LA PARADE COSMOPOLITE
La cour de France avait été jusque-là le grand théâtre du pays ; c'était là surtout que se représentait le drame politique et humain. Mais, sous Louis XV, le drame se transforme en parades : autant valent celles de la foire. Les spectateurs, jusque-là silencieux, commencent à siffler et à s'agiter. Le lieu de la scène se déplace, le drame continue parmi les spectateurs ; l'ancien théâtre devient une antichambre et un vestiaire dont on ne parleraifplus sans le duc de Choiseul ce grand politique incompris, et sans le duc de Richelieu, ce héros de Fontenoy, sans M me de Pompadour et M œe Dubarry.
On respectait moins que jamais le caractère national ; on s'efforçait d'être Anglais à la cour et cosmopolite partout : on ne voulait être Français nulle part. Tout le monde changeait de rôle ; les hommes d'État faisaient des petits vers, les poètes faisaient de la politique; l'aristocratie descendait chez les banquiers et les fermiers généraux ; les grands seigneurs se métamorphosaient en petits abbés et en laboureurs. Tout se décomposait : la chimie, que le xvm e siècle a créée, est le symbole du xvm e siècle. Les prêtres prêchaient au nom du législateur des chrétiens, les magistrats riaient de la majesté bourgeoise de leurs aïeux, les /ministres jouaient comme'des écoliers avec le pouvoir. Et le pouvoir tomba, de main en main, jusqu'à celle du peuple.
Dans son oisivet&insouciante, Louis XV laissa aux idées le temps de faire leur chemin. On écoutait en paix
venir la liberté. La liberté, qui avait tant de fois en vain mis un pied en France, trouvait enfin des avenues favorables. Ainsi Louis XV faisait autant pour la liberté que toute l'armée des philosophes.
Il était majestueux, mais il n'aimait point la majesté. Rien ne l'importunait comme les grandes fêtes de la Gour, où il lui fallait jouer encore la comédie de la royauté. Il aîmaitJa^QlilJidC-jetJe silence. « Enfin ! disait-il à chaque-retour à Trianon, me voilà retiré du monde I » A peine s'il voulait savoir ce qui se passait au delà du parc. « Que messieurs les ministres se battent à coup de clergé et de parlement, que les Parisiens fassent des chansons, cela m'est égal en vérité ; j'ai déposé le sceptre à la porte ou plutôt à vos pieds, n'est-ce pas marquise? Que votre volonté soit faite! » Et M mc de Pompadour, ramassant le sceptre, s'amusait à en tourmenter, au gré de son caprice, le clergé ou le parlement, les Prussiens ou les faiseurs de chansons. Dans l'éclat des fêtes, Louis XV, qui s'ennuyait toujours, était froid, sec, taciturne, silencieux ; dans la vie privée, c'était le poète aimable, amoureusement égayé, animé de ce joli sourire que Van Loo a si bien reproduit, Assez souvent il se laissait aller à faire de l'esprit. Ainsi un jour La Tour s'avisa, en faisant le portrait du roi, de parler des affaires de l'État : « Il faut bien le dire, sire, nous n'avons pas de marine. » Louis XV ramena l'artiste à son pastel par cette réponse: « N'avez-vous pasVernet, monsieur La Tour?» Un autre jour, le comte de Lauraguais parlait devant lui, comme d'une chose des plus graves, de son voyage en Angleterre. « Et qu'avez-vous appris par là, s'il vous plaît? dit le roi. — Sire, j'y ai appris à penser... — Des chevaux I » reprit le roi, importuné de cette ostentation *.
* L'esprit français, ne sachant plus que faire, était tombé jusque dans le jeu de mots. Le marquis de Bièvre écrivait une tragédie, toute en calembours, sur Vercingétorix.
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Louis XV ne sortait pas des jardins de Sybaris *. On pardonne ces ivresses à Louis XV amoureux, mais à Louis XV roi de France I Quand Bouchardon a fait la statue de Louis XV, il s'est abusé ou il a voulu abuser les spectateurs, en lui jetant sur l'épaule un manteau romain, en posant sur ce front hautain la couronne de lauriers, en armant cette main légère du bâton de l'empire. Il fallait couronner Louis XV avec des roses, armer sa main d'une coupe ou d'une ceinture, animer ^ ses lèvres d'un sourire insouciant, lui laisser pour cos-
^. tume sa veste brodée et sa culotte de soie. A coup sûr,
si l'artiste eût fait ainsi, la justice de 1792 n'eût point renversé la statue : elle se fût contentée de rire.