‹ Louis XVChapitre 33 sur 46 · LES ADAM · texte numérisé non relu

LES ADAM

Nancy, la patrie de Callot et de Clodion, a été une féconde école de sculpture. Le dix-huitième siècle lui doit les trois frères Adam,iqui ont pu signer avec orgueil des groupes et des statues à Rome, à Paris et à Versailles. Leur père, qui fut leur maître à tous les trois, tour à tour sculpteur en bois, en pierre et quelquefois en marbre, comme le père de David d'Angers, ne leur avait pas enseigné le style, mais il leur avait appris à voir la nature comme lui-même savait la voir, par l'œil simple dont parle le philosophe. Son œuvieà lui se compose de mausolées, de statues de saints et de bénitiers. Il a sculpté, avec une familiarité charmante, des cheminées et des cadres où

il a répandu à profusion de jolis enfants à mine éveillée. Enfin, son véritable testament, c'a été ses trois fils.

Le premier, Sigisbert, quitta son école à dix-huit ans pour aller essayer ses forces à Metz; mais quand il se trouva seul, il sentit qu'il ne savait rien ; car, dans la sculpture, lorsqu'on ne sait pas tout, on ne sait rien. Il vint à Paris chercher un autre maître, un sculpteur ignoré sans doute, l'histoire ne disant pas son nom. Mais combien de maîtres dont on ne cite pas les œuvres et qui ont créé des hommes I Sigisbert, après quatre années d'études, partit pour Rome avec le grand prix. Le cardinal de Polignac l'accueillit et le protégea. Il lui donna à restaurer — c'était lui faire très intelligemment continuer ses études — les douze statues de marbre découvertes dans le palais de Marius et connues sous le nom de la Famille de Lycomède. Sigisbert montra tant d'adresse et de science, que le cardinal de Polignac lui demanda s'il avait été lui-même trouvé dans le jardin de Marius. C'était le temps où la ville éternelle qui voulait rester la ville éternelle, songeait à élever de nouveaux monuments. On mit au concours la Fontaine de Trévi> Sigisbert fut du nombre des seize sculpteurs admis à l'épreuve. Ce fut lui qui triompha d'abord. Clément XII décida que sa composition, plus libre, plus hardie, plus vaillante que les autres était sans contredit la meilleure ; mais quelle que fût la protection du cardinal de Polignac et quelle que fût l'autorité de Clément XII, Rome, jalouse, ne voulut pas qu'un barbare de Lorraine vînt signer son nom sur les murs consacrés par Michel-Ange.

Sigisbert revint en France; il fut élu à l'Académie pour un Neptune apaisant les vagues très vanté. Versailles attendait encore des dieux en marbre : Sigisbert fut choisi pour le célèbre groupe de Neptune et Amphitrite % un des épisodes de ce poème mythologique que les Ovides de la sculpture ont écrit dans les jardins du roi-soleil. Certes, il ne faut pas prendre ce

groupe pour un des chefs-d'œuvre de l'art moderne, car la simplicité n'y fait pas la grandeur ; mais on y sent les belles témérités d'une main impétueuse qui brise les lois du goût, qui sont souvent celles de la convention, pour se hasarder dans les pompe* de l'imprévu. Ses deux figures de Berlin, la Chasse et la Pêche témoignent de la même liberté de main, et indiquent pareillement que Sigisbert était un des plus brillants vituoses de la décadence. II mourut en pleine maturité du talent, en même temps qua son plus jeune frère, Gaspard qui n'eut qu'un air de famille

Sébastien, te second frère, fut un vaillant cadet de famille. L'Allemagne est parsemée de ses œuvres, trop rapidement pétries dans une pâte abondante. Il fut un des sculpteurs ordinaires du grand Frédéric, qui Ta chanté dans un sixain mal sculpté.

Son morceau de réception à l'Académie, Prométhée déchiré par le vautour, quoique traité dans un goût mélodramatique, ne manque pas du caractère titanesque.

C'était un artiste doublé d'un penseur. Il se perdait dans le labyrinthe des symboles. A force de vouloir trop dire, il oubliait le caractère de l'art. Selon rt'Argenville ail a exprimé dans un modèle l'idée delà seconde Eve ; elle tient le serpent terrassé sur un ï^iobe. Le Sauveur, appuyé d'un pied sur celui de sa sainte mère, perceavec le bâton de la croix la tête du serpent. et lui ôte la pomme fatale pour la donner à la Vierge. Cette victoire annonce au genre humain lesaluL et la vie ; mais la Vierge, qui d'un côté reçoit cette pomme comme médiatrice, montre de l'autre qu'on ne peut y arriver que par la voix de son fils. »

Ce morceau étrange, exposé au salon de 1742, fut très discuté et très condamné.

Quand le roi de Danemarck vint à Paris en 176?, il visita l'Académie des beaux arts. Le Prométhée de Sébastien Adam l'arrêta longtemps. « Voilà qui est beau 1» s'écria-t-il avec enthousiasme. On lui présenta

le sculpteur. « Monsieur, on a bien fait de vous don ner le nom du premier homme. Il n'y avait qu'Adam qui pût sculpter Prométhée. »

CAFF1ER1

Caffieri n'est pas un grand sculpteur, mais c'est un grand portraitiste ; pn peut dire qu'il créait après Dieu. Quels admirables bustes il a signés pour le foyer de la Comédie-Française: les deux Corneille, De Belloy, Piron, La Fontaine et son ami Lully, — jusqu'à" La Chaussée dont il est parvenu à faire quelque chose de beau ! — Mais son chef-d'œuvre, c'est le buste de Rotrou. Quelle grandeur, quelle hardiesse, quel héroïsme ! C'est le génie qui a parlé,, .c'est le génie qui va parler. Ne reconnaît-on pas là ce beau coureur d'aventures qui joue fièrement son or et sa vie, qui rivalise au théâtre avec le poète du Cid et qui couronne sa vie par une mort antique et chrétienne tout à la fois ? Toutes les sauvages inquiétudes, toutes les aspirations passionnées du génie moderne son largement exprimées par cette chevelure agitée, par ces qarines hennissantes, par la flamme du regard. Et le Thomas Corneille I quel aspect magistral ! Comme ces lignes fermes et animées sont caressées d'une main savante qui déploie le style dans la vérité ! — Pierre Corneille, qui séduit moins de prime abord, est pourtant compris avec la même intelligence ; c'est le génie perdu en luimême, c'est la méditation profonde qui tout à l'heure enfantera les Horace. Mais il faudrait les admirer tous jusqu'à De Belloy, qui est la grâce trouvée par la force. Caffieri me fait presque croire m Siège de Calais.

Diderot, qui avait ses passions, sembla ne pa3 comprendre d'abord Caffieri ; il passa devant lui au Salon

de 1765 sans lui retirer son chapeau. « Que diable voulez-vous que je vous dise de Caffieri ? Voilà le premier salut du critique au sculpteur. MaU Diderot ne se trompait pas longtemps ; deux ans après, il s'arrêta avec enthousiasme devant les portraits de Caffieri et proclama que celui-là « ne manquait pas de ce que vous savez. » Diderot, qui avait passé trop vite la première fois, venait de découvrir un véritable artiste qui donnait au marbre son diable-au-corps et qui faisait rayonner la vie dans toutes les figures.

Caffieri était précisément doué comme Diderot luimême. Il devait signer de beaux morceaux, jamais une œuvre, emporté qu'il était par cet amour de l'imprévu qui, dans les arts comme dans la vie, vous entraîne partout et ne vous fixe nulle part. Pourquoi n'avons-nous pas un buste de Diderot par Caffieri ? lui seul pouvait modeler la bouche et les yeux du volcan.

Ce beau portraitiste a sa lignée dans l'école française : son maître Phidias, c'est le Puget ; son maître Praxitèle, c'est Germain Pilon. Aussi il égale l'antique. Dans deux mille ans les figures de Rotrou, de Thomas Corneille et de De Belloy, si elles trouvent un Winckelmann, lui arracheront un grand cri d'en- > thousiasme.

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