MADEMOISELLE DE ROMANS
Il n'y a pas longtemps le3 paroissiens de Saint- Philippe-du-Roule avaient un culte pour le curé de la paroisse parce qu'il était beau et parce qu'il était bon.
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Je l'ai connu de près, à propos d'une pécheresse qui mourut sa paroissienne et pouf laquelle il voulut dire la messe mortuaire, ce qu'il ne faisait pas toujours, même pour les femmes de haute vertu. C'est qu'il avait dans son cœur le cher souvenir d'une femme qui avait péché. C'était le souvenir de sa grand-mère, mademoiselle de Romans, maîtresse de Louis XV. Dans tout le faubourg Saint-Honoré on disait que c'était Tabbéde Bourbon, sans même savoir qu'il fût petitfils de mademoiselle de Romans, tant il avait le type bourbonnien. C'était l'homme d'église et l'homme du monde le plus accompli. Sa main gauche ne savait pas ce que faisait sa main droite. Mais on pouvait le dire tout haut, jamais prêtre ne fut plus royalement charitable .
Sophie Arnould a écrit de mademoiselle de Romans qu'elle dépassait toutes les autres femmes de Louis XV comme Galypso dépassait ses nymphes.
D'où venait-elle 9
Sophie Arnould disait encore : « C'est le roman de Romans que cette demoiselle de Romans. » Prise dans un château, jetée au Parc-aux-Cerfs* comme une jeune Turque dans le sérail, pour faire une femme de plus *au Sultan, elle apparut si belle à Louis XV, si fière dans son esclavage,si chaste dans son amour, si hauteet si noble dans sa chute, que le roi comprit que celle-là n'était pas née pour les voluptés mystérieuses. Aussi quoique plus belle, ne détrôna-t-elle pas la sultane favorite.
De ce trait d'union sitôt brisé il est resté peu de souvenirs. Voici, par exemple, une lettre du roi, datée du 8 décembre 1761.
« Je me suis très bien aperçu, ma grande, que vous aviez quelque chose dans la tête lors de votre départ d'ici : mais je ne pouvais deviner ce que ce pouvait être au juste. Je ne veux point que notre enfant soit sous mon nom dans son extrait baptistaire, mais je ne veux point non plus que je ne le puisse reconnaître dans
quelques années, si cela me plaît. Je veux donc qu'il soit mis « Louis-Aimé » ou « Louise- Aimée, » fils ou fille de Louis le roi ou de Louis de Bourbon, comme vous voudrez. Pourvu qu'il n'y ait pas de blanc de votre côté, vous y ferez mettre ce que vous voudrez. Je veux aussi que le parrain et la marraine soient dés pauvres excluant tous autres. Je vous embrasse bien tendrement, ma grande amie. »
Mademoiselle de Romans qui ne fut pas fière de l'amour du roi, fut fière de mettre au monde un enfant quasi-royal.
Aussi afficha- t-elle son enfant qu'elle appela tout haut « le petit Dauphin ». M. Paul de Saint-Victor, qui a touché à tout d'une maki si savante et si lumineuse a conté en quelques lignes comment mademoiselle de Romans allait s'asseoir en habit de gala sous les marronniers des Tuileries, portant son glorieux poupon dans une corbeille noyée de dentelles. « Telle une nymphe aimée de Jupiter et allaitant l'enfant mythologique dans un bosquet du mont Olympe, à deux pas du palais des dieux. » Un jour que la foule affluait autour d'elle : « Ah ! Mesdames et Messieurs, s'écria la mère effrayée, n'écrasez pas et laissez respirer l'enfant du roi ! » Bref, elle fitdesa paternité un si pompeux étalage que Louis XV, ennuyé, lui enleva son fils et la renvoya dans sa province. — Ce n'est pas tout d'avoir péché, il faut encore être modeste.
Le roi disait d'elle : « C'est une des merveilles de la nature. » Elle s'imaginait que l'amour du roi lui resterait longtemps, mais sa maternité ['éloigna du roi au lieu de la rapprocher. Elle nourrit elle-même l'enfant qu'elle parait du cordon bleu, même dans son berceau. Mais madame de Pompadour eut peur de celte rivale de bonne lignée ; elle représenta au roi le ridicule decette fille qui s'enorgueillissait tout haut de son enfant comme une autre s'enorgueillit d'une belle action. Louis XV laissa faire, si bien qu'un jour l'enfant fut enlevé à sa mère qui voulut mourir dans son désespoir ; mais ce
n'était pas la mode alors. La belle créature se résigna à vivre pour retrouver, sinon l'amour du roi, du moins le fruit de son amour — style du temps.
Elle fut dix ans sans le retrouver. Ce ne fut que sous Louis XVI à qui elle* envoya les lettres de Louis XV avec l'extrait de l'acte de baptême. Louis XVI voulut que l'enfant lui fût présenté. On le reconnut à Lonju- ' meau,vêtu en paysan, ne sachant ni lire ni écrire. Mais quand on lui dît son origine, il regagna le temps perdu. Jamais enfant ne fut le plus vivant portrait de son père, par la figure et par l'esprit. Il devint l'abbé Bourbon « indolent, voluptueux, libertin comme Louis XV, le portrait de l'un était pris souvent pour le portrait de l'autre. »
L'abbé Soulavie dit qu'en 1792 mademoiselle de Romans gardait Jes restes de sa souveraine beauté. « Mademoiselle de Romans a encore les plus beaux cheveux qu'on ait jamais vus. Ils descendent jusqu'aux genoux. Naguère, elle s'en couvrait comme d'un manteau. Mollement couchée sur un canapé de taffetas à bouquets, comme dans un lit de roses, elle recevait Louis XV, à Brimborion, danscette posture voluptueuse. Louis XV l'appelait alors sa belle Madeleine et il s'agenouillait dans l'enchantement de ses attitudes devant la beauté de son corps *•
Elle s'appelait alors madame de Cavanhac, car elle avait fini par se marier. Elle portait toujours ses admirables cheveux qui ne furent, dit-on, coupés que
* Au plus curieux, nous dirons que, devenue Ma lame de Cavanhac, mademoiselle de Romans mit au monde un fils, le marquis de Cavanhac, qui se distingua dans les guerres de l'empire, et une fille, mariée à un grand d'Espagne, laqielle mourut sans enCa»it. Le grand hôtel Rougemont fut l'habitation de m idemoisellede Romans sur ses vieux jours. Il y a encore aujourd'hui un marquis de Cavanhac, petit-fils de la maîtresse de Louis XV.
Le curé de Saint Philip pe-du-Roule était, petit-fils de l'abbé de Bourbon, qui n'était plus abbé du tout en 1793.
pour monter sur la guillotine, où, d'ailleurs, elle ne monta pas.
Après mademoiselle de Romans, faut-il citer madame Mail lé-Brézé,. femme de ce fameux maître des cérémonies à qui Mirabeau a dit le premier grand mot historique de la Révolution. « Un excellent valet de monarchie, fort instruit des étiquettes de cour, sachant à merveille s'il faut ouvrir un seul ou deux battants. » Il ouvrit les deux battants pour Louis XV. On dit pourtant qu'il ne sut pas l'histoire de sa femme avec le roi. Elle avait loué une maison à Sèvres, disant à son royal amant: « Nous ferons chacun la moitié du chemin.
Il y eut encore mademoiselle Tiercelin. Elle donna aussi un fih au roi Louis XV qui, l'ayant prise encore enfant, s'amusa, dans son abominable libertinage, à lui servir d'institutrice et de gouvernante. Mademoiselle Tiercelin ne voyait que le roi qu'elle appelait son geôlier : « Tu es laid comme une bête, » lui disait-elle pour répondre à toutes ces douceurs. Mais elle a avoué ellequ'un peu plus tard, apprenantque c'était le roi même, elle ne le trouva plus ni laid ni bête.
Enfin, puisque nous sommes au sérail, nous citerons encore madame de Sade, madame de Ghoiseul-Romanet, la baronne de Salis, qui ne céda à moitié morte que par violence et qui se tua de désespoir en vraie romaine de Paris.
Aussi, quand Louis XV fit son testament, il se recommanda à la Sainte Vierge, à tous les saints, et surtout à saint Louis, son aïeul. « Ils intercéderont pour moi auprès de Jésus-Christ, mon divin sauveur et rédempteur, pour que j'obtienne le pardon de mes péchés. Je demande aussi pardon à tous ceux que j'ai offensés ou scandalisés. »
Et après avoir demandé qu'il soit fondé un service solennel, sans compter trois cent soixante-cinq messes pourle repos de son âme, non seulement à Saint-Denis, mais à Versailles, il s'adressa à Dieu tout-puissant :
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« Dieu, qui connaissez tout, pardonnez-moi de nouveau toutes les fautes que j'ai faites et tous les péchés que j'ai commis : vous êtes miséricordieux et plein de bonté ; j'attends en frémissant de crainte et d'espérance, votre jugement ; ayez en pitié mon peuple et mon royaume. » bon roi qui n'oublie personne !
La Du Barry ne jugeait pas que Louis XVI fût un meilleur roi que Louis XV. Quand elle fut exilée, elle s'écria dans sa langue académique : Voilà un beau f..... commencement de règne ! Quand vint la Révolution, elle dit : « La fin est dign* du commencement. »