GALANTERIES
L'amour se métamorphose souvent en France : tantôt c'est un rêveur des bords du Lignon ou de la solitude desCharmettes, tantôtc'est un petit-maître impertinent,
c'est un pâtre initié par Dieu et la "nature ; c'est une précieuse ridicule, comme M" 6 de Scudéry ; enfin, il ne se passe pas un demi-siècle sans que l'amour change de caractère^ôr, jamais l'amour ne fut si loin de lui-même qu'en 1750) c'était à faire regretter les bu-" reaux d'esprit et les bureaux de modes de M 116 de Scudéry ; ces assauts d'épigrammes en concetliet de madrigaux alambiqués, où l'on finissait toujours par ne pas s'entendre, mais où lès choses se passaient en tout bien tout honneur, sur la Carte de Tendre*
I/art> en 1750, n'étaitpl us qu'un jeu, comme l'amour ■ estait un ramagëTeTïïn gazouillement. Demandez aux faiseurs d'ariettes que de ragoût il leur fallait; aux faiseurs de pastels, que de rose sur les joues* ; aux faiseurs de petits vers, que de quatrains artificiels, que de rimes àCypris et que de voyages à Cythère. L'art t sacrifiant ses majestueuses beautés, s'était, à la queue de M me de Parabère et de M me de Pompadour, fardé, musqué, moucheté, dentelé, enrubané. De là tous ces bouquets à Ghloris, ces Grâces en blancs déshabillés, ces madrigaux licencieux, ces petits airs sans façon de petits opéras, ces Cupidons qui ont des roses jusque sur leurs flambeaux. Un jour, cependant, on fut si loto, en France de la nature et de la "vertu, que la poésie et la peinture, comme par un chaste souvenir des âges primitifs, ou peut-être pour voiler un peu dans l'histoire les jolis scandales du temps, chantèrent et peignirent le beau ciel de l'innocence : l'idylle refleurit ; mais malgré les purs rayons et les fraîches rosées, cllû refleurit mal. Le souffle dépensé dans le plaisir manquait, pour la poésie.
Je ne parle ni dq Voltaire, ni des philosophes : ceuxlà appartiennent au xvm e siècle, mais non au règne de Louis XV; ceux-là n'ont point vécu dans le climat de la cour; ils appartiennent à la FranéSde tous les temps,
* Non seulement on se barbouillait la joue, mais on se mettait du rouge au sein. Les portraits des filles d'opéra, comme la Ga~ margo et la Duthé, en témoignent encore.
ils sont en dehors de la France de Louis XV. Dans la France de Louis XV, quand un poète venu des champs avec la grandeur et la force, trop fier pour se faire le bouffon des petites débauches de boudoir r s'élevait sur son indignation comme sur une montagne, au-dessus de toute cette génération malade, il ©'avait pour asile que la misère ou l'exil, s'appelât-il Gilbert ou Jean- Jacques.