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LA JEUNESSE DU ROI

Quel charmant maître d'école * pour Louis XV, que ce Régent, plein d'esprit et de gaieté, surnommé Philippe le Débonnaire; qui était né, suivant Voltaire, pour les beaux-arts et pour la volupté ; qui donnait au poète Dufresny dix mille louis, parce qu'il descendait comme lui de Henri IV : qui gouvernait, le soir, à la fin du souper, avec ses amis et ses maîtresses, quand il n'avait plus rien à dire ni rien à faire ; ce grand homme sans grandeur, dont toute la vie fut un éclat de rire phi-

* Le Régent, qui prenait en pitié les longues études, disait au jeune roi de se défier des livres : « Sire, songez que depuis le déluge une demi-douzaine de vérités surnagent dans la mer des mensonges. » Bacon, qui savait tout, n'avait pas une plus grande opinion des faiseurs de sentences. 11 disait que l'humanité doit toutes ses lumières à quatre génies de l'antiquité, commentés par quatre mille habilleurs de peisées. Louis XV, non plus que Louis XIV, ne voulut de bibliothèque à son usage. Comme son aÏ2ul, il apprit la vie en vivant armé de ces deux vérités familières aux rois : « Un ami sur le trône, c'est un canon : — Un bon lieutenant de police, c'est une maîtresse. »

losophique, qui mourut sans souci de la mort, dans les bras de madame de Phalaris « son confesseur ordinaire, » disent les chansons du temps.

L'amour surprit Louis XV, un matin d'avril, sur le cœur attiédi de madame de Phalaris, amour presque maternel, amour presque filial, mais pourtant traversé d'un rayon trop ardent. L'amour des adolescents est comme un ciel d'avril : tantôt c'est le ciel le plus pur, tantôt les giboulées s'étendent partout. L'amour des femmes à leur déclin a, comme la rose qui se fane, comme le soleil qui se couche, un parfum plus attrayant, un regard plus tendre : le roi de treize ans s'enivra au regain de madame de Phalaris, qui l'accueillait en soupirant un peu sur son cœur apaisé, mais plein de souvenirs.

Cet amour n'empêcha pas Louis XV de pleurer d'effroi en apprenant l'arrivée d'une princesse qu'il lui fallait épouser. Le vieux cardinal de Fleury fut si inquiet pour l'honneur de son roi, qu'il imagina d'accrocher dans la chambre du jeune prince douze jolis tableaux de Santerreet de Buys : V Amour naissant^ la Recherche, la Fleur ravie, — je ne vais pas plus loin, — le tout orné de vers à l'avenant, de l'abbé de Chaulieu :

J'ai savouré la fraîcheurs* De ses lèvres demi-closes; Sa bouche avait la couleur Et le doux parfum des roses

Ainsi travaillaient alors les abbés et les cardinaux !

Après la paix d'Aix-la-Chapelle, les gazettes commençaient leurs divagations, l'Encyclopédie s'élevait à grand bruit, le parlement et le clergé s'agitaient de toutes leurs forces. Que de brochures et que d'épigrammes ! Au milieu de tous ces bruits, la politique et la liberté parlaient déjà haut- Aussi le roi disait-il : « Mieux vaut encore les éclats du tonnerre (il voulait parler de la guerre) que tous ces grincements de plumes. Ah 1 que je prends en pitié ces menteurs de bonne foi ! ».

En sa jeunesse, Louis XV continue les traditions

! de Louis XIV avant ses déchéances ; il gagne des bai tailles, la France est victorieuse, il domine l'Europe, 1 il est l'arbitre des nations, il protège l'agriculture et 1 l'industrie, on lui élève des arcs de triomphe. Et nul 'ne crie à la profanation. Montesquieu applaudit et Voltaire s'enorgueillit d'être l'historiographe du roi.

Mais n'est-ce pas l'histoire de tous les règnes ! C'est là surtout qu'il faudrait répéter le mot de M me de Staël : « Il n'y a que des commencements. » Louis XV, sous les leçon» sévères du cardinal de Fleury , ne songe d'abord qu'à se montrer digne ^ de Louis XIV ; il se pénètre de la grandeur royale, il pratique les vertus de l'Étude et de l'Évangile, il veut tout sacrifier à la France, même ses amitiés. Mais tout d'un coup les mauvaises passions passent sur son chemin : c'est aux ■-* mauvaises passions qu'il sacrifie la France, qu'il se sacrifie lui-même, qu'il sacrifie le trône dé saint Louis. Versailles n'est déjà plus qu'un décaméron : tout à l'heure ce sera un lupanar.

Et Louis XV devint l'image de son temps : il se reposait du labeur de Louis XIV fia poésie se reposa des chefs-d'œuvre du grand siècle. Louis XV joua avec la royauté, les poètes jouaient avec la poésiévL'Académie française était pour la première fois dansrombre. Elle ne voulait ni de Montesquieu ni de Voltaire. Ce n'est pas Piron, <j'est Louis XV qui disait : « Ils sont là quarante qui ont de l'esprit comme quatre. »

Alors, au lieu de s'indigner, on chantait. Il n'y avait plus de satire, ou plutôt la satire, ne sachant où aller, s'était réfugiée dans la chanson. Que de chansons contre les jansénistes, les convulsionnaires, les jésuites, les ministres de la folie, la dynastie des cotillons, le roi bien-aimé! Enfin, comme dit plus tard Camille Desmoulins, la France se lassa de chanter !

Dès les premiers jours, ou plutôt les premières nuits de la Régence, l'esprit français ne vivait plus qu'aux dépens du cœur. Tout le monde avait de cet esprit-là ; c'était l'épidémie des Abdérites : grandes dames, bour-

geoises, soubrettes, toutes étaient des femmes d'esprit ; demandez aux comédies de Marivaux. Or, quand les femines se mêlent d'avoir de l'esprit, le royaume est en danger; les beaux sentiments s'effacent sous les beaux mots : celle-ci donnerait son honneur pour une saillie; celle-là donnerait sa vertu pour une épigramme. (^L'esprit qui ne vient pas du cœur est un hôte terrible qui nous ravage et qui nous percfi) La galanterie toute délicate qui avait fleuri à la cour de Diane de Poitiers s'était flétrie dans les feuillets délaissés des Cyrus et des Clélies. La galanterie qui fleurissait sous les regards de la Parabère et de la Pompadour était fille des romans de Crébillon le Gai. Le mot amour ne voulait plus dire passion, espérance, souvenir ; il devenait tout au plus le synonyme de volupté. Onri ait de tou t, mais surtout des derniers accents du cœïïrT^à peine si Ton était de bonne foi avec soi-même. J'oubliais : les plus délicats avaient gardé quelque ressouvenir du vieux temps ; comme les chevaliers qui portaient la livrée de leur dame, certains petits-maîtres se poudraient au même parfum que leur beauté ; aussi les curieuses découvraient les nouvelles intrigues à tel ou tel parfum. Une confidence amoureuse débutait souvent par : « Vous ne savez pas ? le duc a mis de la poudre de Chypre ; la marquise aime l'ambre ; l'abbé se poudre à la maréchale. » Pour se donner de grands airs d'hommes à bonnes fortunes, on voyait des petits-maîtres varier chaque jour de parfum. Ils n'avaient pas toujours les maîtresses qu'ils affichaient ; aussi que de comédies ridicules on jouait ! L'un faisait atteler ses chevaux pour un rendez-vous mystérieux ; une heure après, il rentrait à pied, en silence, par la petite porte; il regagnait sa chambre à coucher par l'escalier dérobé ; « il mangeait pacifiquement un poulet à son petit couvert, pendant que son équipage scandalisait tout le quartier, » au coin d'une rue où demeurait une beauté à la mode. Un autre allait souper seul à sa petite maison, et y faisait tirer des fusées pour annoncer à ses voisins sa

bonne fortune. Pour les femmes, faut-il le dire ? elles cherchaient aussi de ces tristes mensonges ; elles se vantaient naïvement Rattacher à leur char tel étourdi charmant qui passait pour n'aimer que les belles femmes. Celle qui avait eu trois amants se piquait de philosophie. Un disciple de Newton écrivait à un lord de ses amis, en 1745 : « Je retourne avec joie dans un pays où lé bel air et le bel usage» n'obligent pas un homme de quitter une femme qui a le défaut d'être la sienne, pour vivre avec une autre dont Tunique mérite est d'avoir été celle de tout le monde. » f.

Cette singulière' galanterie avait donc endormi les cœurs ; on babillait avec éclat, on parait son esprit comme une poupée de Nuremberg, on ornait sa parole d'un jargon étranger. Je vous le demande, les romans de Crébillon le Gai et de ses écoliers étaient-ils faits pour en Hiver le cœur ? Aussi le diable sait comment les femmes passaient leur temps^Si on allait à l'église, ce n'était pas pour Diei£)Le plus souvent on se levait sur le soir ; on mettait des paniers, surtout quand on avait sa raison pour cela ; on se barbouillait de rouge et de mouches, aQn qu'il ne restât plus de place pour la honte : enfin on portait des robes ouvertes pour qu'il restât plus d'étoffe pour la traîne, vraies robes à périodes. Et, après avoir perdu trois heures à so poudrer et à rire de tout, on allait voir quelque prédicateur ou quelque parade à la mode. Des deux eûtes on s'écriait: « Ah ! zevalier, que c'est zoli ! » (la lettre z s'employait à tout propos : en la gazouillant, la bouche fait une si jolie moue souriante !J. On allait ensuite à quelque drame lugubre comme l'exécution de Damiens, où on s'écriait, témoin madame de Préaudeau, pendant qu'on écartelait le criminel: « Ah! les pauvres zevaux, que ze les plains ! »

El pour finir la journée on allait souper dans les petites matons. Écoutez un La Rochefoucauld du temps; « Rien de plus délicieux aujourd'hui que les petits soupers <kns les petites maisons. Tout ce que les

poètes se plaisent à raconter des lieux consacrés à l'Amour et à sa mère n'approche pas des plaisirs qu'offrent ces lieux enchanteurs. Ce n'est plus dans les bosquets de Paphos ou d'Idalie qu'on doit chercher la volupté. Nos petites maisons, voilà les temples de la déesse d'Amathonte ! c'est là qu'elle a des autels, des prêtresses et des victimes. »

Alors, pour être un homme à la mode, il fallait commencer par être ridicule. Les modes changent en France, les ridicules demeurent. Que de jeunes incroyables d'aujourd'hui qui se reconnaîtront dans la vie d'un incroyable de 1750 ! « Du 1 er novembre .-Je suis à la campagne, parce qu'il n'est pas de bon air de rester à la ville pendant les fêles. On me croit en partie avec la jeune Céliante ; la vérité est que je suis seul dans un donjon où je m'ennuie à périr. » « Du 3 novembre : Je reviens à Paris et je répands le bruit que je me suis délicieusement amusé. La présidente m'a fait des mines; j'ai fait sa partie ; j'ai perdu, en dépit du plus beau jeu du monde ; je lui ai baisé la main, elle a tendu la joue. » « Du 11 novembre : J'ai rencontré au Palais- Royal le petit conseiller; il fallait soutenir ma réputation vis-à-vis de lui, je l'ai fait aux dépens de toutes les femmes qui décoraient cette délicieuse promenade. Célise passa en se cachant le visage de son éventail. « Voyezvous, dis-je, elle se cache ; c'est par souvenir. Je suis heureux de voir que les femmes n'ont point encore étouffé la voix de la pudeur. »

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