LE DAUPHIN LOUIS
Contraste des contrastes, tout est contraste! Le fils de Louis XV fut l'homme le plus vertueux du royaume. Croyait-il désarmer les vengeances du ciel ? Était-il vertueux sans le savoir, comme unarbre porte son fruit? C'était lui qu'il fallait tous les matins appeler au Conseil des ministres, en face de madame de Pompadour. Le roi dit un jour qu'il augmenterait sa pension de cent mille livres». J'accepte, dit le Dauphin, pour avoir le droit de dégrever les corvées de cent mille journées.» Il montrait à ses enfants le registre où l'Église inscrit, sans distinction de castes, sous sa plume égalitaire, le nom de tous les enfants. « Voyez, mes enfants, votre nom placé à la suite de celui du pauvre. La rel igion
* La légen dédit qu'à Versailles, le roi avait un sérail, le Parcaux-Cerfa. Oui et non. Les chroniqueurs ont écrit là-dessus des histoires scandaleuses où la vérité transperce sous mille et un romans.
et la nature mettent tous les hommes de niveau : la vertu seule met entre eux quelque différence, et peut-être que celui qui vous précède sera plus grand aux yeux de Dieu que vous ne le serez jamais aux yeux du peuple. »
Et il les conduisait dans la forge, l'atelier ou la chaumière, pour leur faire voir que le travail se nourrit de pain noir et se repose sur un lit de paille. « Je veux que mes enfants apprennent à pleurer. Un prince qui n'a jamais versé de larmes ne peut être un bon prince. » Malheureusement, c'est la vertu passive qui ne sait que pleurer, et qui enfanté Louis XVI.
Le Dauphin était né sous les augures les plus heureux. Tout Paris criait : Vive le roi ! nous avons un dauphin ; toute la province pleurait de joie. A Toulon, le conseil de guerre allait condamner deux déserteurs ; le jugement était écrit et on prenait la plume pour signer; mais le canon tonne, les cloches chantent leurs fanfares : un fils de roi est né en France ! On décida que, le jour où la France était heureuse, il ne fallait pas faire de malheureux. C'était toujours autant. Il fut trop fils de roi, du moins dans sa jeunesse. Dès qu'il parla, ce fut pour commander. On n'a pas oublié cet ordre olympien aux officiers de sa suite : « Messieurs, faites donc taire ce vent-là. « Et comme son gouverneur voulait rire : » Ne riez pas, dit le prince, la foudre n'est pas loin. Il tempéra peu à peu ses aspirations despotiques par la lecture de l'histoire, qui était selon lui la leçon des princes et l'école de la politique. « L'histoire, disait-il, donne aux enfants des conseils qu'on n'osait donner aux pères. » C'est vrai ; mais pourquoi le Dauphin n'osait-il pas réveiller les vertus du roi ? Son gouverneur lui fit croire un jour qu'il était roi lui-même, en se jetant à ses genoux, quand vint la nouvelle de la maladie de Louis XV, à Metz. Le Dauphin le releva et lui dit: « Par la grâce de Dieu, je ne suis pas roi, et je n'ai
Digittzed by
pas encore besoin de minisire. » Le duc de Châtillori paya cher cette génuflexion trop précipitée. « II se croyait déjà maire du palais, » dit Louis XV. Et il l'exila.
Le Dauphin tenta plusieurs fois de révéler ses forces ; à Fonterçoy, il voulait aller au feu à l'heure du péril. On l'arrêta de vive force, en lui disant que sa vie était trop précieuse. « Un jour de bataille, ce n'est pas ma vie qui est précieuse, c'est celle du gêné- * rai. » Mais il était dauphin, il devait apprendre son rôle dans la coulisse, et ne paraître sur le théâtre du monde qu'en montant sur le trône. Après la bataille de Crevelt, il voulait-quitter Versailles pour se mettre à la tête de l'armée vaincue. Mais Louis .XV le retint en lui disant que sa place était à côté de celle du roi. * *
Il avait comme Louis XIV la passion de bâtir des pa-" lais. L'architecture -était pour lui le grand art, parce qu'il commande aux autres. « De tous vos palais, je n'en vois pas un sortir de terre, lui dit.un jour le roi. — Sire, mes palais ont cela de plus beau que ceux de Louis XIV, qu'ils ne coûteront rien au peuple, car ils ne seront jamais exécutés. — Monsieur, dit Louis XV, qui se trouvait fort bien logé dans les palais bâtis par le grand roi, ce que vous dites-là n'est qu'une impertinence. L'argent dépensé par les rois est comme la source qui jaillit de la montagne pour arroser la vallée. » Louis XV avait raison. Versailles a donné plus qu'il n'a coûté. L'argent passait de la main du laboureur pour tomber dans la main de l'ouvrier; le plus pauvre, c'était l'ouvrier.
Il vécut très retiré, deux fois marié, deux fois heureux: la première fois avec Marie-Thérèse, infante d'Espagne ; la seconde fois avec Marie- Josèphe de Saxe. Quand la jeune fille venue d'Allemagne entra, le soir de l'hyménée, dans la chambre nuptiale où était morte la jeune fille venue d'Espagne, le Dauphin se prit à pleurer. « Pleurez, lui dit sa femme en lui prenant
les mains, ces larmes-Jà sont le baptême de notre amour. * »
La philosophie n'avait pu le disputer à la religion. Il avait reçu un coup de soleil de Rousseau, en lisant le Contrat social, mais il retomba dans le clair-obscur de l'Église. Le fils du roi fut bientôt un fils de Dieu. Il mourut jeune, ayant placé tout ce qu'il avait chez les pauvres. Bien mieux, il mourut avec des dettes, parce qu'il avait donné plus qu'il n'avait **.
Fils de roi, il laissa à la France un roi qui devait payer toutes les dettes de la royauté. Louis XV paya les dettes du Dauphin, mais Louis XVI paya les dettes de Louis XV !
L'histoire doit une demi-page au fils du "Dauphin, cet autre duc de Bourgogne (1752-1761) qui mourut à neuf ans d'une chute, après avoir subi une opération avec le courage d'un héros. C'était un enfant, mais un enfant sublime. Il savait l'histoire des rois de France mieux que le roi qui était sur le trône, l'histoire était
* JSt, selon une autre version qui est plus dans le mauvais style du temps: a Donnez un libre coursa vos pleurs; ne craignez point que je m'en offense ; elles m'annoncent ce que j'ai le droit d'espérer, si je suis assez heureuse pour mériter votre amour. »
Marie-Josèphe de Saxe était d'ailleurs romanesque comme une Allemande. « Elle devait, suivant l'étiquette, porter en bracelet le portrait du roi son père. On sait combien il en devait coûter à la fille de Stanislas de voir briller sous ses yeux comme en triomphe, et dans son propre palais, le portrait d'Auguste III, qui était monté sur le trône de Stanislas. Personne n'osait fixer ce bracelet. La reine osa la première y porter ses regards : a Voilà donc « ma fille, lui dit-elle, le portrait du roi votre père ? — Oui, mac man. répondit la dauphine en présentant son bras à Sa Majesté ; « voyez comme il est ressemblant! » C'était le portrait de Stanislas.
**Thomas fit du Dauphin un tel éloge, que Diderot admonesta ainsi le panégyriste: a Jamais l'art de la grande parole n'a été si indignement prostitué. Vous avez pris tous les grands hommes passés, présents et à venir, et vous les avez humiliés devant un enfant qui n'a rien dit ni rien fait. Voire prince valait-il mieux que TÎrajan? Et bien, monsieur, sachez que Pline s'est déshonoré par son Éloge. do Trajan. »
son alphabet. Il lisait à peine quand son gouverneur, le duc de Vauguyon, lui dit qu'il ne descendait que de la troisième race. « Qu'importe, s'écria-t-il, pourvu que je descende de saint Louis ou de Henri IV? » Quand il lui fallut subir l'opération, il demanda quelques minutes pour se préparer à ce qu'il appelait la bataille de la vie et de la mort. Il prit le -scalpel et le mania comme une épée. « Faites, » dit-il. Et, comme plus tard son frèrç Louis XVI, il se livra à l'exécuteur. Il ne fut pas sauvé. L'évêque de Limoges vint lui parler du ciel. « Oui, dit-il avec un sourire, je sais que mon royaume n'est plus de ce monde. Tout à l'heure j'avais les yeux fermés ; mais je ne dormais pas quand les médecins m'ont condamné. J'ai faitle sacrifice de ma vie. C'est pour moi une consolation de mourir le vendredi saint. » Il mourut le jour de Pâques en s'écriant: « Ah ! marnant maman ! » mais la mère n'était pas là.
J'oubliais un mot du père : il mourut en automne. « J'aime l'automne: quand les feuilles tombent, on voit de plus près le ciel. »