L'ATMOSPHÈRE DE VERSAILLES
Au siècle des beaux-arts avait succédé le siècle de la philosophie. Sous Louis XV les gens de lettres prirent un nouveau caractère. Il s'établit une communiçaliûûv de la pensée française avec le nord de l'Europe, — sur- \ tout avec l'Angleterre et là Hollande. C'était le MidiJ qui jusqu'alors nous avait gouvernés par ses lumières. Le sentiment du beau, nos opinions, nos.querelles religieuses, nos fantaisies littéraires prenaient naissance au delà des monts. Au dix-huitième siècle, la France altérée de nouveautés, moins occupée de la nature que de l'examen et de la recherche des causes, tourna ses yeux vers ces régions froides et brumeuses, où rayonnait du moin s la raiso n, qui semble suivre une marche opposée à celle du soleil. C'est là que Voltakeet Montesquieu allèrent s'initier aux mystères de la science, de la discussion et de la politique. La blanche Angleterre, cette nymphe qui noue sévèrement à mi-corps sa ceinture de mers, était l'Ègérie des libres^mewrs.
La France de T .nuis X Y^ c'était Versailles. Versailles, c'était un carnaval sans fin ; les évêques s'y déguisaient en mousquetaires, les grandes dames en filles de joie, les grands seigneurs en courtisans ; mais étaient-ce bien là des déguisements? Ce carnaval de la royauté
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et de la noblesse a eu son carême, comme tous les carnavals de la terre : le 1 4 juillet J78^royauté et noblesse se sont couvert le front de cendres/)
L'atmosphère de Versailles y étouffait un peu les gr andes choses. En franchissant le seuil du château, les hommes déposaient leur dignité, pour les dignités, les femmes leur vertu, pour les grands airs. Louis XV, suivant la maxime du duc de Richelieu, son moraliste en matière de galanterie, était le plus gaiement du monde « le mari de toutes les femmes, hormis de la sienne ». Voilà à ce propos des petits vers du roi, dignes en tous points des petits vers de Voltaire. Onchansonnait Adam dans un souper ; Louis XV tourna ainsi son couplet :
Il n'eut qu'une femme avec lui,
Encor c'était la sienne !
Ici, je vois celles d'autrui
Et ne vois pas la mienne!
Que de reines d'un jour et que de reines d'une nuit ! La France n'avait point assez de duchesses et de marquises pour ces profanations. Il fallait que le ministre des menus plaisirs du roi descendît au fond du bourbier pour y pêcher des perles.
Le château de Versailles avait de l'écho. Le scandale
jHani à la mo de, le scandale éclatait dans les châteaux, jusqu'au fond des couvents. Que de jeunes seigneurs qui avaient leur Parc-aux-Cerfs ! que déjeunes religieuses qui copiaient la charmante et romanesque abbesse de Chelles ! Dans la chapelle, l'orgue, accoutumé aux chants tristes et graves, ne résonnait plus que pour Armide ou Orphée ; un bouffe italien mêlait sa voix toute mondaine aux voix des jeunes vierges. Dans l'oratoire, la peinture venait sans façon s'installer avec armes et bagages mythologiques ; Boucher y métamorphosait ses Gupidons en enfants Jésus ; l'abbé de Chaulieu coudoyait, avec tout son laisser-aller, la Bible et Y Imitation de Jésus-Christ.
Le souffle fatal, parti de Versailles, passait en France
^ sur tous les beaux sentiments, comme l'orage sur les
fleurs et sur les moissons : héroïsme, grandeur, vertu, \ religion, tout s'altérait, tout succombait, tout s effaçait.-' La religion expirait dans les débats de l'Église et dans les sanglantes parafes des convulsionnaires. La vertu n'était plus qu'une robe à la Maintenon, dont les nobles dames trouvaient ridicule de s'affubler. La grandeur, chassée de la cour, des châteaux et des églises, la grandeur, qui ne peut mourir en France, s'était cachée, en attendant des temps meilleurs, au fond des provinces, dans la boutique de l'ouvrier, sous le chaume du laboureur, d'où plus tard, à l'heure du danger, on la vit tant de fois sortir pour dominer à la tribune et commander aux armées.
L'héroïsme, le vieil et fier héroïsme français, descendu des champs de bataille dans les boudoirs musqués, s'énervait en puériles distractions et en frivoles estocades. Les colonels faisaient de la tapisserie. «Tous ces guerriers-là sont des brins de muguet, » disait M. de Coigny. L'épée servait, non plus à venger l'honneur offensé, mais à défendre le petit sourire et le petit chien d'une marquise. Et, pendant qu'on vengait un chien à coups d'épée, on se vengeait quelquefois dans les camps à coups de bâton. Les héritiers de Turenne et de Condé s'en allaient à la guerre par mode, non plus animés du noble amour de la France. Aussi les ennemis qui battaient les Français trouvaient sur le champ de bataille, à défaut de ces braves capitaines qui ont reparu plus tard, des comédiens, des perroquets, des parasols, des perruques, de la poudre, des parfums, tout l'attirail des petites-maîtresses. Voilà pourquoi le roi de Prusse nous battait à Rosbach.
Mais pourtant que d'héroïsme encore dans cette nation héroïque, même dans l'énervement et l'anémie ! Fontenoy sauve Louis XV dans l'histoire.