre, dit-il en pensant aux ennemis de la duchesse de Châteauroux ; ce sont mes ennemis, à moi, les ambitieux qui voulaient dire mon oraison funèbre et gouverner mon royaume. » ~

Quand le duc de Châtillon, gouverneur du dauphin, amena ce jeune prince à Metz, le roi, furieux, dit comme Louis XI : « Je ne suis pas mort. » Dès cejour, la disgrâce du duc de Châtillon fut prononcée, et le roi sembla dire au dauphin : « Je veux vivre plus longtemps que toi. »

On donna des fêtes à Lunéville, cet autre Versailles moins une reine dévote, pour le passage de Louis XV ; maison remarqua que le roi, mélancolique et distrait, ne s'y amusa point. L'implacable évêque de Soissons n'avait pas assez éloigné la duchesse de Château, roux!

Le roi partit pour assiéger Fribourg. En passant à Saverne, un courrier lui remit une lettreet une cocarde. 11 ne répondit pas à la lettre, mais il mit la cocarde sur son cœur. Les soldats dirent que Sa Majesté ferait mieux d'aller au siège de madame de Châteauroux. Mais le roi ne voulait rentrer à Paris que les mainspleines de lauriers : il prit Fribourg.

Il faut le reconnaître, le roi, en se mettant à la tête de l'armée, avait bien mérité de la patrie, car c'était au moment où Marie-Thérèse, armée de Trenk et

Menzel, ces deux héros parmi les brigands, mais qui n'étaient que des brigands parmi les héros, menaçait de s'emparer de la Lorraine après avoir chassé devant elle Belle-Isle, Maillebois, Ségur et Broglie. On avait même meoacé les Parisiens de leur couper les oreilles, car c était l'habitude des généraux de Marie-Thérèse. La peur était venue jusqu'à Pari3 avec le bruit des défaites. Quand on apprit que le roi jouait bravement sa vie au jour du danger et ranimait par son exemple le vieil héroïsme français, on oublia le sérail de Choisy et les soupers de la Muette ; on s'enorgueillit de Louis XV comme on avait fait de Louis XIV ; on ne le surnomma pas Louis le Grand, mais Louis le Bien- Aimé. N'y eut-il pas un grain d'épigramme dans ce surnom : Bien-Aimé ? Oui, bien aimé dans son sérail*.

Louis XV revint à Paris. Ce ne fut qu'un arc de triomphe sur son chemin. On n'éleva pas seulement des décorations d'opéra, on bâtit des monuments qui ont duré. L'enthousiasme gagna de province en province jusqu'à Notre-Dame. Louis XIV lui-même, revenant de la guerre, n'avait pas eu de pareilles bénédictions du peuple en délire. Tous les arbres de la route ployaient sous les spectateurs. Arrivé à Paris, le roi monta dans le grand carrosse du sacre, traîné par huit chevaux de parade, qui portaient la tête haute, non pas comme on l'a dit, parce qu'ils savaient qu'ils traînaient un roi victorieux, mais parce que c'étaient des chevaux de cour, dressés de bonne heure à l'orgueil. Beau spectacle ! le roi était beau, et il venait de sauver la France. On avait comparé Louis XIV à Jupiter : on compara

* Ce fat Vadé qui donna le surnom dans une chanson ou plutôt un bouquet au nom des dames de la Halle.

ce jour-là Louis XV à Apollon. Un grand seigneur d& la suite, touché de tant d'idolâtries, se mit à jeter de l'argent à pleines mains, mais personns ne se baissa pour le ramasser. On voulait saluer le roi, c'était tout*.

Parmi les plus empressés, il y avait une femme ;

* Les dames poissardes furent admises à faire leur compliment à Louis XV. Ce (ut la dame Cocasse qui porta la parole. Le style de la Chanson était de Vadé,le style du compliment était de Piron. Voici cette œuvre éloquente :

« Sire le Roi,

« J'ons l'honneur d'être, sous votre respect, les députées de dames poissardes de votre bonne ville de Paris. Je v'nonsàla queue des autres. Ceux qui l'ont fait devant nous l'avont peut-être mieux fait comme ayant la langue bian mieux dorée ; mais en tout cas, si j'ions pas bian dorée, pas moins j'ions bian pendue, l'un vaut l'autre. Les belles paroles ne manquent pas dans les bouches qui ont leux cœurs sur le bords des lèvres; et pour moi, c'm'est avis que pour bian dire* gnia qu'à bian penser, et pensons tout des mieux, drcs que je n'pensons qu'à vous comme je fons.

« En un mot comme en cent, Sire le Roi, l'y a une vérité, c'est que, révérence parler, je vous ont pris en bian bonne amiquié ; et que toute note peine est qua la reine de Hongrie, Dieu l'amende ! sois de note sesque.

« Que n'étiais-vous là quand ce vint la nouvelle de votre maladie ! si vous eussiez vu note chagrin, ça vous eût fait plaisir, et pis après de même quand de vint à savoir que ce n'était pu rian si vous aviais vu notre joie, vous en auriàis pleuré. A ma part, je suis Stella, demandez, toute la poste en est témoin, qui prit à brasse-corps, et qui baisit à la bouche le cheval de stila qui rapports votre convalescence. Et tenez, à telle enseigne encore, que la pauvre bête, qui suait à grosses gouttes, m'accommodit comme vous voyez ma robe de siamoise ; mais telle que la v'ia pourtant j'en demande pardjnau bon Dieu, je n'ia 'roquerais pas rian qu'e d'ça pour les plus belles étoffes des dames de cians.

ce Vous riez de mes rébus, Sire le Roi, tant mieux, j'en suis bian aise ; et dame! acoutez donc, vous êtes cause qu'on nous baille quelquefois la comédie » la ville et au faubourg ; c'est la raison que je vous battions un peu itou. Je la ferions plus longue si ce n'éjait aujourd'hui jour du marché. Vous avez de même peutêtre vos affaires de votre côté, faut faire chacun les siennes. Adieu, Sire le R >i, je sommes vos petites servantes, et j allons boire à vote santé, pour à celle fin que Dieu et la bonne sainte Geneviève vous la conserve. •

celte femme, c'était la duchesse de Châteauroux. Elle était sortie de son hôtel dans le plus simple déshabillé, voulant se perdre dans la foule, ne croyant pas encore que le roi lui reviendrait comme il revenait à son peuple de Paris. Voici ce qu'elle écrivit en rentrant au duc de Richelieu.:

« J'avais fait louer, sous un autre nom que le mien, « un logement sur lequai.Deuxheuresavantquelacour <r passât, je m'y suis rendue... j'avais à peine eu le temps « de faire ma toilette que des acclamations sans nombre « m'ont annoncé que sa Majesté arrivait: les gardes « étaient inutiles tous les cœurs veillaient à sa conserva- « tion. L'affluence du peuple près la voiture du roi for- « çait d'interrompre de temps en temps la marche, et « par un bonheur inespéré. Sa Majesté s'est arrêtée l'es- « pace, au moins de trois minutes, devant la fenêtre où «j'étais ; mes yeux fixés sur Elle ont rencontré les siens, « j'ai remarqué en Elle un air de surprise et de joie. Je « vous peindrais difficilement ce qui se passa en moi « dans ce moment-là. »

Et dans une autre lettre :

« Il est venu à Paris, et je ne puis vous rendre Tiff vresse de vos bons Parisiens ; tout injustes qu'ils « sont pour moi, je ne puis m'empêcher de les aimer à « cause de leur amour pour le roi. Ils lui ont donné « le nom de Bien-Aimé, et ce titre efface tous leurs « torts, envers moi. Mon tremblement et mon agitation « ne peuvent se décrire. Je n'osais paraître. On est si « cruel à mon égard, que toute espèce de démarche « aurait paru un crime. Dailleurs, je n'ai plus d'espé- « rance, et, loin de vouloir mettre des conditions à mon « retour par l'exil des. uns ou des autres, je me sens « assez de faiblesse pour me rendre à une simple de- « mande du maître... Mais croyez-vous qu'il m'aime « encore?...

« Je Pai vu? Il avait l'air joyeux et attendri. Il est « donc capable d'un sentiment tendre! Je l'ai fixé « longtemps, et, voyez ce que c'est que l'imagination !

« j'ai cru qu'il avait jeté les yeux sur moi et qu'il cher- « chait à me reconnaître. Sa voiture allait si lentement « que j'eus le temps de l'examiner longtemps; je ne « puis vous exprimer ce qui se passa en moi Je me « trouvai dans la foule, très pressée, et je me repro- « chais quelquefois cette démarche pour un homme par « qui j'avais été traitée si inhumainement; mais, entraî- « née par les éloges qu'on faisait de lui, par les cris « que l'ivresse arrachait à tous les spectateurs, je n'a- « vais plus la force de m'occuper de moi. Une seule voix « sortit près de n*oi, me rappela à mes malheurs en « me nommant d'une manière bien injurieuse. »

Madame de Châteauroux avait eu tort de se reconnaître dans cette injure. Un homme du monde, qui la connaissait et qu'elle ne reconnut pas, eut la lâcheté de lui jeter au nez ce cri de laquais après avoir salué le roi par des cris d'enthousiasme : « Voilà sa catin ! »

Le bruit se répandit que la duchesse était dans la foule. Une dame de la halle dit à son tour: «S'il s'avise de reprendre sa coquine, il n'aura plus de nous un seul Pater quand il retombera malade*. » Ce fut la duchesse qui tomba malade. La maîtresse du roi déjà si violemment atteinte à Metz, reçut le coup mortel ce jourlà: « Ah! dit-elle en rentrant tête baissée dans son hôtel, j'avais compté sans l'opinion. Et pourtant, Dieu m'est témoin que, si le roi est salué roi aujourd'hui, c'est par ma volonté. » En effet, elle l'avait arraché de son lit de roses de Choisy, elle l'avait poussée la guerre en lui disant que le plus beau cortège d'un roi de France était de se trouver à la tête de ses armées.

Cependant, quelles étaient les pensées du roi en rentrant dans sa bonne ville de Paris? Allait-il se con-

* Une gravure du temps a consacré celte injure à madame de Châteauroux. On y représente la pauvre duchesse pâle et atterrée> ne sachant où se cacher.

tenter de l'amour de son peuple? Vivrait-il désormais avec la reine, fermant la porte aux mauvaises passions? La mort, qu'il avait vue de si près, allait-elle l'attacher au mât du vaisseau, pour qu'il traversât les dangers pendant que chantaient les syrènes ? La nuit, il se retira de bonne heure dans sa chambre aux Tuileries. Vers minuit, les femmes de la reine entendant du bruit, car la chambre de la reine était à côté de celle du roi, se réjouirent à la pensée que Louis XV allait frapper à la porte. Le miracle ne fut pas si grand. Comme le roi ne frappait pas la plus curieuse se hasarda, après un moment de silence, à entrouvrir la porte comme pour engager Sa Majesté à ne pas attendre plus longtemps ; mais Sa Majesté n'était ni dans son lit ni dans sa chambre.

Louis XV avait pris le manteau des amoureux et était descendu par l'escalier dérobé. Où allait-il? 11 traversa la cour des Tuileries, passa le Pont-Royal, entra dans la rue du Bac et monta chez la duchesse de Châteauroux. « Ah ! s'écria-t-elle en pleurant, je ne vais donc pas mourir encore. — Non, lui dit le roi, je vous reviens plus amoureux que jamais. Ordonnez, je mets vos ennemis à vos pieds. » A ces mots, toutes les humiliations qu'elle avait subies lui montèrent au cœur. « Non, dit-elle, en tenant le roi à distance après les premières étreintes, car ils s'étaient jetés dans les bras l'un de l'autre; non, c'est fini, je ne demande rien; c'est déjà bien assez de ne pas aller pourrir dans une prison par vos ordres. Laissez-moi libre comme il me plaira : il en coûterait trop peut-être à la France si je revenais à la cour. » Le roi lui reprit la main : « Oubliez tout, lui dit-il, je vous promets de ne pas oublier vos ennemis, Revenez ce soir même à la cour, vous serez toujours la maîtçesse du roi, vous serez plus que jamais la maîtresse à la cour. — Sire, je ne retournerai chez vous... chez moi, que quand vous aurez exilé M. de Maurepas. — Oh! pour celui-là, non, répliqua le roi. Mon ministre m'est aussi indispensable que ma maîtresse; sans lui,

je ne pourrais jamais me résoudre àlravailler. Songez donc, avec un autre je passerais une demi-journée à mal faire ce que je fais si bien avec lui dans une demiheure. Vous m'aimez trop pour me condamner aux affaires. — Eh bien ! dit la duchesse avec révolte, jusqu'ici c'est moi qui ai baissé la tête devant lui, je veux qu'il soit humilié devant moi. » Il fut convenu qu'elle dicterait.elle-même les paroles que viendrait lui dire M. de Maurepas.

Elle appela la disgrâce du roi sur les princes du sang. Le roi résista, comme s'il eût senti qu'elle portait atteinte à sa Majesté. Elle se retourna contre les ducs de Châtillon, de Bouillon et de La Rochefoucauld, sans oublier le P. Pérussot. « Ohî pour ceux-là, je vous les abandonne ; l'affaire de Châtillon est déjà faite. Demain matin je signerai les lettres de cachet. » Et le roi se coucha comme s'il fût chez lui.

Quand il se réveilla, au point du jour, il vit avec surprise la duchesse qui, accoudée sur l'oreiller pâle et les yeux brillants, qui le regardait avec une ineffable expression. « Pourquoi me regardez-vous si tristement? — Je ne suis pas triste, dit-elle, avec son charmant sourire, car ce n'est pas vous qui mourrez de la maladie de Metz, c'est moi. » Louis XV embrassa sa maîtresse, s'imaginant que l'amour d'un roi console de tout. Mais elle était frappée mortellement.

Les disgrâces exigées par la duchesse de Châteauroux éloignèrent de la cour les seules âmes fières qui y fussent alors.

Voici le billet que le roi lui-même écrivit pour le duc de La Rochefoucauld, car il n'y eut point de lettres de cachet :

« VousmanderezaM.de La Rochefoucauld que je « suis fort méconîent de sa conduite, et qu'il reste à « la Roche-Guyon jusqu'à nouvel ordre. Si cependant « il y a quelques affaires qui demandent sa présence à « Paris, il m'en fera demander la permission : il ne « pourra aller que de la Roche-Guyon à Liancourt, et

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<t de Liancourt à la Roche-Guyon. Mandez-lui aussi (( qu'il se tient bien des propos dont je suis instruit, et « que Ton augmente. »

Le duc de La Rochefoucauld s'en alla fièrement en exil en disant : «Je vais chez moi. » Le roi ne put jamais le ramener, car le duc disait qu'il avait par là un quartier de noblesse de plus, Louis XV se fit un jour son courtisan sans obtenir grâce. C'était à la chasse, par la pluie battante. L<3 roi s approcha de la Roche- Guyon, au bruit des fanfares, pour bien avertir le duc qu'il était là. Mais le duc ne voulut pas faire la moitié du chemin.

Leduc de Châtillon et de Bouilon firent aussi sentir au roi qu'en les perdant il n'avait pas perdu de simples courtisans. L'évêque de Soisson, Fitz-James, fut exilé dans son diocèse, ce qui était alors un exil rigoureux, car Versailles, pour les évêques, était le chemin du ciel, et du cardinalat en attendant. M. de Fitz- James voulut rentrer en grâce ; mais le roi n'aimait passes sermons, et lui dit de né prêcher que dans son diocèse.

L'évêque de Soissons se conforma aux ordres du roi, mais Compiôgne était du diocèse de Soissons. Chaque fois que le roi allait y chasser, il trouvait au château une lettre de son évêque, qui n'était rien moins qu'un sermon. Voici comment parlait le vindicatif exilé :

« Sire, les rois ne sont jamais aussi grand, aussi re- « commandables que lorsqu'on les voit fléchir devant le « Roi des rois et écouter le langage de Jésus-Christ, « qui vous est porté par les pasteurs à qui il a donné « l'autorité de vous parler en son nom. Souvenez- « vous, sire, que, près de rendre compte, au grand « juge des armée, de votre règne, vous vous humiliâtes « devant l'Etre suprême : vous lui fîtes, en présence « des grands de l!État, l'aveu de vos fautes, et vous « lui promîtes de mieux nous édifier ; vousnous prîtesà « témoin de cette belle action de votre règne ; et vous

« ne fûtes jamais à nos yeux ni plus grand ni plus « redoutable, que lorsque nous vous vîmes réconcilié « avec voire Dieu. Si donc vous m'avez appelé à témoin « de votre confession publique, tant que je vivrai, je « rappellerai à Votre Majesté cettejournée de repentir, « de pardon et de miséricorde. Que deviendriez-vous, « sire, vous qui êtes religieux et magnanime, si, après « avoir publiquement manqué à une promesse solen- « nelle, il vous refusait, à la véritable et dernière « heure du départ cette miséricorde que vous avez « obtenue ? »

Voici maintenant ce qui se passa pour la punition de M. de Maurepas. Le roi, au sortir du conseil, dès le lendemain de sa réconciliation avec Madame de Châ-. leauroux, lui dit d'aller chez elle et de Ja rappeler à Versailles. Maurepas, maîtrisant son orgueil, pria le roi de lui dicter le discours qu'il devait tenir. « Le voilà tout écrit, » lui dit Louis XV en lui remettant les lignes que lui-même avait écrites sous la dictée de la duchesse.

Le ministre voulut boire tout de suite le calice : il se présenta résolument à l'hôtel de madame de Châteauroux. La comédie qui allait se jouer avait été bien apprise. Le suisse dit au ministre que sa maîtresse n'y était pas. « Je viens de la part du roi, dit M. de Maurepas. — Si c'est de la part du roi, monsieur le comte peut entrer. » Le ministre fut conduit dans la chambre à coucher de la duchesse, car elle étak dans son lit, retenue parla fièvre. Elle joua la surprise et dit au comte de s'asseoir, avec cette politesse dédaigneuse qui dépasse l'injure. M. de Maurepas fut un peu déconcerté, et ne parla pas sans quelque émotion. Il se souvint tout au plus de ce qu'il devait dire :

« Madame, le roi m'envoie vous dire qu'il n'a aucu ne connaissance de ce qui s'est passé à votre égard pendant sa maladie, à Metz. Il a toujours eu pour vous la même estime et là même considération. Il vous prie de revenir à la cour reprendre votre place. »

Madame de Châteauroux répondit qu*elle ne doutait pas do l'estime et de la considération de Sa Majesté ; elle promit de retournera Versailles le surlendemain. Après avoir parlé du roi, M. de Maurepas parla de lui. « Quoi qu'on ait pu vous dire, Madame, j'ai toujours élé le plus respectueux de vos amis. » Il s'inclina pour lui baiser la main ; la duchesss avança la main en disant : « Cela ne coûte pas grand'chose et c'est sans conséquence. »

Le ministre rentra chez lui tout indigné contre luimême; mais il fut bientôt vengé, car madame de Châteauroux ne sortit plus de son lit. Dès le lendemain, elle appelait un confesseur et lui dit que sans Soute elle allait mourir, mais que si elle en revenait, ce serait^ pour faire pénitence. « Dans toutes les situations de ma vie, j'ai porté la médaille de la Vierge, et je lui ai demandé deux grâces : la première, de ne pas mourir sans sacrements ; la deuxième, de mourir à une de ses fêtes. »

Le roi n'était pas moins bon catholique ; il fit allumer des cierges dans toutes les églises de Versailles, car la cour était retournée à Versailles. Le roi pleurait comme un enfant, priait comme un amoureux, et ne voulait recevoir que ceux qui venaient de Paris lui donner des nouvelles de la mourante. On lui en donnait six foisjpar jour et il se plaignait de n'en avoir jamais.

- La pauvre duchesse souffrait toutes les douleurs ; le délire lui montrait les portes de l'enfer ; la raison lui disait qu'elle ne reverrait plus son royal amant. Tantôt elle croyait qu'on l'avait empoisonnée; tantôt elle demandait pardon à Dieu d'avoir bu le poison de l'adultère. A la dernière heure, on lui annonça une amie inattendue: madame*de Mailly. « Louise !» s'écriat-elleen se soulevant pour se jeter dans les bras de celle qu'elle avait exilée.

Les deux sœurs se tinrent longtemps embrassées, pleurant toutes les deux, mais, presque heureuses,

l'une de pardonner, l'autre d'avoir son pardon. « Ma chère Louise, dit madame de Châteauroux, comme tù vas me donner du courage pour mourir ! — Ma chère amie, dit madame de Mailly, si tu meurs avant moi, je ne te survivrai pas longtemps. » Et elles parlèrent du roi. « C'est l'amour qui me tue, dit madame de Mailly. — Moi, c'est le mépris,»dit la duchesse de Ghâteauroux.

Gâtait le jour delà fête de la Vierge. « Le jour où j'ai toujours désiré mourir, » dit-elle à sa sœur. — « Hélas ! dit madame de Mailly, le jour de la fête delà sainte Vierge nous n'avons plus que le droit de mourir. »

La duchesse expira. Le roi en ressentit le coup tout en présidant son conseil. « Messieurs, finissez sans moi, » dit-il pour cacher ses larmes. Il se disposait à partir pour Paris, quand on vint lui dire à franc étrier que les plus beaux yeux du monde étaient fermés même pour le plus grand roi du monde.

Il alla se réfugier au Trianon, disant qu'il n'y recevrait pas âme qui vive. Madame de Modène et madame de Boufflers, le voyant partir, sollicitèrent la grâ.e d'aller pleurer avec lui. Tous les courtisans demandèrent cette faveur. La reine elle-même le supplia de lui permettre de partager son chagrin avec lui. Le roi ne lui permit pas cette consolation chrétienne : il lui ordonna de rester au palais

Le 10 décembre 1743, au point du jour, la duchesse de Châteauroux fut enterrée à Saint-Suplice, chapelle Saint-Michel. Le guet était sous les armes, car on craignait le bruit.

On fit silence. Quand la mort met une femme au tombeau, on s'incline et on passe, même quand celte femme est courtisane royale. C'est à Dieu seul de parler.

Madame de Mailly ne lui survécut pas longtemps-' Elle ne voulut pas d'une église pour tombeau. Elle

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demanda, par son testament, à être enterrée au cimetière des Innocents, pour que sa sépulture, perdue parmi les plus oubliées, ne rappelât jamais son histoire.

Son cercueil fut retrouvé et reconnu par la famille, en 1785. On parla d'élever un monument à cette autre Madeleine qui avait lavé ses péchés sous les larmes ; mais bientôt le cercueil fut abandonné dans le pays perdu de la mort.

Madame de Mailly n'était pas enfermée chez les Carmélites, comme Mademoiselle de La Vallière ; mais elle vécut pareillement détachée du monde, ne portant pas un cilice, mais jeûnant pour donner aux pauvres tout ce qu elle avait. Après l'avoir oubliée dans sa misère, — car elle avait quitté Versailles avec deux écus— le roi lui fit porter de quoi ne pas mourir de faim. Elle ne songea qu'à vivre cachée. Si elle dînait avec la comtesse de Toulouse ou la maréchale de Noailles, les seules amies qui lui fussent restées, c'était pour donner aux pauvres leprixde son dîner. Elle lisait des romans, mais surtout des livres religieux, voulant voir le ciel avant l'heure.

Elle ne sortait que pour aller à l'église. Un dimanche matin qu'elle était malade, elle arriva tard à la messe, et dérangea quelques personnes pour gagner sa place. Un homme jeta tout haut ces paroles : «Voilà bien du train pour unecatin ! » Elle regarda cet homme sans colère, et lui dit de sa voix la plus douce : « Puis-» que vous la connaissez si bien priez Dieu pour elle. » Mot sublime qui place madame de Mailly à côté de Madeleine.

La maîtresse du roi rentra chez elle, frappée à mort par cetle insulte.

L'amour du roi avait tué lour à tour madame de Vintimille, madame de Châteauroux et madame de Mailly; il restait madame de Lauraguais, qui se moquait de tout et qui défiait le chagrin ; il restait madame de Flavacourt, qui enveloppa sa beauté dans sa vertu, pour braver le roi.

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Louis XV porta dans son cœur le deuil des trois sœurs mortes. Il disait que c'en était fait des belles heures couronnées de roses; il croyait que sa jeunesse aussi avait été mise au tombeau. Quand il rencontrait chez la reine madame de Flavacourt, il tombait soudainement au plus profond de la mélancolie, même quand fut venue madame de Pompadour. Les trois sœurs avaient lu avec lui le roman de l'amour ; madame de Pompadour et madame Du Barry ne devaient plus l'amuser que par des contes licencieux.

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