‹ Louis XVChapitre 35 sur 46 · LE MOINE · texte numérisé non relu

LE MOINE

Les deux Le Moine, le père et le fils, ont laissé des statues et des bustes qui gardent sous la manière le coin de la nature. La mode a été plus coupable qu'eux ; à force de tourmenter la grâce, ils l'ont amoindrie sous leurs mains un peu féminines ; ce n'est plus la déesse plus belle encore que la beauté, c'est une nymphe lascive qui hante les parcs-aux-cerfs. Toutefois, comme elle est de bonne lignée, elle conserve je ne sais quel air de fierté sous son enjouement carnavalesque.

Le Moine, le peintre, disait de son frère Jean-Louis qu'il avait trop d'esprit, et Diderot, parlant du neveu Jean-Bapliste, s'écrie: <c II a beau se frapper le front, il n'y a personne. » Je crois que ce n'est pas l'esprit qui a nui à Jean-Louis, et je crois qu'il y avait quelqu'un quand Jean-Baptiste se frappait le front. Il y avait un sculpteur*.

* Le Journal de Paris de 1778 a écrit quelques pages de la vie de cet artiste; c Après une revue à la plaine des sablons,

Diderot, au salon de 1765, parle ainsi de Jean- Baptiste Le Moine : « Le buste de Carrick est bien. Ce n'est pas l'enfant Carrick qui bagnenaude dans les rues, qui joue, saute, pirouette et gambade dans la chambre ; c'est Roscius commandant à ses yeux, à son front, à ses joues, à sa bouche, à tous les muscles de son visage, ou plutôt à son âme, qui prend la passion qu'il veut et qui dispose ensuite de toute sa personne, comme vous de vos pieds pour avancer et reculer, de vos mains pour lâcher ou prendre. Il est sur la scène. Mais madame deRrionne n'est encore qu'une belle préparation. Lesgrâceset la vie vont éclore; mais elles n'y sont pas. Elles attendent que l'ouvrage soit uni, et quand le sera t-il ? Aux cheveux le marbre n'est qu'égratigné. Le Moine a cru que du crayon noir pouvait suppléer au ciseau. Va-t-en voir s'ils viennent ! Et puis cette poitrine ? j'en ai vu de nouées, et comme celle-là.

Louis XV vint voir, dans l'atelier de Le Moine, le modèle de sa statue, que faisait faire la ville de Rennes ; l'artiste lui présenta sa femme et ses sept enfants : «Ah! ah! dit le roi « en riant, voilà donc Le Moine et les Moineaux ? ï Ce prince s'apercevant que madame Le Moine était enceinte, ajouta :« Je serai le parrain du Moineau qui va naître. » Et il tint sa promesse. La statue équestre de Louis XV qui est sur la place Royale de Bordeaux est l'ouvrage de cet artiste. A peine aperçut-on, le 12 juillet 1843, le vaisseau qui l'apportait, que Ton fit plusieurs décharges de tous les canons de la ville. Ace signal tout le peuple fit éclater sa joie par les cris redoublés de Vive le roi ! Le 19 août suivant, jour de l'inauguration, M. Boucher, inteniant de la province, fit appeler l'artiste, qui s'était placé modestement dans la foule des spectateurs. L'illustre magistrat le complimenta et le remercia de ce qu'il semblait avoir animé le bronze pour éterniser les traits d'un prince auquel tous les cœurs venaient alors de donner le précieux surnom ds Bien-aimé ; et, pour mettre le comble à un éloge si flatteur, il finit par l'embrasser : cet exemple fut aussitôt suivi par tous les juges et autres officiers municipaux. Quelques jours après. Le Moiueen reçut une gratification de 30.000 livres ; ils le remboursèrent encore de tous les frais de ses voyages ; et pendant tout le temps qu'il séjourna dans la ville, ils portèrent la générosité jusqu'à lui faire servir, soir et matin, une table splendide. » N'est-ce pas que cela peint les mœurs du temps.

Monsieur Le Moine, monsieur Le Moine, il faut savoir travailler le marbre ; et cette pierre réfractaire ne se laisse pas pétrir par les premières mains venues. Si quelqu'un de métier, comme Falconet, voulait être franc, il vous dirait que les yeux sont froids et secs ; que quand on bouche les , narines il faut ouvrir la bouche, sans quoi le buste étouffe ; il vous dirait de vos portraits modèles, qu'ils sont plus touchés, plus hardis, mais pas assez finis, quoiqu'ils doivent l'être, parce que la nature l'est, et qu'il faut finir tout ce qui est fait pour être vu de près. »

C'est bien dit. C'est peint, c'est sculpté. Les salons de Diderot sont un autre Louvre ; mais tous les paradoxes de Diderot ne sont pas de& vérités. Par exemple, jene saurais admettre que Falconet a du génie parce qu'il est bourru, tandis que Le Moine est médiocre parce qu'il est poli. Que j'aime mieux Diderot dans les flammes vives du génie, s'agenouillant, lui qui croit à tout quand il dit qu'il ne croit à rien, devant quelque chef-d'œuvre antique, et décidant sans appel que nous ne verrons jamais bien la nature si nous ne la voyons par l'œil des maîtres souverains.

Le Moine dépassait le buta force de s'y obstiner. « Rien ne nuit au travail comme le travail, » disait-il quelquefois. C'est qu'il se rappelait que telle figure de. son atelier avait perdu de sa beauté à force de vouloir être plus belle.

Selon d'Argenville, « on pouvoit dire de Le Moine ce que madame de Sévigné disoit du père Bouhours : L'esprit lui sort de tous côtés. Son ciseau étoit celui des Grâces. Doué d'une imagination féconde, mais insconstante, il ne se satisfaisoit que difficilement. Retourner, bouleverser des groupes, changer, abattre des figures de grandeur naturelle terminées à grands frais, n'étoit qu'un jeu pour lui. Les caprices de son génie lui offraient sans cesse des moyens de faire mieux, tandis que la variation de ses procédés ralentissoit le feu de sa composition. Souvent trop resserré dans un bloc de

marbre, il chercha à lui communiquer la chaleur de ses idées: Frappé de l'idée de ce grand peintre qui, ne trouvant point de couleur propre à former un noir dont il avoit besoin, creva sa toile. Le Moine mettoit des noirs avec du charbon dans les endroits où il n'avait pu fouiller assez profondément pour les produire. Licences inconnues aux grands maîtres. Le marbre est divin et dédaigne toutes ces supercheries humaines. Il ne permet pas mê.ne à Phidias de le surcharger d'ornements. »

CARLE VÀNLOO*

Quand on vit pour la première fois au Louvre le Déjeuner de chasse de Carie Van Loo, on daigna con-

* Je passe rapidement à travers toutes les merveilles des sculpteuri et des peintres du xvnr siècle. C'est pourtant bien dans leurs œuvres qu'on peut étudier la physionomie du temps. Pas une page qui n'ait son expression.

Pour pénétrer les secrets intimes de ce siècle, fermez les livres, mais promenez- vous au musée de Versailles comme au musée du Louvre. Là, étudiez surtout les Moreau, les Eisen, les Frendemberg, tous les dessinateurs et graveurs du temps. Toute la vie du siècle de Voltaire et de Madame de Pompadour se ranimera devant vous comme par enchantement, vous y vivrez vousmême. Par exemple, si vous voulez serrer de près une femme à la mode penchez-vous amoureusement sur les douze stations de sa journée peinte par Frendemberg. Le dessinateur n'a pas le crayon voluptueux, mais la vérité naïve de ses portraits, emprunte au temps où Eros était escorté par tous les jolis libertinages, je ne sais quelle magie amoureuse. Saint Victor qui s'y entendait semble avoir peint ces portraits aux trois crayons, voyez plutôt :

c II est midi, Eglé s'éveille sous l'enchantement d'un doux rêve, en frottant ses yeux mouillés de sommeil. Deux soubrettes, ou plutôt deux nymphes, sont accourues pour lui faire leur cour,

venir que ce fin coloriste, tant décrié par quelques grands peintres nés d'hier pour mourir demain, n'était pas tout à fait un barbouilleur. J'ai entendu un de nos

Tune tire le rideau, l'autre baise sa main mollement pendante ; on dirait le petit lever de Vénus . — Le Bain suit, et la camériste apporte d'un air fûté à sa jeune maîtresse, avec sa tasse de chocolat, un billet doux qu'elle croque déjà d'un œil tendre, comme le hors-d'œuvre délicieux de son déjeuner.

« Céphise se met à sa toilette : tandis qu'on la coiffe, elle lit le roman du jour, sans lever les yeux sur son soupirant. Ce que voyant, le jeune marquis s'entend avec la soubrette qui lui fait signe des yeux et du doigt qu'elle est femme à le consoler. — V Occupation de Thisbé est de broder une veste à fleurs pour le petit maître dont elle est coiffée. Mais d'où lui vient cet habit neuf du dernier galant ? elle se détourne pour le tâter d'une main caressante : — L'étoffe en est moelleuse... — Visite inattendue! Chloris entre chez Oronte : il est seul dans son cabinet ; mais un bout de robe pris par la porte trop vite refermée trahit l'infidèle. — Julie et sa bonne amie sont convenues de s'excéder par une Promenade du matin. Le négligé du caraqueau et du mantelet bridi sied à ravir à leur taille j once es, comme Restif dit ailleurs ; le pommeau de la longue canne fait valoir le jeu de leurs doigts coquettement arrondis. Un abbé est là qui lance un regard en escarmouche aux belles promeneuses, tout en achetant à la bouquetière un oeillet double qu'il va leur offrir, roulé dans un madrigal. — Gydalyse fait la sieste dans son Boudoir, endormie par le livre qu'un poète amoureux vient de lui offrir. Marton, devant ce beau succès de sommeil, éconduit l'amant et l'auteur soporofiques mêmement. — iris et Julie se font leurs confidences, aussi fausses sans doute que celles de Marivaux ; et la verve moqueuse de leurs petites mines fait entendre leur fin persiflage. — Un Elégant, joli comme un cœur, aborde Hortense à la Promenade du soir, et lui offre d'un geste arrondi, un bouquet qui doit receler le petit serpent d'une déclaration ; mais on guérit des piqûres de ces serpents-là. — La soirée d'hiver nous montre Fanny, étendue sur une chaise-longue, dodelinée dans ses dentelles, comme une doctoresse de Cour d'amour dans ses blanches hermines, et haranguant un jeune Président debout contre le marbre de la cheminée. Sa cause est perdue, car Mélite est là qui, par avance, a gagné la sienne avec le cœur du charmant robin, — Damis au bal en manteau vénitien, et masqué d'un museau noir d'Arlequin, croit baiser la main de Céphise, et c'est sur celle que Daphné passe à travers le bras de son amie, qu'il brûle ses lèvres. Le quiproquo n'a rien de fâcheux d'ailleurs ; ces deux, belles mains font la paire.

célèbres contemporains dire d'un air dégagé : « Ce coquin-là avait de la palette. » Et qui donc peindrait * aujourd'hui avec cet esprit, cette grâce et cette couleur? Qui donc est plus paysagiste etplus poète? Qui donc dirait plus gaiement cette page romanesque qui est une de nos meilleures pa^es de notre histoire intime ?

Grande et belle exis tence que celle de Carie Van Loo. Il vient au monde en Provence, sous un rayon du soleil, en respirant l'arôme des orangers et en tétant des mamelles flamandes. On assiège sa ville natale. Le berceau est descendu dans une cave, une bombe tombe sur la maison, traverse les plafonds et brûl&le berceau. Par un miracle, Carie Van Loo est préservé. Cependant il dessine, il sculpte, il peint, il enlève une belle fille dont il fait une honnête femme * ; il remporte tous les prix, ceux de l'amour comme ceux de l'art. Il est de toutes les académies, il fonde une école, il fonde une famille. Tout est bientôt en ruiïies, mais il ne voit pas les ruines. 11 est premier peintre du roi de France; tous les rois de l'Europe l'appellent et le veulent faire prince. « Carie Van Loo et c'est assez, » dit-il en faisant sauter ses enfants. Après soixante années d'aventures, de travail, de gaietés, en voyage, à la cour, à l'atelier, à l'Opéra, au coin du feu, il est emporté par un coup de sang — le coup de canon qui l'avait manqué en brûlant son berceau.

Que fallait-il de plus à cette forte et féconde nature pour qu'il montât au premier rang ? Le sentiment de l'idéal. La fortune qui l'emportait sur sa roue d'or ne lui laissait pas le temps de rêver. Il fut trop heureux

* Cette belle fille, cette honnête femme, c'était Christine S omis, surnommée la Philo mêle de l'Italie ;

Que ne puis- je, à ton air t ô charmante Christine,

Disait Van Loo, joignant ta voix divine,

Sur la toile animer ton gosier enchanteur !

Mais l'art résiste à mon envie .

Avcq ta voix, tes grâces, ta douceur,

L'Amour grava ton portrait dans mon cœur :

Et je veux que l'Hymen m'en faut une copie.

pour être grand. On a remarqué qu'après la mort de sa fille, sa seule douleur, il se montra plus inspiré et plus styliste.

La critique, après avoir exalté lés Van Lqo, les a dédaigneusement rejetés dans l'oubli ; les œuvres sont demeurées pour en appeler de ces jugements aveugles. Tout en condamnant le sans-façon de la plupart de ces œuvres, il faut y reconnaître de spirituelles inspirations, Après le Poussin et Lesueur, les Van Loo n'apparaissent en France que comme des artistes de petite taille ; mais à côté des peintres du dix -huitième siècle, Boucher à leur tête, les Van Loo reprennent je ne sais quel caractère de noblesse, sinon de grandeur *. Grâce à eux, l'art français conservait la palme en ce siècle de décadence. La France leur doit d'avoir suivi à peu près le vrai sillon, à l'heure où tant d'autres s'égaraient en mille sentiers impossibles.

Le caractère du talent de Jean Baptiste Van Loo est une certaine hardiesse et un négligé voulu ; la patience lui manquait plutôt que l'étude. C'était une heureuse et riche nature, qui s'est gaspillée presque sans fruit pour l'art. Son nom a survécu ; plusieurs tableaux de lui survivront. Vous pouvez remarquer, dan s quelques églises de Paris et surtout au musée de Versailles, la grande fraîcheur de ses carnations, la légèreté de sa touche, la noblesse un peu théâtrale de son style. Les critiques d'art de l'époque disaient qu'il avait le coloris onctueux et que sur ce point il était comparable à Rubens. On a cassé le jugement ; mais pourtant Jean Baptiste Van Loo, a été le meilleur coloriste après Watteau et avant Charles Van Loo. J'ai sous les yeux un de ses vifs tableaux. Il représente une femme à sa toilette, quelque duchesse de la Régence ; peut-être est-ce un portrait en action. Cette femme n'est pas seule :

* Ils ont été premiers peintres des rois de France, d'Espagne, de Sardaigne et de Prusse, et en un mot, les maîtres dans presque tous les pays des arts ; on n'est pas si haut placé sur des pieds d'argile.

il y a près d'elle sa soubrette qui lui met des perles dans les cheveux. Les deux airs de tète sont parfaits : finesse, grâce, légèreté, to.ut s'y trouve ; le regard charmé va de la maîtresse à la soubrette, car elles sont jolies toutes les deux. Dans la main de la maîtresse s'épanouit un bouquet qui vous donnerait envie de le respirer, si on ne craignait en même temps de trop approcher ses lèvres de la main poudrée. La charmante et délicieuse coquette 1 comme elle se mire avec la nonchalance du cygne ! comme elle se garde bien de faire un mouvement, si léger qu'il soit, dans la peur que Rosette ne manque sa coiffure I La couleur de ce tableau est toute d'or et de pourpre. C'est le mirage de la palette. On dirait un Vénitien des premiers temps de la décadence.

En ce temps-là, Greuze devenait célèbre par ses adorables paysanneries, mais l'Accordée de village comme V Accordée de Paris étaient l'œuvre d'un pinceau libertin. Ce n'était plus la grande époque de la fresque, mais le temps du tableau de chevalet. En 1868, quand je remplaçai le Ministre d'État pour parler à Tournus devant la statue de Greuze, j'ai revu son Accordée de village en chair et en vie, adorable tête de fiancée, tout à la fois innocente et malicieuse. Le maire de la ville me dit : « c'est le pays qui veut ça. » On eût dit que Y Accordée de village du musée du Louvre était descendue de son cadre.

Par surcroît de coquetterie, beaucoup de jeunes filles de l'endroit étaient habillées à la mode de l'ancien temps. Toutes nous parurent charmantes dans leur candeur, provocantes dans leur virginité railleuse. Il nous semblait vraiment qu'elles s'évertuaient par les lois de l'atavisme, à continuer les modèles de Greuze. Un de nos amis s'écria au banquet : « Voyez donc toutes les Cruches cassées à ce festin, regardez bien cette jeune fille qui est en face de nous, la tête a encore la candeur de l'enfance, mais le fichu est dérangé, la rose du corsage s'effeuille, les fleurs ne sont retenues

qu'à demi par le pli de la robe, on dirait que la cruche laisse échapper l'eau par sa fêlure. »

Le jour de cette fête de Greuze, la Cruche cassée ne portait pas de cruche et elle s'était faite aussi belle que l'Accordée de village. Elle a peut-être trouvé un mari, rien qu'en souriant de ce sourire à la fois naïf, candide, virginal, mais déjà perverti par les aspirations de l'amour, — de l'amour comme on le pratiquait au xvm e siècle.

Par le hasard des ehosesje possède un autredéjeûner de chasse de Carie Van Loo, on peut dire un autre chefd'œuvre. A ce déjeuner sous le château de Meudon on reconnaît Louis XV devant les trois sœurs de Nesles en compagnie du duc de Richelieu et du marquis de Meuse. On déjeûne sur l'herbe dans un paysage magique animé par les voitures de chasse, par les chevaux, par les chiens. On croit y être d'autant plus que le déjeûner vous aiguise l'appétit, tant le peintre a bien rendu cette petite fête en pleine nature . Voilà l'histoire familière dans toute sa poétique vérité.

Carie Van Loo était né peintre comme on naît poète. Il faut reconnaître en lu i un artiste, même en ses mauvais jours. Il a eu, comme quelques peintres du second ordre, ses élans de génie. 11 lui est arrivé de rejeter le souvenir des grands maîtres, de s'abandonner à son inspiration, de créer une figure digne des grands maîtres. Le plus souvent, son œuvre n'était que le souvenir confus de plusieurs écoles ; tantôt il prenait le coloris et la touche du Guide, tantôt la manière du Corrége : c'était la manière moins le génie ; dans ses paysages, c'était Salvator Rosa ; dans ses animaux, c'était Sneyders ou Desportes ;maisde ces maîtres à Van Loo, il y avait loin comme d'un chef-d'œuvre à une

copie. Cependant, s'il voyait la nature par tous ces yeux étrangers, il la voyait aussi çà et là par ses yeux à lui. De ces échappées, pour ainsi dire, nous viennent ses bons tableaux. Par son style presque naturel, il corrigea un peu l'école française, que Coypel et do Troy avaient livrée à un goût théâtral. Quoique vague et fuyant, son dessin était fin et agréable. Son pinceau toujours moelleux passait, sans effort, de l'effet énergique et sévère au ton argentin et suave. Sa couleur, quoique un peu rouge et blanche, a beaucoup de séduction. Ses airs de tête sont jolis, mais trop peu variés ; c'est toujours la même figure, comme dans l'œuvre de Watteau.

Après avoir mis Carie Van Loo en parallèle avec Rubens, on n'a pas craint de le comparer 4 à Raphaël pour le dessin, au Corrége pour le pinceau, au Titien pour la couleur. Après ces éloges sacrilèges, on l'a dénigré outre mesure ; ses tableaux n'étaient plus que de la pelure d'oignon et autres méthaphores d'atelier. Maintenant que la critique moderne a répandu une grande lumière sur l'art français, tout le monde voit Van Loo sans prisme, tel qu'il fut : un peintre charmant, le premier peintre du roi Louis le quinzième: tel roi, tel peintre.

Quand Van Loo fut présenté à Louis XV par le marquis de Marigny, pour le remercier de l'avoir nommé son premier peintre, le roi lui dit : « Ne me remerciez pas, vous Têtes depuis longtemps. » Ce ne fut pas sa seule couronne. La princesse Galitzin offrait à mademoiselle Clairon, comme témoignage d'amitié, un présent dont elle lui laissait le choix : vaisselle, bijoux, étoffes. » J'aime mieux mon portrait par Van Loo, » dit mademoiselle .Clairon. Après une maladie, quand Carie Van Loo reparut à la Comédie Française, tout le monde se leva et applaudit.

Sa facilité était merveilleuse et déplorable ; parfois il se prenait d'une belle colère contre lui-même ; il détruisait d'un coup de pied ou d'un coup de pinceau l'œu-

vrede plusieurs semaines. C'était un travailleur persistant et robuste. On était toujours bien sûr de le rencontrer dans son atelier ; il peignait douze heures durant, toujours debout. Quoique élevé dans le Midi, il n'aimait pas le feu et ne se plaignait jamais du froid. Il parlait de son art comme un spirituel ignorant, dans un jargon très pittoresque. C'était un vrai flamand, pour l'esprit ; bête à faire peur, disait madame de Pompadour ; brute, disait tout simplement Diderot. Cependant Van Loo avait des saillies. Mais il est reconnu que de tout temps les beaux parleurs ne furent bons à rien ; ils ont toujours de l'esprit argent comptant ; mais où est le fond ? Voyez-les à l'œuvre : la plume ou le pinceau leur tombe des mains. Pauvres - prédicateurs! ils ont prêché le bien, mais ils n'ont plus la force de le faire; et, durant le sermon, il s'est trouvé quelqu'un qui a faitune bonne œuvre sans le savoir. Le bel esprit est souvent en guerre avec les plus nobles ardeurs ; on n'a pas cet esprit-là sans qu'il en coûte beaucoup. Plus d'une sailjie brillante n'est éclose que sur les ruines du cœur. Il y a une chose qui vaut mieux que le bel esprit dans les arts : c'est la rêverie, l'inspiration, la poésie, fleur divine, plus rare mille fois, qui croît naturellement dans quelques âmes simples. « Méfiez-vous, disait Diderot, de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui le sèment à tout propos ; ils n'ont pas le démon. » Lo génie est souvent muet ; il écoute la nature ou s'écoute lui-même, ne le condamnez pas sur son silence et son air bête. Les petits oiseaux gazouillent, le pinson et le serin babillent du matin au soir ; dès que le jour tombe, ils s'endorment ; la nuit venue, l'oiseau solitaire commence son chant triste et prophétique. L'oiseau de nuit qui chante, c'est le génie qui veille. Mais Carie Van Loo n'avait pas apprivoisé l'oiseau de Minerve.

Que d'œuvres, mais surtout que d'ébauches dans cette existence laborieuse ! Pendant que ses amis discutaient les lois du Beau, Carie Van Loo peignait.

Combien de fois il parlait avec le pinceau plus vite que Diderot avec sa plumé ! <c Prenez votre plume, mon maître, et peignez-moi les Muses et les Grâces. » Et avant que Diderot eût taillé sa plume, Carie Van Loo avait mis au monde les Grâces ou les Muses. 11 y a cent ans, voici comment Diderot et Van Loo comprenaient les Grâces. « Je les ai vues, » s'écrie le poète en prose. C'était au printemps. Il faisait un beau clair de lune. La verdure nouvelle couvrait les montagnes. Les ruisseaux murmuraient. On entendait, on voyait jaillir leurs eaux argentées. La lumière nocturne ondulait à leur surface. Le lieu était solitaire et tranquille. C'était sur l'herbe molle de la prairie, au voisinage d'une forêt qu'elles chantaient et qu'elles dansaient. Je les vois, je lés entends aussi. Que leurs chants sont doux ! qu'elles sont belles ! que leurs chairs sont fermes! la lumière tendre delà lune adoucit encore la blancheur de leurpeau. Que leurs mouvements sont faciles et légers ! C'est le vieux Pan qui joue delà flûte. Les deux jeunes faunes qui sont à ses côtés ont dressé leurs oreilles pointues. Leurs yeux ardents parcourent les charmes les plus secrets des jeunes danseuses. Ce qu'ils voient ne les empêche pas de regretter ce que la variété des mouvements de la danse leur dérobe. Les nymphes des bois se sont approchées. Les nymphes des eaux ont sorti leurs têtes d'entre les roseaux. Bientôt elles se joindront aux jeux des aimables Sœurs.

Junctœque nymphis Gratiœ décentes Alterno terram quatiunt pede....

Or, Carie Van Loo n'avait pas vu les Grâces de Diderot, s'il faut en croire son critique ordinaire : « Depuis qu'elles sortirent nues de la tête du vieux poète jusqu'à Apelles, si un peintre les a vues, je vous jure que ce û'est pas Van Loo. » Et, se reprenant, Diderot qjoute:

« Les Grâces de Van Loosont longues et grêles, surtout à leur partie supérieure. Ce nuage, qui tombe de la droite et qui vient s'étendre à leurs pieds, n'a pas le sens commun. Pou r des natures douces et molles, comme celles-ci, la touche est trop ferme, trop vigoureuse ; et puis tout autour un beau vert imaginaire qui les noircit et les enfume. Nul effet ; nul intérêt; peint et dessiné de pratique. Sans doute, puisque les Grâces sont sœurs, il faut qu'elles aient un air de famille ; mais faut-il qu'elles aient la même tête ? » Diderot termine par un coup de pied dans le cul aux Amours de Boucher. « Avec tout cela, la plus mauvaise de ces trois figures vaut mieux que les nàinauderies, les afféteries et les culs rouges de Boucher. C'est du moins de la chair et même delà belle chair, avec un caractère de sévérité qui déplaît moins encore que le libertinage et les mauvaises mœurs. SU y a de la manière ici, elle est grande. » Diderot se trompait : entre Carie Van Loo et Boucher, il n'y avait pas si loin. C'est la même manière, la même palette, le même libertinage de pinceau.

Un jour pourtant, je l'ai dit, Carie Van Loo s'éleva au style et au sentiment, parce qu'il pleurait sa fille.

Caroline Van Loo fut l'œuvre la plus aimée de Carie Van Loo, un chaste et divin portrait qui est allé en pleine jeunesse enrichir la galerie du ciel. Caroline Van Loo, pâle sous ses longs cheveux noirs, laissait tomber de ses yeux bleus comme le ciel d'Italie, un regard angélique et charmant ; elle parlait avec une voix qui allait au cœur, une voix* faite pour chanter plutôt que pour parler, ce Raphaël I Raphaël I » s'écriait Van Loo en contemplant sa fille. Quand le peintre avait

fini de la regarder, c'élait l'œil du père. Raphaël est un grand maître, mais Dieu est un plus grand maître ; Carie Van Loo regrettait de n'avoir pas eu plus tôt un pareil chef-d'œuvre sous les yeux. Caroline Van Loo avait dans sa belle figure je ne sais.quoi d'éclatant, ce rayon du ciel qui est un présage de mort. En la voyant, on s'attristait comme à la vue de ces blanches visions de la jeunesse qui traînent toujours un linceul, parce que les visions sont des rêves qui s'envolent.

C'était moins une femme qu'un ange ; une rêverie nuageuse avait de bonne heure enveloppé son âme; elle parlait peu, passant toute sa journée à lire ou à rêver sans nul souci des plaisirs du monde ; au nal, elle ne dansait pas, elle n'accordait à la fête que son ravissant sourire ; on peut dire que son âme seule aimait la vie ; son corps était un tabernacle de marbre. (< Les livres la perdront, » disait sans cesse le bon Van Loo, qui n'avait jamais lu et ne voyait pas sans effroi ces milliers de lignes noires, courant les unes après les autres ; c'étaient pour lui des signes cabalistiques. Elle allait souvent lire ou rêver dans l'atelier, sous les yeux de son père, qui avait bien de la peine à lui arracher trois paroles. Il lui demandait conseil sur ses têtes de saintes ou de déesses ; elle ne répondait pas, mais son père l'avait vue : « Bien ! très bien 1 ma fille, ne m'en dis pas davantage. »

Un matin, plus pâle et pljis rêveuse que de coutume , elle descend à l'atelier ; n'y voyant pas Carie Van Loo, elle va s'asseoir sur son fauteuil, devant une toile à peine barbouillée d'un horizon d'outre-mer ; elle prend un crayon noir et se met à dessiner. Son père, qui la suivait, entre en silence dans l'atelier ; frappé de l'air inspiré de sa fille, il s'avance dans l'ombre d'un grand tableau, en murmurant : « Voilà bien les Van Loo ; ils savent dessiner avanl d'avoir . appris. » Au bout de quelques minutes, Caroline Van Loo dépose son crayon, tout en contemplant la figure qu'elle vient de tracer. Carie Van Loo va vers elle. Voyant tout à coup

son père sans l'avoir entendu venir, elle pousse un cri : « Tu m'as fait peur, » lui dit-elle en lui tendant la main.

A cet instant le père pâlit : il a vu la figure dessinée par sa fille; or, cette figure c'est la Mort! Voilà bien le linceul qui laisse entrevoir ce sein lugubre de la seule femme sans mamelles ; voilà bien les pied£ qui font le tour du monde en creusant une fosse à chaque pas ; voilà bien la faulx terrible de l'éternelle moisson! Mais ce qui surtout effraye Van Loo, c'est que Caroline Van Loo, sans le savoir peut-être, a donné ses traits angéliques à la Mort ; ces traits sont à peine indiqués : tout autre que Van Loo ne reconnaîtrait pas là Caroline ; mais Van Loo, Van Loo le peintre, Van Loo le père! « Enfant, dit-il en cachant ses larmes par un éclat de rire forcé, ce n'est jamais par là qu'on commence ; lève-toi, je vais te donner une leçon. »

Caroline se lève en silence : Carie Van Loo s'assied, efface d'une main agitée le dessin de sa fille, moins les traits de la figure, prend la sanguine, et se hâte de faire une métamorphose. Déjà la tête s'anime d'un joli sourire ; voilà des cheveux ébouriffés qui flottent au vent printanier, un gracieux contour a passé sur les épaules, des ailes légères y sont attachées ; ce n'est plus la Mort, c'est l'Amour.

Le peintre, sans désemparer, jette quelques accessoires : un carquois et des flèches, des colombes qui se becquettent, en un mot tout l'attirail. Caroline Van Loo, qui s'est penchée au-dessus de son père, suit son crayon avec un sourire doux et amer à la fois.

Quand Carie Van Loo eut fini, fini de dévorer ses larmes, il se tourna vers sa fille : « N'est-ce pas cela ? lui demanda-t-il en lui baisant la main. — Non, » répondit-elle en penchant la tête avec mélancolie.

Son père, la trouvant plus pâle, la prit dans sesbra3 et l'emporta dans la chambre de madame Van Loo. « La Mort ! la Mort ! » s'écria la pauvre fille tout égarée en tendant les bras.

Dès cet instant elle eut le délire. Je n'essayerai pas de peindre le désespoir de son père ; il demeura près du lit de Caroline nuit et jour, priant Dieu pour la première fois de sa vie.

Elle mourut à quelques jours de là. Ne pourrait-on pas dire qu'elle est morte du mal delà vie? G était déjà Mignon aspirant au ciel. Selon Carie Van Loo, les livres seuls ont tué sa fille. Le pauvre peintre ne put trouver le bonheur après ce coup terrible ; un crêpe lugubre couvrit toujours sa fortune et sa gloire. Le Dauphin, le rencontrant à la cour quelques années après ce malheur, lui demanda pourquoi il était si sombre : « Monseigneur, je porte le deuil de ma fille, » répondit-il en essuyant deux larmes. 11 avait conservé dans son atelier, comme un cher et triste souvenir, la toile où Caroline avait dessiné la Mort. « 11 me semble, disait-il à ses amis, que je lui ai mis des ailes pour qu'elle s'envole. »

Quelle brave figure que celle de Carie Van Loo ! C'est vivant, c'est franc, c'est loyal. Quand on le salue dans ce tableau du Musée de Versailles où il dessine sa fille, on voudrait l'embrasser. Comme ce tableau de famille est bien composé ! La mère qui chante ; le fils aîné qui prend une leçon de dessin en regardant tour à tour le crayon de son père et les traits de sa sœur ; le cadet qui dit : « Que ferai-je, moi ? » et le dernier venu qui conte une folie à sa sœur pour la faire sourire ! On voudrait se reposer là tout un jour pmv côtoyer le bonheur, pour le voir à l'œuvre, pour entendre sa chanson: Catherine Somis chante si bien les airs aimés du soleil 1 Mais qui vient d'entrer pour faire pâlir à tout jamais ce gai tableau? C'est la Mort.

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