MADAME DE POMPADOUR
Madame de Pompadour fut le génie de la femme, moins la passion et la vertu, ces deux âmes qui la transfigurent* et la font divine. La maîtresse du roi n'eut rien de divin, mais tout ce que la beauté visible, la grâce onduleuse, le charme pénétrant, l'esprit voluptueux donne aux femmes de despotisme, elle l'eut et en joua en vraie fille d'Eve qui sait la force du péché.
Il y a au Louvre un pastel de La Tour, qui représente madame de Pompadour dans tout l'éclat de sa tyrannie et de sa beauté. La marquise est assise près d'une table couverte de livres, où l'on distingue l'Esprit des lois et V Encyclopédie. — Ces deux œuvres moûumentales ont paru sous son règne. — Un livre ouvert montre une gravure représentant Guay ciselant quelque figure de Louis XV ou de sa maîtresse. La marquise est coiffée de ses cheveux, légèrement poudrés ; elle est vêtue d'une robe ouverte, à grands ramages ; elle est chaussée de mules à talons dignes d'un
pied d'Orientale. Elle a le cou fièrement attaché ; la tôle est une merveille de beauté coquette, svelte et spirituelle ; le front est élevé et sévère ; les lèvres, légèrement pincées, expriment la volonté et la raillerie ; les yeux sont d'un vif éclat ; le nez semble touché par Coustou. Il y a dans tous les traits un air de noblesse et même de dignité que tempère le souvenir des galantes orgies de Versailles. La couleur de cette figure est fraîche, mais délicate comme celles qu'a pâlies les joues de l'amour. En voyant ce chef-d'œuvre d'un attrait féerique, on commence à comprendre Louis XV — après souper.
Louis XV, fils de roi, était né fermier général, c'està-dire pour ne rien faire, pour bien souper, pour aimer les femmes, le plaisir et l'argent; madame de Pompadour, fille d'un fermier général, était née reine, aimant la puissance, le luxe, les arts, tout ce qui fait la splendeur de la royauté.
Les femmes ont toujours protesté en France contre la loi salique; depuis Frédégonde jusqu'à madame de Pompadour. L'historien de bonne foi, qui veut suivre les leçons de la philosophie humaine, est forcé d'étudier plutôt la puissance des femmes que celle des hommes sqr l'avenir de la France.
On a beaucoup écrit sur madame de Pompadour* :
* On a des Mémoires apocryphes imprimés à Liège, en 1763. Ces Mémoires n'apprennent rien. Ce n'est pas une femme qui parle, mais un rabâcheur politique.
En 17(55. il parut à Londres un volume sous ce titre ; Genuine historié of the marchioness de Pomadour, mistress to the french king, and first lady ofthebed chamber to hls queen; contai ni n g the secret mémoire ofthe cou of France, from her first coming into prower, to herdeath. C'était la traduction d'un ouvrage d'une Bohémienne, ancienne religieuse célèbre par ses romans et ses galanteries, mademoiselle Fouque. Cette vie de madame di Pompadour fut imprimée en Hollande; mais l'ambassadeur acheta toute l'édition, ce qui n'empêcha pas l'ouvrage d'être réimprimé ailleurs, selon l'usage de ces sortes de marchés.
En 1772, on publia à Paris les lettres de madame de Pompadour; quelques-unes sont d'elles, les autres sont attribuées, à
lès uns ont exalté ses vertus, les autres ont multiplié ses crimes. Les uns et les autres se sont trompés. Un courtisan et un homme qui se venge ne sont pas des historiens quand ils écrivent. Avec un peu de patience, en étudiant à loisir les écrivains du dix-huitième siècle» on peut saisir çà et là un trait fidèle de cette charmante figure. Mais comment arriver jamais à découvrir toute la sombre ambition de ce cœur qui se cachait à tous par un sourire éternel ! Demandez au Vanloo, à La Tour, à Boucher, si jamais ils ont pu surprendre, quand elle posait devant eux, les secrets de son amour ou de sa politique.
Madame de Pompadour est née à Paris, en 1721. Elle a toujours dit en 1722. Il est vrai qu'elle vint au monde, aux derniers jours de Tan 1721*. Qu'importe ! puisque son vrai père était le fermier général Le normand de Toumeheim. Cet homme, la voyant digne de sa fortune, la prit chez lui et Téleva comme sa fille : il lui avait donné lui-même les noms de Jeanne-Antoinette.
Crébillon le gai, avec quelque raison parce qu'il vécut longtemps dans l'intimité de la marquise ; parce que ces lettres ont toutes le style des romans de Fauteur du Sopha-
En 1802, l'abbé Soulavie publia des Mémoires historiques de la cour de France pendant la faveur de madame de Pompadour. Ces Mémoires renferment bon nombre de pages curieuses, quelques vérités, beaucoup de mensonges. Mais comme l'abbé Soulavie avait de l'œil, il écrivit çà et là une page vraie, sinon une vraie page.
Enfin, en 18*24, ont paru les Mémoires de madame du Uausset, femme de chambre de madame de Pompadour. G'e^t une belle apologie de la marquise. Nous na parlons pas des historiens de toutes les nuances qui l'ont jugée en passant.
* Du 30 décembre 1721, fut baptisée Jeanne-Antoinette Poisson née d'hier fille de François Poisson, écuyerde Son A. R. Monseigneur le duc d'Orléans et de Louise-Madeleine de la Motte, son épouse, demeurant rue de Cléry ; le parain («c), Jean Paris de Mont-Martel, écuyer, conseiller sec rétaire du Roy, maison et couronne de France et de ses finances, la marraine damoiselle Antoinette-Justine Paris, fille d'Antoinette Paris, écuyer, trésorier receveur général de la province du Dauphiné. (Signé) Paris de Mont-Martel Poisson, Antoinette Justine Paris. (Reg. de Saint - Eustache).
Elle porta jusqu'à seize ans ce doux nom de Jeanne. Dès son enfance elle montra une véritable passion pour le dessin et la musique ; tous les maîtres brillants de Tépoque furent appelés en l'hôtel de Lenormand de Tourneheim. Les maîtres ne dégoûtèrent pas Jeanne des arts qu'elle aimait. On vanta bientôt son esprit ; Fonlenelle, Voltaire, Duclos et Crébillon, qui étaient accueillis à l'hôtel en qualité de beaux esprits, s'en allaient prônant partout sa beauté, sa grâce et son talent.
Madame de Pompadour offrit le modèle d'une femme belle et jolie tout à la fois ; les lignes de sa figure avaient 1'harmonip et la pureté ; mais, au lieu du beau sentiment dont les maîtres animent leurs figures, c'était l'esprit souriant d'une Parisienne. Elle avait au plus heureux degré tout ce qui donne à la physionomie l'éclat, le charme et le jeu. Aucune femme de la cour n'avait alors un^naintien si noble et si coquet, des traits si fiers et si fins, u-ne taille si élégante et si souple. Sa mère, peu familière aux périphrases, disait sans cesse : C'est un morceau de roi. Jeanne eut de bonne heure le pressentiment du trône, d'abord par les aspirations de sa mère, ensuite parce qu'elle croyait aimer le roi. « Elle m'avouait, dit Voltaire, dans ses Mémoires, qu'elle avait un secret pressentiment qu'elle serait aimée du roi et qu'elle avait une violente inclination pour Jui. » Il est de certains jours dans la vie où la destinée se laisse deviner. Tous ceux qui sont arrivés à gravir cette âpre montagne des vanités humaines, racontent que', dès leur jeunesse, des visions et des éblouissements les avertissaient de leur fortune future.
Cependant, comment arriver jusqu'à ce trône de France, dont la seule idée lui donne le vertige ? En attendant, elle se familiarisait avec la vie d'une reine, d'une courtisane. Toujours admirée et toujours écoutée, elle voyait à ses pieds tous les courtisans de la fortune de son père ; elle réunissait autour d'elle des poètes, des artistes et dès savants qu'elle protêts.
geait déjà avec la majesté de la femme qui croit en elle.
Le fermier général avait un neveu, Lenormand d'Étiolés. C'était un jeune homme aimable, ayant le caractère et les habitudes d'un gentilhomme ; il devait hériter de l'immense fortune du premier général. Jeanne, de son côté, avait quelque droit sur cette fortune. Il y avait un moyen bien simple de mettre tout le monde d'accord, c'était de marier les deux jeunes gens. Jeanne, on l'a vu, aimait déjà le roi ; elle épousa d'Etiolés sans changer de point de vue: Versailles! Versailles ! voilà tout son horizon. Son jeune mari devint éperdument amoureux d'elle ; mais cette passion, qui allait jusqu'au fanatisme, ne parvint jamais à la toucher. Elle l'acceptait avec résignation comme une station de son voyage.
L'hôtel des nouveaux époux, rue Croix-des-Petits Champs, fut organisé sur un pied seigneurial ; la plus belle compagnie de Paris désertait le^salons à la mode pour celui de madame d'Étiolés ; jusque-là on n'avait jamais étalé en France un luxe plus insolent. La jeune mariée espérait par là faire du bruit à la cour et piquer la curiosité du roi. Les journées se passaient en fêtes et en spectacles. Les comédiens célèbres, les poètes, les artistes, les étrangers se donnaient rendez-vous dans cet hôtel splendide, dont la maîtresse était l'âme et la fête : tout le monde y vint, en un mot, excepté le roi.
Depuis l'hôtel Rambouillet, il y avait toujours eu en France des cercles de beaux esprits, présidés par une femme à la mode. Louis XIV haïssait ces réunions, disant que la cour se répandait dans les hôtels de Paris. En effet, déjà, pour beaucoup de monde, les cercles frondeurs avaient plus de curiosité que les fêtes surnaturelles de Versailles. La Révolution française --Louis XIV l'a-t-il pressenti ? — a commencé dans les cercles, car on y riait un peu beaucoup des puissances de la terre la philosophie et la liberté y avaient leurs coudées franches. Ainsi, chez madame d'Étiolés, on rencontrait le vieux Fontenelle, qui ne croyait à rien, pas même à
son cœur ; Voltaire, jeune encore, armé dé tout son esprit pour faire la guerre à ceux dont le règne était de ce monde, et aussi à Dieu ; Montesquieu et Maupertuis, nés moqueurs et sceptiques; d'autre esprits railleurs qui avaient vu le déclin de la royauté et de la religion, quand Louis XIV, près de mourir, avait permis à la veuve de Scarron d'affubler la France d'un san-benito, quand Phillippe d'Orléans, né libre quoique sur le trône, avait déchiré le masque dans ses saturnales d'empereur romain. L'abbé de Bernis était, chez madame d'Étiolés, l'abbé de la maison (il n'avait pas d'autre abbaye ni d'autres bénéfices). L'abbé de la maison et la maîtresse de la maison se doutaient-ils alors qu'à dix ans de là ils régneraient sur la France en ministres absolus* ? Il y
* Selon Marmontel, l'abbé de Bernis n'aurait connu madame de Pompadour qu'au commencement de sa faveur. Voici ce que raconte Marmontel, dans le cinquième livre de ses Mémoires : « Il apprit qu'au rendez-vous de chasse de la forêt de Sénait, la belle madame d'Étiolés avait été l'objet des attentions du roi. Aussitôt l'abbé sollicite la permission d'aller faire sa cour à la jeune dame, et la comtesse d'Estrade dont il était connu, obtient pour lui cette faveur. Il arrive à Étioles, par le coche d'eau, avec son petit paquet : on lui fait réciter des vers, il amuse, il met ses soins à se rendre agréable, il réussit au point, qu'en l'absence du roi, il est almis dans le secret des lettre» que s'écrivent les deux amants. Rien n'allait mieux à la tournure de son esprit et de son style que cette espèce de ministère. » Cette version est curieuse ; mais Marmontel se trompa. Voici la vraie version :
En débarquant à Paris, l'abbé de Bernis acheta un dictionnaire des rimes.
A côté de la boutique du libraire, il y avait une boutique de modes, deux boutiques attrayantes pour les jeunes gens comme Bernis, qui cherchent la poésie et l'amour. L'abbé passait souvent devant ces boutiques-là, mais il aimait mieux avoir affaire à la modiste qu'au libraire. Celui-ci avait à son service les épitres de l'abbé dd Chaulieu ou les contes de La Fontaine ; mais celle-là n'avait-elle pas des joues semées de roses, des yeux vifs et profonds, une bouche pleine de perles et de sourires? en un mot le livre vivant à côté du livre mort. Bernis, qui était déjà un garçon d'esprit, n'eut garde d'entrer deux fois chez le libraire.
La marchande de modes ne vit pas sans émoi le culte de l'abbé, elle y prit plaisir ; à la douzième oeillade, elle sourit ; après avoir
l'iO LE DIX-nUlTfÈME SIÈCLE
avait encore, dans ce cercle célèbre, un païen de bonne raine et de belle humeur, qui s'appelait Gentil-Bernard. Madame d'Etiolés le traitait comme un enfant, ce La Fontaine sans génie, d'une Sablière sans vertu. On croit qu'il avait été un peu son amant ; celui-là ne de-* vint pas ministre avec elle ; mais comme elle avait,quoi qu'on en ait dit, le souvenir du coeur, elle le nomma bibliothécaire du roi. On sait que le roi n'ouvrit jamais un livre ; on assure que Bernard ne mit jamais le pied dans sa bibliothèque.
Madame d'Etiolés passait dans le monde pour une femme vertueuse. Elle jurait à son .mari une fidélité éternelle, à moins que Louis XV ne vînt à l'aimer. Le mari était le premier à rire de cette réserve. On en parla
souri, elle soupira ; enfin, tout alla comme sur la roue de la fortune. Bernis écrivit une épître dans le goût du temps: t Ah! cruelle Cydalise, qu'as-tu fait de mon cœur ? » La cruelle Cydalise qui s'appelait Chloé, répondit sans bégayer.: « Veoez demain dans l'après-midi, nous verrons cela, mais ne me regardez pas à la fenêtre, vous m'empêchez de voir clair à ce que je fais: voilà pourquoi je ne fais plus rien de bien. »
Ces amours-là durèrent toute une belle saison : c'étaient des amoureux de bonne mine et de bon cœur. L'abbé roucoulait dans l'arrière-boutique, ne confiant au dehors ni ses vers ni sa bonne fortune. Mais la marchande était si fière de son poète qu'elle l'affichait partout. Un soir elle le conduisit à la comédie et rencontra madame Lenormand d'Étiolés, qu'elle avait l'honneur de coiffer. Le lendemain elle fut appelée par cette femme déjà célèbre par sa beauté.
* — Voulez- vous me faire un chapeau, Chloé ? Je vous ai vue hier avec un beau garçon ; c'est votre cousin ? — Non, Madame, c'est mon amant. — J'ai imaginé un bonnet précieux qui serait joli au possible. Ah ! c'est votre amant ? En vérité ? Et que faitil de bon ? — Pas grand'chose, Madame, il fait des vers. — Un f Aiseur de vers ! c'est amusant. N'oubliez pas mon bonnet Dites donc à votre poète qu'il vienne me voir. — C'est trop d'honneur, Madame. »
Bernis alla voir madame d'Étiolés, qui l'accueillit avec toutes les grâces du monde. La pauvre marchande de modes n'eut bientôt plus qu'à se mordre les lèvres, ces lèvres si agaçantes que le volage avait aimées. Elle eut beau faire et beau dire, elle fut délaissée. Elle se maria bientôt par dépit : elle n'en fut pas plus heureuse, ni son mari non plus.
Et voilà comme l'abbé de Bernis devint ministre et cardinal.
d'abord dans la maison ; le bruit s'en répandit au dehors il alla jusqu'à Versailles. Mais le roi, voulant plaisanter à son tour, se contenta de dire : « Je voudrais bien voir le mari. »
M. d'Étiolés avait un château abandonné dans la forêt de Sénart ; madame d'Étiolés, ayant appris que le roi chassait souvent dans la forêt, déclara à son mari que les médecins lui conseillaient l'air du bois pour ses vapeurs.
Le mari, qui ne prévoyait pas où voulait aller sa femme, fit meubler le château avec luxe. Une fois qu'ils furent installés dans ce nouveau logis, madame d'Etiolés commanda trois ou quatre carrosses d'une légèreté féerique, pour promener ses vapeurs. Comme ^lle s'y attendait bien, elle rencontra souvent le roi dans la forêt : d'abord le roi passa sans prendre garde à elle ensuite il remarqua ses chevaux. - « Quel beau phaéton!» dit-il, en la rencontrant pour la troisième fois. Enfin, il la remarqua elle-même. « Quelle est donc cette Diane chasseresse ? « Madame de Ghâteauroux s'était empressée de répondre : a C'est une Diane chasseresse de mauvais lieu. » Mais ce jugement n'avait pas guéri le roi de sa curiosité. Il était habitué aux mauvais lieux depuis qu'il avait soupe à Choisy et à la Muette.
Une après-midi, l'orage surprit Louis XV en partie de chasse dans la forêt. Il entra au Château d'Étiolés ; mais madame de Ghâteauroux entra avec lui.
Madame d'Étiolés ne se rebuta point ; elle continua à passer sous les yeux du galarU chasseur, « tantôt comme une déesse descendue du ciel, tantôt vêtue d'une robe d'azur dans un phaéton couleur de rose, et tantôt vêtue en couleur de rose dans un phaéton d'azur *. » Ne diraiton pas un conte de fée ou un roman oriental ? Plus tard, madame de Pompadour, au souvenir de toutes ses folies, sérieuses pour elle, disait au prince de Soubise :
* Soulavie. Mémoires historiques de la cour de France pendant la faveur de madame de Pompadour.
« Je m'imagine lire un livre bizarre ; ma vie est un roman impossible : je n'y crois pas. »
A Etioles, on jouait la comédie; madame d'Étiolés était la Clairon, la Gaussin et la Dangeville de cette scène, dont la troupe ne comptait que des personnages illustres, comme le duc de Nivernaiset le ducde Duras. Le duc de Richelieu, qui allait partout où il y avait une femme à prendre, était spectateur assidu de ce théâtre charmant. Madame d'Étiolés chercha à attirer le roi dans les coulisses. Mais le roi, toujours gardé à vue par madame de Châteauroux, n'osa s'y hasarder.
Madame d'Étiolés passa deux étés sans obtenir dû roi autre chose qu'un regard distrait. La belle ambitieuse pâlissait et mourait. Elle retourna à Paris su? la fin de la saison, décidée à changer encore ses attaques. Madame de Châteauroux était morte, le trône était vacant, il n'y avait pas une heure à perdre ; car, pour Louis XV, la reine est morte, vive la reine !
En décembre 1744, il y eut des fêtes à l'hôtel de ville, où les femmes étaient masquées ; madame d'Étiolés parvint à s'approcher du roi : « Sire, vous allez m'expliquer, s'il vous plaît un songe bizarre: j'ai rêvé que j'irais m'asseoir sur un trône pendant un jour. — Et le soir? demanda le roi. ~ Je n'affirmerais pas, reprit madame Lenormant d'Étiolés, que ce soit le trône de France : cependant, j'ose le dire, c'était un trône de pourpre, d'or et de diamant ; ce songe me tourmente, c'est la joie et l'inquiétude de ma vie. Sire, de grâce, expliquez-le-moi. — L'explication est bien simple, dit le roi ; cependant il faudrait avant tout que ce masque de velours tombât. — Vous m'avez vue. — Où ? — Dans la forêt de Sénart. — Alors, dit le roi, vous devinez qu'on désire vous voir encore. »
Le premier rendez-vous du roi et de madame d r Étioleseut lieu dans l'hôtel de la Groix-des- Petits-Champs. Le roi était accompagné de deux courtisans, le duc de Richelieu et le duc de Gontaud. Les deux courtisans firent la cour à madame Poisson, qui demeurait toujours
avec sa fille ; le roi, sous le prétexte d'admirer des dessins de madame d'Étiolés, se promena avec elle dans les appartements.
Quant à M. d'Étiolés, il était absent pour le service du roi.
Selon quelques gazettes, le premier rendez-vous aurait eu lieu à Versailles; madame d'Étiolés se serait assise sur le trône depuis le soir jusqu'au matin ; mais, une fois le soleil levé, le roi lui aurait dit adieu selon sa coutume. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'après la première entrevue, il se passa plus d'une semaine sans qu'elle en tendît parler de Louis XV. Elle attendait, elle attendait, elle ne vivait plus. A chaque bruit, à chaque mouvement, elle croyait voir arriver des dépêches de Versailles ; les heures passaient tout à la fois trop rapides et trop lentes. Le roi l'avait oubliée. A quoi tiennent les destinées /Tune nation ? Fragilité des passions humaines ! Celle qui fut pendant vingt-quatre ans la maîtresse du roi et la souveraine de la France, préluda par l'oubli et l'abandon. Enfin, un jour, le roi dit à son valet de chambre^ qu'il s'ennuyait. « Dis donc, Binet, et cette femme ? — Ma fois ! sire, elle doit s'ennuyer bien plus que Votre Majesté. — Tu crois? — Elle passe ses jours à pleurer. — Eh bien, va lui dire que j'essuierai ses larmes. » Madame d'Étiolés revint. Le roi lui trouva sans doute plus de charme qu'à la dernière entrevue, car, le lendemain, quand le soleil se leva, elle resta sur le trône.
Selon une autre version, madame d'Étiolés arriva un matin tout effarée à Versailles. Elle demanda le roi .
Un écuyer, M. de Bridge, qui avait été des plaisirs d'Étiolés durant la dernière saison, la conduisit devant Louis XV. « Sire, je suis perdue ! mon mari sait ma gloire et mon malheur. Je viens vous demander un refuge... Si vous ne m'abritez pas contre sa colère, il me faudra mourir. »
On sait que Louis XV a passé sa vie à s'ennuyer. « Le peuple souffre, lui dit un jour le duc de Choiseul.
— Je m'ennuie, » répondit le roi. Madame d'Étiolés affermit son empire en variant la vie de son royal amant, par des chasses, des promenades, des fêtes, des spectacles, des soupers. D'abord elle eut l'art de se métamorphoser elle-même à toute heure du jour ; nulle ne sut mieux qu'elle varier les jeux de sa physionomie ; tantôt elle était langoureuse et sentimentale comme une madone q*ii rêveduciel ; tantôt elle était vive, enjouée, coquette comme une Espagnole amoureuse. Elle avait merveilleusement le don des larmes ; elle mettait tant d'art à bien pleurer, qu'elle donnait à ses larmes, dit un poète, la valeur des perles. Quiconque l'avait vue le matin superbe, impérieuse, reine dans toute la splendeur de la puissance, la retrouvait le soir lutine, folle étourdie, présidant les petits soupers avec la verve et l'entrain d'une comédienne après le spectacle. L'abbé Soulavie, qui l'a vue souvent, a laissé d'elle un portrait à la diable, mais bien étudié : « Outre les agréments d'une belle figure, madame de Pompadour possédait encore au suprême degré l'art de se créer un autre genre 4e figure, et cette nouvelle composition, également savante, était un autre résultat des études qu'elle avait faites des rapports de son âme et de sa physionomie. Sans déranger l'attitude du corps, son visage était un parfait Protée. » On le voit, le don des larmes, elle ne l'avait que comme les comédiens en présence du public ; le public de madame de Pompadour, c'était Louis XV. Dieu sait tout le tourment et toutes les angoisses qu'elle dut subir pour jouer son rôle pendant vingt quatre ans sans une heure de trêve.
Cependant M. d'Étiolés ne voyait pas revenir sa femme; il l'adorait, il vivait pour elle, il lui paraissait impossible de vivre sans elle. Quand il apprit, par sa belle-mère, que sa femme avait la gloire d'être au palais de Versailles, il tomba dans une douleur profonde; la colère ne lui vint que plus tard ; il écrivit à sa femme une lettre pleine de vraie passion; il la suppliait, au nom de leur petite fille, au nom de leur bonheur passé.
au nom de la vertu, de revenir dans cette maison, dont elle était la joie.
Le pauvre d'Étiolés terminait ainsi : a Madame, son- « gez-y, vous avez une fille que j'aime presque autant « que vous-même ; mais que voulez-vous que j'en fasse ? a Quand une mère de famille meurt, on plaint ses en- « fants. Vous n'êtes pas morte, mais ma fille est bien « plus à plaindre. »
Cette lettre, qui fut célèbre, avait été écrite sous les yeux du frère de madame de Pompadour, plus tard marquis de Marigny. Or, cette lettre, si noble et si bonne, la maîtresse du roi la jeta au feu sans vouloir y répondre. Une seconde lettre vint quelques jours après. Cette fois la douleur et l'amour n'étaient plus que de la jalousie et de la colère. Madame d'Étiolés comprit qu'il fallait répondre. Elle répondit par une lettre d'exil. Le pauvre d'Étiolés eut Tordre de se rendre sans retarda Vaucluse. Le pays était bien choisi. Son chagrin fut si profond qu'il tomba malade et ne se releva qu'au bout d'un an. Ceci se passait en France.
Non seulement la maîtresse du roi avait oublié son mari, mais elle avait encore renié son nom. Madame d'Étiolés était devenue marquise de Pompadour. La maison de Pompadour venait de s'éteindre dans la personne d'un abbé de Pompadour, qui faisait lire son bréviaire par son laquais, et qui s'en croyait quitte. De l'abbé de Pompadour à madame la marquise de Pompadour il n'y avait pas loin.
Madame de Pompadour avait compris qu'avec un roi comme Louis XV, qui n'avait pour se distraire ni les rêves de la vanité, ni le goût élevé des arts et des lettres, il fallait, sinon des contes comme au sultan des Mille et une Nuitet du moins des tableaux vivants et variés.
Elle commença par se faire comédienne \ Le roi était un spectateur ennuyé de la vie ; elle comprit qu'il fallait qu'elle changeât souvent son rôle et l'esprit de son rôle pour parvenir à amuser le roi. Vingt fois par jour, elle changeait de robes, d'expressions, de manières, passant de la gaieté à la mélancolie, accompagnant une saillie d'une parole tendre ; chanteuse comme les sirènes, légère comme les oiseaux, elle inventait mille et un enfantillages. Sa beauté, dont l'éclat était merveilleux, la servait dans toutes ses métamorphoses. Elle s'habillait avec un art exquis. Parmi les vingt costumes qu'elle a créés, on citait surtout les négligés à la Pompadour : robes en forme de veste turque, qui dessinaient, avec une grâce parfaite, tous les contours du corsage. Elle passait souvent toute la matinée à sa toilette, en compagnie de Louis XV, qui lui donnait des conseils pour que cette œuvre de fée durât plus longtemps. Cependant le roi finit par se lasser de n'avoir qu'une comédienne» En vain elle se déguisait tantôt en fermière, tantôt en religieuse, tantôt en laitière, pour le surprendre, ou plutôt pour se laisser surprendre dans les détours du. parc de Versailles. Le roi avait d'abord trouvé le jeu charmant, mais peu à peu il avait reconnu que c'était toujours la même femme sous mille travestissements. Il aurait fallu que madame de Pompadour pût se
* « Mademoiselle de La Vallière se délasse avec délice dans sa froide cellule des voluptés de Versailles. Madame de Montespan trouve doux, auprès de ses chaînes, les silices d'ascète que son confesseur lui inflige. Madame de Maintenon sèche d'ennui dans sa niche de damas rouge, comme une cariatide accroupie dans un angle qui porte obscurément le poids de tous les lambris d'un palais. Madame de Pompadour passe sa vie dans l'attitude de Schéherazade, assise au bord du lit où le calif dort, le sabre au côté. Comme la tète de sultane, sa faveur dépend d'un caprice du maître, du conte ennuyeux ou gai qu'elle va lui conter. — Et que se passe-t-il dans les mille et une nuits du harem dont elle est exclue ? Qui sait si un firman griffonné par une grisette ne va pas demain l'exiler au fond d'une province ? » Paul de Sainh Victoï.
LES MAITRESSES DE LOl'13 XV 147
métamorphoser tout à fait. Voyant que le roi s'ennuyait à la comédie qu'elle lui donnait, elle fit construire un théâtre dans le Cabinet des Médailles, et nomma les acteurs qu'elle trouvait digne de jouer avec elle dans ce théâtre, qui ne devait avoir pour spectateurs que le roi et quelques courtisans très aimés. Le duc de La Vallière fut choisi pour directeur ; pour souffleur, on prit un abbé. Voici les noms des acteurs : le duc d'Orléans, le duc d'Ayen, le duc de Nivernais, le duc de Duras, le comte de Maillebois, le duc de Coigny, le marquis d'Entraigues, la duchesse de Brancas, la comtesse d'Estrade, madame d'Angeviliers. Je cite cet extrait des statuts: « Pour être admis comme sociétaire, il faudra prouver que ce n'est pas la première fois qu'on joue la comédie, pour ne pas faire son noviciat dans la troupe. — Les actrices seules auront le droit de choisir les ouvrages que la troupe (ftit représenter. — On n'accorde qu'aux actrices seules, pour les répétitions, la demi-heure de grâce, passé laquelle, l'amende qu'elles auront encourue sera décidée par elles seules. » On fit l'inauguration du théâtre parte Mariage fait et rompu, de Dufresny. C'est une pièce de circonstance, si on pense au mariage de -madame de Pompadouravec d'Étiolés. On commença par jouer la comédie, on finit par ne plus représenter que des opéras et des ballets. Dans le chant et dans la danse, comme dans le jeu des passions, madame de Pompadour était la seule comédienne d'un talent réel. Elle était ravissante dans les paysannes naïves, surtout dans le rôle de Colette, du Devin de Village. Rien n'était difficile comme d'assister à ce spectacle de duchesses ; le roi seul disposait des entrées ; il se montrait plus rigoureux pour son théâtre que pour son palais ; aussi ne fut-ce point une moindre faveur pour Voltaire, qui depuis longtemps aspirait aux joies de Versailles, de voir jouer YEnfant prodigue sur le théâtre de la cour, Voltaire avait, comme tous les hommes, la faiblesse de vouloir gouverner l'État ; enivré de succès littéraires, il
ne rêvait plus qu'aux honneurs politiques. Il espérait devenir ambassadeur ou ministre par la grâce de madame de Pompadour ; avec un peu plus d'esprit de conduite, il fût devenu ambassadeur, ministre et même cardinal ; mais au moment où il croyait atteindre le but de ses rêves, il le manqua en écrivant ces vers fameux :
Pompadour , vous embellisse* La cour, le Parnasse et Cythère.
Ces vers, on le sait, furent l'occasion d'une petite remontrance faite par la reine et ses filles; tout fut perdu pour Voltaire, malgré la bonne volonté de madame de Pompadour qui, du reste, voyant la cause mauvaise, n'eut garde de compromettre sa faveur par d'imprudentes tentatives. Voltaire ne pardonna pas à la marquise* sa tiède intercession ; comme la vengeance est le plaisir des rois et des poètes, Voltaire, après des madrigaux et des cajoleries sans nombre, chanta avec beaucoup de sans-façon, dans son fameux poème :
Telle plutôt cette heureuse grisette, Que la nature ainsi que Vart forma Pour le sérail ou bien pour l'Opéra.
Sa vive allure est un vrai port de reine, Ses yeux fripons s'arment de majesté, ' Sa voix a pris le tonde souveraine Et sur son rang son esprit s'est monté*
Cependant il demeura toujours son ami : ainsi, au moment où la marquise n'était plus aimée du roi ni respectée des courtisans, Marmontel raconte cette conversation à Ferney. « Elle n'est plus aimée, elle est malheureuse, dit Marmontel. — Eh bien, s'écria Voltaire, qu'elle vienne ici jouer avec nous la tragédie ; je lui ferai des rôles, et des rôles de reine. Elle est belle, elle doit connaître le jeu des passions. — Elle connaît aussi, répliqua Marmontel, les profondes douleurs et les larmes. — Tant mieux, c'est là ce qu'il nous faut.
r- Puisqu'elle convient , laissez faire ; si le théâtre de Versailles lui manque, je lui dirai que le vôtre l'attend. »
Duclos et Rousseau lui furent plus sévères. Duclos, se croyant un grand historien sans colère et sans indulgence, la jugea durement. Il eut peur de passer pour un courtisan, il fut injuste. Elle avait tenté de s'attacher Rousseau ; mais le fier républicain de Genève lui écrivit une lettre* qui mit un terme aux négociations.
Cependant elle l'estima toujours à un haut degré. Un jour que la maréchale de Mirepoix lui conseillait de ne pas s'inquiéter de ce hibou, elle lui dit : « C'est un hibou, mais c'est celui de Minerve. »
Madame de Maintenon avait eu moins de peine pour amuser Louis XIV, vieux et dévot, que madame de Pompadour pour distraire Louis XV, jeune encore, mais fatigué de toutes les joies mêmes du paradis futur. Au temps où la marquise se déguisait en sœur grise et en jardinière, elle fit bâtir dans le parc de Versailles, au bord du bois, sur la route de Saint-Germain, un très romantique ermitage ; vu du dehors, c'était une Thébaïde digne en tous points d'un anachorète ; mais dès qu'on en avait franchi le seuil, c'était une petite maison digne d'un vieux roué de la régence. Vanloo,
* Madame,
a J'ai cru* un moment que c'était par erreur que votre commissionnaire voulait me remettre 100 louis pour des copies qui sont payées avec 12 francs. Il m'a détrompé. Souffrez que je vous détrompe à mon tour. Mes épargne» m'ont mis en état de me faire un revenu non viager de 540 livres, toute déduction faite. Mon travail me procure annuellement une somme à peu près égale ; j'ai donc un superflu considérable ; je l'emploie de mon mieux, quoique je ne fasse guère d'aumônes. Si, contre toute apparence, Page ou les inQrmités rendaient un jour mes forces insuffisantes, j'ai un ami.
« J.-J. Rousseau. »
Que prouve cette lettre d'un orgueilleux qui a toujours vécu d'aumônes héraldiques ? Elle prouve que Madame de Pompadour encourageait trop la musique.
Boucher, de La Tour, avaient passé par là pour reproduire sur les murs et sur les plafonds toutes les charmantes images de l'art païen. C'était un luxe inouï de naïades et d'hamadryades. Vénus, Hébé, Diane, les Heures, les Grâces, toutes vêtues de leurs cheveux, s'y multipliaient à l'infini. Le jardin était un chef-d'œuvre de séduction; c'était plutôt un bois qu'un jardin, un bois peuplé de statues, formé d'arcades embaumées, de bosquets enchanteurs, de retraites mystérieuses. Au milieu du jardin, il existait une ferme, une vraie ferme dans tout son attirail, avec des vaches, des chèvres et des moutons. La marquise présida jour par jour à la construction de cet ermitage. « Où allez-vous, marquise? lui disait Louis XV, la voyant sortir si souvent. — Sire, je me bâtis un ermitage pour mes vieux jours... Vous savez que je suis un peu dévote : je finirai dans la solitude. — Oui, dit le roi, comme toutes celles qui ont beaucoup aimé, ou plutôt qu'on a beaucoup aimées. »
Aux belles matinées du printemps, quand le bois eut reverdi, quand fleurirent les lilas, quand l'herbe émaillée tapissa les chemins, madame de Pompadour pria Louis XV de venir déjeuner à son ermitage.
Le roi se fit conduire par son valet de chambre. On comprend qu'il allait de surprise en surprise. D'abord, avant d'entrer, à la vue du toit couvert de chaume, il jugea qu'il allait déjeuner en anachorète ; il craignit sérieusement que la marquise ne prît goût à la retraite. Il entra dans la cour ; il alla droit à la porte de l'ermitage. A cet instant, une jeune paysanne vint à sa rencontre : comme elle était fraîche, délicate et jolie, il commença à trouver l'ermitage de son goût. Elle le pria de la suivre à la ferme, en traversant les bosquets odorants. Louis XV ne songea-t-il pas à s'arrêter en chemin avec celle qui lui montrait la route ?
Quand il fut près de la ferme, une autre paysanne, plus délicate encore, sortit d'une étable et vint lui présenter avec mille révérences une jatte de lait. En voyant cette laitière charmante coiffée d'un petit
LES MAITRESSES DE LOUIS XV i§\
bonnet coquettement posé sur le chignon, vêtue d'un blanc corset et d'une jupe bleue,, le roi rougît de plaisir. Avant de lui prendre la jatte des mains, il là regarda une seconde fois des. pieds à la tète. Elle baissait timidement les yeux avec cet air d'innocence qui fai le charme des filles de quinze ans. Ses bras étaient d'une blancheur de lys ; elle avait au cou une petite croix d'or qui venait tomber et se perdre dans un pompeux bouquet de roses qui seniblaient fleurir à son corsage. Mais ce qui surtout émerveilla le roi, ce furent deux jolis pieds nus dignes du marbre et du statuaire, chaussés dans les sabots les plus rustiques.
Par une coquetterie presque naïve, la jolie laitière posa un de ses pieds sur le sabot. Le roi reconnut la marquise et lui avoua que pour la première fois de sa vie il avait eu le désir de baiser un joli pied. Il baisa sur le sabot celui de la marquise.
Madame de Pompadour retourna avec son amant à l'ermitage ; il fut de plus en plus émerveillé des raffinements de l'architecte. Voilà l'origine du petit Trianon et du Parc-aux-Cerfs.
Quand madame de Pompadour eut épuisé toutes les métamorphoses, elle peupla le Parc-aux-Cerfs de laitières, de sœurs grises, de bergères, d'abbesses qui continuèrent le rôle joué par elle avec tant d'esprit et tant de grâce. Elle voulait régner, non pas sur le cœur de Louis XV, mais sur la France ; or, pendant que Louis XV régnait sur le Parc-aux-Cerfs, elle % gouvernait à Versailles.
Il serait difficile d'étudier le système politique de madame de Pompadour, si toutefois elle a eu un système. On ne peut nier ses idées ; mais le plus souvent c'était un chaos de caprices. Le duc de Choiseul qui
réunissait trois portefeuilles, qui disposait de tout le pouvoir, avait souvent inspiré la politique de madame de Pompadour. Elle brouilla le système de Louis XIV, en's'alliant à l'Autriche, en formant une ligue, ou plutôt un pacte de famille, entre les Bourbons de France, d'Italie et d'Espagne.
Les femmes ne vivent pas dans l'avenir, leur règne est au jour le jour, car c'est le règne de la beauté qui ne peut perdre en "avançant ; les femmes de génie qui ont voulu gouverner le monde n'ont jamais contemplé les nuages d'un lointain horizon ; elles ont su voir autour d'elles, mais elles n'ont pu voir loin d'elles. Après moi le déluge/ disait aussi madame de Pompadour.
Le dix-huitième siècle fut un siècle de frappants contrastes : le premier ministre après le cardinal de Fleury, c'est madame de Pompadour. Avec le cardinal, la religion protégeait le trône contre les parlements ; avec la marquise, nous voyons poindre la philosophie qui va tourmenter tour à tour le clergé et le parlement. Sous madame de Pompadour, le roi, s'il eût été hardi comme elle, serait devenu plus roi que jamais. Le cardinal 'était avare comme un intendant ; la marquise se montra prodigue comme une maîtresse, disant que l'argent devait couler du trône à pleins bords, en fleuve généreux qui parcourt l'État. Le cardinal avait été hostile à l'Autriche et favorable à la Prusse, la marquise eut la guerre avec Frédéric pour complaire à Marie-Thérèse. La bataille de Rosbach lui a donné tort ; mais comme elle l'a dit, avait-elle le privilège défaire des héros ?
Est-ce donc bien le droit de l'historien d'accuser cette femme de toutes les hontes du règne de Louis XV ? Elle est arrivée sur le trône au moment où la royauté par la grâce de Dieu s'effaçait devant la royauté de l'opinion. Il n'y avait rien à faire à Versailles, parce qu'à Paris le pouvoir était déjà aux mains de Voltaire, de Montesquieu, de Jean-Jacques, de Diderot. Madame de
Pompadour comprit si bien cette royauté future, qu'elle alla au-devant d'elle. Neprotégea-t-ellepas hautement les philosophes, ceux-là même qui, par la force de leurs idées, devaient renverser le trône où elle était assise? Les peintres qui Ton t représentée n'ont jamais oublié de montrer près d'elle des livres révolutionnaires, comme l'Encyclopédie, le Dictionnaire philosophique, l'Esprit des lois, le Contrat social.
Madame de Pompadour aimait à se venger, comme Junon. Ce fut là, sa faiblesse, Frédéric appela sa faveur le règne de Cotillon; de là, la guerre de Sept ans. Pour un mot, elle fit emprisonner Latude à la Bastille. Pour un quatrain, elle fit exiler le ministre Maurepas. Maurepas exilé a laissé sur elle des notes plus injurieuses que spirituelles : « Elle sait prendre tous les caractères pour plaire au roi : mais elle a un grand inconvénient pour la cour qui la méprise, c'est qu'elle a un fort mauvais ton, celui d'une bourgeoise déplacée, qui veut déplacer tout le monde, si on ne parvient à la déplacer elle-même. Au lieu de se soumettre aux convenances établies, elle veut que les convenances se soumettent aux siennes. Elle s'environne d'artistes et de poètes, parce qu'elle aime être prônée. Elle jouit des hommages des grands, et ferme les yeux sur leurs grimaces. Élevée dans unie arrière-boutique de boucher, elle aime les palais et les jardins. « Elle aimait les jardins d'Armide, parce qu'elle avait la baguette d'or descharmeresses.
Maurepas veut frapper du même coup de plume Voltaire et madame de Pompadour : « M. de Voltaire n'osait dire après la bataille de Raucoux que Louis XV fut un héros, ni sa maîtresse une divinité de l'ancien temps ; mais par ses allusions il le faisait entendre ». M. de Voltaire a une secrète démangeaison d'être ministre; nous l'avons envoyé espion chez le roi de Prusse, et parce qu'il lui a arraché une seule phrase, il estime assez son savoir pour se croire homme d'Etat. A présent, il cherche à plaire à madame de Pompadour. » Espion chez le roi de Prusse ! Voilà Maurepas bien
content d'avoir dit cela. Mais à distance, qui est ministre de Maurepas ou de Voltaire ? Qui a régné sur les esprits ? Qui a transformé la vieille France ?
Louis XV, toujours dévot, du moins après souper, se confiant à Dieu pour les destinées de la France, disait que Dieu seul avait les mains assez grandes pour gouverner un royaume ; aussi il prenait en pitié toutes les hautes délibérations de ses ministres. Il disait un jour au maréchal de Richelieu, alors l'un des quatre premiers gentilshommes : « Vous les voyez bien tous assemblés pour peser beaucoup d'opinions différentes, vous verrez qu'ils choisiront la pire. » Il ne prenait guère la peine de combattre son conseil. « Qu'importe ! disait-il à madame de Pompadour, il naîtra de petits orages de tout ce qu'ils font, mais ne serons-nous pas à l'abri ? » De tous ces orages mal dispersés, il se forma une tempête qui renversa le trône.
Pour conserver son empire, madame de Pompadour se résigna à toutes les lâchetés et à toutes les humiliations. Elles chassa les jésuites pour se faire des amis dans le parlement ; elle exila le parlement pour se faire des amis dans le clergé. Pour empêcher que son royal amant ne prît une autre maîtresse en titre parmi les dames de la cour, elle-même inventa ce sérail, sans poésie et sans éclat, qui s'appelait le Parc-aux-Cerfs, « l'oreiller des débauches de Louis XV, » dit Chateaubriand : enfin, haïe, méprisée de toute la France, madame de Pompadour disait à Louis XV : « De grâce gardez-moi près de vous ; je vous protège, j'assume sur ma tête toutes les haines ; les mauvais temps sont venus pour les rois : dès que je ne serai plus là, toutes les insultes qui s'adressent à la marquise de Pompadour seront pour Louis XV.
Parmi les tentatives hardies entreprises pour détrôner madame de Pompadour, celle-ci est la plus curieuse M. d'Argenson et madame d'Estrade avaient résolu d'élever sur le trône la jeune et belle madame de Choiseul, femme du menin. L'intrigue fut conduite avec tant d'art
que le roi accorda un rendez-vous. A l'heure du remdezvous il existait une grande agitation dans le cabinet du ministre. M. d'Argenson et madame d'Estrade attendaient avec inquiétude. Quesnai, médecin du roi et de la favorite, était présent. Tout à coup madame de Choiseul arrive tout écbevelée, dans un charmant désordre. Madame d'Estrade court au devant d'elle, les bras ouverts, a Eh bien ? — Oui, je suis aimée ; elle va être renvoyée, il m'en a donné sa parole. « Un grand éclat de joie retentit dans le cabinet. Quesnai, on le sait, était l'ami de madame de Pompadour ; mais, en même temps, il était l'ami de madame d'Estrade. M. d'Argenson le croyait au moins neutre dans cette révolution. « Docteur, lui dit-il, rien ne change pour vous ; nous espérons bien que vous nous resterez. — Moi, monsieur le comte, répondit froidement Quesnai en se levant, j'ai été attaché à madame de Pompadour dans sa prospérité, je le serai dans sa disgrâce. » Et il s'en alla surle-champ.
Cet homme de mœurs toutes rustiques, vrai paysan du Danube, qui se trouvait en si singulière compagnie à Versailles, habitait un petit entre-sol au dessus des appartements de madame de Pompadour. Il passait tout son temps à rêver d'économie politique. Il avait pour amis tous les illustres philosophes» Ceux qui n'allaient pas à la cour venaient une fois par mois dîner gaiement chez Quesnai *. Marmontel raconte qu'il y dinait lui-même en compagnie de Diderot, Dalembert, Duclos, Helvétius, Turgot, Buffon. Ainsi, au rez-de-chaussée, on délibérait de la paix et de la guerre, du choix des ministres, du renvoi des jésuites, de l'exil des parlements, des destinées de la France. Au-dessus, ceux qui n'avaient pas la puissance, mais
* Quesnai fut très gracieusement anobli par Louis XV. C'était dans la chambre de madame de Pompadour ; le roi prit trois pensées dans un vase de Sèvres : — Tenez, Quesnai, je vous anoblis et je vous donne des armoiries parlantes.
qui avaient les idées, travaillaient sans le savoir aux destinées du monde. On détruisait àl'entre-sol ce qu'on faisait au rez-de-chaussée. Il arrivait que madame de Pompadour ne pouvant recevoir les convives de Quesnai au rez-de-chaussée, montait pour les voira table et causer avec eux.
Madame de Pompadour, qui voulait affermir sa royauté, résolut d'être reine de France, comme LouisXV était roi de France, par la grâce de Dieu. Le prince de Soubise, qui était un de ses courtisans, se chargea de lui procurer un jésuite de bonne grâce, qui consentît à la confesser et à l'absoudre des péchés commis à la cour. Le P. de Sacy avait conservé dans la célèbre compagnie les manières aimables du gentilhomme. Il savait être de son siècle et riait bien un peu des sévérités de son ordre. Le prince de Soubise alla à lui. 11 se montra d'abord un peu farouche : « Songez-y, lui dit le prince de Soubise, du confessionnal de la marquise au confessionnal du roi, il n'y a qu'un pas. » Le P. de Sacy ne put vaincre l'attrait de cette position dangereuse. Il alla chez la marquise. Elle Paçcuillit de Pair du monde le plus aimable ; elle était fière d'avoir pour confesseur un homme qui venait d'être nommé procureur général des missions. Et puis, jusque-là le parti des jésuites s'était levé contre elle à la cour ; la reine, le dauphin, le P. Griffet, le Cardinal de Luynes, l'évêque de Verdun M. de Nicolaï, espéraient bien la chasser du trône comme une mécréante. Or, une fois déclarée digne de Dieu par un jésuite aussi considérable que le P. de Sacy, ne devenait-elle pas un peu inviolable et sacrée ? Aussi, elle mit en œuvre toutes ses séductions contre son confesseur. Elle ne déploya jamais plus de grâce, d'esprit et de beauté. Le roi aurait eu le droit d'être jaloux. Le
P. de Sacy, qui fit semblant de se laisser prendre à cette charmante coquetterie d'une femme plus dédaigneuse qu'une vraie reine, vint sept à huit fois parler de confession sans vouloir encore la confesser. N'était-ce pas plutôt une préface d'amour profane qu'une préface d'amour divin ? Comme la bonne ville de Paris ne savait alors à quoi s'amuser, elle s'amusa de cette confession. On fît des chansons sur le confesseur et la pénitente. Piron arriva un soir au café Procope, disant qu'il avait des nouvelles de Versailles. « Eh bien, la marquise estelle confessée ? — Non : madame de Pompadour n'a pu s'entendre avec le P. de Sacy sur le genre de confessionnal. » Le lendemain, grande rumeur chez les jésuites ; ils appellent à leur conseil des Dix le procureur général des missions. Il fut contraint à se confesser lui-même. On lui ordonna, pour prix de son absolution, de refuser ses conseils à la marquise « et de s'excuser comme il le pourrait de l'avoir aussi longtemps amusée. » Le P. de Sacy se présenta donc une dernière fois devant madame de Pompadour. Voici, mot à mot, ce qu'il dit à l'impénitente : « On ne peut vous accorder, madame, l'absolution que vous désirez ; votre séjour à la cour, loin de votre mari ; les bruits du public relatifs à la faveur que le roi vous accorde, ne vous permettent pas d'approcher de la sainte table. Le prêtre, au lieu de vous absoudre, prononcerait une "double condamnation, la vôtre et la sienne. » Madame de Pompadour écouta ces paroles avec le calme d'une statue. Elle commença par sourire, mais dès que le P. de Sacy eut prononcé le dernier mot, elle éclata impérieusement : « Mon père, vous êtes un savant et un ignorant : vous êtes un jésuite ! Vous avez joui de l'embarras où vous avez imaginé que je me trouvais. Vous voudriez bien, vous et les vôtres, me voir loin du roi ; mais je suis ici aussi puissante que vous m'y croyez chancelante et faible et malgré tous les jésuites du monde, je resterai à la cour, tandis qu'eux-mêmes seront non seulement bannis de la cour, mais encore chassés du royaume. »
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Dès ce jour, la chute des jésuites fut prononcée. Les RR. PP. s'imaginaient que la marquise n'était, comme madame de Châteauroux, qu'une reine d'un jour. Sans doute ils croyaient n'avoir rien à craindre d'une pareille ennemie. « S'ils avaient pressenti la puissance de cette femme, qui avait toute la volonté d'un homme, ouplutôt d'une femme qui se venge, ils lui eussent sans doute permis d'approcher de la sainte table. »
Madame de Pompadour était douée. Les libellistes les plus acharnés n'ontjamaisniéson goût très vif pour les arts. Elle voulait faire de Louis XV un roi artiste ; elle a toujours tenté de l'arracher à son apathie par le sentiment du beau, sinon du bien. Mais Louis XV ne comprenait pas, comme Louis XIV, que les grands monuments font souvent la gloire des rois. N'est-il pas curieux de rappeler ici les idées qu'avait la marquise de Pompadour pour l'embellissement de Paris ? Elle vou lait faire de tous les couvents de bénédictins un seul couvent ; convertir les jardins de ces vastes solitudes en places publiques, ombragées d'arbres, couvertes de gazon et ornées de statues. L'archevêque de Paris fit entendre à Louis XV, qui, malgré tout, était toujours dévot, que pour avoir une bonne place au ciel, il ne fallait pas prendre ici-bas la place des bénédictins. Madame de Pompadour, voulait orner les galeries du Louvre et y placer des tableaux de toutes les écoles., Louis XV, qui était avare, craignit d'être forcé, pour cette royale entreprise, de recourir à son domaine privé ; d'ailleurs, les peintres alors célèbres jetèrent les hauts cris, sous le prétexte qu'il ne resterait plus d'argent pour acheter leurs tableaux ; Madame de Pompadour eut l'idée de rebâtir la Cité : le plan de ce projet, qui fut présenté au roi, avait été tracé sous les yeux de la marquise. On devait bâtir avec luxe et orner le premier étage de balcons qui auraient abrité les trottoirs ; mais comme, en suivant ce beau projet, on eût supprimé les seize églises de la Cité, le roi, sur les oppositions du chapitre de Notre-Dame et du clergé, ne donna pas son
assentissement, et la Cité vint jusqu'à nous avec ses repaires de voleurs et de filles de joies. Madame de Pompadour proposa encore un second Hôtel-Dieu, représentant au roi qu'il était triste, dans un royaume comme la France, de voir deux malades dans un même lit. Mais madame de Pompadour était alors à Versailles le seul avocat des pauvres. A cette prière, le roi lui répondit : « N'avons-nousjpas une maison de chasse àChoisy ? J'ai consenti à bâtir Bellevue pour nos plaisirs, et j'ai bâti Saint-Sulpice pour l'amour de Dieu. » Le roi Louis XV ne croyait qu'à lui-même, à sa maîtresse et à Dieu. Madame de Pompadour réussit pourtant avec le projet de l'Ecole-Militaire. Ce fut à force de répéter au roi qu'il fallait se distinguer par un monument. Madame de Pompadour réussit aussi à fonder la manufacture de Sèvres*. Enfin, la royale pécheresse a donné l'idée de la reconstruction de la Madeleine repentante, qui était la seule église où elle aimât à prier Dieu.
Cependant que faisait la reine pendant ces petils soupers, ces joyeux spectacles, ces éternelles fêtes de la galanterie ? La reine priait Dieu, et croyait que Dieu protégeait toujours la France. Madame de Pompadour était, on le sait, une de ses dames d'honneur ; mais la dame d'honneur et la reine ne se voyaient jamais. Un jour que le roi se promenait dans le parc de Versailles avec sa maîtresse, comme ils n'avaient plus rien à se dire, ils firent à l'envi l'éloge des vertus de cette bonne Marie Leczinska. « Tenez, marquise, dit Louis XV, portez-lui de ma part ces fleurs que vous avez cueillies pour moi. » Madame de Pompadour ne se fit pas prier;
* Madame de Pompadour est la muse de Sèvres, elle qui était de pâte tendre, selon son expression.
La Pompadour aimait tous les luxes, mais surtout celui des arts.
Elle était née avec le sentiment du beau — comme le comprennent les femmes— le beau délicat, lebeau qui descend au joli, Rubens copié par Van Dyck, Prïidias francisé par Coustou.
c'était la première fois qu'elle faisait quelque chose pour la reine. Après avoir salué et présenté le bouquet, elle s'inclina pour se retirer ; mais la reine lui dit de rester et la pria de chanter devant elle ajoutant qu'on lui avait dit des merveilles de sa voix. La marquise se sentit offensée et s'excusa de ne pouvoir céder à cette prière. La reine ne pria plus, elle ordonna. Madame de Pompadour se mit aussitôt à chanter le fameux monologue d'Armide: Enfin, il est en ma puissance!
S Madame de Pompadour, née dans les rangs du peuple et allant s'asseoir sans façon sur le trône de Blanche de Castille ; madame de Pompadour protégeant les philosophes et chassant les jésuites, traitant les grands seigneurs avec le même sans-façon que les artistes, fut une des mille causes de la révolution française^ Madame Dubarry ne faisait qu'imiter sa devancière quand elle appelait un noble duc un sapajou. On connaît le mot : « Annoncez le sapajou de madame la comtesse Dubarry. » Ainsi parlait un grand seigneur de lsi cour de Louis XV. Il serait curieux d'enrichir le grand livre héraldique de tous les sobriquets donnés par les maîtresses de Louis XV comme titres de noblesse aux courtisans de Versailles/Plus d'un beau nom que la France citait avec orgueil a perdu son éclat dans cette atmosphère de courtisans et de courtisanes. « Non seulement, disait madame de Pompadour à l'abbé de Bernis, j'ai toute la noblesse à mes pieds, mais mon petit chien est ennuyé d'hommages. » Madame de Pompadour régnait si impérieusement, qu'un jour à Versailles, à la fin du dîner, un vieillard s'approcha du roi et le pria tout haut de vouloir bien le recommander à madame, de Pompadour. Tout le monde se mit à rire, excepté la
^marquise.
Cependant, le coup de poignard de Damiens faillit la perdre; le roi, effrayé sur ses désordres, durant les quelques heures où il se crut au lit de mort, fut bien près de renoncer à la marquise, à ses pompes et à ses œuvres. Elle aveugla le roi et reprit son empire. Elle
lui apprit d'où partait le coup de poignard. Damiens avait été armé par les jésuites, mais l'arme avait été forgée par les Anglais. Les Anglais craignaient l'alliance de la France et de l'Autriche ; ils voulaient ruiner la France, qui leur portait plus que jamais ombrage, ils redoutaient, d'ailleurs, d'être ruinés par elle. Ils alimentaient la guerre passionnée entre les jansénistes et les molinistes, entre le clergé et les parlements, entre le parti de madame de Pompadour — l'amie dç Marie- Thérèse et des philosophes — et le parti du dauphin — l'ennemi de Marie-Thérèse et des philosophes. — Les Anglais devaient, quand la guerre serait vive, quand les esprits seraient égarés, trouver un bras parmi les jésuites pour frapper Louis XV ; car, une fois le dauphin sur le trône, les jésuites et les Anglais reprenaient toute leur puissance. Du moins, c'était la version de Madame de Pompadour.
"Dans ce temps-là il y avait une sorcière célèbre, la Bontemps. Madame de Pompadour était émerveillée de ses prédictions. Deux de ses ministres, l'abbé de Bernis et le duc de Choiseul, y croyaient fermement : elle leur avait prédit à tous deux, dans leur jeunesse, qu'ils arriveraient aux plus hautes dignités. Madame de Pompadour voulut à toute force que la Bontemps lui dît la bonne aventure. Pour dérouter la sorcière, elle la fit appeler chez la nièce du valet de chambre de M. de Gontaud, qui était dans sa confidence. La marquise alla attendre la sorcière dans le petit appartement de cette fille, le duc de Gontaud, qui l'accompagnait se tint dans un cabinet ; sa femme de chambre, madame du Hausset, resta avec elle auprès du feu.
La Bontemps arriva bientôt ; elle trouva madame de Pompadour sur une chaise Jongue, coiffée d'un bonnet de nuit, vêtue en fille du peuple. Suivant les ordres de la sorcière, on avait préparé des tasses à café et une cafetière. Elle fit chauffer le café, prit les mains delà marquise pour en étudier les lignes, tira de sa poche un miroir et dit : Voyons quelle figure vous faites là.
Après mille cérémonies, regardant les linéaments que faisait le marc du café, elle parla ainsi : « Ni beau, ni laid, j'entrevois là un ciel serein, et puis toutesces choses qui semblent monter, ces lignes qui s'élèvent, ce sont des applaudissements ; voilà des nuages dorés qui vous environnent ; voyez-vous ce vaisseau en pleine mer, comme le vent est favorable ! Vous êtes dessus et vous arrivez dans un pays superbe, dont vous devenez la reine... Tenez, regardez, c'est une espèce de géant. De For, de l'argent, quelque nuage par-ci, par-là... ; mais vous n'avez rien à craindre... Le vaisseau sera quelquefois agité, mais ne périra pas. » La sorcière se tut, madame de Pompadour lui demanda toute tremblante si elle mourrait bientôt, et de quelle maladie. « Je ne parle jamais de cela, répondit la Bontemps. — A la bonne heure pour l'époque, reprit la marquise, mais le genre de mort ? — Vous aurez. le temps de vous reconnaître. » On paya la sorcière, qui s'en alla aussitôt la séance close. « Eh bien ? dit madame de Pompadour au duc de Gonlaud qui avait tout entendu. — C'est étonnant ! mais c'est comme les nuages : on y peut lire tout ce qu'on veut. »
Le maréchal de Richelieu fut un des amis fidèles de la marquise. J'ai sous les yeux une lettre curieuse, cachetée en cire rouge, aux armes d'Aragon ; elle est écrite sur du papier qu'un laquais dédaignerait aujourd'hui pour confier ses flammes à une fille de chambre, ce qui contraste singulièrement avec le ton d'impératrice qui règne dans cette lettre, adressée par madame de Pompadour au maréchal de Richelieu : « Je voudrais avoir de bonnes nouvelles à vous mander de mes nerfs, mais ils sont pires que jamais. J'ai encore passé cette nuit sur mon séant -à étouffer ; je crois que quand les malheurs publics (qui me font tant de mal) cesseront, il n'y aura plus de remèdes pour ces maudits nerfs, ils sont en trop mauvais ordre. Bonjour, maréchal, vos souhaits pour mon bonheur ne pourront s'accomplir que lorsque la France sera tranquille : je ne vous
en sais pas moins de gré de votre façon de penser pour moi, et vous reconnaîtrez à la longue qu'il n'est pas d'amie qui me ressemble. »
Cette lettre est datée de 1751. Le fragment de celle qui suit donnera une idée de la manière d'écrire du maréchal de Richelieu, quand il s'adressait à madame de Pompadour. a II est assurément, Madame, plus agréable de vous voir que de vous écrire ; mais il peut être plus utile de vous écrire que de vous voirquand on a des réflexions et des méditations à vous demander. Je prends la liberté de vous envoyer un travail sur les côtes de France, que m'a inspiré mon attachement pour le roi et mon zèle pour l'État. Dussiez-vous me siffler comme un poète qui vous présenterait de mauvais vers, je me consolerais en pensant que j'ai fait mon devoir. Gomment serait-il possible de voir de sang-froid les Anglais au centre du royaume? Il est vrai, Madame, que Louis XIII a mis son royaume sous la protection de la Vierge ; mais il est vrai que nos ministres comptent trop sur elle et sur vous, et vous savez que le roi compte trop sur les ministres. Adieu, Madame, j'ai grande impatience de vous faire ma cour *. »
* Cependant le maréchal de Richelieu, tout en se faisant un des plus assidu> courtisans de la marquise, lui refusa son flls quand elle le lui demanda pour sa fille Alexandrine d'Étiolés, qui mourut au couvent peu de temps après ce refus. Ainsi madame de Pompa dour reçut la même année deux coups dans le cœur : le refus outrageant du maréchal et la mort de sa fille, qu'elle croyait appelée à de hautes destinées.
Voici, selon les mémoires secrets, le récit de cette histoire : Mademoiselle ou madame Alexandrine était charmante ; elle avait toutes les grâces et tout l'esprit de sa mère. On la faisait élever au couvent de l'Assomption, avec le train d'une princesse. Elle avait seize ans. Madame de Pompadour jeta les yeux sur le duc de Fronsac, &U du maréchal de Richelieu. Elle devait s'attendre à d'autant, moins de résistance, que le père lui faisait la cour la plus assidue. Cependant il ne fut rien moins que flatté de celte proposition ; mais trop attaché aux grâces pour y renoncer par un refus absolu, il imagina de l'éluder adroitement, en répondant qu'il était sen-
Voici un autre fragment de lettre de madame de Pompfcdour, qui continue à la peindre. Elle écrit à la comtesse de Brézé : « Si vous allez au Val-de-Grâce, je vous prie de faire bien des amitiés pour moi à madame de Senneterire. Hélas ! elle a choisi la meilleure part : le monde ne méritait pas le cœur que Dieu lui a donné. Sa jeunesse et ses charmes lui ont d'abord attiré une foule d'adorateurs ; à présent, elle veut être sainte : voilà le diable pris pour dupe. »
Plus loin elle écrit ces lignes : « Les anciens Germains disaient qu'il y avait quelque chose de divin dans une belle femme. Je suis presque de leur avis, et je pense que la grandeur de Dieu brille avec plus d'éclat sur un beau visage que dans le cerveau de Newton. »
Un peu plus loin, elle se plaint de l'ennui qu'elle trouve à la cour. « Ici, il ne m'est pas plus possible d'être gaie qu'à madame de Percival d'être belle. »
Madame de Pompadour n'avait pas revu son mari depuis quinze ans : un jour, à l'Opéra, elle crut le reconnaître dans la personne d'un fermier général,* gros comme un fermier général, épanoui comme un fermier général, 400.000 livres de revenus avaient consolé d'Étioles ; bien d'autres se sont consolés à moins.
Ce jour-là, le spectacle se passa dans la salle. La marquise subit les ponts-neufs, les bons mots, les madrigaux chantés et lancés parle parterre à ïf . d'Étiolés ; le lendemain, séance extraordinaire à Versailles dans le cabinet du roi. On décida qu'à l'avenir le fermier gé-
sible au choix de madame de Pompadour ; mais que son fils avait l'honneur d'appartenir par sa mère aux princes de la Maison de Lorraine ; qu'il ne pouvait en disposer sans leur agrément. La marquise sentit la valeur de cette diplomatie ; elle craignit le ridicule qui rejaillirait sur elle et la honte qu'elle pouvait recueillir d'un refus si sa prétention devenait publique. Elle aima donc mieux dissimuler, temporiser, négocier. C'est ce que désirait le maréchal, dans l'espoir que le bénéfice du temps le sauverait. En effet, mademoiselle Alexandrine mourut, i
néral recevrait un ordre de rester en son hôtel quand la marquise irait à Paris.
Madame de Pompadour recevait le dimanche, à sa toilette, les artistes, les gens de lettres et les grands seigneurs qui étaient admis àlui faire la cour. Marmontel raconte qu'à l'arrivée de Duclos et de Bernis, qui ne manquaient pas un dimanche, elle disait, à l'un, « d'un air léger et d'un parler doux : — Bonjour, Duclos : — à l'autre, d'un air et d'un ton plus amical : — Bonjour, abbé, quelquefois en lui donnant un petit soufflet sur la joue. » Presque toujours, elle avait un accueil plus affable pour les artistes que pour les courtisans titrés ou blasonnés ; La Tour, Boucher, Carie Vanloo, Gochin ne faisaient jamais antichambre. On connaît sa première entrevue avec Grébillon. On lui avait dit que le vieux tragique vivait pauvre et délaissé, dons le fond du Marais, avec son chien et ses chats, « Que ditesvous ? Pauvre et délaissé ! » Elle courut trouver le roi et lui demanda sur sa cassette cent louis de pension. Quand Crébillon vint à Versailles pour la remercier, elle était au lit : a Qu'il entre, etque je voie legénieen cheveux blancs. » À la vue de ce beau vieillard, pauvre et fier, elle s'attendrit jusqu'aux larmes. Elle le reçut avec une grâce touchante : il en fut ému ; et comme il se penchait sur le lit pour lui baiser la main, le roi parut : — « Ah ! Madame, s'écria Crébillon, le roi nous a surpris, je suis perdu I » Cette saillie plut au roi : le succès de Crébillon fut décidé. Il faut dire qu'il avait quatre-vingts ans.
Madame de Pompadour a passé ses derniers jours dans un profond abattement. Comme elle était au déclin de sa faveur et de son règne, elle n'avait plus d'amis ; le roi lui-même la subissait, mais ne l'aimait plus. Les jésuites, qu'elle avait chassés, les jésuites qui ne s'en vont jamais, l'accablaient de lettres où ils lui peignaient les terreurs des damnés. Elle ne croyait pas à l'enfer ; mais n'était-elle pas dans l'enfer? Chaque heure qui sonnait la poussait plus avant dans sa dou-
leur. A son arrivée à la cour, fière de sa jeunesse, de sa beauté et de sa fraîcheur, elle avait proscrit le rouge et les mouches, disant que la vie n'était pas un bal masqué. Elle en était arrivée à cet âge triste et désolé, où il faut choisir enlrele rouge et les premières rides. « Jamais je n'y survivrai *, » disait-elle avec effroi.
Une nuit de 1760, elle se souleva dans son lit, appela madame du Hausset et lui dit avec des tremblements : « Je le sens bien, je vais mourir; madame de Vintimille et madame de Châteauroux sont mortes jeunes comme moi; c'est une fatalité qui frappe toutes celles qui ont aimé le roi. Ce que je regrette le moins, c'est la vie ; je suis fatiguée d'hommages et d'insolences, d'amitiés et de haines ; mais je vous l'avoue, je suis effrayée par l'idée d'être jetée à la voirie, soit par le clergé, soit par monseigneur le dauphin, soit par le peuple de Paris. » Madame du Hausset lui prit les mains et lui dit que si la France avait le malheur de la perdre, le roi ne pourrait que lui donner une sépulr ture digne d'elle. « Hélas ! répliqua madame de Pompadour, une sépulture quand madame de Mailly, repentante d'avoir été sa première maîtresse, a voulu être enterrée au cimetière des Innocents et même sous l'égoût. » Elle passa la nuit à sangloter. Le jour venu, elle reprit un peu de courage; elle appela à elle toutes les ressources de l'art pour cacher les premiers ravages du temps; mais elle eut beau faire pour retrouver cet adorable sourire qui vingt ans auparavant faisait oublier à Louis XV qu'il était roi de France.
Elle ne voulut plus reparaître à Paris ; à la cour, elle ne se montra plus qu'à la lumière, dans l'attirail d'une reine de Golconde, couronnée de diamants, portant vingt bracelets et traînant une robe des Indes
* La crainte de perdre sa puissance et de revenir bourgeoise de Paris l'a perpétuellement désolée ; elle n'a plus vu dans chaque jésuite, après avoir réussi à en détruire l'ordre, que des assassins et des empoisonneurs. (Mémoires historiques de la cour de France.)
brodée d'or et d'argent. C'était toujours la divine marquise d'autrefois ; mais bientôt, en y regardant de plus près, on découvrait que ce n'était qu'un pastel charmant encore, mais çà et là effacé et repeint. Ce fut par lia bouche qu'elle commença à perdre sa beauté. Elle avait de bonne heure pris l'habitude de se mordre les lèvres, pour cacher ses émotions. A trente ans, sa bouche avait perdu tout son vif éclat. Il fallait la peindre à chaque repas et à chaque baiser !
On a dit qu'elle était morte empoisonnée par les jésuites, ou soit par ses ennemis de Versailles. Elle est morte parce qu'elle avait quarante-quatre ans, parce qu'elle ne devait sa puissance qu'à sa beauté, parce qu'elle ne voulait pas survivre à sa beauté. Elle souffrit longtemps en silence, cachant toujours sous un sourire pâli la mort qu'elle sentait déjà, enfin elle se coucha pour ne plus se relever. Elle était au château de Choisy ; le roi et les courtisans ne croyaient pas que sa maladie fût sérieuse, mais elle-même ne s'aveuglait pas, Elle supplia le roi de la faire conduire à Versailles : elle voulait mourir sur le théâtre de sa gloire, mourir en reine dans le royal palais, donnant encore des ordres, et voyante ses pieds le troupeau des courtisans.
Elle mourut en avril (15 avril 1764J, comme Diane de Poitiers, Gabrielle d'Estrées et madame de Maintenon. Le curé de la Madeleine l'assista à ses dernières heures. Comme il s'inclinait après lui avoir donné la bénédiction, elle lui dit, en se ranimant, car elle était presque morte : « Attendez, monsieur le curé, nous nousen irons ensemble.» Le roi lui avait jusque-là témoigné une amitié de souvenir et de reconnaissance ; mais dès qu'elle eut rendu le dernier soupir, il ne s'inquiéta que du moyen de se délivrer de ses dépouilles mortelles.
Il donna l'ordre de la conduire à Paris, dans son hôtel. Comme la voiture qui emportait le corps de la défunte se mettait en route, le roi, placé à Tune des fenêtres du château et voyant fondre une giboulée sur Versailles, dit avec un sourire à la fois triste et moqueur : « La marquise n aura pas beau temps pour son voyage. »
Le même jour, on ouvrit devant lui le testament de madame de Pompadour. Quoiqu'elle fût depuis longtemps loin de son cœur, il ne put arrêter deux larmes à la lecture de ce testament.
« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, « Jeanne- Antoine! te Poisson, marquise de Pompadour, « épouse séparée de biens de Charles-Guillaume Lçnor- « mant d'Étiolés, écuyer, ai fait et écrit mon présent « testament.
« Je recommande mon âme à Dieu, espérant apaiser « sa justice par les mérites du sang précieux de Jésus- « Christ, mon Sauveur, et par la puissante interces- « sion de la sainte Vierge et par tous les saints et « saintes du Paradis. Je désire que mon corps soit « porté aux Capucines de la place Vendôme, sans céré- « monie, et qu'il y soit inhumé dans la cave de la cha- « pelle qui m'a été concédée dans leur église. »
Dans son testament, la marquise n'oublia ni aucun de ses amis, ni aucun de ses serviteurs ; le roi luimême y fut porté. « Je supplie le roi d'accepter le « don que je luiiais de mon hôtel de Paris, pour qu'il « devienne le palais d'un de ses petits-fils ; je désire « que ce soit pour monseigneur le comte de Provence. » Cet hôtel de madame de Pompadour fut depuis habile par des hôtes illustres, car c'est aujourd'hui l'Elysée.
A ce testament fut joint un codicille qui prouve que madame de Pompadour avait conservé des amis. « Ma « volonté est de donner comme marques d'amitié à « madame du Roure le portrait de ma fille en boîte
* Elle ne nomma son mari dans son testament, que pour due qu'elle était son épouse séparée de biens.
« garnie de diamants. A madame la maréchale de Mire- « poix, ma montre garnie de diamants. A madame de « Château-Renaud, un portrait du roi garni de dia- « mants. A madame la duchesse de Choiseul, une boîte « d'argent garnie de diamants. Une autre boîte avec c un papillon de diamants à madame la duchesse de « Grammont. A M. le duc de Gontaud, une alliance c couleur de rose et blanche, de diamants, enlacée d'un « nœud vert, et une boîte de cornaline qu'il a toujours « beaucoup aimée. A M. le duc de Choiseul, un dia- « mant couleur d'aigue-marine, et une boîte noire pi- « quée, à pans et gobelet. A M. le maréchal de Soubi- « se, une bague de Gay, représentant l'Amitié ; c'est « son portrait et le mien, depuis vingt ans que je le « connais. A madame de Vamblemont, une parure d'é- <c meraudes. »
Le testament est du 30 mars 1761, le codicille fut écrit à l'heure même de la mort de madame de Pompadour, le 15 avril. Elle eut à peine la force de signer. Madame de Pompadour avait reçu du roi un hôtel à Paris et un à Fontainebleau, la terre de Grécy, le château d'Aulnay , Brimborion-sur- Bellevue, les seigneuries de Marigny et de Saint-Rémy, un hôtel à Compiègne et un à Versailles, — sans compter les millions, car on ne comptait pas à Versailles*. — Ce qui n'empêcha pas Louis XV de donner au marquis de Marigny deux cent trente mille francs pour l'aider à payer les dettes de la marquise**.
L'hôtel de madame de Pompadour était tout un riche musée : tableaux, statues, gravures anciennes, bronzes, bibliothèques, vaisselle ciselée, toutes les pompes de l'art et du caprice enrichissaient cet hôtel célèbre. Peu de jours après la mort de sa sœur, le marquis de Marigny fit la vente de toutes ces merveilles. La vente dura un an, et durant un an ce fut la gazette du jour.
* Excepté Louis XV qui s'était amusé à se faire un trésor particulier. Quand il perdait au jeu, il payait avec le trésor royal. ** Journal de Louis X V publié au procès de Louis XVI.
Pendant quelle était au pouvoir, la Pompadour avait inspiré tant de couplets qu'un auteur anglais disait gaiement: a La France est une monarchie tempérée par des chansons. » Une fois morte, les faiseurs de couplets ranimèrent leur verve; plus de cinquante épitaphes coururent Paris et Versailles. Un caricaturiste du temps s'avisa de représenter son tombeau surmonté de son buste : à droite, l'Hymen sanglotait ; à gauche, l'Amour fondait en larmes.
Le premier pleure sa vie, Le second pleure sa mort,
La marquise fut inhumée dans un caveau de l'église des Capucines. Elle repose aujourd'hui au chœur de la Madeleine, cette Madeleine impénitente. Sa famille avait obtenu, à force d'argent, qu'une oraison funèbre serait prononcée ^ur ses dépouilles mortelles. Cette oraison funèbre était un chef-d'œuvre qu'il aurait fallu conserver pour la gloire de l'Église ; malheureusement cette pièce curieuse n'a pu être imprimée. Voici tout ce que l'histoire a inscrit dans ses annales : Quand le prêtre s'approcha du cercueil de la marquise, il secoua de l'eau bénite, fit le signe de la croix et commença ainsi son discours : « Je reçois le corps de très haute et très puissante dame* madame la marquise de Pompadour, dame du palais de la reine. Elle était à l'école de toutes les vertus... » Pourquoi n'a-t-on pas la suite de ce tour de force de galanterie apostolique?
Le marquis de Marigny rencontra à la porte de l'é* glise M. d'Étiolés qui était venu avec sa maîtresse écouter cette édifiante oraison funèbre ; cette maîtresse était une danseuse de l'Opéra, mademoiselle Rems* qui avait tout à fait consolé le fermier général des infidélités de la marquise. Le marquis de Marigny n'avait jamais perdu de vue son beau- frère qu'il rencontrait sans cesse à l'Opéra ; il alla à lui et l'aborda comme il montait en carrosse. « Eh bien, d'Étiolés, est-ce que vous allez vous porter héritier ? »
Le fermier général était devenu philosophe (Qui ne Tétait en France en 1764 ?) Il répondit par ce vers connu :
Je ne veux pas d'un bien qui coûta tant de larmes !
Que ce temps est déjà loin de nous ! je suis allé à Versailles pour ressaisir les ombres de la cour de Louis XV : il m'a semblé que je retrouvais un palais perdu depuis mille ans. Je ne croyais plus à l'histoire que je viens de raconter. Cette cour où Ton s'amusait comme dans les jardins d'Armide, où les femmes étaient belles et galantes, où les héros du temps se déguisaient en paysans pour jouer la comédie, où le roi chantait après souper ; cette cour sans députés et sans gardes nationaux, où il n'y avait de scrutin que pour décider sur une partie de chasse, y croira-t-on dans mille ans ? N'accusera-t-on pas les historiens du dix-huitième siècle d'avoir écrit un roman invraisemblable entre le règne solennel de Louis XIV et le règne formidable de Bonaparte ? Mais les romans écrits par Dieu ne sont-ils pas plus invraisemblables que les nôtres ?
A son voyage aux Délices, Montesquieu, se trouvant seul un jours dans le magnifique salon de Voltaire, en façade sur le lac de Genève, réfléchissait gravement à la vue de deux portraits qui se faisaient pendant. C'étaient Voltaire et Madame de Pompadour. Le duc de Richelieu, qui était accouru de Lyon pour voir comment jouait Voltaire l'Orphelin de la Chine, surprit Montesquieu en contemplation devant ces deux portraits. « Eh bien, monsieur le président, vous étudiez là l'esprit et la grâce. — L'esprit et la grâce, dit Montesquieu, y pensez-vous? Vous voyez là un homme et une femme qui sont les représentants de notre siècle.» Cette prédiction ne s'est-elle pas un peu accomplie ? On a dit du dix-septième siècle le siècle de Louis XIV : ne serait-il pas plus juste de dire du dix-huitiè-
me siècle le siècle de Voltaire et de madame de Pompadour ? Éludiez ces deux figures, vous verrez que tout est là.
Louis XV a eu trois premiers ministres, le cardinal de Fleury, le duc de Ghoiseul et la marquise de Pompadour. Les autres n'étaient que des créatures subordonnées à la marquise comme au duc, comme au cardinal. On a vu l'heure politique de Fleury. Peut-être madame de Pompadour, si l'histoire était impartiale, mérite-t-elle un souvenir à côté du duc de Choiseul ? On a déjà parlé plus loi n de la conquête de la Corse. C'est elle qui adéjà parlé plus loin de la conquête de la Corse. C'est elle qui a voulu l'alliance avec l'Autriche contre la Prusse. Elle a vu, la première, le danger de ce royaume menaçant nos frontières. C'est à elle qu'est due la création de l'École militaire et de la manufacture de Sèvres. On a trop pris l'habitude de ne voir en cette femme qu'une courtisane couchée sous les pieds du roi ; elle voulut se relever de son indignité par des monuments durables. Le vrai coupable ici, c'est le roi. Madame de Pompadour obéissait logiquement à son rôle de pécheresse, elle subissait l'exemple des Aspasie des Diane de Poitiers et des Montespan ; une autre à sa place eût fait plus de mal peut-être, sans faire autant de bien.
On peut dire encore un mot à sa louange : elle osa protéger l'Encyclopédie et les encyclopédistes devant le roi, le clergé et le parlement. Elle représenta le droit de l'esprit humain contre le droit divin. Certes, c'était là un étrange ambassadeur, mais tout est bon, môme le mal, pour la guerre de la Vérité. Voltaire ne disait-il pas, quand elle mourut : « C'est un des nôtres, c'est un philosophe de moins ? »
Madame de Pompadour a été condamnée après la défaite de Rosbach. Malheur aux vaincus ! Mais elle n'a pas été jugée. Vainement l'histoire impartiale essaierait (Je parler : à jamais elle porte la marque de la défaite. Si les généraux français étaient revenus triomphants, elle eût pris sa part dans la victoire; mais après de pareils désastres, ellene sera jamais pardonnée.
Or, dans qUels termes se faisait cette alliance avec l'Autriche? L'impératrice renonçait à l'alliance anglaise. Luxembourg était rasé, les Pays-Bas devenaient un pays neutre. Mons revenait à la France, la Pologne redevenait héréditaire ; c'était la paix pour toute l'Europe, parce que si la force était dans une balance, le droit était dans l'autre.
Mais si le droit est clairvoyant, la force est aveugle ; voilà pourquoi, avant que tous les pays de l'Europe ne soient convertis aux mêmes principes, la guerre, guerre de conquête ou de vengeance, fera toujours la poudre éloquente.
Madame de Pompadour, qui le croirait aujourd'hui? fut le symbole de la guerre : elle fit la guerre à L'Eglise et au Parlement* ne permettant pas que ni les hommes ni Dieu fissent des remontrances au roi son maître ; c'est qu'elle voulait elle-même régner despotiquement sur la France, comme elle régnait sur Louis XV. Aussi triomphait-elle bruyamment de iout. Elle brisait un ministre comme elle brisait un verre.
Terrible quand elle éclatait dans sa colère, elle était plus terrible encore quand elle masquait sa souveraineté d'un sourire insouciant. Avec quelle diplomatie elle jouait les hommes et les femmes de la cour ! Combien qui s'imaginaient pouvoir lutter contre ce roseau et qui tombaient foudroyés ! Voltaire, qui osa tout, n'osa jamais devenir son ennemi.