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LE DERNIER COUSTOU

Guillaume Goustou eut un fils qui s'appelait comme lui Guillaume Goustou, et qui comme lui obtint le prix de l'Académie. Mais, plus heureux que le père, le fils fut accueilli avec tous Îe3 honneurs : c'est que son père lui avait donné ses titres de noblesse. Il ne s'attarda pas dans la ville éternelle, « Mes antiques sont à Versailles, disait-il : mes antiques s'appellent Goysevox et Coustou. »

Il revint à Paris, déjà célèbre et déjà de l'Académie, car sa réception avait été réglée avant son retour. Le roi de Prusse, qui avait entendu parler de Goustou et qui ne savait pas qu'il y eût trois Coustou, dit à son ambassadeur qu'il lui fallait prier monsieur Goustou de lui faire au plus vite Mars et Vénus pour son palais de Sans-Souci. Frédéric aimait la mythologie. N'a-t-il pas fait des vers pour prouver que Mars ne combat que pour être désarmé par Vénus? Un matin, l'ambassadeur frappe à la porte du dernier des Goustou ; il entre, salue le sculpteur et déploie respectueusement la lettre du roi de Prusse. « Vous êtes bien, Monsieur, le Coustou

des vers de Piron ? » Et l'ambassadeur lut ces quatre vers:

Un émule de Praxitèle Et de son siècle le Coustou, Fit une Vénus mais si belle, Si belle, qu'il en devint fou.

Couslou expliqua à l'ambassadeur qu'il y avait la trinité des Coustou, mais que c'était toujours le même Goustou, parce qu'ils avaient tous les trois le même point de vue dans la nature. L'ambassadeur ne comprit pas un mot, et laissa Tordre au jeune Guillaume Goustou de faire Mars et Vénus, moyennant quoi le roi son maître lui donnerait huit mille thalers. Le sculpteur accepta l'ordre avec enthousiasme, se réservant de le transmettre à son père ; mais, quand l'ambassadeur fut parti, il pensa avec quelque orgueil qu'il avait assez de génie pour le roi de Prusse. Il se mit à l'œuvre : « Que fais-tu là ? lui dit un jour son père, quand déjà Taltière figure de Mars se dégageait du chaos. — Je cherche, je trouverai peut-être, dit le fils. — Tu n'es qu'un grand enfant, reprend le père. Qui est-ce qui t'achètera une pareille statue? L'ordonnateur des bâtiments ne songe plus qu'à bâtir des hôpitaux. Que veuxtu que fasse le dieu Mars sous le péristyle de l'Hôlel- Dieu ? — Vous avez raison ; il s'y ennuierait beaucoup aussi je lui fais une Vénus pour lui tenir compagnie. — Tu es fou ; tu vas me ruiner. Voilà ce qui s'appelle travailler pour le roi de Prusse, — Je vous attendais là, mon père, sachez donc, en effet que je travaille pour le roi de Prusse. Un autre Louis XIV, celui-là ; huit mille thalers pour deux statues ! »

Guillaume Goustou alla embrasser son père. « Mon père, ne m'en veuillez pa& ; c'est votre gloire et celle de mon oncle qui font ma fortune. Le roi de Prusse s'est trompé de porte : il s'est adressé au petit Goustou quand il y avait encore un grand Goustou. Je veux faire les statues, mais je vous donnerai l'argent. — Non, mon cher Guillaume, dit le père en embrassant son fils et.

en essuyant ses larmes ; non, tu ne me donneras pas l'argent, car tu es digne de gagner ; ton orgueil te portera bonheur : je sens déjà que ton marbre respire. »

Un an après, tout Paris venait à l'atelier du jeune Coustou admirer les deux statues du roi de Prusse. Le Mars peut-être n'était pas un dieu d'Homère, mais le roi des poètes eût chanté une strophe de plus à la Vénus du jeune sculpteur. Madame de Pompadour, qui était née artiste plutôt que courtisane, se fit conduire chez Coustou par Le Normand de Tournehem, à qui elle reprocha vivement de laisser partir pour l'étranger deux pareils chefs-d'œuvre. « Pour vous, monsieur Coustpu, lui dit-elle avec une sympathie qui toucha profondément l'artiste, je ne vous pardonne qu'à une condition, c'est que vous ferez pour moi uûe Vénus plus belle encore. Je sais bien que c'est impossible, mais je le veux. »

Or, quand les deux statues furent arrivées à Berlin, Frédéric, émerveillé, envoya un courrier extraordinaire pour chercher Coustou. Frédéric savait qu'on ne fait les grands règnes qu'avec les artistes et les poètes. « J'ai déjà Homère-Voltaire, dit-il, je veux avoir Praxitèle-Coustou.» Mais madame de Pompadour aussi voulait avoir son Coustou, et Coustou devint son sculpteur ordinaire, comme plus tard Allegrain fut celui de madame Du Barry.

Madame de Pompadour aimait les courtisans, mais surtout les courtisans de la plume, de la palette et du marbre, les dispensateurs de la renommée, ceux-là qui sont déjà l'avenir et qui soufflent le mot à la postérité. Le dernier des Coustou eut donc un atelier à Versailles, dans l'orangerie de l'hôtel Pompadour. Non seulement madame de Pompadour y posa pour les Dianes de ses châteaux, mais plus d'une fois elle y vint surprendre le sculpteur quand le roi l'ennuyait.

Guillaume Coustou, sans être savant comme Winckelmann, avait pourtant pénétré les trésors de l'antiquité. Il savait l'histoire de l'art et la contait bien; sa

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parole était plus éloquente que son ciseau : aussi disaiton dé lui qu'il ne fallait pas le croire-sur parole. Il était né galant ; il avait traversé les passions sans se faire attacher au mât du vaisseau ; après les plus rudes traversées, il n'avait qu'un désir, celui de s'embarquer encore. Ce ne fut pas sans une vive émotion qu'il vit venir et revenir à son atelier la maîtresse du roi, de plus en plus familièie ; il est vrai qu'elle était toujours accompagnée de quelque duchesse désœuvrée ou de quelque seigneur aventureux. Le plus souvent elle venait avec son frère, le marquis de Marigny, qui, on le sait, dirigeait les arts avec un goût très distingué. Mais le marquis, mais le grand seigneur, mais la duchesse n'empêchaient pas que madame de Pompadoùr, en s'emparant du ciseau de Goustou peur s'es^ sayer aux caresses du marbre, ne touchât la main du sculpteur, par distraction, sans doute, mais Couslou pâlissait et s'aventurait dans des paradoxes impossibles. Un jour Couslou se réveilla fou, je veux dire amoureux de madame de Pompadour, ce qui était plus grave. « Ne touchez pas à la reine ! » dit le proverbe ; or, madame de Pompadour était la reine et la maîtresse. Ce jour- là, la marquise vint à l'atelier avec l'abbé de Bernis un parfileur de madrigaux qui disait la messe quand il n'avait rien à dire. « Monsieur Coustou, je vous amène un indiscret qui veut me voir poser ; mais rassurez-vous, nous le mettrons à la porte quand nous en serons là. — Un peu plus tôt un peu plus tard, je vous verrai, marquise, dans le galant déshabillé de la mangeuse de pomme qui nous a fermé le paradis : car, montrer son bras nu dans la nature ou dans le marbre de M. Coustou, c'est tout un. Que dis-je? vous êtes pétrie du plus pur carrare ; or, ne savez-vous pas que M. Coustou pétrit la chair ou plutôt transforme le marbre en chair? — Hélas ! dit le sculpteur en regardant madame de Pompadour avec une expression de regret, je ne suis pas un Pygmalion : car, si je brûle 4 du feu sacré, Galathée ne s'anime jamais. »

Madame de Pompadour comprit et dit à Coustou' « Qu'est-ce que vous feriez de la statue si elle s'animait ? Prenez les femmes, et laissez là les déesses. »

Coustou se mordit les lèvres, comme s'il les voulait punir d'avoir trop parlé. La marquise dénoua les rubans et les dentelles de sa chevelure et demanda au sculpteur si elle était bien coiffée. « Non, madame la marquise, vous n'êtes pas assez décoiffée pour être bien coiffée. Rappelez-vous les statues antiques. D'ailleurs, vous allez poser pour Diane, et la chasseresse avait couru dans les halliers. — Je n'aime pas tant que cela les cheveux en broussailles, n'est-ce pas, l'abbé ? »

Pendant que l'abbé de Bernis cherchait un mot, Coustou ne perdait pas son temps; il s'était emparé, d'une main amoureuse, de la chevelure de la marquise. Il y promenait ses doigts comme dans les flammes vives ; il brisait les touffes trop lisses, il les agitait, il les soulevait pour y chercher des ondulations naturelles. Quoique sa main fût légère, madame de, Pompadour né put s'empêcher de s'apercevoir qu'il y avait dans l'action du sculpteur plus de caresses que de travail. « Prenez garde, monsieur Coustou, ce n'est pas moi qui ai besoin d'être modelée. — Vous avez raison, madame, dit Coustou d'un air respectueux ; quand Dieu vousafaite, il a dit son dernier mot. — Un grand sculpteur, celui-là ! dit l'abbé de Bernis, — C'est vrai, dit Coustou ; mais pourtant il aurait dû ne pas se reposer le septième jour, car il lui /allait bien un jour de plus pour parachever son œuvre. — Il fallait bien, interrompit madame de Pompadour qui avait infiniment d'esprit, laisser aux hommes, aux poètes, aux sculpteurs, quelque chose à faire. N'avez-vous pas en vous le fini et l'infini ?... Qu'est-ce que vous faites là, monsieur l'abbé ? »

La marquise avait dégrafé son corsage pour mettre son épaule dehors. L'abbé de Bernis regardait avec beaucoup d'impertinence. « Marquise, je regarde le fini et l'infini. — Il est temps de vous en aller, car vous

diriez des sottises. •— Il faut bien passer cela à ceux qui n'en font pas. Après tout vous ne posez que pour l'épaule : puisque aussi bien j'ai vu l'épaule, laissezmoi ici pendant la séance. — A une condition, c'est que vous lirez votre bréviaire. — Bien volontiers marquise. »

Et l'abbé prit dans sa poche les contes de La Fontaine.

Goustou n'était pas content. Il entama une longue diatribe contre les gens en place qui n'étaient pas à leur place. L'abbé de Bernis riait dans son bréviaire ; madame de Pompadour suivait d'un œil curieux l'ébauchoir du sculpteur, qui, en moins d'une demiheure, trouva sa Diane dans la terre glaise. « Elle a de belles jambes, dit tout à coup l'abbé de Bernis ; est-ce que Diane avait un si beau pied ? — Cela ne vous regarda pas, dit madame de Pompadour. — Une autre fois, dit le sculpteur, nous poserons pour le pied. — Je suis bien sûr, reprit l'abbé de Bernis, que la marquise posera pour tout, excepté pour le pied. — Pourquoi cette injure faite à mon pied, s'il vous plaît ? Vous ne l'avez pas vu, j'imagine ? Jechausserais la pantoufle cte Cendrillon. — Oui ; mais la question n'est pas d'avoir le pied petit, c'est de l'avoir façonné par la main de Praxitèle ou de Gléomène. — Vous figurez-vous que mon pied a été façonné par la main d'un pâtre ? Monsieur Goustou, je veux poser aujourd'hui même pour le pied. Il ne sera pas dit que je n'.ai pas le pied antique. »

Et madame de Pompadour laissa tomber sa mule. « Mon cher abbé, regardez de l'autre côté; si vous vou3 avisiez de tourner les yeux, je vous change en cerf, et vous irez bramer vos vers ou vos oraisons dans la forêt deMarly. »

Disant ceci, madame de Pompadour dénoua sa jarretière et fit tomber son bas.

Coustou ne regardait pas de l'autre côté.

Au moment de découvrir son pied, il prit à madame

de Pompadour une de ces charmantes pudeurs familières aux courtisanes elles-mêmes ; elle rougit et. retint sa main. C'était un joli spectacle. Goustou rougit aussi. Chose singulière! elle eût dévoilé son sein sans y prendre garde ; il semblait que son pied fût sa dernière virginité. C'est que M. Le Normand d'Étiolés, son mari, et Louis XV, son amant, n'avaient jamais regardé son pied, les aveugles !

EnQn le bas roula sur la pantoufle. « Oh I le beau piedl s'écria l'abbé de Bernis. — Monsieur l'abbé, dit Coustou avec enthousiasme, puisque vous connaissez les choses sacrées, dites que c'est un pied divin. »

Madame de Pompadour, toute rougissante encore, jeta sur son pied la queue de sa robe.

Coustou, qui s'était mis à pétrir le pied de sa Diane, détourna la queue de la robe avec une familiarité respectueuse. « C'est un pied digne de l'atelier de mon oncle Nicolas, dit le sculpteur. Quelle élégance ! quelle fierté ! quelle expression ! — On dirait qu'il va parler, » ajouta l'abbé de Bernis.

C'était, en effet, un pied antique, blanc comme la neige dans le reflet empourpré du couchant, d'un dessin idéal et d'un contour caressant. Il n'y a que le pied de la Guimard, sculpté par Houdon, qui puisse y faire rêver ceux qui, dans la beauté de la femme, ne se contentent pas de la tête seulement, ceux qui ne veulent pas perdre uçe strophe de ce poëme du Beau, dont le sculpteur est le poète.

Madame de Pompadour remit son bas, renoua sa jarretière et rattacha son corsage avec son agrafe-camée, qui représentait Louis XV gravé par Guay et par madame de Pompadour elle-même. « Demain, monsieur Coustou, je ne vous donnerai qu'une heure, car je vais dîner à Bellevue avec le roi. — Mais après-demain? — Après-demain, je serai à Bellevue ; c'est mon palais de Versailles, à moi. Vous finirez votre Diane d'après les nymphes de votre imagination si bien peuplée. »

Le lendemain, Coustou voulut faire un pas en avant.

La marquise était venue avec une suivante qui resta à se promener devant la façade de l'Orangerie. « Ne perdons pas un instant, » dit-elle en jetant sur un banc sa coiffe et sa mantille du matin.

Goustou était déjà à l'œuvre. Il parla à perte de vue du rôle des femmes dans la vie des hommes. Il soutint que les femmes avaient tout fait. « Même le bien? dit la marquise. — Même le mal, » dit le sculpteur.

Selon lui, elles avaient toujours gouverné sous le nom des rois ; elles avaient inspiré l'héroïsme et la grandeur. « N'est-ce pas vous, madame la marquise, qui avez gagné la bataille de Fontenoy ? — Peut-être, dit madame de Pompadour ; l'Amour est l'âme de ce monde ; ses flèches sont quelquefois des épées. — Ses flèches sont quelquefois des glaives d'archange, poursuivit Coustou. Quand Dieu eut créé l'homme, il s'aperçut qu'il venait de mettre au monde un animal qui allait vivre en se croisant les bras. Dieu mit la femme sur le chemin de l'homme et lui dit ; « Marche. » Nous relevons tous -de l'Eve chrétienne ou de l'Eve païenne. Hercule est vaincu par Omphale : Béatrice élève Dante jusqu'au sentier du paradis ; Eurydice entraîne Orphée da'ns les Champs-Elysées ; Raphaël a trouvé son génie en trouvant son amour. »

Coustou ne modelait plus, il attachait ses deux yeux avec un profond sentiment de mélancolie sur la marquise de Pompadour. « Mais vous, monsieur Coustou, est-ce l'amour qui vous fait sculpteur? — Moi, madame? je ne suis pas encore un sculpteur, du moins je ne suis un sculpteur que depuis hier. — J'ai bien vu cela, dit la marquise ; voilà pourquoi je pars pour Bellevue ; je ne. songe pas à m'offenser des galanteries qu'on me débite ; mais je vous connais artiste, et je ne veux pas vous connaître homme. —C'est tout un, dit Couslou. — Non, reprit la marquise: l'homme, c'est la bête ; l'artiste, c'est l'esprit. — C'est la subtilité de ceux qui n'aiment pas. — C'est possible ; mais voulez- vous que je vous dise un secret? c'est que je n'ai jamais rien aimé.

En fait d'amour, je n'ai que de l'amour-propre. Ghez moi, il n'y a que la tête qui vive ; je fais bon marché du reste : ceci vous explique mon goût décidé pour les arts. Je n'ai que la volupté des yeux, celle dont parle saint Paul. Avec cetle théorie-là, vous comprenez qu'entre un homme et une statue, je choisirai toujours la statue ainsi, mon cher monsieur Coustou, si vous êtes amoureux de la femme en moi, faites-en votre deuil, car la femme n'existe pas. Vous ne voyez devant vous qu'un esprit. »

Et comme Coustou étouffait un soupir. « C'est fini, mon cher sculpteur ; baisez la main de votre Diane ».

La marquise offrit sa main à Coustou, qui la saisit avec passion et qui soudainement appuya sesdeux lèvres sur le cou delà marquise, comme s'il se fut trompé de chemin. « Ce n'est pas du jeu, dit-elle avec une légère émotion. Allons, que tout soit dit ! Si mon souvenir vous tourmente, rappelez-vous que je suis comme la pâle Phébé : j'éclaire, mais je ne brûle pas. Il faudra que je grave cela moi-même. Adieu Coustou. »

Ces derniers mots furent dits avec une expression qui voulait être gaie, mais qui fut triste. La marquise avait, en une seconde, remis sa mantille et sa coiffe. « Il me semble que j'oublie quelque chose, » dit-elle en regardant le sculpteur.

Coustou garda le silence ; la marquise fit un signe de tête et disparut. Le sculpteur amoureux, qui avait repris son ébauchoir, le laissa retomber à ses pieds. Il courut sur les pas de la marquise, mais elle fuyait comme Diane à la chasse. Elle ne se retourna pas. « Et pourtant, dit Coustou, il lui a semblé qu'elle oubliait quelque chose. Si c'était son cœur ! »

Il ferma la porte de son atelier pour qu'on ne le troublât pas dans sa folie et pour garder pi îs longtemps le léger parfum de cette étrange créature, qui tenait enchaînées à son joli pied les destinées de la France.

Huit jours durant, le sculpteur vint rêver devant sa Dïam ébauchée sans ramasser son ébauchoir. Il se

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contentait de mouiller la terre en se promettant de travailler le lendemain. Son âme était à Bellevue, dans cet autre Décaméron plus raffiné, sinon plus poétique, qui n'a pas eu son Boccace.

Coustou ne revit plus madame de Pompadour ; c'en était fait du travailleur dans l'artiste. Cet amour inapaisé l'arrêta en chemin ; il ne resta plus qu'un rêveur, un philosophe, enfin un critique qui ne trouvait rien de beau, et qui disait : « A quoi bon ? » En effet î à quoi bon? rien n'était beau, puisqu'elle n'était pas là. Plus d'une fois, il avait songé à retourner en Italie travailler pour le pape, qui peut-être l'eût payé par un marquisat. « Puisque les titres de noblesse valent mieux que les titres de gloire, disait-il, quand je reviendrai en France, je serai admis aux fêtes mystérieuses de Bellevue, comme tous ces grands seigneurs désœuvrés qui n'ont eu que la peine de naître. »

J'oubliais. Coustou revit une dernière fois madame de Pompadour. On jouait Tartuffe à Versailles, sur le théâtre du palais. Le sculpteur avait reçu une invitation du duc de La Vallière, directeur des comédiens ordinaires de Sa Majesté. Les comédiens ordinaires de Sa Majesté étaient, ce jour-là, madame de Pompadour, qui jouait Elmire ; le duc de Nivernais jouait Tartuffe; les autres rôles étaient joués par mesdames de Sassenage, de Pons et de Brancas ; par MM. de Meuse, d'Ayen, de Croissy et de La Vallière. Le prince de Sôubise avait obtenu la faveur de souffler. Le marquis de Marigny, qui était encore M. de Vaudières, régnait despotiquement dans les coulisses. Coustou ne trouva pas sa Diane plus belle sous le costume d'Elmire. Toutefois, il aurait bien voulu, ce jour-là, jouer le. rôle de Tartuffe et même le rôle d'Orgon.

Coustou ne parvint pas à arracher de son cœur ce rêve insensé. M. de Marigny, devenu ordonnateur des bâtiments, le mit souvent de moitii dans la direction des beaux-arts. 11 eut toujours à choisir dans tout ce qui se faisait. Il garda beaucoup de travaux, mais il

prit beaucoup de praticiens ; trop de travaux, et troo de praticiens surtout; Qu'eût dit son père, cet inépuisable Guillaume Coustou, qui avait été tué sous le travail, en le voyant soulever avec peine le ciseau laborieux d'une main paresseuse ? Ne trouvant plus le bonheur à Ta telier, il chercha à s'étourdir en courant le monde et en trônant à l'Académie. Comme il continuait à signer beaucoup de travaux, on lui dit un jour le mot de Piron à l'archevêque de Paris : « i'ai vu votre fronton de Sainte Geneviève, monsieur Goustou ; et vous ? »

Le sculpteur y avait à peine retouché quelques figures ; mais pourtant le fronton est bien de lui, puisque Dupré n'a taillé te pierre que sur les dessins ou les plâtres du maître.

Il était né à Pans en 1716, il y mourut en 1777, recteur et trésorier de l'Académie. Il fut longtemps malade. Comme c'était le dernier des Goustou, tout Paris fut attriste de sa fin prochaine. Le roi envoya M. d'Angeville lui porter la croix de Saint-Michel. M. d'Angeville croyait lui faire un grand honneur en montant son escalier de la part du roi ; mais il rencontra dans sa chambre, assis familièrement au pied du lit, l'empereur Joseph II, qui n'avait pas voulu quitter Paris sans saluer les royautés des Arts et des Lettres. « J'aurais bien tort de m'en aller, dit Goustou, puisque me voilà en si bonne compagnie. »

L'orgueil le remit sur pied pour quelques jours ; mais il retomba et mourut.

Comme son oncle Nicolas, il n'avait pas voulu se marier. Il laissa u.i frère architecte et inspecteur des bâtiments du roi. Il légua sa fortune à ses deux sœurs. La plus jeune, Ursule Goustou, qu'il appelait Ursuline, entretint avec lui une correspondance à chacun de ses voyages hors Paris. C'était madame de Sévigné qui écrivait à Voiture. Ce fut elle qui le soigna dans sa dernière maladie. «Ursulrne, apporte-moi le pied de ma Diane, qui est sur la cheminée, » dit le mourant à sa sœur.

Ursuline savait toute l'histoire ; il la lui avait racontée dans ses lettres. D'ailleurs, on avait dit partout que madame de Pompadour s'était déchaussée pour Coustou. « Tenez, mon frère, voilà ce pied coupable qui vous a détourné de votre chemin. — Vois donc Ursuline, comme ce pied est fier et dédaigneux ; on voit qu'il ne veut pas marcher sur la terre, il lui faut l'herbe fleurie des forêts. C'est là un vrai chef-d'œuvre. Mon pouce frémit encore, rien que d'y toucher; mets-le dans mon tombeau, si je n'en reviens pas. »

Coustou n'en revint pa3. Il est douteux que sa sœur ait songé à mettre dans son tombeau le pied de cette profane dont le souvenir n'était pas alors en bonne oleur de sainteté.

On trouve dans le dernier des Coustou un peu de son oncle et beaucoup de son père ; mais il n'avait ni la poésie ni le modelé du premier, ni le style vivant du second. La science lui tint lieu d'inspiration. Le marquis de Marigny, qui s'y connaissait, voyant un jour son nom sur le piédestal d'une Vénus, dit avec son malin sourire : « Ah ! Coustou, où es-tu ? En effets cet art charmant, si vrai dans son mensonge, était un art perdu. Qui la retrouvera, cette fleur de volupté antique répandue sur ce marbre blanc qui a, je ne sais comment, des tons bleus et roses ? En voyant ces belles oubliées parmi nous qui les comprenons si peu, ne dirait-on pas qu'elle sont sorties du paradis perdu de la Régence ? « Ah ! Coustou, où es-tu ?* » Ce sera

* La critique sentencieuse a dédaigné Coustou comme elle a dédaigné Watteau : c'est logique. Ceux qui ne comprenaient pas tout l'esprit et tout le charme de ces fêtes galantes que l'Axioste n'aurait pas mieux peintes, ne devaient rien comprendre à cet Olympe de Coustou, dont Boccace eût chanté toutes les figures. Et pourtant Gustave Planche s'arrêtait avec sympathie devant les nymphes de Coustou : il avouait que ces déesses de l'Olympe de Louis XIV condamnaient toutes les statues modernes égarées dans les Tuileries. « C'est du marbre et de la chair, disait-il : les autres ne sont ni chair ni marbre. » En eftet, les statues modernes, à quelques exceptions près, sont pétries de je ne sais quelle ma-

toujours le cri des fins connaisseurs qui n'ont pas le souci de la mode, quand ils s'arrêteront devant toutes ces nymphes d'après l'antique, que taillent nos Praxitèles de contrebande avec leurs ciseaux de fer. Nicolas Coustou avait un ciseau d'or. Il est bien plus Grec que les Grecs de la révolution, que David et les siens. Il est bien plus antique, avec son goût français, que tous ceux qui copient l'antique. Celui-là qui imite l'Iliade n'imite pas Homère.

Coysevox avait donné la manière plutôt que le style à Nicolas Coustou ; mais, si Coysevox avait des aspirations vers la grâce mondaine, qui ne sera jamais la grâce sculpturale, il se préservait de ce penchant par un air d'innocence et une empreinte naïve ; tandis que Coustou, plus spirituel et plus savant, moins primitif et moins familial, tomba dans le libertinage de la décadence, libertinage charmant pour les Athéniens de Paris, mais condamné par les Athéniens d'Athènes. Avant Coustou, le marbre de la sculpture n'avait pas été assez de chair ; avec Coustou la chair ne fut plus assez du marbre. Il n'alla pas chercher ses images parmi les débris sévères du Parthénon, il les prit dans les fêt s parisiennes, aux bals de l'Opéra, à Versailles quelquefois, mais plus souvent dans la maison des roués. Ce n'est pas la passion du Beau intérieur qui enflamme Coustou, c'est la volupté de la surface. Son marbre a des moiteurs d'alcôve, des efflorescences d'épiderme, des attractions électriques ; son marbre a le duvet de la pêche, cette fleur de vie qui court sur

tière blanchâtre que Michel- Ange lui-même ne ferait pas vivre. M. de Cormenin aussi a jugé Coustou avec sympathie : « Les étoffes voltigent, les cheveux se déroulent, les chairs palpitent ; ce n'est pas à coup sûr la rigidité de l'art romain, ni la serein ^noblesse de l'art grec, mais l'enjouement delà vie, l'allégresse riante de la beauté ; déesses- duché sses foulant de leurs mules de satin les nuages d'un Olympe rococo ; Cupidons marmots sevrés dans les ruelles; colombes becquetant des roses de camaïeux, tout un folâtre personnel de Tempe galante. »

tout ce qui respire. Pygmalion a animé sa statue, mais Galathée n'est plus une fille de l'Olympe, c'est une courtisane de la Régence ; elle s'est baignée ce matin dans un bain d'eau de rose, elle a mis des mouches, elle est drapée comme une statue, mais elle attend la marchande de modes.

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