LE MOINE
1688-1737 La mort a hanté trop tôt l'atelier de Le Moine. Celui-
là non plus n'était pas de son temps : il avait l'âme dévorée par la mélancolie qui nous a atteints un siècle après lui. Ou plutôt, comme Jean-Jacques, presque son contemporain, il vivait dans le chœur des noires visions. Il était jaloux et ne voyait que des ennemis. Son plus grand ennemi, c'était lui-même. Aussi se mettait-il en garde contre lui comme les autres, c Je ne m'aime pas disait-irà Goypel. — Vous ne m'aimez pas non plus, lui dit Coypel, car vous prêchez sans cesse contre moi. — Puisque vous peignez si bien, repartit Le Moine, ignorez-vous donc que ce sont les ombres d'un tableau qui font valoir les clairs? — Trop d'ombres! trop d'ombres 1 » s'écria Coypel; blessé des satires de Le Moine.
Aved, le portraitiste qui nous a conservé quelques physionomies de la Régence, celle de Jean-Baptiste Rousseau entre autres*, voulut faire le portrait de Le Moine : le rendez- vous fut pris; mais tout en étudiant sa pose, voilà que Le Moine, qui se regardait dans un miroir s'écrie avec colère : « Non, il y a quelque chose dans ma physionomie qui me déplaît ; je ne veux jamais être peint L» Il n'était pas laid, mais la rêverie inquiète avait donné à sa figure je ne sais quel air de méditation monacale et de jalousie farouche.
Toute sa vie se relève en traits pareils. Il se plaignait de n'être pas bien payé pour son plafond du salon d'Hercule. « Voud riez-vous donc, lui dit le duc d'Antin, faire payer votre peinture aussi cher que si vous étiez mort ? — Oui, s'écria-t-il, car je suis mort et je traîne ma guenille. »
* Jean-Baptiste Rousseau avait trouvé un asile chez Àved dans son voyage secret à Paris. Le poète dans un sonnet voulut peindre le peintre et l'ami :
L'art te fil, cher Aved, un don bien précieux: Il t'apprit le secret de surprendre les yeux Et de rendre la Vrai jaloux de ta peinture.
Le pinceau de Timante est ce que tu lui dois; Mais le eœur que, sans lui, te forma la nature Est un prisent plus rare et plus beau mille fois.
Le roi le nomma son premier peintre ; il épousa une jeune fille qui lui apporta en dot une beauté incomparable. II se sentit revivre et pardonna. Mais cette belle envoyée du ciel lui fut reprise trop tôt. Cette fois, il ne se voulut pas consoler. Il lisait beaucoup l'histoire : il se passionnait pour les morts tragiques. Un jour il se réveilla à moitié fou. « Ah ! la belle mort l* » s'écria-t-il. Il songeait sans doute à un de ces philosophes de l'antiquité qui ont voulu devancer l'heure. Ses rares amis s'inquiétèrent, avec raison, de voir un homme si bien doué tomber dans une pareille fièvre. L'un d'eux va un matin pour le décider à courir les bois de Meudon, croyant que l'air vif rassérénera ses idées. L'ami frappe à la porte de l'atelier. Le Moine s'imagine que ce sont les archers qui vont le conduire à la Bastille. Il se donne neufs coups d'épée, se traîne vers la porte, l'ouvre et s'écrie : « Ah ! la belle mort ! »
Etait-ce la folie, ou le mal de vivre, ou l'abyme éblouissant du génie arrêté en chemin ?
François Le Moine, qui commença à poindre avec le siècle, était né avec le génie de la peinture ; il ne lui a manqué qu'un goût plus sûr et plus franc. Il était, sans le vouloir, de l'école de Rubens. Comme ce grand maître, il avait sacrifié l'éloquence de la ligne à l'éclat delà couleur. A en juger par le plafond de Versailles représentant l'apothéose d'Hercule, ce n'était certes pas là un artiste sans force et sans grâce ; mais il alla droit au mauvais goût, en cherchant l'état plutôt que la grandeur, la magie plutôt que la beauté. Il y a dans les figures de cette œuvre gigantesque du mouvement, du caractère et de la variété. On n'a pas oublié que le cardinal de Fleury, sortant delà messe avec le roi, dit avec admiration devant l'apothôose d'Hercule; « J'ai toujours pensé que ce morceau gâterait tout Versailles. »
Le Moine avait étudié les mauvais maîtres ; le Guide, Carie Maratte et Pierre de Cortone. Oa ne comprend pas pourquoi il alla de préférence à ces maîtres de
second ordre. Quoiqu'il ne soit guère passionné pour Rubens, on peut dire qu'il ressemble plutôt au peintre d'Anvers. Il montrait de l'enthousiasme dans la composition, distribuait savamment la lumière et répandait sur tout ce qu'il touchait un grand éclat de colofis. C'est surtout pour le coloris qu'il faut l'estimer : ses carnations, ses lumières et ses demi-teintes sont fraîches et fondues. Dès qu'on voit un de ses tableaux, on est séduit par je ne sais quelle harmonie vaporeuse et poétique. Qui n'a vu ses amphytrites et ses naïades, ses Betzab^es et ses Suzannes ! Elles sont d'une grande séduction : il est vrai qu'il ne faut pas trop s'approcher d'elles pour que le charme dure. Vues d'un peu près, des fautes de dessin et de perspective vous désenchantent bientôt. Mais,comme dit Rembrandt, il ne faut pas se cogner à la peinture.
L'inspiration entraînait le pinceau de Le Moine, qui était poète et qui avait à un Tiaut degré lesentiment de l'art. Il se tua avant d'avoir signé l'œuvre qu'il rêvait, laissant sa palette à François Boucher.