MADEMOISELLE DE SEYNE
Il y a à la Comédie-Française un joli portrait de mademoiselle de Seyne, qui ne ressemble pas du tout à mademoiselle de Seyne. Il est signé d'un peintre moderne, qui n'a vu cette charmante comédienne que dans la gravure de Lépicié, d'après le portrait d'Aved. Lépicié a fait une belle gravure, un peu fière, qui ne rend pas le flou et le chiffonné de la peinture. Aved lui-même, tout en la métamorphosant en Didon, n'avait pas réussi à exprimer tout. le charme pénétrant de cette belle fille, à la fois simple comme la nature et compliquée comme la femme. Il est donc tout naturel que le peintre moderne ait passé à côté de la vérité en toute bonne foi.
Lépicié, qui savait rimer un quatrain, avait gravé celui-ci sous le portrait de mademoiselle de Seyne :
L'art ne vous prête point sa frivole imposture ; De Seyne, vos attraits , vos talents enchanteurs N'ont jamais emprunté qu'à la s eule nature Le don de plaire aux yeux et d'attendrir les cœurs.
J'ai, dans mon escalier, un portrait plus vrai de mademoiselle de Seyne. C'est un portrait de Nattier, qui l'a représentée dans le costume du temps, robe à ramages, gorge au vent, cheveux poudrés, avec un léger bouquet sur le front. La seule nature a barbouillé de rouge les lèvres et les joues, après avoir répandu sur le nez et sur les tempes un nuage de poudre à la maréchale. Mademoiselle de Seyne ne montre que discrètement sa gorge, et pour cause ; elle cache ses mains sous une draperie inexplicable. Son œil noir est à la fenêtre, mais les jalousies sont baissées. Elle s'appuie, avec une grâce charmante, sur une urne, la Seine. De F.eyne, de la scène à la Seine, comme on disait alors. Nattier n'a pas manqué l'allégorie, lui qui n'a jamais fait un pprtrait sans avoir dans sa poche les Métamorphoses d'Ovide.
Mademoiselle de Seyne eut l'honneur de débuter devant Louis XV au palais de Fontainebleau. Elle joua Hermione avec une colère maladive qui impressionna le jeune roi. Elle fut reçue, quelques jours après, le 16 novembre 1724, à la Comédie- Française, et y débuta, le 5 janvier suivant, dans le même rôle, « toute nue et toute vêtue d'or. » Le roi lui avait fait présent d'un costume de huit mille livres. Dès ce jour, elle fut célèbre ; tous les gens de la cour lui débitèrent des galanteries, tous les gens de lettres lui débitèrent des louanges. La marquise de Prie, qui se croyait un peu la reine, puisqu'elle gouvernait la France par le bon plaisir du duc de Bourbon, voulut aussi donner un costume à la débutante, un costume tout parfilé d'or, l'or des frères Paris. C'était le costume d'Agathe dans les Folies amoureuses. Les Folies amoureuses! tout le monde jouait alors les Folies amoureuses.
Voltaire, qui déjà voulait que tout ce qui devenait célèbre portât la queue de la robe de sa renommée, eut l'art de décider mademoiselle Lecouvreur à laisser jouer à côté d'elle mademoiselle de Seyne. On reprit Marianne, où mademoiselle de Seyne joua le rôle de Salomé»
Durant quelques jours, il y eut le coin de Salomé comme le coin de Marianne. Les nouvelles reines au théâtre ont toujours le public pour elles, car le. public aime par-dessus tout à bâtir ce château de cartes qui s'appelle la gloire des comédiennes.
Ce qui manqua le plus alors à mademoiselle de Seyne, ce fut un rôle nouveau, car elle n'avait pas le génie qui fait revivre les cbefs-d'œjvre anciens. Elle - semblait née pour le drame plutôt que pour la tragédie ; elle n'avait pas le sentiment des attitudes sculpturales qui donnent fe caractère aux héroïnes antiques; elle était mobile et brisée ; elle puisait toute sa force dans ses larmes; elle ne savait pas porter le fier manteau des femmes de Corneille. Malheureusement, elle ne trouva de poêles que pour lui faire des rôles à sa taille, que La Mothe, l'abbé Pellegrin, Picher et Lefranc de Pompignan. Elle joua Bidon avec beaucoup de sentiment ; elle joua même Electre avec une énergie qui contrastait avec sa silhouette de roseau courbé par l'orage: car elle avait traversé les passions amoureuses avant d'échouer ^ans les récits du mariage fQuinault- Duresne avait daigné déposer sa couronne à ses pieds). Elle s'était embarquée plus d'une fois, toutes voiles • tendues, sans s'inquiéter du soulèvement des vagues. Fille de Vénus, elle n'avait pas craint le baptême de Vénus.
Mademoiselle de Seyne, qui fut toujours mademoiselle deSeyne, même après son mariage, fut arrachée du théâtre par les médecins, toute jeune^ encore, mais déjà prédestinée au tombeau. On oublie si vite à Paris, qu'on la croyait morte depuis longtemps quand débuta mademoiselle Clairon. Tout le monde remarqua cette pâle figure que la curiosité avait rappelée à la comédie ; on ne reconnaissait pas mademoiselle de Seyne : mais pourtant une autre femme avait-elle ce front intelligent, ce sourire de fée et ces yeux d'enfer tempérés par une larme de paradis ? La revenante applaudit beaucoup ; le jeu nouveau de mademoiselle Clairon lui rappela
qu'elle-même aussi elle avait tenté de ne pas jouer selon la tradition.
Mais je laisse dire mademoiselle Clairon :
Mademoiselle de Seyne suivait exactement mes débuts, et les applaudissements qu'elle me donna, surtout dans le rôle d'Electre qu'on assurait avoir été son triomphe, achevèrent de me tourner la tête. Je remuai ciel et terre pour la connaître, et pour obtenir qu'elle voulut bien me dire des vers : un ami commun me procura l'un et l'autre. Lorsqu'elle entra dans la chambre où j'étais, je ne vis qu'une femme déjà sur le retour, n'annonçant rien de l'imposant que je craignais de trouver, mal coiffée, mesquinement mise, sans autre maintien que celui de l'insouciance. Le son de sa voix et les petits riens qu'elle prononça m'auraient permi de croire, en ne la regardant pas, que je n'entendais qu'un enfant volontaire et dédaigneux. Je triomphais. Ses refus de dire des vers devant moi me parurent autant les aveux de son insuffisance que ma supériorité. Enfin elle consentit à répéter la scène d'Electre, au troisième acte, et j'arrangeai dans ma tête le petit compliment bien tourné et bien faux que je ne pouvais me dispenser de lui faire... Mais l'air de dignité qu'elle prit en se levant, en arrangeant des chaises pour se faire un théâtre et des coulisses, le changement que je vis dans tout son être à mesure que le moment de parler approchait, changèrent aussi toutes mes idées. Ma vanité se tut ; je sentis que quelques larmes me roulaient déjà dans les yeux ; et lorsqu'elle parla, les accents de son désespoir, la douleur profonde de son visage, l'abandon noble et viai de tout son être, vinrent se réunir dans mon âme, pour la pénétrer, l'éclairer et m'entrainer à ses pieds, pour me punir de mon impertinente présomption et m'en corriger à jamais.
Transformer ainsi une chambre à coucher en palais du roi d'Argos, se métamorphoser avec tous les attifets rococos en fille d'Agamemnon, -trouver tout à coup l'émotion et la douleur, pleurer de vraies larmes et arracher de vraies larme3 à cette altiôre débutante qui n'avait crujusque-là qu'à elle-même, c'était le triomphe du génie.
Quinault-Dufresne avait épousé mademoiselle de Seyne parce qu'elle était jolie, et surtout parce que le roi et la marquise de Prie l'avaient tout habillé d'or non pas que ce fameux comédien voulût trafiquer des cadeaux delà cour, mais parce que son orgueil y trouvait son compte. 11 avait souvent dit : « Je n'épouse-
rai qu'une princesse, a Mademoiselle de Seyene n'étaitelle pas une princesse trois heures par jour ? Pourlui, il avait si bien pris l'habitude d'être toujours empereur ou roi, qu'il ne descendait jamais de son piédestal. Un jour qu'il était en scène et qu'il semblait ne déclamer que pour lui-même, on lui cria : « Plus haut ! » Il regarda dédaigneusement ceux qui criaient ainsi, et leur dit d'un ton impératif: « Plus bas » Il ne voulait pas parler à ses domestiques, tant il se^rbyait pétri d'une pâte sublime. Quand il arrivait au théâtre en fiacre ou en chaise, il laissait tomber ces mots du haut de sa grandeur : « Allons, qu'on paie ce malheureux. » 11 créa le rôle du Glorieux, qui était son rôle de tous les jours, ce qui ne l'avait pas empêché de laisser longtemps sur le ciel de son lit la comédie de Destouches avant de la vouloir étudier. 11 méprisait beaucoup ses camarades du théâtre. « Champagne, disait-il souvent à son domestique, allez dire à ces gens-là que je ne jouerai pas aujourd'hui. » Quand il entrait au café Procope, on eût dit Agamemnon lui-même. Il parlait tout naturellement de sa beauté et de son génie ; aussi sa femme l'appelait-elle par dérision le fils des dieux. Un jour, au foyer, il s'écria mélancoliquement en se croisant les bras : « On me croit heureux, c'est une erreur populaire ; je préférerais à mon état celui d'un gentilhomme qui mange tranquillement douze mille livres de rentes dans son vieux château. Oui, en vérité, j'aimerais mieux être à sajplace que d'être ce que je suis, moi, Quinault-Dufresne.