CHARDIN
Chardin aimait la peinture et les peintres. Quand il voyait un mauvais tableau, il s'écriait : « Pourquoi celui qui a signé cela n'est-il pas venu à mon atelier : je lui aurais tout repeint.» Il s'indignait contre les barbouillages, mais il allait boire avec les barbouilleurs.
Il disait à Diderot et à Grimm, au Salon de 1765 : « Messieurs, messieurs, de la douceur. Entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez le plus mauvais : et sachez que deux mille malheureux ont brisé entre leurs dents le pinceau, de désespoir de faire jamais aussi mal. Parocel, que vous appelez un barbouilleur, et qui l'est en effet si vous le comparez à Vernet, ce
Parocel est pourtant un homme rare, relativement à la multitude de ceux qui ont abandonné la carrière dans laquelle ils sont entrés avec lui. Le Moine disait qu'il fallait trente ans de métier pour savoir conserver son esquisse, et Le Moine n'était pas un sot. Si vous voulez ni 'écouter, vous apprendrez peut-être à être indulgents. On nous met, à l'âge de sept à huit ans, le porte-crayon à la main. Nous commençons à dessiner > d'après l'exemple, des yeux, des bouches, des nez, des oreilles, ensuite des pieds, des mains. Nous avons eu longtemps le dos courbé sur le portefeuille, lorsqu'on nous place devant l'Hercule ou le torse ; et vous n'avez pas été témoins des larmes que ce satyre, ce gladiateur, cette Vénus de Médicis, cet Antinous ont fait couler. Après avoir séché des journées et passé des nuits, à la lampe, devant la nature immobile et inanimée, on nous présente la nature vivante ; et tout à coup le travail de toutes les années précédentes semble se réduire à rien. Il faut apprendre à l'œil à regarder la nature ; et combien ne l'ont jamais vue et ne la verront jamais ! Et si on ne sait pas voir la nature, que faire ? que devenir ? 11 faut se jeter dans quelques-unes de ces conditions subalternes dont la porte est ouverte à la misère, ou mourir de faim. On prend le premier parti; et à l'exception d'une vingtaine qui viennent ici tous les deux ans s'exposer aux bêtes, les autres, ignorés et moins malheureux peut-être, ont le plastron sur la poitrine dans une salle d'armes, ou le mousquet sur l'épaule dans un régiment, ou l'habit de théâtre sur les tréteaux. Ce que je vous dis là, c'est l'histoire de Belcourt, de Le Kain et de Brisart, mauvais comédiens, de désespoir d'être médiocres peintres. Ce que vous voyez ici, est le fruit des travaux du petit nombre de ceux qui ont lutté avec plus ou moins de succès. Celui qui n'a pas senti la difficulté de l'art, ne fait rien qui vaille ; celui qui, comme mon fils, l'a sentie trop tôt, ne fait rien du tout. Et croyez que la plupart des hautes conditions de la société seraient vides, si l'on n'y
était admis qu'après un examen aussi sévère que celui que nous subissons. »
Diderot interrompit Chardin. «Il ne faut pas s'en prendre à nous, si mediorribus esse pœtis, nondi, non homines non concessere columnœ. — Eh bien ! reprit Chardin, il vaut mieux croire qu'il avertit le jeune élève du péril qu'il court, que de le rendre apologiste des dieux, des hommes et des colonnes. C'est comme s'il lui disait : Mon anji, prend garde, tu ne connais pas ton juge. Il ne sait rien et n'en est pas moins cruel. Adieu, messieurs. De la douceur, de la douceur ! »
Et Diderot poursuivait : « Je crains bien que l'ami Chardin n'ait demandé l'aumôneàdes statues. Le goût est sourd à. la prière. Ce que Malherbe a dit de la mort, je le dirais presque de la critique : Tout est soumis à sa loi.
Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N'en défend pas nos rois, »
Diderot avait raison *. Dans les arts, ilfautjuger par les yeux, sans s'apitoyer sur les douleurs de l'artiste. La justice n'a jamais pleuré. Il n'en faut pas moins tenir compte à Chardin de sa brave fraternité.
Chardin était toujours en fureur de vérité : « Je place, disait-il, mon tableau devant la nature, et je le juge mauvais tant que la nature me paraît plus belle. » Chardin n'avait alors qu'un tort, celui de n'être paa né en Flandre, car on n'admet pas autrefois en France qu'Ostade et Brauwer pussent être égalés. Et pourtant
* D'autant plus que j'ai un portrait de madame Diderot, par Chardin. C'est un chef-d'œuvre. Elle tient un livre qu'elle a fermé, mais l'idée ou la passion du livre est dans son front. Elle est vivante. C'est la fraîcheur, l'éclat, la santé. On lui parle et elle répond. La magie de l'art, je veux dire la vérité rayonnante n'a jamais eu plus d'éloquence. Voilà le réalisme, voilà le maître, voila l'école. Titien, Holbein et Van Dyck signeraient ce portrait.
si Van Dyck, Van Dyck lui-même élail venu à l'alelier de Chardin il n'eût pas dit comme Hogarth, avec toute l'impertinence - d'un critique qui n'a rien vu: « Il n'y g pas un seul coloriste en France I » Il eût salué Chardin comme un vrai peintre de la grande famille, et lui eût dit : « Maître Chardin, je signerais volontiers plus d'un de vos portraits ; Ostadeet Brauwer ne seraient pas fâchés qu'on leur attribuât vos tableaux de genre, vos jolies cuisinières et vos naïfs enfants ; et, à coup sûr vos fruits et vos roses ont plus de sève et plus de parfum que tous ceux de l'école flamande et hollandaise. »
Greuze a voulu peindre les mœurs intimes de la bourgeoise, mais Greuze n'arriva jamais à la simplicité ;il eut toujours du goût pour la manière et pour le théâtral. Chardin, au contraire, eut le génie de la simplicité. Je ne sais pas un Flamand qui ne le saluerait avec respect. C'est le peintre de la bourgeoisie ; il en a les allures, les passions, les mœurs et les vertus. Il rit comme elle dans son intérieur, il est familier à toutes les péripéties de ce drame qui se joue entre le cein du feu et la ruelle du lit. Il n'est pas une page de ce doux poème qu'il ne sache par cœur : la mère qui berce son enfant tout en lui donnant son sein, le blond gamin qui taquine le chat réfugié sous l'étagère, la servante qui passe avec la cafetière et qui répand une bonne odeur de cuisine, le cheval de bois q-ui a perdu au combat sa crinière et sa queue, la grand'mère qui cherche dans les flammes de l'âtre les images évanouies de sa jeunesse, le soleil qui couronne tout par un vif rayon. L'art a cela de beau, qu'il porte toujours la poésie en lui. Chardin n'était pas poète, mais je défle un poète de traverser ces intérieurs de Chardin sans être aussi ému — de la belle émotion de l'âme — que s'il traversait le pays idéal d'André Chénier ; car si Chardin est le peintre de la bourgeoisie, ce n'est pas un peintre bourgeois.
On disait « le pouce de Chardin » au lieu de parler
de son pinceau, car il peignait souvent avec son pbuce, mais il se cachait en disant qu'un bon cuisinier doit fermer sa porte. Puisqu'il parlait de sa cuisine, je puis hasarder pour sa peinture le mot ragoût, pour exprimer la variété, la saveur et le fondu de sa palette.
Chardin, pour son poème burlesque des Singes singeant l'homme, pour sa pâte robuste, pour sa lumière miraculeuse, a été le premier mot de Décampa et le dernier mot deWatteau.
On a dit qu'il étudiait au cabaret quand il ne peignait pas à l'atelier. Péronneau parlait un jour de l'ivrogne Chardin devant La Tour. Celui-ci s'écria : ce Dites-moi tout de suite le vin qu'il boit, que j aille m'enivrer à sa bouteille. »
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