‹ Louis XVChapitre 32 sur 46 · BOUCHARDON · texte numérisé non relu

BOUCHARDON

Quand je traverse la place Louis XV, surnommée la place de la Concorde, — on y a « guillotiné » la Royauté et la République, — je me rappelle toujours les paroles de Pigalle élevant l'œuvre inachevée de son ami Bouchardon : le monument de Louis XV.

Pigalle disait à ses praticiens : « Voilà certes la plus belle place du monde pour avoir sa statue. Louis XV est plus heureux que Louis XIV. Quand on le saluera sur son cheval dans deux mille ans, on croira saluer le grand roi. »

Deux mille ans ! Le monument n'a duré qu'un jour. Le docteur Guillotin a succédé à Bouchardon comme sculpteur du roi, et son monument de Louis XVI a duré presque aussi longtemps.

Deux mille ans ! Il n'y a que l'obélisque de Lousqsor qui puisse se flatter de traverser vingt siècles sur ce sol mobile, labouré par les révolutions pour des moissons plus ou moins fécondes.

Bouchardon naquit à Ghaumont en Bassigny, à la fin du dix-septième siècle. Il était un peu le compatriote de Diderot, qui Ta trop exalté. Le père de Bouchardon était architecte, mais il n'eut pas de palais à bâtir. Il transmit à son fils le sentiment du beau qui ne lui avait pas servi, sinon à admirer les chefs-d'œuvre des autres. On peut dire que le jeune Bouchardon, qui apprit à

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lire dans les dessins de tous les monuments, eut pour grammaire le Laocoon, le Gladiateur et la Vénus de Médicis % qui a été depuis tant humiliée par la Vénus de Milo. Dès que Bouchardon sut manier le crayon, il ne le quitta que pour l'ébauchoir, quoiqu'il eût le pouce le plus sûr et le plus savant; mais il avait beaucoup d'idées et il les jetait ça et là au passage, trouvant le marbre trop lent pour ses expansions. On peut dire de lui ce que Pline a dit d'Apelles : Nulla dies sine linea. Il aimait tant la ligne pour la ligne que d'un seul trait ininterrompu « il pouvait, selon Diderot, suivre une figure de la tête aux pieds ou des pieds à la tête, quelle que fût la position, sans pécher contre le contour. » Ne fît-on, que des épingles, il faut être enthousiaste de son métier pour y exceller. Bouchardon le fut, il pouvait dire aussi :

Est deus in nobis, agitante calescimus illo.

Diderot nous le peint arrivant à Paris. « II entra chez le cadet des Coustou. Le maître fut surpris de la pureté du dessin de son élève ; mais il ne fut pas dans le cas de dire de lui, comme l'artiste grec du sien : Nil salit Arcadio juveni. 11 ressemblait tout à fait de caractère à l'animal suprenant qui lui a servi de modèle pour la statue de Louis XV ; doux dans le repos, fier, noble, plein de jeu et de vie dans l'action. Il s'applique, il dispule le prix de l'Académie, il l'emporte, il est envoyé à Rome. Quand on a du génie, «c'est là qu'on le sent. 11 s'éveille au milieu des ruines. Je crois que de grandes ruines doivent plus frapper que ne feraient des monuments entiers et conservés. Les ruines sont loin des villes; elles menacent, et la main du temps a semé parmi la mousse qui les couvre une foule de grandes idées et de sentiments mélancoliques et doux. J'admire l'édifice entier ; la ruine me fait frissonner ; mon cœur est ému, mon imagination a plus de jeu. C'est comme la statue que la main défaillante de l'artiste a laissée imparfaite. Que n'y vois-je pas? Je reviens sur les peuples qui ont produit ces merveilles et

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qui ne sont plus : Et inlenocinio commendationis dolor est manus, cum id ageret^ extincUe. » A Rome, Bouchardon dessina encore. Tout ce qui reste de l'antiquité a séduit et entraîné son crayon facile. Il eut l'honneur d'être choisi pour le tombeau de Clément XI, quoiqu'il y eût alors à Rome beaucoup d'artistes italiens ou étrangers.

Quand il revint à Paris, ses bustes mollement caressés avec un ciseau savant le mirent à la mode, mais tout son temps fut pris pour les jardins royaux. Ce fut, pour ainsi dire, le dernier sculpteur revenu de l'Olympe. Le comte de Caylus le surprit un jour très agité, un livre à la main. « Je ne vous reconnais plus, Bouchardon ! — Ni moi non plus. Je viens de lire Homère, et les hommes ont maintenant à mes yeux quinze pieds de haut. » Toute la mythologie a peuplé son atelier. 11 n'avait pas te légèreté des Goustou, ses maîtres directs, mais il en avait le charme voluptueux. C'est à la fontaine de la rue de Grenelle qu'il faut l'étudier et le comprendre, non pas pour la fontaine, mais pour les figures qui sont belles, quoiqu'un peu lourdes dans leur grâce.

La fontaine de Bouchardon date de 1739, sous la prévôté de Turgot *. Le sculpteur n'a pas voulu d'autre architecte que lui-même, aussi le sculpteur domine de beaucoup l'architecte dans ce monument d'un style grêle et effacé, d'une proportion mal entendue, d'un effet trop peu monumental, avec ses croisées feintes, ses pilastres, ses niches nues, ses colonnes ioniques douteusement accouplées.

* Dam Ludovicus XV, Populi amor et parens optimus, public» tranquillitatis assertor, Gallici imperii finibus innocue propagatis , pace Germanos Russosque inter et Ottomanes féliciter conciliâtes gloriosa simul etpacificè regnabat, fontem hune civium utilitaû urbisque ornamento consecrâruntpraefectus et aediles, anno Domini

Cette inscription est du cardinal de Fleury. c 11 l'envoya à M. de Boze comme un à peu près. Le savant dit qu'il n'y trouvait pas un mot à changer. »

Mais voici la sculpture . Sur un socle de glaçons, trois figures sont heureusement groupées. Je reconnais la Ville de Paris, avec sa tour, sur sa tête et sa proue de vaisseau pour symbole. Ce Fleuve, un peu matamore, tenant un aviron, c'est la Seine, que je ne reconnais pas; mais j'adore cette belle nymphe, indolemment couchée dans les roseaux et tenant une écrivisse: c'est la Marne. Je boirais avec beaucoup de plaisir l'eau de son urne, car c'est la jeunesse qui coule par là : mais malheureusement cette urne ne verse pas d'eau, ce qui fait dire à Diderot : a Point de belle fontaine, où la distribution de l'eau ne forme pas la décoration principale. »

L'eau tombe en maigres filets de deux mascarons fixés au soubassement. Bouchardon a eu peur des effets bruyants.

Dans les niches sont symbolisées les quatre Saisons sur pierre de Tonnerre. Ce ne sont pas précisément de belles Saisons ; j'aime infiniment mieux les bas-reliefs qui les paraphrasent. Voilà de très jolis culs-de-lampe. Du groupe des Saisons et des bas-reliefs on peut dire que c'est de la sculpture d'inspiration antique, mais faite de main française.

La ville de Paris le récompensa d'une pension. Le brevet rédigé par des échevins enthousiastes lui fit plus de plaisir que l'argent, quoiqu'il reconnût que l'argent était son ami *.

* Voici le texte de ce parchemin que Bouchardon regardait comme un titre de noblesse : « Ayant considéré que les ouvrages de sculpture en pierre et en marbre qui avaient été ordonnés au sieur Edme Bouchardon, pour la décoration de la fontaine de la rue de Grenelle, étaient si parfaitement achevés et d'une si grande beauté, que ce monument, élevé à la gloire de Sa Majesté, ferait connaître, dans les temps les plus reculés, le goût de ce siècle, et à quel point de perfection l'art de la sculpture a été porté par ledit sieur Bouchardon ; qu'un ouvrage aussi digne de l'admiration générale méritait également de cette ville capitale une marque de reconnaissance envers le sieur Bouchardon, qui puisse en même temps exciter l'émulation de tous ceux qui s'adonneront aux arts,

Bouchardon succéda à Chauffournier, dessinateur de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, car, ne Tai-je pas fait comprendre? si sculpter était son art, dessiner était sa vie. On publia de lui, en 1750, les dessins d'un traité de pierres gravées. Ce sont des chefsd'œuvre aujourd'hui introuvables.

Sa gloire avait de beaucoup dépassé son œuvre, quand il mourut avant le même temps, en 1762, désespéré de ne pouvoir achever son monument de la place Louis XV. Il fit venir Pigalle à l'heure de la mort et lui donna ses idées pour finir ce qu'il avait commencé. « Je le ferai, parce qu'il m'a donné son démon, disait Pigalle, mais il ne m'a pas donné son pouce. » Pigalle n'entrait jamais dans l'atelier de Bouchardon sans être découragé pour quelques jours.

Il est impossible, pour ceux qui n'ont pas vu la réduction, au musée de Bordeaux, du monument de Louis XV, de juger l'œuvre capitale de Bouchardon, puisqu'en 1793 la statue de Louis; XV fut brisée pour élever Téchafaud où monta Louis XVI ; mais tous les contemporains, Diderot, Grimm, Gaylus *, les artistes français et étrangers, les gens de cour et les gens du peuple, ont salué ce monument avec acclamation. Pi*

et transmettre à la postérité un exemple des récompenses que méritent leurs talents et leurs veilles, lorsqu'ils atteignent à un degré de perfection capable de faire honneur au goût et à la magnificence de ce grand royaume. »

* Le comte de Gaylus, Fussard, Preyssler, Soubeyran ont gravé, d'après les dessins de Bouchardon, des sujets de l'antiquité. On trouve encore çà et là le* Cris de Paris, une distraction de ce grand artiste, qui a trouvé par l'éloquence du crayon le diapason de chaque cri.

Parmi les portraits en buste qui sortirent de son ciseau et qu'il a traités dans la simplicité des anciens, on distingue ceux du pape Clément XII, des cardinaux de Poligaac et dj Rohan, de la femme de Wleughels, directeur de l'Académie de France à Rome, du baron Stoch, et de quelques Anglais et Anglaises Bouchardon devait exécuter le tombeau de Clément XI, mais les ordres du roi le rappelèrent en 1732. L'année suivante il fut agréé â l'Académie, qui ne le reçut cependant qu'en 1744.

galle eut sa" part de triomphe pour une des quatre Vertus — c'était trop de quatre — qui formaient le cortège de Louis XV *.

. Ces quatre Vertus colossales supportaient en cariatides le monument, ce qui était d'un effet hardi et nouveau en France. Grimm écrivait à son impératrice que Louis XV aurait été mieux porté « par Maurice de Saxe, Charles de Montesquieu, François de Voltaire et quelques hommes de génie que la mort n'a pas encore mis en droit d'exiger de leurs compatriotes la justice qui leur est due, et qui, en attendant, ne portent d'autre marque d'un mérite éminent que celle de la persécution, car ce sont là les hommes dont la postérité parlera, en se rappelant le règne de Louis XV. Si Louis XIV avait connu la véritable grandeur, il aurait . mieux aimé avoir à côté de lui Condé et Turenne dans ce monument de la place des Victoires, que de laisser enchaîner à ses pieds des peuples dont il lui était réservé d'éprouver le juste ressentiment; il se serait épargné des plaisanteries bien amères et il n'aurait pas fait un monument d'orgueil d'un monument de gloire *. » Bouchardon savait l'antiquité par cœur. Louis XV, qui avait la prétention de ne rien savoir, et madame de Pompadour, qui avait la prétention de tout savoir, furent émerveillés de la vraie science de Bouchardon

* Le lendemain de l'inauguration, on fit comme toujours des mots et des chansons :

Grotesque monument, infâme piédestal/ Les vertus sont à pied, le vice est à cheval.

On fit des arrestations pour découvrir l'auteur de ces deux mots écrits sur le piédestal; statua, statuœ.

* Grimm disait du monument de Louis XV par Bouchardon : « Toutes les critiques disparaîtront comme la poussière que le vent agite autour du chef-d'œuvre qui les provoque; mais ce grand et superbe monument restera, et apprendra à la postérité qu'il y a encore quelques hommes d'un grand génie en France. » Les critiques sont restées plus longtemps que le monument.

quand le roi posa pour sa statue. Bouchardon citait Pline à tout propos, mais à propos. Le roi se plaignait que tous les barbouilleurs de France et de Navarre se permissent de reproduire sa figure royale. « Sire, dit Bouchardon, quand on est fils ou petit-fils de Jupiter, comme Alexandre, on défend à tous les artistes de peindre ou de sculpter sou image. Edixitne quis ipsum alius quam Apelles pingeret, quam Pyrgoteles sculpseret, quam Lysippsus ex œre duceret. »

Je ne sais si ce fut pour ce mot, mais Louis XV voulut que l'artiste fûl bien payé. Il signa l'ordre de donner d'un seul coup cent mille francs à Bouchardon ; et à la seconde visite il lui demanda si Alexandre se conduisait mieux avec Lysippe. a Siro, répondit Bouchardon, je crois que Votre Majesté sait encore mieux l'antiquité que moi. »

La statue coûta un million, sans les accessoires et les ornements. Le bon peuple de Paris ne voyait Tique l'occasion d'une fête de plus. Bouchardon savait bien que le jour de l'inauguration serait le jour de son triomphe et que c'était l'artiste et non le roi que l'on saluerait dans le monument. Mais Louis XV, qui n'était plus au lendemain de la bataille de Fontenoy, n'osait permettre que la statue fût érigée. Il y avait quatre ans qu'elle était fondue, quand mourut Bouchardon, désolé de ne pouvoir mettre la dernière main à son chef-d'œuvre, car il disait que le piédestal devait surtout montrer son génie *.

Un an après la mort de Bouchardon, Louis XV jugea que, grâce aux fêtes de la paix, Paris ne trouverait pas mauvais que si statue fût placée au bout des Tuileries

* IL avait beaucoup d'envieux. « Ou le blàmoit de donner chez lui peu d'accès au\ curieux et de s'enfermer quaad il composent. Son atelier, disoieni-ils, est plus fermé que le jardin des Hespérides. lien agissoit ainsi à l'exemple de Démoslhène, que l'envie faisoit descendre dans un cachot ou enfermer des mois entiers, il composoit ses harangjes admirables que ses jaloux disoient sentir l'huile • » D'argen ville.

Dès le point du jour, toute la ville fut en émoi. Le journal de cette fête fut rédigé parle pastelier La Tour. La Tour était un républicain sous la monarchie. Il remarqua que le prévôt des marchands, Pontcarré," etl'échevin, Babile, « tout en s'inclinant respectueusement devant la statue comme les sauvages devant une idole, ne déguisèrent pas leur moquerie. »

Quand vinrent les dames de la halle, La Tour, fut tout oreille. Voici un des lambeaux de style qu'il a conservés à la postérité. « Vois-tu, la Merluche, les quatre vertus de Sa Majesté ? — Quatre vertus ? je croyais qu'il n'en avait qu'une. — Laquelle? — La Pompadour, s'il vous plaît. — Ah oui ! je la reconnais ; je reconnais aussi Madame de Mailly. — Celle-ci c'est la Vintimille ; celle-là, c'est la Châteauroux. — Voilà ce que c'est: à Versailles elles montent sur le trône; à Paris le roi les met sous les pieds de son cheval. »

Bouchardon fit du roi un des plus beaux hommes que le marbre ait jamais montrés : c'était Louis XV avec sa majesté, son geste brave, son front intelligent, son air de roi, car nul mieux que lui n'a représenté le roi.

Le cheval qui avait posé pour le sculpteur était un cheval d'Espagne très beau et très docile, qui était devenu son ami. « On eût dit qu'il était dans le secret et qu'il savait qu'il aurait avec l'artiste sa part d'immortalité. » Le cheval posait comme un homme. Bouchardon se couchait sous lui pour l'étudier et le représenter dans toas les détails de la nature. Le cheval gardait l'attitude donnée ; Bouchardon lui disait d'aller et de venir, le cheval allait et venait la tête haute, le mouvement libre et fier comme un cheval d'hippodrome qui jouerait la haute comédie.

Malgré l'enthousiasme du public, il y eut comme toujours la critique négative qui parle de Phydias et de Michel- Ange et qui ne permet pas aux contemporains d'avoir du génie.

Cochin se trouvait un jour dans une assemblée où l'on condamnait l'œuvre de Bouchardon, détail par détail, après avoir constaté que c'était une grande et belle chose. « Eh bien, dit-il> il faut que ce Bouchardon ait été un homme vraiment extraordinaire pour avoir pu faire avec tous ces défauts une si grande et si belle chose. »

Bouchardon, tout en lui-même, fermait à triples verrous les portes de son intelligence. Il aimait, d'ail leurs, la solitude. Selon d'Argen ville : a La musique était sa récréation la plus agréable. Il jouait très bien du violoncelle, et composa plusieurs pièces de musique qui charmèrent d'habiles compositeurs: le fameux Geminiani, entre autres, lui témoigna le plaisir qu'il ayaii eu à les entendre. »

« Comme il parle mal ! » disait-on un jour à l'Académie. Il entendit et saisit son crayon. « Je parte mal, pourquoi? demanda-t-il à son critique: voilà ma langue. » Et, montrant son crayon, il Ut en quelques traits unecaricaluredeson ami dans la tribune aux harangues *.

Les gens du détail faisaient ua crime à Bouchardon devant Cochin de ce qu'au lieu de partir du pied droit, son cheval partait du pied gauche. — « Messieurs, leur dit le dessinateur, si vous étiez arrivés un moment plus tôt, vous l'auriez trouvé sur son pied gauche et le pied droit levé. »

Cochin n'oubliait pas, comme on voit, qu'il avait été à l'atelier des Goustou, car cette critique si fine de la critique était la répétition de celle de Guillaume à propos de la bride des chevaux de Marly .

Je ne décrirai pas mot à mot l'œuvre de Bouchardon .

* Wattelet, qui avait vu le cheval avant la fonte, s'exprime ainsi: ce Le cheval est un chef-d'œuvre, le plu» beau, le plu a pur que l'on ait peut-être produit en ee genre et à qui il ne manque qued'être antique pour recevoir tous les éloges qu'il mcrHe. Le modèle était encore plus beau, mais la fonte en a altéré !a finesset »

Il a fait des tombeaux d'un style simple et touchant (témoin celui de la duchesse de Laura^uais), dans un temps où le sentiment et la simplicité n'étaient pas à la mode. J'ai déjà parlé 4e ses bustes ; Versailles lui doit plus d'une belle statue. Mais combien de marbre taillé pour l'oubli !

Diderot, qu'il faut citer à la fin comme au commencement, disait à propos de Bouchardon, en voyant son Ulysse qui évoque l'ombre de Tirésias, — un dessin célèbre qui valait mieuxque tous les ba3-reliefsde sculpteurs : — « il y a un démon qui travaille au dedans de tous ces gens -là et qui leur fait produire déballes choses sans qu'ils sachent comment ni pourquoi. «Bouchardon savait comment et pourquoi ! Ce fut peut-être son tort. Quand Dieu mit sa main au chaos, il n'avait pas la lumière.

Edme Bouchardon était un caractère. Il avait des aphorismes à son usage qui méritent d'être recueillis. Il donnait beaucoup aux pauvres, et, comme on lui représentait qu'il donnait plus souvent qu'à son tour : « J'en ai le droit, puisque je n'ai pas de dettes. Les aumônes des dissipateurs sont des injustices, il ne faut pas voler à ses créanciers ce qu'on donne aux pauvres. » Comme a dit un de ses historiens, il ne faisait pas un devoir de la charité, mais un amour. Il n'aimaH qu'un livre, Ylliade. Il osait dire à Louis XV : « Vous êtes le maître, parce que nous sommes des écoliers ; mais, le jour où nous serons des hommes, nous nous passerons du maître. » Louis XV, qui se fût offensé d'une telle parole dite par Voltaire, riait du franc*parler de son sculpteur. Bouchardon arait vu la cour de près, et la jugeait en misanthrope plutôt qu'en philosophe : « C'est une compagnie de menJianls bien nourris et bien vêtus. « Quand un grand seigneur le regardait de haut, il lui disait: « L'or seul nous met à distance, et je méprise l'or, » Si on l'invitait h souper : « Je soupe chez moi, parce que la journée qui suit les beaux soupers commence tard et n'est pas belle. »

Il avait raison. La matinée est une muse chaste qui. verse la rosée féconde sur l'imagination du sculpteur.

Il fut surnommé le La Fontaine des -sculpteurs, non parce qu'il sculptait des fables, mais parce qu'il était distrait comme le fabuliste. « Quand on pense, disait Grimm, qu'il y a un homme de génie sous cet air bête ! »

Ce fut le 17 .avril 1763 que la statue équestre de Louis XV fut conduite de la barrière du Roule à la place de la Concorde. Ce voyage dura trois jours. Le troisième jour, comme on passait devant la maison de Bouchardon, près de la porte Saint-Honoré, l'air retentit de vingt et un coups de canon.

Le roi Louis XV, glorifié par Bouchardon, glorifiait ainsi la mémoire du sculpteur qui avait rêvé la république universelle et que la république de Robespierre devait frapper dans son chef-d'œuvre.

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