‹ Louis XVChapitre 29 sur 46 · LA COMTESSE DU BARRY · texte numérisé non relu

LA COMTESSE DU BARRY

Eq 1744, dans un petit village de Lorraine qui avait eu jadis l'honneur d'être le berceau de Jeanne d'Arc, une enfant naissait, qui était, par sa mère, l'arrièrepetite-nièce de Jeanne d'Arc, et qui, par son père, M. Gomard de Vaubernier, commis aux fermes, se rattachait à cette petite noblesse de province qui sans cesse aspirait aux honneurs de la cour et vivait les yeux perdus dans les visions dorées de Versailles.

Marie-Jeanne de Vaubernier, née le 19 août 1746, venait-elle en ces heures difficiles où la France avait besoin du secours d'en haut pour continuer l'œuvre de sa grand'tante Jeanne d'Arc ? Avec ces deux noms de Vierge Marie, Jeanne devait-elle préserver Paris des .philosophes et de la Révolution comme l'autre Jeanne préservait Orléans des Anglais ? Qu'importe ! Elle fut tenue sur les fonts baptismaux par M. Billard du Monceaux, financier et philantrophe, j'allais dire philogène. Au déjeuner du baptême on but à Jeanne d'Arc et à madame de Pompadour. Les convives ne se doutaient pas que le tintement de leurs verres allait résonnqr jusqu'aux oreilles de Louis XV.

Jeanne était charmante ; elle était coquette aussi: elle voulait plaire aux autres et se plaire à elle-même : elle avait pour flatteurs les miroirs, en attendant les Encyclopédistes.

Madame du Barry, surnommée L'ange des Harems, était la sœur de Manon Lescaut. Au lieu d'aller se repentir à la Louisiane, elle alla s'achever dans les tour-

billons d'or de Versailles. Les carrosses du roi valaientils mieux que la charrette des filles perdues ?

La monarchie avait encore un pas à faire vers sa chute. Elle avait créé le Parc-aux- Cerfs, mais elle n'était pas encore descendue dans le lupanar parisien. Elle y descendit appuyée au bras de la comtesse Du Barry.

Quand la beauté quitte la province pour venir à Paris, elle retrouve son pays natal, on lui octroie droit de cité, elle s'y épanouit en toute joie comme ces plantes délicates qu'on transporte dans les serres. Jeanne Vaubernier se trouva chez elle pour la première fois, elle sentit qu'elle allait régner despotiquement sur tous ces coureurs de ruelles qui saluaient déjà sa bienvenue.

Elle apprit du même coup les modes et l'amour. La Gourdan lui fît faire un chapeau et la paya en lui donnant ses pratiques.

Mais elle était appelée à d'autres destinées.

Un jour qu'elle se promenait aux Tuileries, un fou — les fous ont la seconde vue — - lui demanda la grâce d'être son ami quand elle serait la reine. Elle se dit : Cet homme est fou. Et pourtant elle pensa à la Pompadour, rougit — ce fut la seule fois — et tourna les yeux vers Versailles.

Mais Versailles, c'est le rivage inespéré pour une fille comme elle qui est connue de tout Paris. Est-ce que le roi voudrait être l'amant de celle qui a été la maîtresse de tous ses courtisans ? Qui sait ! le roi s'ennuie. Ne trouvera-t«il pas un poète pour la comparer à Vénus :

Jeanne, ta beauté séduit

Et charme tout le monde, En vain la duchesse en rougit

En vain la princesse en gronde; Chacun sait que Vénus naquit De l'écume de Vonde,

Ce poète, ce n'est pas encore Voltaire, mais c'est déjà Boufflers.

Ce fut en 1768 que le comte Jean Du Barry mit sur une table de pharaon l'enjeu de sa destinée à venir et gagna tout de suite la partie. Il avait pour partenaire Le Bel, ce ministre sans portefeuille qui était chargé de présenter des Abizag aux ardeurs de David Louis XV vieillissant. On fit voir Abizag à David, et, cette nuitlà même un soleil nouveau se leva sur Versailles.

Le roi était en ce temps-là en deuil de la reine ; il porta bien vite son deuil en rose. On ne pouvait pas recevoir à la cour l'héritière des dignités de madame de Pompadour, puisque Jeanne Vaubernier n'était pas mariée; mais on eut bien vite levé la difficulté: le I er septembre 1768, Guillaume Du Barry*, le frère du comte Jean, épousa inpartibus, à l'église de Saint-Laurent, la quasi-reine, et le notaire Le Pot, d'Auteuil, dressait le contrat au plus grand bénéfice des Scapins obscènes qui assuraient à l'ex-associée de la Gourdan son titre légal de comtesse Du Barry.

En vain la duchesse de Grammont complota, avec son frère, le duc de Choiseul, contre la belle triomphante. En vain les Nouvelles à la main protestèrent contre la souveraine qui avait pris des leçons en maison bonne. En vain les chanteurs de la rue répètèrent-ils dans tous les carrefours les grossiers et injurieux refrains de la Belle Bour donnais. En vain Voltaire lui-même lança-t-il de son exil cette satire à la dent venimeuse, la cour du roi Petaud. Madame du Barry avait pour elle le duc d'Aiguillon, le maréchal de Richelieu, Louis XV, la France plutôt, comme elle disait déjà. Elle fut accueillie bientôt chez les filles du roi, et elle

* « Ceux qui aiment à suivre à travers les années d'oubli et les révolutions, le fil aminci des événements , ou plutôt la fin des personnages qui les ont amenés, n'apprendront pas sans quelque intérêt que la famille Du Barry compte encore des descendants fort honorables à Toulouse et à Perpignan. Un fils naturel du mari de madame Du Barry servit avec une grande distinction pendant les guerres de l'Empire, *

aussi elle eut le droit de les appeler Loc, d'appeler mesdames Victoire, Adélaïde et Sophie de ces beaux noms qu'avait trouvés leur père, Loch, Ghiff et Graille. Enfin, le 22 avril 1770, madame de Béarn, une vieille plaideuse qui avait autant de procès que de créanciers, une madame Pimbêche après la lettre, gagna ses causes et paya ses mémoires en ayant le courage d'introduire dans le salon du roi celle qui jusqu'alors n'avait trôné à Versailles que dans la chambre à coucher. Le même jour, la fille du commis Gomar reçut dans ses appartements privés Pévêque d'Orléans, le prince de Soubise, M. de Saint-Florentin, les ducs de la Trémouille, de Duras, d'Aiguillon, d'Ayen, de Richelieu, le meilleur de la noblesse française, et, par-dessus et après eux tous, un prince du sang, le comte de Lamarche, fils du prince de Conti. Leduc de Ghoiseul resta dans la dignité de son isolement.

En dehors de M. de Choiseul, le monde semblait appartenir à madame Du Barry. Louis XV achetait, pour la loger, le pavillon de Luciennes, situé sur un coteau fleuri, en vue des plus larges horizons, bâti dans un autre siècle par Mansard, pour le fils légitimé de Louis XIV, enrichi naguère par les peintures voluptueuses de Watleau, par les marbres onduleux d'Allegrain, et, maintenant encore, embelli par le portrait de Drouais, par le buste de Pajou où les délicats artistes ont laissé la figure de celle qui fut la gracieuse et fatale expression de leur époque.

Le plus spirituel des ennemis de la comtesse se justifiait plutôt qu'il ne l'accusait dans ce couplet écrit pour Chanteloup, et que Paris redisait en chœur :

Dans le sérail du grand seigneur,

Quelle est la favorite ?

C'est la plus belle, au gré du cœur

Du maître qui l'habite, C'est le seul titre en sa faveur Et c'est le vrai mérite.

Voltaire regrettait ses attaques inconsidérées contre la bien-aimée de Trajan. Le 28 avril 1769, il écrivait à la comtesse : « A part, Madame, le respect général que je porte à votre sexe, j'en professe un particulier pour toutes les persorines qui s'approchent de notre souverain et qu'il investit de sa confiance ; en cela, je me montre non moins fidèle sujet que galant Français, et je révère le dieu que je sers dans ses amitiés constantes comme je le ferais dans ses caprices. » Et il signait : Voltaire, gentilhomme ordinaire du roi. »

Et ces vers qu'il n'avait pas besoin de signer.

« Madame,

« M. de La Borde m'a dit que vous lui aviez ordonné « de m'embrasser des deux côtés de votre part :

Quoi ! deux baisers sur la fin de ma vie !

Quel passe-port vous daignes m'envoyer !

Deux, c'est trop d'une adorable Ègèrie, Je serai mort de plaisir au premier !

« Il m'a montré votre portrait, ne vous fâchez pas, « madame, si j'ai pris la liberté de lui rendre les deux « baisers ;

Vous ne pouvez empêcher cet hommage, Faible tribut de quiconque a les yeux :

C'est aux mortels d'adorer votre image, L'original était fait pour des dieux*

Peut-être Voltaire n'écrivait-il cette lettre que parce qu'il avait lu celle-ci écrite par le roi au duc de Choiseul, qui refusait de reconnaître Cotillon III, reine de la main gauche :

« Mon cousin,

« Le mécontentement que me causent vos services me

« force à vous exiler à Chanteloup, où vous vous

« rendrez dans les vingt-quatre heures. Je vous aurais

« envoyé plus loin si ce n'était l'estime particulière que

m j'ai pour madame de Choiseul. Sur ce, je prie Dieu, « mon cousin, qu'il vous ait en sa sainte et digne « garde.

fc Louis. »

Cet exil, ce fut le seul crime de la courtisane. Elle ne ferma sur aucun de ses ennemis les portes de la Bastille. Plus d'une fois elle mit la plume à la main de Louis XV pour signer une grâce. « Madame, lui dit le lieutenant de police, j'ai découvert un coquin qui répand des chansons sur vous ; que faut-il en faire ? — Le condamner à les chanter et lui donner du pain. » Mais elle eut le tort de faire une pension au chevalier de Morande pour acheter son silence.

Jeanne Vaubernier avait prié son amant, le vicomte Jean Du Barry, de lui donner son titre de vicomtesse. « Bien mieux, s'écria le vicomte Jean, je vous donnerai un titre de comtesse : moi> frère est à marier, c'est un coquin, tu es une coquine, quel beau mariage ! »

Et ils furent bénis. Et la comtesse de fraîche date fut solennellement présentée à la cour par une comtesse d'ancienne date, la comtesse de Béarn. Le roi Voltaire protesta par une satyre : la Cour du roi Petaud. Le duc de Choiseul protesta, la France protesta, mais tout Versailles se jeta éperdument aux pieds de la com-

Les filles du roi elles-mêmes lui firent la cour et lui permirent de les appeler par leur petit nom : Loque Chiffe et Graille, Le roi, jaloux de cette gracieuse familiarité, voulut avoir aussi son petit nom, La bacchante, qui croyait tenir par le roi toute la France dans ses bras, l'appela la France, comme eût fait une femme à soldat de son mousquetaire gris;

le beau temps 1 La Du Barry et Louis XV cachaient leur vie— comme le sage —dans les petits appartements. Elleémiettait son chocolat, il broyait lui-même son café. Et la royauté consacrait un nouveau verbe pour le Dictionnaire de l'Académie.

Madame Du Barry disait au roi : « J'aime ton chez toi à la folie, » Et le roi donnait Luciennes à sa maîtresse pour pouvoir chanter la même chanson, Roméo et Juliette des lupanars !

La Du Barry lançait ses répliques de poissarde avec une délicatesse ineffable, elle n'ouvrait les yeux qu'à demi, même quand elle jetait sa gorge sur la rive. Le roi était ravi de ces contrastes. C'était un monde nouveau. Aussi lui disait-on : « Ah ! Sire, on voit bien que Votre Majesté n'a jamais été chez la Gourdan. »

La Du Barry se fit pardonner par les poètes et les artistes. Elle donnait à deux mains.. Elle payait en vraie reine son peintre et son sculpteur. Quel chef-d'œuvre que ce portrait de Drouais si lumineux et si vif, si provoquant et si doux ! Quelle merveille que ce buste de Pajou qui exprime la courtisane, mais la courtisane royale ! Quels chefs-d'œuvre vivants que cette Diane et cette Vénus d'Allegrain, qui sont des Du Barry déshabillées ! Dirai-je que tout Paris lui sut gré de s'être déshabillée une fois de plus pour montrer à Allegrain cette Vénus et cette Diane, qui sont aujourd'hui deux des merveilles de l'art français? Regardez au Louvre ce marbre trop nu parce qu'il est plus chair que marbre, c'est la Du Barry.

Sa beauté avait un charme pénétrant et singulier, parce qu'elle était à la fois blonde et brune. — Des sourcils et des cils noirs et des yeux bleus, — des cheveux brunissants et rebelles, — des joues d'un dessin idéal dont la pâleur rosée était toujours avivée par deux ou trois mouches, — un menton « formé par la main de l'Amour, » comme dit l'Anthologie, — un nez fin aux narines expressives, un air de candeur enfantine et un regard voluptueux jusqu'à l'ivresse. C'était du

même coup d'œil Vénus pudique et Vénus furieuse, une Hébé et une bacchante.

Les plaisirs du roi et de la favorite n'étaient guère troublés que par les tireuses de cartes. Le roi et la comtesse ne croyaient pas aux prédictions des philosophes, mais ils croyaient aux devins. Un jour Louis XV trouva sur le coussin de son carrosse, au retour de Choisy, un billet où on avait transcrit cette prédiction du moine Aimonius, ce savant qui ne lisait que dans le grand livre des astres :

« Aussitôt que Childéric fut revenu de Thuringe, il

« fut couronné roi de France, et il ne fut pas plutôt

« roi qu'il épousa Basine, femme du roi de Thuringe.

« Elle vint elle-même trouver Childéric. La première

« nuit des noces, et avant que le roi fût couché, la

« reine pria Childéric de regarder à la fenêtre du palais

<c qui donnait sur un parc, et de lui dire ce qu'jl y

« verrait. Childéric regarda, et, tout effrayé, rapporta à

« la princesse qu'il avait vu des tigres et des lions.

m a Basine le renvoya une seconde fois regarder. Ce

<r prince ne vit plus que des ours et des loups, et à la

a troisième, il aperçut des chiens et des chats qui se

« battaient et se déchiraient. Alors Basine lui dit : Je

« vais vous donner l'explication de ce que vous avez

«r vu : la première figure vous découvre vos successeurs

« qui excelleront en courage et en puissance ; la seconde

« représente une autre race qui sera illustre par les

« conquérants qui augmenteront votre royaume pen-

« dant plusieurs siècles ; mais la troisième dénote la

« fin de votre royaume qui sera adonnée aux plaisirs,

e et perdra l'amitié de ses sujets; car les pelits ani-

Ur maux signifient les peuples qui, émancipés de la

a crainte des princes, les massacreront et feront la guerre

« ensuite. »

Après avoir lu cette prédiction, le roi passa le billet à la comtesse. « Après nous la fin du monde, » dit-elle gaiement.

Et le roi se mit à rire*

Quand l'abbé de Baùvais prêcha la cène à Versailles après le carnaval de 1774, il osa dire, dans sa sainte colère : « Ce carnaval est le dernier ; encore quarante jours, Sire, et Ninive sera détruite. »

Le roi pâlit. « Est-ce Dieu qui parle ainsi?» murmura-t-il en levant les yeux vers l'autel.

Le lendemain il alla chasser en grand équipage : 11 avait peur depuis la veille delà solitude et du silence. « C'est le tombeau, je ne veux pas m'y coucher, » dit-il à madame Du Barry.

A la chasse, le duc de Richelieu parvint à l'égayer. « C'est égal, dit-il tout à coup, comme si l'appel des trappistes fût venu jusqu'à lui, je ne serai tranquille que lorsque ces quarante jours seront passés. »

Louis XV mourut le quarantième jour.

La Du Barry ne croyait ni à Dieu ni à diable, mais elle croyait à l'almanach de Liège. Elle, ne lisait guère que ce livre — fidèle à ses anciennes habitudes. — Or, l'almanach de Liège de 1774 disait aux prédictions d'avril :

Une dame des plus favorites jouera son rôle.

Et madame la comtesse du Barry disait sans cesse : a Je ne Serai tranquille que lorsque ces quarante jours seront passés. »

Le trente-septième jour, le roi la chassa avec tous les respects dus à son rang.

Elle pleura en silence et pria Dieu comme une femme qui a oublié ses prières depuis longtemps.

Louis XV n'avait pas oublié ses prières, mais il donna deux cent mille livres aux pauvres, et ordonna des prières à sainte Geneviève. Le parlement fît ouvrir la châsse et s'agenouilla gravement devant cette relique miraculeuse.

Le moins sérieux de tous ces bons dévots, ce fut le curé de Sainte Geneviève : « Eh bion, lui dit-on quand le roi fut mort, parlez encore des miracles de votre sainte Geneviève! — De quoi vous plaignez-vous? s'écria-t-il gaiement ; le roi n'est-il pas mort ? »

Au dernier moment ce ne fut pas Dieu qui descendit au cœur du roi, ce fut sa maîtresse. « Dites à la comtesse de venir. — Sire, vous savez qu'elle est partie. — Ah î elle est partie ! Il faut donc que nous partions. » Et il partit.

Sa fin fut saluée par des malédictions. On insulta jusqu'à ses funérailles. « Et pourtant, dit un vieux soldat, il était à la bataille de Fontenoy. »

Ce fut la plus éloquente oraison funèbre de Louis XV.

Le roi est mort, vive le roi! Avant la mort de Louis XV, on cria : Le roi est mort, vive la république !

Le deuil fut porté en rose dans la bonne ville de Paris. L'oraison funèbre du roi et de sa maîtresse fut prononcée par Sophie Arnould ; on n'a retenu que le dernier mot de ce chef-d'œuvre d'élocfuence sacrée: « Nous voilà orphelins de père et de mère. »

Si madame Du Barry fut un des sept fléaux de la royauté, elle mourut fidèle à la royauté ; Après son exil au Pont-aux-Dames, elle revint à Luciennes, où le duc de Gossé-Brissac la consola presque de Louis XV; mais ce qu'elle aimait dans Louis XV, c'était le roi ; son vrai pays c'était Versailles, sa vraie lumière c'était le soleil de la cour.

Comme la Montespan, une coquine aussi; mais de haut style, elle allait en ses jours de tristesse jeter un regard amoureux sur le parc solitaire, dans les méandres de Trianon.

Et pourtant elle fut heureuse à Luciennes. Je Pai comparée à Manon Lescaut, je la crois sœur de la Gaussin. Toutes les trois ont fini par la passion après avoir dépensé l'amour en gros sous.

Oui, la comtesse Du Barry eut aussi son heure. Dans toutes les courtisanes, il y a la courtisane amoureuse. La maîtresee du roi se retrouva un jour toute jeune à Luciennes, quoiqu'elle fût à son soleil couchant. Elle aimait le duc de Brissac. Ce jour-là, combien de pages de son roman elle 'eût voulu arracher et jeter à l'oubli ! « Pourquoi pleurez-vous, comtesse? lui demanda son

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amant. — Mon ami, lui répondit-elle, je pleure parce que je vous' aime; vous le dirai-je, je pleure parce que je suis heureuse. »

Elle avait raison, le bonheur est une fête sans lendemain.

Pour la comtesse Du Barry, le lendemain de son bonheur, la révolution frappait à la porte du château de Luciennes. « Qui vient là ? — Ja suis la justice, recommande-toi à Dieu. »

La reine, la vraie reine, lui fut bonne comme à tout le monde. Marie-Antoinette se souvenait que la favorite n'avait pas été méchante et qu'elle avait toujours été bonne aux pauvres ; on lui donna assez d'argent pour qu'elle pût encore donner des deux mains. Luciennes devint un écho de Versailles. Les rois étrangers et les philosophes parisiens vinrent causer sous ses portiques. Minerve visitait Vénus impudique. Mais la sagesse ne prit pas pied à Luciennes.

Ce n'était pas seulement de Paris et de Ferney que ces adulations venaient achever l'orgueil et la déraison de la paysanne de Vaucouleurs. La fille de Marie-Thérèse qui arrivait en France voulait être tout de suite présentée à la comtesse apocryphe, dont la présentation avait coûté tant de peine au grand-père de Louis XVI. Mais quoi l elles savaient se courber au besoin, ces superbes Autrichiennes dont le front semblait modelé pour la couronne. Marie -Antoinette pouvait flatter madame Du Barry, comme Marie-Thérèse courtisa madame de Pompadour : toutes deux étaient sûres d'une revanche*. Madame Du Barry usa, abusa, mais usade

* Jolie lettre de Marie- Antoinette sur la Du Barry : « Elle a une cour assidue ; les ambassadeurs y vont, et toute personne étrangère de distinction deminie à être présantée. J'ai sans faire semblant d'écouter, entendu dire sur cette cour des choses curieuses : on fait foule comtna chez uie princesse ; elle fait cercle, on se précipite, et elle dit un petit mol â chacun. Elle règne. Il pleut dans le moment où je vous écris ; c'est probablement qu'elle l'aura permis. »

son autorité aussi longtemps que son autorité put durer. « La France, ton café f— le camp. » La France était grâce à Jeanne Vaubernier,à l'état du café de Louis XV. Jamais royauté de hasard ne fut plus pernicieuse à la royauté de naissance. Que de passe-droits, que d'argent jeté par toutes les fenêtres ! La Pologne partagée, les parlements insultés, les États, les provinces pressurés. Ce furent les passe-temps ordinaires de cette étrange créature, entrée dansle palais de Claude quand elle était née pour reposer toute la vie sa tête sur l'oreiller vénal de Lisiska. Mais elle était si séduisante avec ses cheveux cendrés et bouclés comme ceux d'un enfant> sa gorge forte, mais très belle, et ses yeux allongés, jamais ouverts, qui lui donnaient quelque chose d'enfantin ! Mais elle avait de si hardis propos, et, pour retenir un sultan blanchi sous les mauvaises passions, cette grande dame les Mille et une Nuits savait trouver si juste à point de provocantes répliques de poissarde !

Quand Louis XV rejoignit Louis XIV aux Champs- Elysées, madame Du Barry n'était pas madame de Maintenon. Ce n'est pas que la correspondante de Voltaire eût beaucoup plus nui à la royauté que la correspondante de Fénelon ; mais de Saint-Cyr au Parcaux-Gerfs il y avait assez de distance pour empêcher le'sacrement que Jeanne Vaubernier avait osé rêver toute une saison. Louis XVI inaugura son règne vertueux en signant une lettre de cachet contre l'amie de sa femme. 11 était trop tard de cent ans pour ces rigueurs, car Versailles n'avait plus de Bossûet pour conduire au couvent les favorites repenties : aussi madame Du Barry ne resta-t-eile pas longtemps au couvent de Pont-aux-Dames, où l'architectede Luciennes, Ledoux, lui nrrangja une cellule qui ressemblait beaucoup à un boudoir.

La reine Marie- Antoinette, une apiô3-midi, tandis quelle présidait au cours d'amour floriaaes que du Petit-Trianon, «e ressouvint de la pécheresse du monas-

tère de Pont-aux-Dames, dont naguère elle avait amnistié les péchés avec son sourire. On paya les dettes de madame Du Barry, qui n'avait plus de liste civile, et elle rentra à Luciennes.

Ah! si la comtesse eût porté en elle une âme royale, elle avait alors de quoi se consoler : Franklin, Cagliostro, les ambassadeurs de Tippo-Saeb, les maîtresses du prince de Galles, l'empereur Joseph II, lui-même, se pressaient sur sa terrassée côté de ces philosophes amis de l'amour, Boufflers, Beaumarchais et Lu harpe. Mais madame Du Barry n'avait jamais étudié la philosophie, et pour elle toutes les royautés du monde étaient renfermées dans ce château de Versailles, où les dragons l'empêchaient d'ail er encore cueillir des pommes d'or.

Quand eut lieu ce terrible dîner des gardes du corps où le sang coula dans les verres, madame Du Barry eut beau recueillir les champions de la reine, qui l'écartait de son Éden, l'Éden ne se rouvrit pas pour elle. Elle vint sans doute plus d'une fois à cette heure où tout est déclin et où le soleil, presque évanoui, éclaire à peine les ramaux déjà dépouillés, regarder encore pardessus les clôtures ces statues de déesses dont elle avait été lé modèle, ces ombrages dont elle avait ordonné les secrets, et, sans doute, comme la Madeleine égarée dy poète, à la vue de son foyer natal, elle s'écria : Ah ! tout mon bonheur était enfermé là !

Un rapprochement aurait eu lieu peut-être de madame Du Barry à Marie-Antoinette, si la Révolution n'eût pas dérangé beaucoup d'alliances et beaucoup de haines. Au moment de ce fatal dîner des gardes du corps, la reine remarcia la comtesse, et elle eut deux fois à la remercier quand Jeanne lui répondit une lettre où est l'accent le plus sincère et le plus pénétrant de son âme douce encore et entretenue dans la bonté par la grâce.

Les temps étaient arrivés où Luciennes ne pouvait plus être ni à madame Du Barry ni à la reine. La maî-

tresse de Louis XV se crut naturellement enrôlée dans la cause de la royauté et de la noblesse, dont elle avait été un des sept fléaux. Elle intrigua avec M. de Calonne; elle alla porter en Angleterre des secours aux émigrés ; elle revint à Luciennes pour y chercher celui qui avait succédé à Louis XV, comme Louis XV avait succédé à Pharamond, le duc de Cossé-Brissac. On lui rendit la tête du Duc de Cossé-Brissac. Elle traversa une fois de plus la mer. Le sang de son dernier amant semblait la pousser à la guerre. La dernière bacchante de la Monarchie était engagée dans un duel contre les bacchantes de la Terreur ; mais celles-ci étaient, ce jourlà, des amazones, et celle-là était restée, sous son blason d'aventure, la fille autrefois soumise à la Gourdan. On lui doit cette justice, toutefois, elle fut fidèle au roi Louis XV jusqu'à se dévouer à la royauté de Louis XVI, même quand la royauté n'existait plus. Rentrée une dernière fois à Luciennes, et comme elle y méditait de nouveaux complots, madame Du Barry fut dénoncée aux vengeances du peuple par un être dont elle avait fait un gouverneur du palais, par ce Zamore, si joli quand il lui offrait son chocolat ou qu'il portait la queue de sa robe à ramages. Ce Zamore, qui avait pris son nom dans VAlzirede Voltaire et sa fortune dans la poche de Louis XV, voulut gagner son brevet de citoyen de Saint-Domingue en logeant à Sainte-Pélagie l'Armide qui l'avait si longtemps hébergé dans son palais.

La comtesse du Barry parut devant le tribunal révolutionnaire le 17 frimaire 1793. Quand on lui demanda son âge, elle répondit qu'elle avait quarante-deux ans ; elle en avait réellement quarante-neuf. N'était-ce pas une coquetterie à la guillotine ? L'accusateur public, qui avait condamné de plus jeunes captives, ne fut pas désarmé par les derniers airs penchés de cette tête qui allait tomber, voluptueuse encore, dans sa pâleur. Elle eut pour la défendre l'avocat de Marie-Antoinette ; mais Ghaiiveau-Lagardenefut pas si éloquent que Fouquier-

Tinville. L'arrêt fut prononcé à onze heures du soir ; onze heures du soir, c'était l'heure où naguère, à Trianon, à la Muette, à Choisy, Zamore emplissait la coupe du Maréchal de Richelieu qui n'oubliait jamais de porter la santé de Cotillon III.

Madame Du Barry ne croyait pas qu'elle dût jamais mourir ; car elle n'avait appris ni cette route du Christ que connaissait Marie-Antoinette, ni ce chemin de Gaton et de Brulus, où surent marcher madame Roland et Charlotte Corday.

Elle passa la nuit à prier et à pleurer, à moitié folle d'effroi.

Le matin, elle dit qu'il était trop matin pour mourir, elle voulut gagner du temps ; elle demanda à faire des révélations. La commune envoya des oreilles. Que ditelle ? Elle indiqua toutes ses cachettes de Luciennes ; elle détailla mot à mot tout l'inventa ire des trésors qu'elle avait enfouis, n'oubliant rien, parce que chaque mot lui donnait une seconde. « C'est fini ? dit le juge qui écoutait. — Non, dit-elle, j'oubliais encore une seringue en argent cachée sous l'escalier ! »

Cependant les chevaux de la charrette piétinaient, les spectateurs frappaient à la porte de la prison.

Quand on la jeta déjà mourante sur la charrette elle baissa le front et pâlit.

C'est que ni ses œuvres ni sea actions n'étaient du cortège. Elle se trouvait seule pécheresse sans rédemption.

Elle vit tout un peuple sur la place Louis XV. Elle se frappa trois fois le sein et murmura : « C'est ma faute» .

Mais ce repentir tout chétien l'abandonna quand elle monta sur l'échafaud —là oùélait la statua de LouisXV — au lieu de prier Dieu, elle pria le bourreau : « Encore un moment, monsieur le bourreau, encore un moment ! »

Monsieur le bourreau, c'était le citoyen Samson. Il la coucha sur la planche et la jeta sous le couteau sans lui donner encore un moment.

Ce fut le dernier lit de la courtisane. Si l'almanach de Liège lui eût prédit que celui qui la coucherait pour la dernière fois serait le citoyen bourreau !

La reine Marie-Antoinette avait aussi parlé à l'exécuteur des hautes œuvres. Elle avait, en marchant sur l'échafaud, effleuré le pied sanglant du bourreau*:

« Je vous demande pardon, Monsieur. » — « Et pourtant, dit Paul de Saint- Victor, madame Du Barry nous attendrit, lorsqu'elle tord ses beaux bras nus sur la charrette homicide et qu'ella crie à Samson, de sa voix d'enfant : « Monsieur le bourreau, ne me faites pas de mal ! » Sa lâcheté nou3 touche comme une humiliation volontaire. Elle semble se rendre justice en s'avilissant. Une courtisane n'avait pas le droit de monter sur l'échafaud du pas des reines et avec le front des martyrs.

Marie-Antoinette avait, dans sa vie, réservé la part de Dieu ; à sa mort Dieu la lui a rendue.

Mais pourquoi les mettre en regard, ces deux femmes? L'une est morte en reine — comme elle avait vécu, .— l'autre est morte comme une courtisane qui sort de son lit et qui a peur du froid. Dans l'une il y avait une mère, dans l'autre il n'y avait plus même une femme. Et pourtant elles ont toutes les deux réçné sur la France de Versailles.

La Du Barry eut-elle un caractère ? Oui, celui de la fille galante qui ne croit qu'à sa beauté, et qui n'a d'autre horizon que son miroir. Sa politique fut d'amuser le sultan, car le sultan s'ennuyait. Beaucoup de millions jetés parla fenêtre, mais elle aimait les pauvres. Elle ruinait la France parce qu'elle endormait le roi dans ses jardins d'Armide, mais elle n'empêchait pas les ministres d'avoir du génie. Il est vrai qu'elle exilait le seul qui eût du génie : le Duc de Choiseul.

Elle savait un peu de tout, moins que rien. Elle dessinaillait, elle inquiétait son clavecin, elle écrivait sans trop se brouiller avec la grammaire, elle avait de l'esprit sans le savoir *. Mais ce qu'elle savait bien, c'était le charme pénétrant dont on joue sans éventail, en fermant à demi les yeux allumés, en entr 'ouvrant à peine des lèvres ardentes, en cachant mal des seins «plus beaux que l'espalier de Vénus. » Et ces molles langueurs des bacchantes des sofas ! Et ces airs penchés de Léda fuyant le cygne I Et ce rire harmonieux, un vrai carillon de fête ! Et ce parler caressant qui captive et qui tue 1 Et cette douceur de colombe — anneau de serpent — qui vous enchaîne sous l'arbre de la science ! Elle prenait les plus rebelles, parce qu'il y a une heure dans la vie des saints où Madeleine joue de ses maléfices. C'est le Prophète qui a dit cela.

Diderot se demandait: Que restera-t-il de la marquise de Pompadour? une pincée de cendres et un pastel de La Tour.

Que restera-t-il de la comtesse Du Barry? après tant de grâces dépensées, après tant de fêtes et de lendemains, après tant de beautés épanouies au soleil couchant de l'acienne France ? Un buste dans les galeries du Louvre, un château qui est passé de Gélimène à Turcaret, de Turcaret à Beaumarchais II. Et puis quelque part, dans un charnier, un spectre acéphale, comme

* On a publié des Nouvelles à la main où la Du Barry est peinte de face et de profil, en buste et en pied. Cn voit que l'historiographe lavait vue poser devant les peintres et les sculpteurs, mais surtout devant Louis XV. C'est un portrait qui parle. v

L'historiographe n'est ni un Pétrone, ni un Plutarque, ni un Saint-Simon. C'est un homme de cour, barbouillé de tabau d'Espagne et de philosophie courtisanesque, qui dit ce qu'il voit et qui ne voit pas au delà. Mais après tout, plus d'une de ces pages, prise sur le vif, appartient à l'histoire de ce singulier règne qui, dans l'édifice de ce grand siècle, entre Louis XI V et la Révolution, ressemble à une pagode chinoise.

dirait Ghateaubriant ; une chose sans nom, comme dirait Bossuet.

destinée des femmes ! C'est par l'amour qu'elles vivent, c'est par l'art qu'elles survivent. L'amour a ouvert à la Du Barry la porte du palais de Versailles, le palais du roi ; l'art lui a ouvert la porte du palais des chefs-d'œuvre, le Louvre. On l'a un jour chassée de Versailles, mais elle restera au Louvre tant que l'art aura son palais.

Quel drame que cette histoire de la Du Barry ! Drame en cinq actes et dix tableaux.

Au premier acte, elle joue au volant — déjà avec un éventail — chez une marchande de modes. La Gourdan, ce trait d'union d'or et de boue qui fait des mariages nocturnes, Ta vue venir un jour chez elle lui portant une fanchon ; elle n'a pas oublié ce joli pastel qui ne craint pas le soleil : elle va chez la marchande de modes et surprend la belle qui dessine une robe à queue: <c Le joli museau I » dit la Gourdan. Elle la fait pirouetter et la baise au front.

Pauvre Jeanne ! La marchande de modes ne devait plus être qu'une marchande d'amour.

Second tableau : nous voilà dans une académie de roués et de coquins — une académie des jeux — On joue tout ce qu'on a et tout ce qu'on n'a pas : son argent et son cœur. C'est le jeu d'enfer de la destinée. Il y a autour delà table des tireuses de cartes. « Qu'est-ce qui retourne ? demande la Gourdan. — Le roi de cœur dit Mademoiselle Lange. Cela veut dire en toutes lettres, dit le comte Jean Du Barry, que le roi est dans ton jeu. Joue bien, et tu t'en retourneras dame de cœur. »

Et on rit, et on soupe, et on s'enivre. Et Le Bel, mi-

nistre du Parc-aux-Cerfs, salue déjà Cotillon III dans la maîtresse du comte Jean Du Barry.

Au second acte, nous sommes à Versailles v C'est le petit lever de S. A. R. madame la comtesse Du Barry. Le roi Louis XV fait bouillir son café. Qui vient là ? C'est le nonce du pape. « Bonjour, monsignor ; je me lève pour vous. >) Et le nonce redit le mot de Fontenelle : « Et vous vous couchez pour un autre. » Elle se jette toute nue hors de son lit. « Monsignor, donnezmoi mes pantoufles. — Je n'en trouve qu'une, madame la comtesse. — Voici le grand aumônier qui va me donner l'autre. » Et les deux prélats chaussent la maîtresse du roi qui rit tout haut et qui dit avec tout l'atticisme d'un roi bien appris : « Je suis sûre que Leurs Éminences ne regardent pas de l'autre côté. »

La scène continue avec d'autres personnages. Pajou prend séance pour son buste. Le duc de Richelieu vient conter une folie. Le duc de Tresmes demande, à la porte, si le tapa jeu de madame la comtesse aura la faveur d'entrer. « Oui, dit-elle, s'il me promet de me faire rire. »

Sommes-nous en France ou en Chine ? Il paraît que nous sommes en France, car on parle français. Écoutez. La comtesse crie au roi qui a des distractions : « Eh I prends donc garde, la France, ton café f... le camp. »

Second tableau : celui qui montera sur le trône et surTéchafaud, sous le nom de Louis, XVI vient d'épouser une archiduchesse d'Autriche. C'est un citoyen qui aurait dû naître à Genève pour y vivre et pour y mourir en travaillant des montres. C'est un excellent horloger, mais il ne sait pas l'heure qu'il est à l'horloge des siècles. Le roi vient le surprendre à l'œuvre devant une pendule; sa jeune femme allaite son premier- né. C'est la beauté dans sa candeur. Spectacle à la Jean- Jacques et à la Greuze, que cet intérieur où l'homme travaille devant la jeune mère : toute les vertus romanesques et sérieuses. Louis XV a promis de présenter

à la Dauphine la duchesse de Chaulnes. Mais il vient pour faire une surprise. On annonce le rai. Le roi entre, précédé de la duchesse de Chaulnes et ayant à son bras, qui ? la comtesse Du Barry. La Dauphine court au-devant de la courtisane et dit au roi : « Ah I sire, je ne vous avais demandé qu'une grâce et vous m'en accordez deux ! »

La Du Barry se promène familièrement dans le salon et s'arrête devant leportraitde.CharlesI", par Van Dyck . Elle appelle le roi : « La France, tu vois ce tableau ! Si tu laisses faire ton parlement, il te fera couper la tête comme celui d'Angleterre l'a fait couper à Char- " les !•'. — Qui parle de tête coupée ? demande le futur LouisXVL— Cette folle répond Louis XV.Est-cequ'on coupe encore des têtes ? — Qui sait ? » dit Maiie-Antoinette. Et tout le monde se regarde. « A propos, dit le dauphin, le docteur Guillotin, qui est unsavant, m'a dit qu'il voulait, par humanité, inventer une machine de mort qui ne fera de mal à personne. — Ah l tant mieux, » dit Madame Du Barry. Et Marie-Antoinette rit à belles dents.

. Au troisième acte — toujours deux tableaux — nous sommes à Rueil, le roi est malade ; il a chassé la comtesse, comme il a fait autrefois pour la Châteauroux. Madame Du Barry a encore une cour, parce qu'on croit qu'elle reviendra, c'est-à-dire que le roi en reviendra. Mais Louis XV va mourir, et les carrosses dorés ne viennent plus à Reuil : pas même celui de Richelieu, pas même celui d'Aiguillon, pas même celui du sapajou de la comtesse. Je me trompe : voici encore un carrosse. C'est celui du duc de La Vrillière. <c II me reste donc un ami ! » dit la délaissée en ouvrant la fenêtre.

Elle reconnaît le duc, « Pourquoi n'est-ce pas un autre?» dit-elle tristement; car cet ami-là, elle ne l'aime pas. Et elle a raison. Il entre grave et solennel. « Vous êtes donc le messager de la mort, monsieur le duc ? — Oui, Madame, » dit le duc en s'inclinant jusqu'à terre. Cette fois, il s'incline pour se venger, car il • 17

s'était toujours incliné jusque sur les pieds de la maîtresse du roi. Et il présente une lettre. « Le roi est mort, madame la comtesse. Voici une lettre du roi Louis XVI, mon maître. — Une lettre ? — Oui, Madame, une lettre de cachet. »

Au second tableau du troisième acte, la comtesse est exilée au couvent du Pont-aux-Dames. Pourquoi pas plutôt chez la Gourdan ? Elle pleure et elle apprend à prier. Va-t-elle, comme La Vallière, jouer te rôle de Madeleine? Non. Ce cœur n'a pas aimé encore et ne sera pas pénétré par la grâce. Elle va aux matines, mais elle ne se jette pas éperdue au pied de la croix. Elle écrit au roi pour redemander son doux horizon de Luciennes, où Ton respire l'air amoureux de Versailles. Le roi est bon prince : il octroie à la pécheresse non repentie deux cent mille livres de rente pour habiller en or le souvenir vivant de son aïeul.

Quatrième acte — premier tableau: nous sommes aux jardins d'Armide — je veux dire de Luciennes. L'amour du duc de Cossé-Brissac a refait non pas une virginité, mais une jeunesse à la Du Barry déjà pâlissante. C'est la courtisane amoureuse. Tous ceux qui l'ont aimée sont vengés, car elle aime et souffre à son tour. Le bec du vautour déchire son cœur. Les voyezvous dans le parc, devant la Diane d'Allegrain, le due et la comtesse qui s'en vont bras dessus bras dessous, comme deux amoureux de roman ? Zamore, ce joli nègre que la Du Barry a fait peindre lui présentant son chocolat, porte toujours la queue de sa robe. Mais quel est ce bruit et quelle est cette musique ? Voilà des comédiens et des violons. On va donner une fête dans les jardins. Les Parisiens delà décadence arrivent en foule pour cette orgie romaine. Le beau monde et les belles folies ! Quel sera le lendemain de cette fête ?

. Second tableau : — Zamore ne porte plus la queue de la robe de la comtesse. Mais elle a une cour de philosophes, d'artistes et de princes étrangers ; le sapajou est à son poste ; Louis XV lui-même est là, en ceinture.

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Mais elle est si heureuse qu'elle a peur de son bonheur.

« Pourquoi le duc n'est-il pas venu aujourd'hui ? demande-t-elle à Zamore. — Citoyenne, dit le nègre, c'est qu'il y a du bruit à Versailles. — Citoyenne, distu ? Je te chasse. On parle français chez- moi. » . A peine Zamore est- il parti; qu'il revient pour annoncer le duc de Cossé-Brissac. « Faites entrer, » dit la comtesse avec une secousse de joie au cœur et aux yeux.

On fait entrer ! Elle reconnaît, au bout d'une pique, la tête coupée de son amant.

Quelle tragédie que ce cinquième acte de la vie de « la ci-devant maîtresse du tyran I »

Premier tableau. — Le tribunal révolutionnaire : « Ton nom ? lui demande le président Dumas. — La comtesse Du Barry. — Ton nom, te dis-je, le nom de ton père, si tu en as eu un ? » Elle ne répondit pas. Elle a si souvent pris un pseudonyme, qu'elle a oublié son nom. Fouquier-Tinville et Dumas la fustigent de leur éloquence à coup de bâton, devant David, peintre du roi.

« Tu as conseillé le despote qui t'a sacrifié le sang de ses peuples. »

Et on la condamne à la peine de mort pour avoir porté le deuil du tyran et conspiré contre la République. C'est la nuit, on la traîne presque évanouie dans son cachot. Elle a horreur des ténèbres et elle ne reverra le soleil que sur la guillotine.

Second tableau du dernier acte. — Elle est sur l'odieuse charrette avec un marquis, un financier et un prêtre. Le marquis essaye un dernier madrigal, le prêtre lui parle du ciel; le financier lui demande si elle le payera là-haut, car il a été son banquier. Elle n'entend rien, elle a peur du charnier, elle croit que tout ce qu'elle voit n'est qu'un horrible songe. C'est la première fois de sa vie qu'elle s'est levée si matin.

Cependant la charrette est sur la place de la Révolution. Là où était la statue de son royal amant, on a élevé la guillotine. La reine y est montée, mais elle

montait au ciel; tandis qu'elle, c'est pour être jetée, pauvre âme sans pardon dans les ténèbres sans fin. a A moi 1 à moi ! crie-t-elle au peuple qui se croit au spéciale gratis. Nul ne répond à cet appel au peuple. On la saisit, on la jette sur le pavé, et on l'entraîne sur l'échafaud. Elle se défend, elle se débat, elle jure qu'elle n'a fait mourir personne, elle rappelle qu'elle a signé plus d'une grâce. « Pauvre Du Barry, dit une femme qui avait étouffé son premier-né et qui avait amené ses cinq enfants à ce spectacle, elle m'a pourtant sauvée de la potence !»

Mais la guillotine attend. Le bourreau emporte galamment la condamnée et la jette sur la planche, Encore un moment, monsieur le bourreau !

.. C'est le dernier mot du dernier acte, la toile — je me trompe — le couteau toihbe et interrompt la maîtresse de Louis XV.

Et monsieur Samson prend la tête de la Du Barry pour la montrer au peuple. Ce qu'il faisait les grands jours pour retenir son public. « La voilà, dit-il en promenant autour de lui cette tête blanche qui pleurait du sang, la voilà celle qui est cause de tous nos malheurs. »

A cet attouchement et à celte parole du bourreau la Du Barry ne rougit pas. ,

Il n'y a que les grandes vertus à la Charlotte Corday qui gardent jusqu'après la mort ce beau privilège de la femme.

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